A BODEL
Victor Le Clerc, dans l'Histoire littéraire de France (tome XXIII) a avancé, à propos de l'auteur des Fatrasies ou du moins d'une des pièces comprises sous ce titre, et où il est souvent question du Vermandois et de quelques villes des provinces du Nord : « Peut-être le jongleur était-il picard ou artésien. On a cru, mais sans preuve, que ce pouvait être Jean Bodel. Il est du moins vraisemblable qu'il était d'Arras comme lui. Nous lisons au bas du dernier couplet : « Cy fenissent les Fantrasies d'Arras ». L'auteur se permet beaucoup d'obscénités grossières, ce qui semble un des caractères du genre. On voit aussi qu'il avait quelque instruction ; car il rappelle divers poèmes, comme les ayant sans doute récités plus d'une fois, les Vers sur la Mort, Ogier le Danois, Girart de Roussillon, le Roman du Renan et un poème sur la belle Aude qu'il appelle la Chanson d'Audain. »
C'est sans preuve, en effet, qu'on a pu croire que Jehan Bodel fut l'auteur de ces Fatrasies. Bodel possédait une certaine instruction, comme nous avons pu nous en rendre compte par l'analyse de ses œuvres. Mais, précisément, ce qui démontre qu'il n'a point écrit ces Fatrasies, c'est cette connaissance qu'a l'auteur des Vers de la Mort, de cette violente satire, composée à Arras, une cinquantaine d'années environ après l'époque où vivait Bodel.
Il n'y a pas non plus de preuve qui puisse nous faire admettre pour justifiée l'assertion de Daunou, dans son Discours sur T état des Lettres au XIW siècle, plaçant Bodel au nombre des auteurs de jeux partis (1). Nous inclinons à croire, au contraire, que Bodel vivait antérieurement à l'époque où ce curieux passetemps commença à être de mode parmi les poètes.
Roquefort, dans son Essai sur la poésie française au XW et au XIW siècles, a attribué le Jeu de Robin et de Marion et le Jeu du Pèlerin à Jehan Bodel (2). Il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette question. Le manuscrit de la Vallière est formel, et la paternité d'Adam le Bossu, absolument reconnue en ce qui concerne le Jeu de Robin et Marion,
Li Gieus de Robin et de Marion c'Adam fist,
lit on dans le manuscrit. Quant à l'auteur du Jeu du Pèlerin, il parle du Bossu d'Arras et des particularités de sa mort ; le Jeu du Pèlerin est donc postérieur à la mort d'Adam de la Haie, survenue à Naples, entre 1285 et 1287 ; et il est absolument impossible de songer un seul instant à ajouter ce Jeu du Pèlerin au bagage littéraire de Bodel. D'ailleurs, ce n'est que pour mémoire que nous signalons l'erreur commise par Roquefort.
Enfin, d'après M. de Paulmy qui en était le propriétaire avant qu'il passe à la bibliothèque de l'Arsenal, où il porte le N° 3114, le manuscrit qui commence par une version du Congé,
(i)Hist. lut. de France, T. XVI, p. 210, Paris i8a/i.
(2) Roquefort n'a pas toujours soutenu cette première affirmation. Ailleurs, il reconnaît que le Jeu de Robin et Marion est d'Adam de la Halp. Voir son Glossaire, p. 755 et 770.
(KUVRES ATTRIBUÉES, A TORT OU SAiNS PREUVES, A BODEL 235
contiendrait d'autres œuvres de Jehan Bodel : Renart et Piau d'Oué, De Groingnet et de Petit, les Fatrasies et li Romans et li Dis de la vieille escoillie.
Nous avons dit ce que nous pensions à propos des Fatrasies. Quant au fabliau De Groingnet et de Petit, il est manifestement l'œuvre d'un trouvère nommé Gerbers, dont le nom paraît dans le texte même ; et, peut-être, faut-il voir dans l'auteur de ce fabliau, Gerbers ou Gyrbers de Montreuil, qui a écrit le roman de la Violette, et qui vivait au début du XIIP siècle.
Il n'y a rien qui prouve ou qui puisse laisser supposer que le trouvère d'Arras ait été l'auteur de li Romans et li Dis de la vieille escoillie, dont l'anonymat subsiste jusqu'à plus ample informé, non plus que de Renart et Piau d'Oué. Ajoutons que le texte de Renart et Piau d'Oué, se lit non seulement dans le M^ de Paulmy, mais également dans le M^ n° 837, de la Bibliothèque Nationale, f° 77.
Or, nous relevons, dans le texte, le nom de Gadifer, chansonnier du XIP siècle, qui soutint deux jeux-parties avec Jehan Bretel, dont Cunelier et Audefroi furent juges ; c'est dire que l'auteur de ce dernier fabliau était contemporain de personnages amis de Fastoul et d'Adam de la Haie, et par conséquent, qu'il était postérieur à Jehan Bodel.
Il est possible que Bodel ait écrit d'autres fabliaux que ceux qu'il cite dans le prologue des Deus Chevaus ; mais, à l'époque où il composa ce dernier conte, il en était, bien certainement, à sa neuvième production dans ce genre, sinon, en énumérant les fabliaux qu'il avait donnés jusqu'alors, il en aurait mentionné davantage. N'oublions pas qu'un poète, à cette éqoque, n'avait d'autre moyen de réclame que celle qu'il se faisait dans ses propres œuvres. Nous doutons cependant qu'il soit resté de Bodel, beaucoup d'autres pièces analogues à ces neuf fabliaux, que nous considérons comme une des premières manifestations d'un écrivain, qui ne devait pas tarder à aborder des
sujets plus en rapport avec son talent et ses ambitions littéraires.
Mais, d'autre part, nous pensons qu'indépendamment des cinq pastourelles dont il est l'auteur, il doit se trouver encore, parmi celles que les copistes ont transcrites sur les manuscrits anciens, sans indiquer le nom des ménestrels qui les avaient produites, quelques morceaux que Jehan Bodel pourrait fort bien avoir signés.