LA FORCE
FIGURE DU TOMBEAU DE FRANÇOIS 11^ DUC DE BRETAGNE ET DE MARGUERITE DE FOIX
Gravure du ALigasin Pittoresque.
physique abstraite ; car c'était la force morale qu'il fallait représenter^ et non cette force brutale que l'on a trop souvent exprimée par des formes athlétiques et la massue d'Hercule. Un casque d'une forme bizarre couvre sa tête^ de même qu'une cuirasse richement ornée lui dessine fortement le buste. De la main droite elle écrase un monstre, qu'elle arrache violemment d'une tour crénelée soutenue par sa main gauche; ce geste nous montre ses bras vigoureux et nus, que découvrent des manches fendues et se prolongeant à ce point, qu'elles ont pu être enlacées et relevées par des mouvements d'une forme pittoresque. Cette figure a été fréquemment reproduite par la gravure.
C'est donc avec raison, qu'on peut dire que la France a sculpté, au commencement du XVP siècle, aussi bien que l'Italie. Car voilà une œuvre véritablement française, conçue et exécutée, bien avant que les Italiens aient eu en France, sur les arts, cette influence qu'on ne peut contester et qu'on se prend quelquefois à regretter, puisqu'elle eut pour résultat d'atténuer la prédominance de la pensée & la recherche de la construction, pour les remplacer souvent par une décoration habile, il est vrai, mais en même temps dépourvue d'expression et antipathique à la structure.
Certes, les artistes comme Perréal et Colombe connaissaient sans doute les ouvrages récemment exécutés en Italie ; il ne faut avoir aucune illusion à cet égard ; seulement, leur art en profitait pour rechercher des formes plus pures et mieux inspirées de l'antique, au lieu d'y puiser, comme nous venons de le dire, une décoration théâtrale.
On peut voir aussi qu'une parenté étroite, en ce qui concerne l'agencement général, existe entre ce mausolée et ceux des ducs de Bourgogne à Dijon, ou de Philibert le Beau à Brou. C'est toujours la donnée du XV*' siècle, mais déjà avec des détails différents.
Il n'est pas douteux pour nous que le tombeau du duc de Savoie eût présenté, avec Perréal et Colombe, le même caractère que celui de Nantes ; tandis que les Flamands, tout en utilisant les modèles préparés par Colombe pour la statuaire, ont exécuté l'architecture selon le genre encore en vigueur dans leur pays.
La création du mausolée de Nantes est donc un fait artistique important du commencement du XVI^ siècle en France, lequel, en outre, se lie intimement pour Perréal avec l'affaire de Brou ; nous devions, en conséquence, développer simultanément l'historique des deux monuments, bien que l'un d'eux, et précisément celui dont le style paraît le plus moderne, soit d'une construction plus ancienne de quelques années.
Le long mémoire que notre artiste envoya à Barangier, le 4 janvier ipi, et la lettre qu'il adressa en même temps à Marguerite d'Autriche, déterminent aussi quelques points importants que nous devons au moins signaler.
On y voit, notamment, que le marché passé avec Thibault montait à douze cents écus, tandis que Lemaire conseillait de dire à la princesse que la dépense s'élèverait à deux mille cinq cents écus. C'était un bon moyen de n'avoir pas d'imprévu; mais, certainement, les douze cents écus ne représentaient qu'un travail de médiocre importance.
Il est évident que Perréal avait engagé Thibault pour travailler directement d'après ses plans; que plus tard il changea d'avis, en constatant son incapacité, et qu'alors il voulut s'en débarrasser.
Par contre, cela ne faisait point l'affaire de la princesse et de ses conseillers. Désireux, au fond, d'évincer Perréal, sans éveiller sa susceptibilité bien connue, ils se bornaient à l'empêcher, par divers prétextes, de contracter avec Colombe un marché qui les aurait liés de nouveau.
Aussi Perréal s'épuise en développements pour justifier sa
conduite; il parle d'albâtre et de marbre, de maître Thibault et de maître Colombe, et surtout de son talent personnel à tout bien ordonner.
Mais tous ses efforts sont sans résultat, car nous lui voyons écrire de nouveau le 50 mars ifii, de Blois, probablement à Barangier (90) :
« Mon très-honoré feigneur, humblement à voflre bonne
grâce me recommande.
ce M*" pour ce que toujours vous ay treuvé entier, & je Tay bien aperceu à Bourg & m'en fuit bien congneu quant dernièrement je y fus pour prendre la mefure de fefghfe ; car j'eus plus de peine à affembler ces longues robes (des Auditeurs des comptes, ou de la municipalité ?), de quoy je n'avoie que de faire mon art, mais vêla, vous n'y elliez pas ;
Tout cecy vous efcrips pour ce que je vous congnois &: que je ne vouldroie avoir affaire qu'à vous.
« Mons"", j'ay marchandé fi Madame veult, Michel Coulombe & fon nepveu, 6c pour l'amour de moy, & efpérant que feroy avec luy il ne veult oultre marché que celuy que je feiz avec maiflre Thibault. Or, confiderez quel differance il y a, autant du plomb à or; & fy vous di mieulx que jamais je n'euffe fait le marché que je fis, fynon que je prétandoie toujours venir à celle fin ; car je veoye bien que maiflre Thibault ne fçavoit rien. Auffy vous fçavez comment je lui difoie que je rompoie tout fy ne le feroit bien & jamais je n'euffe befongné avec luy; car il euft voulu tout faire &; dervenièrement je congneuz fon cas à Lyon.
« Monfeigneur, tous les patrons font faiz & bien enqueffez ; je le mande à Madame, s'il luy pleft de les envoler quérir; mais il les faudra renvoier à Lyon entre mains & pour
(90) La suscription de la lettre manque.
caufe, fe Madame entend que je m'en mefle^ fynon elle les peut garder. Vous voyrez ce que luy refcrips.
« MonO", vous voiez la payne que je prends & de bon cuer, tant en invencions que patrons. Et fur ma foy les derniez pourtraiz ou patrons que j'ay faiz, tant celuy de l'erglife que des trois aultres, m'ont donné beaucoup de payne ; ôc toujours y va du mien, tant aux alées que venues & aultres defpences. Mais furtout ce m'efl: un grand rompement de tefle, tant pour inventer que pour faire au gré de Madame, qui efl le tout
ce Monf*", il faudra, comme je le refcrips à Madame, avoir ung homme, au lieu de maiftre Jehan Lemaire, que bien nous fai(5l fautte pour faire tirer falabaflre de la perrière & a puiffance. Vous feriez bien faire cela, fy vous plaifoit prendre la payne (91).
« Monf**, je ne m'adreife que à vous & ne à quoy aultre, ne ne veulx congnoiflre après Madame. Vous avifant que j'ay reçu une lettre le xxviij^ jour de mars, de vous, où Ton charge le pauvre Jehan Lemaire, mais vous vous montrez fon amy quand l'avez averti »
11 est difficile de se faire illusion plus longtemps : Perréal était remplacé dans la pensée de Marguerite d'Autriche dès 1 5*09, et sa nomination de contrôleur des édifices de Brou n'avait été qu'une dernière tentative pour hâter le dénouement, en mettant l'artiste au pied du mur.
L'inscription de son fils au rôle des bénéfices de Bourgogne constituait une sorte d'indemnité préalable pour lui faire mieux accepter cette déconvenue.
(91) Lemaire était parvenu à se faire nommer solliciteur des sépultures de Brou, genre de sinécure, et encore il se plaignait, dans une lettre adressée le 2 mai 1 5 1 1 à M. de Marnix, que le sieur Diegue Florès, ou un autre, lui avait fait enlever cette charge, sous prétexte que l'albâtre était de mauvaise qualité et que le marché était à un prix trop élevé !
Loin de nous la pensée de diminuer Perréal^ peut-être que ses projets étaient supérieurs à ce qui a été exécuté; nous pensons même que ses successeurs ont tiré un grand parti des « pourtraids » et patrons qu'il exécuta à deux reprises^ ainsi que des matériaux moulurés à Favance ; mais il est évident qu'il était insuffisant pour l'exécution : sans cesse sur les grandes routes, par les nécessités de son emploi, il ne pouvait que dresser des projets à temps perdu et non diriger, avec un labeur de tous les jours^ les mille détails de l'ornementation et d'appareil que nécessitait cette architecture ouvragée de la fin du XV^ siècle; son goût venait de se modifier par l'étude des monuments récemment exécutés et par ses relations avec des artistes en Italie; enfin, ses compositions devaient paraître insolites à une princesse et à un entourage encore imbus des traditions du style du moyen-âge.
Il s'était assuré le concours d'artistes en renom qui suivaient la même voie que lui : Michel Colombe, Guillaume Regnault, son neveu, imagier, François Colombe, enlumineur, son disciple, Jehan de Chartres, imagier de la duchesse de Bourbon, les maîtres maçons de Lyon, Henriet et Jehan de Lorraine (92) .
Nous savons à présent, que Colombe ayant rompu avec
(92) Jehan de Lorraine, niaître de métiers (maçons) de Lyon, maîtrejuréde la ville en 1 5 1 1 (22 novembre), après le décès de Henriet Bertrand, est mort en 1514 (Registre consulaire BB, 33). Il fut remplacé par Anthoine Goyet, le 31 octobre 15 14. Jehan de Lorraine a coopéré, comme maître de l'œuvre et comme maître-maçon, à la plupart des ouvrages exécutés à Lyon à son époque : pont du Rhône, hôpitaux, hôtel-de-ville, fortifications, etc., etc. C'est encore une individualité à ressusciter. Un Jehan de Lorraine travaillait à Gaillon, en 1504 et 1 506, comme ouvrier maçon.
Henriet Bertrand est-il le même personnage que maître Henriet, consulté pour l'église de Brou et celle de Bourg en 1 509, et le Jehan Henriet, de Lyon, qui aurait travaillé à la cathédrale de Lyon et donna son avis sur la reconstruction de la tour de la cathédrale de Bourges en 1 506, en même temps que d'autres maîtres maçons appelés de tous les pays, parmi lesquels figurent Guillaume Senault et Colin Beart?
les traditions du moyen-âge, sculptait, en 1473, avec la même perfection que l'Italie.
En ce moment, il modelait la fameuse fontaine de Beaune- Semblançay, élevée devant Thôtel de Jacques de Beaune, à Tours, et exécutée par Bastien et Martin François.
De là des indécisions et du temps perdu.
D'un autre côté, Lemaire, qui s'était fait nommer indiciaire et historiographe de la reine Anne de Bretagne, recherchait à son tour la protection de Perréal auprès du roi Louis XII, lui qui l'avait protégé et essayait en vain de le soutenir auprès de la Régente des Pays-Bas.
Un concert de vues aussi intéressées ne fit que hâter leur défaite : on ne saurait être à tant de personnages à la fois.
Cependant l'analyse des derniers efforts de Perréal et de Lemaire sont d'un intérêt si grand pour l'histoire de l'art que nous la poursuivons jusqu'au bout.
Le 8 septembre ifi i, Lemaire écrit de Bourg à Barangier pour le remercier de ses bons offices auprès de Marguerite ; il en a été rempli d'une « joye ineflimable avec maiftre Jehan de Paris» ; il annonce que le roi est à Lyon, et que le lendemain il attend «ledit maiflre Jehan de Paris, maiflres Henriet (Se Jehan de Lorraine, pour befoigner aux pourtraidls de l'efglife (93). »
Le 9 octobre, Lemaire, par lettre datée de Dole, fait hommage à la princesse de deux livres « compilez & imprimez en fon honneur & foubz le titre de fes armes (94)», et saisit cette occasion pour annoncer qu'il a conduit le fils de Perréal placé à l'université de Dole 5 qu'il va aller à Tours pour faire faire les «patrons de terre » des sépultures, que Thibault^ le
(93) Mémoires de la Société nationale des sciences, de l'agriculture et des arts, de Lille, année 1850, page 335.
(94) Les lllujîrations de Gaule 6- Swgulariîej de Troyes.
tailleur d'images, est incapable, a été singulièrement vanté et a dépensé les cent écus « d'erre» qu'on lui a remis; enfin, il termine en engageant la princesse à envoyer un de ses officiers pour traiter définitivement avec Colombe et lui payer les patrons qu il a faits.
Les efforts réitérés de Lemaire furent couronnés d'une sorte de succès, puisqu'on lui envoya 142 florins d'or pour payer ces «patrons» ; qu'il en accusa réception le 22 novembre et qu'un traité fut passé à cet égard avec Colombe le 3 décembre (ip i).
Colombe donna quittance de 94 florins valant 68 livres 13 sous tournois :
« Je, Michiel Coulombe, habitant de Tours Se tailleur d'ymaiges du Roy noflre fir, tant en mon propre Se privé nom, comme es nom de Guillaume Regnault, tailleur d'ymaiges & Baflyen François, maiftre maffon de l'églife Saint- Martin de Tours, & François Coulombe, enlumineur, tous
mes nepveux, conffeffe... avoir eu & reçeu la fomme de
fix vingt huyt livres treize folz tournois, monnoye du Roy préfentement courant. Et ce, pour noz peines, labeurs & falaires, de faire la fepulture en petit volume de feu de bonne mémoire, Monfeigneur le duc Philibert de Savoye, mary de ma didte Dame, félon le pourtraid & très belle ordonnance faide la main de maiftre Jehan Perréal de Paris, peintre & varlet de chambre ordinaire du Roy, noftre dicfl feigneur
ce Et de laquelle fepulture, je, Michiel Coulombe, deffubs nommé, feroy de ma propre manufadure, fans ce que aultre y touche que moy, les patrons de terre cuite, félon la grandeur & volume dont j'envoye à ma didle Dame deux pourtraiélz, l'un en platte forme pour le gifant, l'autre en élévation ; faiz les diz patrons de la main des dids François Coulombe, enlumineur, & Baflyen François, maffon, mes nepveux. Et le dit Baflyen fera de pierre de taille toute la
mafronnerie fervant à la didle fépulture en pcrit volume par vrayz traidls <5c mefures, tellement qu'en réduifant le petit pié au grandj Madame pourra voir toute la fépulture de mondit feu Seigneur de Savoye, dedans le terme de Pafques, pourvu que aucun inconvénient ou fortune ne furviengne audit Coulombe durant ledit temps : 6c iceux patrons, je prometz loyaument, à Taide de Dieu^ faire pour ung chef d'œuvre, félon la pofTibilité de mon art & induflrie.
« Oultre plus^ pour ce que le dit folliciteur Jean Lemaire, nous a affermé que Madame defire d'eftre fervye en fes édiffices de gens meurs, graves, favans, feurs, certains, expérimentez, bien condicionnez Ôc obfervant la promefTe comme bien raifon le veult, mefmement de ceux que je deflus nommez, affeureray à ma dide dame eftre telz ; d'icy, & desja j'affeure & afferme que Guillaume Regnault, tailleur d'ymaiges, mon nepveu, eft fouffifant & bien expérimenté pour réduire en grand volume la taille des ymaiges fervant à la dide fépulture en fuivant mes patrons 5 car il m'a fervy & aidé Fefpace de quarante ans ou environ, en tel affaire, en toutes
grandes befoignes
« Mefmement, du duc François de Bretaigne, père de la Royne, de laquelle fépulture j'envois un pourtraid à Madame. » On voit, par ce qui précède, que Colombe avait dressé le projet en plan « pour le gisant ^> et en élévation, du tombeau de Philibert, d'après les dessins de Perréal, qu'il allait faire le modèle en terre de la statuaire en se faisant aider de François Colombe, et que Bastien allait exécuter la partie relative à l'architecture.
De plus. Colombe, n'entendant pas qu'un autre exécutât ses modèles, proposait pour ce travail Guillaume Regnault, sculpteur, qui avait collaboré avec lui pendant quarante ans, et poursuivant, comme on va le voir, il présentait encore pour l'exécution en grand de l'architecture le même Bastien.
Tout cela paraît sortir de la limite d'une biographie de Perréal, nous le reconnaissons; cependant on est encore à notre époque si peu au courant du mode d'exécution des travaux d'art au XVP siècle^ que nous croyons utile de relater tous ces détails. Nous regrettons profondément que les circonstances n'aient pas permis à Marguerite de confier entièrement ce travail aux hommes distingués dont il est question dans ce passage; nous avons cependant acquis la certitude que ces modèles, quant à la statuaire, ont contribué, dans une très-forte mesure, à l'exécution des statues remarquables qui nous sont restées.
Aussi, nous poursuivons :
(' D'autre part, le dit Baftyen François, gendre de mon dit nepveu, s'affirme eflre fouffifant pour exploiter ôc drefler en grand volume (exécuter en grand) les patrons de la dite fépulture, quant à l'art de maflonnerie & d'architedlure; lefquels patrons feront faidz en petit volume de fa main propre.
ce En aprez les didz patrons achevez, dedans le terme de Pafques deffus diél, & iceux eftoffez de painélure blanche & noire, félon ce que la nature du marbre le requiert, par le diél François Coulombe, enlumineur, la taulette de bronce dorée & les lizières, armes fourrées d'ermines, carnations de vifaiges & de mains, efcriptures & toutes autres chofes à ce pertinentes prometz envoier les dits Guillaume Regnault,
mon nepveu, François Baftyen, fon gendre, porter la dide fepulture en petit volume à Madame, quelque part qu'elle foit... Enfemble l'élévation de la plate forme de fon églife, mefmement touchant la fepulture des deux princeftes, dont nous avons les pourtraiéls & tableaux, faitz de la main de Jehan de Paris ; ôc aufti le dit Baftyen François portera la montée de l'élévation du portail & des arcz boutans par dehors; pour lefquelles chofes eftre faides par lefditz Baftyen François
j'ay retenu le double de la plate forme de ladide églife du couvent de Saincl: Nicolas de Tolentin lez Bourg en Breiïe^ icellc platte forme faide & très bien ordonnée fur le lieu, mefurée de la main de Jehan de Paris, avec fadvis, en préfence de maiflre Henriet Ôc de maiflre Jehan de Lorraine, tous deux très grans ouvriers en Fart de maffonnerie. »
Ce dernier passage a été imparfaitement compris, faute detre du métier, par quelques-uns des écrivains et archéologues qui ont signalé ce prix fait si intéressant.
Colombe, après avoir recommandé Bastien pour l'exécution en grand de Tarchitecture du tombeau, explique qu'il enverra à la princesse les modèles en petit exécutés en pierre pour l'architecture et en terre cuite pour la statuaire, lesquels il aura fait peindre au préalable par l'enlumineur, en noir et en blanc, afin de mieux repréfenter le marbre avec lequel ils seront exécutés.
11 ne se borne pas là; il chargera, dit-il, spécialement le tailleur de pierre et d'ornements Bastien, de présenter aussi les plans et élévations de l'église, du portail, d'un arc-boutant extérieur et du tombeau des deux princesses, qu'il va étudier pour pouvoir se charger de leur exécution, car Colombe était nanti de ces plans, « ordonnés fur le lieu même, de la main de Jehan de Paris » , c'est-à-dire mesurés par Perréal, selon ce qui avait été commencé sur le terrain en son absence, et il avait dû les montrer, sur le conseil de Colombe, aux maîtres des œuvres en réputation, Henriet et Jehan de Lorraine, qui avaient donné leur avis. C'est pour cela que Colombe explique bien qu'il entend en garder le double avec l'intention d'en faire aussi des modèles en relief.
Les imagiers ou sculpteurs, du commencement du XVI^ siècle, avaient l'habitude de faire d'abord les modèles des figures et des monuments qui devaient les recevoir, sans que cela entrainât absolument l'obligation d'en opérer l'exécution.
Les praticiens expérimentés, qui ne manquaient pas, étaient désignés par les artistes qui avaient fait les modèles ou par l'architecte . Nous avons eu occasion de découvrir que les figures du tombeau de François l^*" avaient été exécutées par des sculpteurs autres que celui qui les avait composées, artiste Orléanais, et ces praticiens, très-habiles du reste, jouissent encore de l'honneur de les avoir créées. Colombe avait désigné Guillaume Regnault, son neveu, pour exécuter les figures du tombeau de Philibert.
Donc, en i y 1 1 , au mois de décembre, Perréal avait fait ses plans; malheureusement, Marguerite avait déjà d'autres propositions entre les mains.
Nous aimerions à continuer l'extrait de l'acte dont nous nous occupons; cependant nous craignons d'allonger démesurémeiit cette analyse.
Nous y renvoyons donc nos lecteurs. Il a été inséré à la fin de ^Histoire de Féglise de "Brou, du Père Rousselet, éditée avec supplément et avec des pièces historiques en 1840 (Bourg, Bottier, imprimeur) ; il a été également reproduit par M. Dufay , par MM. Henri Bordier et Edouard Charton, dans leur excellent livre de ÏHiswire de France d'après les monumems de fan à chaque époque (tome 11, page 124), livre qui devrait être entre toutes les mains, et par M. Grandmaison (9f). L'acte en question provient des Archives du Nord, à Lille, fonds de la Chambre des comptes (96).
Le 28 mars if 12, Lemaire informe Barangier «qu'il délibère d'efcripre à Marguerite, du marché convenu entre Jean de Paris ôc Michel Colombe, entre lefquels il a eflé moyenneur 6c folliciteur (97). » Le 14 mai de la même année, c'est à la
(9^) Les Arts en Touraine, etc., page 194.
(961 Annales historiques, par M. Le Glay, archiviste du Nord, page 166.
(97) Dufay, Observations, page 29.
princeflc elle-même : «Madame^ votre didl premier fecrétaire m'efcript que avez ordonné d'envoyer de l'argent à M^ Jehan de Paris vostre painctre, auquel j'ai baillé tout ce que j'ai pu retrouver des patrons faidls de la main du bonhomme maistre Michiel Coulombe 3 & le didl Jehan de Paris a efloffé les dids patrons de couleurs, qui efl un grand chief d'œuvre^ à caufe que François Coulombe, nepveu du bon maiflre, eft allé à Dieu {98) » . En juillet (le 20);, c'efl Perréal lui-même qui mande de Blois à la princesse : «... Madame, je crois que vous avez receu la fépulture de pierre, enfemble les ymaiges que votre varlet de chambre Pierrechon vous a portées. Ne fçay fy les a rendues entières; mais aultrement m'en deplairoit.
ce Madame, Michel Colombe faict les dix vertus comme il a promis, & dont efl paie par les mains de Jehan Lemaire; car du marchié & paiement ne me fuis meflé.
« J'ai faicfl l'ordonnance ôc patrons pour faire les dites vertus ; il efl: après. Le bonhomme efl vieil & fait à loyfir, Ôc m'eil avis que encore fera bienheureux un mefchant ouvrier avoir tels patrons. Je ne fçay fe ferez contante de ce que les ainfly accouflrés, tant blanchy les imaiges que dorez & faire vifaiges.
« Madame, s'il vous plaifoit me mander & commander que ainlTy fei^e les vertus, & s'il vous plefl ainfy le faire, ce me fera plaifir.
« Mais je doubte que pour le temps vous êtes laiîe de Jehan de Paris, tant par paroles raportées que aultrement. Mais quant à moy, je n'ay feulement parlé, mais ay fait & reffait & au mieulx que j'ay peu, & ferai toutes fois qu'il vous plaira me commander... Madame, puifque ainfy efl que de moy n'avez plus affaire, je vous fupplie au moins qu'il vous
(98) Analectes historiques^ par M. Le Glay, page 176.
plaife me commander & mander fi je feray les vertus blanches^ comme le refte que vous ay envoyé... (99). >'
Il nous semble que Perréal s'impose un peu trop. Il dit luimême qu'on ne veut plus de son concours, et il persiste à colorier les figures faites par Colombe qu'il n'a pas envoyées avec le modèle en pierre.
La même insistance se produit dans une autre lettre du 17 octobre, écrite aussi de Blois et qui est la dernière :
ce Madame, dernièrement par ung vollre ferviteur en l'office de Hérault, vous ay refcript & amplement faidl fçavoir comme j'ay de coullume, du bon vouloir que j'ay eu en vous & que tousjours j'ay pour me emploier à vos affaires de Brou ou aultrement quand vous plaira, 6c défiroy qu'il vous pleuft me commander ou mander comment vous eftiez contante de ce que je vous envoie par Pierrechon, voftre varlet de chambre : c'efl: de la fépulture que Michel Coulombe avait fait & que j'avoie blanchie, ainfi que avez treuvé. Et de plus grandes chofes vous ai refcript par luy & le hérault, comme de bien commencer voflre efglife ôz bien achever l'œuvre & tout plain de aultres chofes.
« Madame, je ne me puis tenir de vous efcripre ; car amour ancienne me contraint, & ce fçavez. Mais à préfent je cognoy que vous querez me rebutez ; ce que de voflre part fe fait ôc de mon coflé ne fe fera, combien que maulgré Dieu ne feray en paradis, bien congnoys que de vous... mais comme j'ay piefTa mandé à monfieur maillre Loys Barangier, il ne me chault des parleurs Ôc inventeurs de menteries, tant pour Jehan Lemaire, dont vous penfer par raport que foie caufe ; car lui même m'a menafféà baftre ou tuer depuis Pafques, enffa pour ce que je luy ay remonflré fa nativité, fa nouriture, & la bonté de la dame qui le traitoit, qui eft vous Madame, qui l'avez
(99) Mémoires de la Société des sciences et arts de Lille, 1850, page
levé & geté hors de la pouillerie & pauvreté, tellement que chafcun le congnoift tel qu'il efl, & s'en efl aie demourer en Bretaigne, pour ce que chafcun le note. Et avant qu'il foit guère, en orrez chanter mauvaife chaniïbn, & de plus ne dis d'aultre.
« Madame, fi tant il vous plaifoit me donner cefle joie que de me mander que je me déporte de plus vous efcripre, & que ainfli vous plaife, je prendroie pafTience & maulgré moy (loo). »
Que Lemaire se fût ou non mal conduit vis-à-vis de Marguerite, c'était un triste procédé de la part de notre artiste que de le dénoncer ainsi à la princesse ; il eût mieux valu se taire que se montrer ingrat pour son protecteur et son coryphée (loi) !
Marguerite d'Autriche se débarrassa de ces flatteurs sempiternels, Lemaire et Perréal, et, après avoir arrêté les derniers tracés de l'église et du couvent, expédia Louis Van Boghen, maître maçon flamand, à Brou, en octobre 1 5' 1 2. Louis Barangier, son premier secrétaire, s'empressa de rendre compte à la princesse de ce qu'on avait fait, par une lettre écrite de Dole en novembre de la même année 3 l'on doit ce document précieux à M. Dufay :
(100) Mémoires de lu Société des sciences et arts de Lille, 18^0, page 241.
(loi) Lemaire mourut misérablement à l'hôpital vers l'année 1548 {Biographie Didot, article Lemaire de Bavay).
Dans une complainte sur le trépas de Louis de Luxembourg, prince d'Altemore, composée par J. Lemaire, en 150J, où, au nom Peinture, il invite les plus habiles peintres de son temps à exprimer le deuil que porte la nature à l'occasion de la mort, il disait :
Befoignez donc, mes alumpnes modernes,
Mes blancs (beaux !) enfants nourris de ma mamelle ;
Toy, Léonard (de Vinci!) qui a grâces fupernes.
Gentil Bellin (Belliniî) dont les los font éternes,
Et Perrufin (Pietro Vanucci dit Perugin ou Jean Periflîn !) qui Ci bien couleurs méfie.
Et toy, Jehan Hay (Jayî), ta noble main chôme elle
« Madame, fuyvant ce qu'il vous a pieu m'efcripre, ay faid toute adreiïe à maiftre Loys, maiftre maflbn, lequel a bien & au long veu voftre édiffice de Brouz & l'a treuvé très-beau & bien ordonné, <5c y ont honneur les maiTons, comme il ma didl. Il a auffi veu la place pour faire Tefglife ôc treuve qu'il n eft befoing de pillots, qu'eil grand adventaige. Il la reculera bien de quinze ou vingt piedz loing du dicfl édiffice, afin de n'empefché poindl la vehue du dortoire^ auffi pour fere les chapelles ôc facreflies tant plus belles 6c grandes, ôc avec ce en fera la dide efglife plus magnifique. Defllibz la didle facreftie il pourra faire ung oratoire pour vous s'il vous plait.
« Et quand à voz chappelles, à la vérité, Madame, félon que vous diz à vos partement, il les fera à l'oppofite du did édifice, (5c entend d'en fere une qui fera ung chief d'euvre ôc pourrez defcendre par deffubz le jubilé, comme je dyfais, en vofte chappelle, de laquelle vous pourrez voir par delTusvoflre fépulture, au grand haulte, ainfi que tout à plain le did maiflre Loys déclairera... »
Cette lettre jette dans un certain embarras tous les écrivains qui ont entrepris la tâche difficile d'étudier la construction de l'église de Brou.
Il semble que, puisque Van Boghen ne fit que voir la place de Téglise^ cette construction n'était pas commencée
Vieil voir nature avec Jehan de Paris Pour lui donner ombraige & efperitz..
Renouvier a dit de Jehan Lemaire : « L'un des plus assommants versificateurs de complaintes historiques et allégoriques qui chantèrent les règnes de Charles VIII et de Louis XII..., mérites uniques dans un auteur gothique, qui recommandent suffisamment son nom auprès des éplucheurs d'histoire et d'esthétique. »
Eplucheur d'histoire et d'esthétique, Renouvier, oh non; c'est bien à nous que conviendrait cette épithète, à nous qui avons eu la pensée d'écrire en tète de nos notices ces mots de Pline le Jeune : Historia quoque modo scripîa delectat..., pour nous faire pardonner nos incorrections de style et nos citations indéfinies.
avant ifi2^ et qu'en conséquence on n'avait donné suite aux projets conçus par Perréal, que pour le couvent et pour le logement de la princesse.
Nous croyons qu'il faut se mettre à un autre point de vue pour interpréter cette lettre. Van Boghen n'avait-il pas intérêt à justifier son importance personnelle, en fournissant à Barangier des renseignements techniques, qui affaiblissaient, autant que possible, le rôle antérieur de Perréal? Suivons-le pas à pas :
Il eût été impolitique de dire à la princesse que son couvent et son logement arrangés par Perréal ne valaient rien ; aussi Van Boghen s'empresse d'en adjuger la seule gloire « aux massons » ! C'est masquer une partie de la vérité.
Van Boghen dit avoir vu la place de l'église, qu'il n'y faut pas de pilotis, et qu'il la reculera bien de quinze ou vingt pieds loin du couvent (il ne dit pas dans quel sens), afin de donner plus d'importance aux chapelles et sacristies et de dégager la vue du dortoir.
Tout cela n'a pas la portée qu'on peut y attacher à la première lecture^ si Ion songe^ comme nous venons de le dire, qu'il pouvait y avoir parti pris d'atténuer les travaux déjà entrepris. Pourquoi Van Boghen n'a-t-il pas donné une suite complète à ces modifications.^ Cest parce quil était peut-être trop tard pour les entreprendre .
On avait pu faire depuis i foô une partie des fondations de l'église, avant et après la pose de la première pierre par la princesse; de plus, on avait pu continuer, sinon à étabhr les assises de soubassement, mais au moins à les tailler, ainsi que celles des fenêtres, piliers, arcs^ fenestrages, etc., etc.
D'ailleurs, comment croire un seul instant, qu'après des prix faits donnés, six années aient été entièrement perdues, avec la connivence des conseillers de la princesse, pour la continuation de l'édifice principal, en présence de cette vo-
lonté ferme d'élever un tombeau à la mémoire du duc de Savoie ?
On faisait peu, tout en poursuivant d'après les premiers plans dressés, puisque Perréal expliquait en i ^'09, à son retour d'Italie, en parlant de l'église de Brou, qu'il n'avait pu aller voir : «que Ton difoit qu'elle etoit fort belle»..., et, qu'en 1 5' 1 1 il avait pu s'y rendre accompagné d'Henriet et de Jehan de Lorraine, pour relever sur les lieux les parties exécutées, afin de pouvoir fournir un plan définitif en rapport avec ce qui avait été commencé.
C'est pour cela aussi qu'il écrivait, le 4 janvier ifi i, que les tombeaux pouvaient se retarder, puisque l'église « n'efl: pas faite», et que la princesse lui a donné de nouvelles instructions à l'égard des plans à dresser.
Van Boghen ne prend pas la peine d'expliquer pourquoi il n'aura pas besoin de pilotis 5 nous le devinons : un Flamand n'admet guère des fondations sans cet accessoire de la construction et, en arrivant, il trouve une certaine partie de l'édifice exécutée !
Au travers de ces phrases obscures, il perce cependant un trait de lumière : Van Boghen annonce qu'il fera les chapelles de la princesse à l'opposite des sacristies ; il fait prévenir, avec assez peu de modestie, qu'il va enfanter là d'un chef-d'œuvre, et on explique même qu'on pourra s'y rendre en passant pardessus le jubé. Il y avait donc quelque chose d'exécuté, puisqu'on améliorait !
Si l'on étudie avec attention, dans le plan de la monographie de M. Dupasquier (102) et sur le monument, les dispositions générales de son assiette, on peut remarquer, pour peu qu'on ait une certaine habitude de l'art de construire, que
(102) Monographie de l'église de Brou, par Louis Dupasquier, architecte du gou vernement, etc.; Paris, librairie archéologique de Victor Didron, mdccc xxxxiii ; grand in-folio, avec dédicace, frontispice, une feuille de texte et 30 planches.
cet édifice n'a pas dû être projeté tel qu il a été exécuté, qu'il existait quelques anciennes constructions, utilisées ou non, qui gênaient les plantations, et enfin qu'il y a eu des remaniements opérés.
Nous allons signaler, les unes après les autres, diverses remarques d'incorrections qui peuvent nous guider dans cette recherche.
1*^ Doit-on admettre d'une manière absolue que l'église n'a pas été changée de place ?
Que penser de ce que les arcs-boutants prévus au prix fait de I yoj', et dont Colombe devait faire ou fit le m.odèle, n'ont pas été exécutés ?
2*^ Comment expliquer que la chapelle de Sainte- Apolline, à présent sacristie, soit hors d'axe avec la basse nef et avec le clocher, et que, malgré cela, son côté méridional se trouve en prolongement précis du mur méridional de l'église ? Comment expliquer aussi que les jambages, les arcs et les remplissages de ses fenêtres se trouvent de la même manière et du même dessin que ceux des fenêtres éclairant les chapelles latérales aux basses-nefs ?
3° Pourquoi la chapelle de la Sainte -Vierge a-t-elle été placée hors d'axe avec le collatéral nord?
4° Que penser de ce que les chapelles de Gorrevod et des Sept-Douleurs paraissent, en plan, appartenir au transsept de l'église, beaucoup trop étroit, puisque, contre toute raison et par exception à tous les usages de l'architecture ogivale, il n'a pour largeur qu'un espacement de travée ?
y^ Est-ce bien la nécessité de l'agencement des chapelles, oratoire et escalier de l'oratoire de la princesse, qui a fait placer les murs qui les séparent successivement dans le prolongement transversal et exact sur l'axe de l'église, des murs des chapelles Sainte-Apolline, du clocher, passage et chapelle des Sept-Douleurs ?
6° La mouluration des huit fenêtres éclairant les chapelles latérales à la nef, ainsi que des deux éclairant la chapelle Sainte-ApoUine, la courbe, le fenestrage de ces dix ouvertures ne se trouvent-elles pas entièrement semblables et d'un dessin plus français que toutes les autres fenêtres de l'édifice, dans lesquelles on remarque toujours, avec des dispositions bizarres et très- compliquées, vers le sommet de leur fenestrage, des sortes de fleurons en forme de sommet de pinacle?
7*^ Un examen attentif ne conduit-il pas à reconnaître que la mouluration des bases des piliers de l'église (conforme à celle des bases des piHers du couvent) diffère d'une manière sensible avec celle des bases des portails, du jubé et des tombeaux (103)?
Le système qui a présidé à l'arrangement et au tracé des divers pilastres, colonnettes et nervures qui les composent, n'est plus le même. Dans les premiers, la saillie principale de la pile se compose d'une grosse colonne méplate, à angles arrondis, accompagnée de colonnettes dont les bases sont plus élevées par rapport au sol, tandis que dans les autres on remarque constamment un massif formant pilastre, cantonné de colonnettes et au centre duquel est appUqué soit une colonne ornementée, soit la fameuse colonnette coudée en console que des archéologues, pleins de bonne volonté, ont cherché à justifier, mais qui sera, néanmoins et toujours, pour les constructeurs qui raisonnent juste, une combinaison purement décorative et, au fond, radicalement absurde.
8^ D'où peut provenir cette négligence, par les appareil-
(103) M. Journoud, architecte diocésain de Belley (auquel les édifices de l'Ain et l'église de Brou sont bien familiers puisqu'il les a tour à tour dessinés et mesurés), nous fait remarquer avec raison que la mouluration des bases des chambranles et des piliers de plusieurs maisons de Bourg, antérieures à la construction de l'église de Brou, est semblable à celle des bases des piliers de cet édifice et présente les mêmes qualités architectoniques.
leurs, qui fait que les arcs des hautes fenêtres du chœur sont formés, à l'extérieur, d'ogives à courbes françaises et régulières, dans lesquelles les ogives des fenestrages flamands (concentriques avec celle des arcs intérieurs) ne se raccordent pas du tout?
9° A quoi attiibuer cette circonstance, que les soubassements des portails et ceux de la chapelle de la Sainte-Vierge ne se raccordent pas avec les soubassements de l'église, et semblent appliqués?
Pourquoi n'avait-on prévu qu'un portail, au prix fait de lyoy, et qu'il s'en trouve trois d'exécutés?
io° Les têtes des trois contreforts méridionaux de la bassenef et celles de la chapelle Sainte-Apolline sont d'une décoration beaucoup plus simple que toutes les autres ; les constructeurs ont-ils pensé qu'il était inutile de donner à ces parties, adjacentes au couvent et par conséquent moins en vue, une ornementation aussi grande?
11° N'y a-t-il pas eu un remaniement dans la face nord du cloître, adjacent à l'église, pour lui enlever une travée et permettre ainsi d'avoir une arcade en face de la porte du transsept sud modifiée après coup ?
Ces diverses questions étant posées, les constatations deviennent, sinon faciles quant à la nature exacte des remaniements opérés dans l'église, mais au moins certaines quant à leur existence.
1° A notre avis, Perréal, peu praticien en sa qualité de peintre et surtout de traceur d'ensembles, n'eût pas imaginé une disposition de plan semblable à celle qui a été exécutée.
Suivant les modèles qu'il avait sous les yeux dans sa ville natale, Saint-Nizier et Saint-Bonaventure, il n'avait projeté qu'une église à trois nefs, sans chapelles latérales, avec transsept et chapelles carrées absidales.
Des arcs-boutants, établis sur les contreforts des collaté-
raux, auraient permis de donner à la grande nef cette hauteur qui lui manque et d'agencer les toitures des basses nefs avec une seule pente, évitant ainsi celles à deux pentes longitudinales actuelles, qui masquent les fenêtres de la grande nef et motivent des caniveaux intérieurs. Cette disposition, en outre du cortège d'inconvénients qui peut résulter de l'obstruction de ces conduits, a pour résultat de les faire déboucher d'une manière plus qu'étrange sur les parois des basses nefs (104).
Nous avons dit que Perréal n'avait probablement pas prévu de chapelles latérales à la nef. D'abord celles exécutées, trop étroites, ne peuvent servir à un service religieux, et pour les faire plus larges, il eût fallu atteindre ou allonger la saillie formée par les transsepts ; elles s'ouvrent d'une manière disgracieuse sur le transsept; enfin, elles sont contraires à la dignité et à la pensée d'une église, formant elle seule un immense mausolée. On a créé ainsi toute une série de monuments et de souvenirs accessoires qui ne font qu'affaiblir l'idée principale (lOf).
Il ne faut pas admettre d'une manière absolue que l'église n'a pas été changée de place ; car il n'est pas impossible que Perréal ait prévu sa grande nef à cinq travées au lieu de quatre, ce qui faisait avancer l'église, du côté du couchant, de la distance d'une travée et pouvait barrer la vue du corps de logis du couvent placé de ce côté.
Boghen peut aussi l'avoir portée un peu au nord dans la
(104) Ces caniveaux étaient dans le principe revêtus de plomb que les Français enlevèrent en 1557 pour en fondre des balles nécessaires à la défense de Bourg contre l'armée du duc de Savoie 1
(105) La fondation de la chapelle des deux Saint-Jean (qui est la première au nord en commençant par le haut de la nef) a été cependant faite du vivant de Marguerite et avec son approbation (23 octobre 1520); ce consentement n'est pas trouvé pour les chapelles de Gorrevod et des Sept-Douleurs. Nous serions disposé à n'y voir qu'un moyen employé par les religieux de Brou, d'augmenter leurs revenus, trouvés par eux insuffisants. En effet, il ne faut pas oublier que Marguerite
position où elle se trouve maintenant^ de façon à laisser cinq mètres environ (quinze pieds) entre le mur de transsept sud et celui de la galerie nord du cloître adjacent^ afin que les fenêtres du bas côté sud fussent mieux éclairées. Dans ce cas, la moitié à peu près, du côté du couvent, des fondations exécutées sous Perréal pouvaient être utilisées. Il faudrait une figure pour bien expliquer, à ceux qui sont moins familiarisés avec l'art de la construction, cette conjecture, très-possible, sur laquelle toutefois nous n'insistons pas plus longuement.
Les reconnaissances de l'état des travaux de l'église, en i f 2 1 et 1^22 par le P. L. de Gleyrens, expliquent d'une manière précise que l'église, à cette époque et neuf ans après l'arrivée de Boghen, n'était encore élevée à la hauteur des combles, que jusque vers le transsept. Ce n'est qu'en if22 (50 juillet) que l'église est emièremem fondée ; le portail lui-même n'est « que fondé depuy le crépon... (106). »
Van Boghen n'a donc pu éprouver aucune difificulté à opérer cette correction, qui lui permettait de reculer l'église sans en changer la dimension.
2° Nous présumons que la chapelle Sainte-Apolline, ainsi que le bas du clocher, soit qu'ils appartiennent à d'anciennes constructions de l'église du prieuré de Brou, acquis par Marguerite, soit qu'ils aient été construits au temps de Perréal jusqu'à la hauteur des voûtes (107I, pourraient être ce que Barangier indique dans sa lettre comme sacristies.
ne put jamais voir son église achevée. Elle se disposait à la visiter et avait même fixé son départ de Malines pour le 1 5 novembre 1530, lorsqu'elle se sentit indisposée du mal qui l'enleva le 30 du même mois (âgée de 52 ans). Ses conseillers n'ont-ils pas eu toute facilité pour lui faire croire, à l'égard des fondations de chapelles accessoires, tout ce qu'ils avaient intérêt à voir réaliser?
(106) Jules Baux, Documents ^ pages 404 à 412.
(107) On lit dans la reconnaissance des travaux faite le 2 septembre 1528 : « ... Vos deux chapelles collatérales du cueur font voultées ainfy que les alées hautes &£ baffes U oratoires delTus & defToubz, du courte du cloche... »
3° Si Van Boghen a reculé l'église vers Test, il a pu, ainsi, allonger d'une travée le sanctuaire, de façon à pouvoir lui accoler les chapelles de la princesse à F opposite des sacristies et, par conséquent, établir la chapelle de la Sainte-Vierge dans une sorte de symétrie avec la chapelle Sainte-Apolline.
4° Ainsi que nous l'avons dit précédemment, le projet de Perréal devait comporter un transsept en intersection carrée avec la nef; les piles orientales de ce transsept se seraient trouvées à mi-travée des chapelles actuelles de Gorrevod et des Sept-Douleurs, les piles de la travée suivante (en avançant vers le sanctuaire) étant dans le prolongement du mur occidental du clocher et du mur qui sépare, de l'autre côté, l'oratoire de la princesse de l'escalier de cet oratoire.
5'° C'est peut-être pour utiliser la partie des fondations qui avait pu être exécutée avant l'arrivée de Van Boghen dans cette intention, que celui-ci aurait placé les murs de la chapelle de la Sainte-Vierge, de l'oratoire et de son escalier, dans le prolongement de ceux du clocher et de la chapelle de Sainte-Apolline. Sans cela, eût-il planté ainsi, pour séparer l'oratoire de l'escalier, un mur qui, avec son arcade, aboutit dans le vide d'une travée? Par contre, de l'autre côté, on a utilisé le délaissé entre ce passage, qui conduit au sanctuaire et à la chapelle Sainte-ApoUine, par un oratoire qui est celui dont parle Barangier, comme devant être ndejfubs la facristie, pour vous s il vous plaift. »
Il se pourrait que ces deux périmètres, qui sont dans le prolongement exact des collatéraux de l'église, aient été établis en fondation pour former les chapelles absidales.
Si nous nous reportons encore aux reconnaissances faites en 1^21 et 1^22, et surtout aux actes de fondation des chapelles de Gorrevod et des Sept-Douleurs, nous remarquons que ces deux chapelles, qui semblent au plan appartenir au transsept, sont une disposition faite pour le besoin d'utiliser
lOO
quelque chose. En effet, il est dit, le 2 septembre I5'2i, que Ton taille la pierre pour les voûtes de ces chapelles, et le 50 juillet If 22, qu'elles sont voûtées, alors que la fondation de la chapelle de Gorrevod ne remonte qu'au 2y janvier if20, et celle de la chapelle des Sept-Douleurs au 14 avril 1^21. Aussi, dans cette dernière fondation, il est expliqué que la chapelle est déjà commencée : ... jam tum consirui inchoate in ecclesia... (108) !
A notre avis, la création de ces deux chapelles fut inspirée par deux motifs qui intéressaient peu la princesse : le premier consistait à utiliser des fondations exécutées, et à atténuer par des chapelles le défaut d'aspect résultant de la construction hors d'axe des chapelles collatérales au sanctuaire, et, le second, à créer des rentes pour les religieux Augustins, au profit desquels la fondation fut passée, sans qu'il y soit même mention de l'assentiment de la princesse !
6° Les pierres de taille des huit fenêtres des chapelles latérales à la nef (préparées peut-être pour éclairer les collatéraux) étant moulurées en grande partie, on les a utilisées pour éclairer les chapelles. Les fondations des murs latéraux des basses nefs de Perréal peuvent avoir été utilisées pour établir les piliers intermédiaires entre les basses nefs actuelles et les chapelles ajoutées par Van Boghen, en prenant pour saillie l'alignement de la chapelle Sainte- Apolline.
7° Un certain nombre de piliers avec leurs bases étant préparés, et notamment ceux de la croisée du transsept (beaucoup trop gros pour une portée aussi étroite que celle d'un espacement de travée), dont le tracé géométrique des pénétrations des bases indique des retombées d'intersection en plan carré, les Flamands ont été conduits à adopter la
(108) Jules Baux, Documents, page 397.
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même mouluration et le même système de pénétration pour les autres piliers dont ils avaient besoin.
On peut admettre sans hésitation, ce nous semble, que les tailleurs de pierre du pays, lesquels avaient été capables de mener à bonne fin le monastère, et ceux qui avaient signé le marché de ifoy, conservés par Boghen (Benoît Castin et Claude Charden), ne sont pas restés oisifs en présence des engagements qu'ils avaient contractés. Ils ont dû continuer à extraire des matériaux et aies moulurer suivant les premiers tracés et même en l'absence de Perréal .
8^ Les jambages extérieurs des grandes fenêtres du chœur ont pu être préparés de la même manière. Pour les utiliser, on a dû faire d'autres blocs pour l'intérieur, lesquels, suivant les tracés flamands, n'ont pu se raccorder avec l'arc ogival extérieur tracé d'après les usages français.
ç"" Les portails latéraux, complètement inutiles du reste, ont été ajoutés pour décorer les murs de pignon de transsept, devenus excessivement étroits et hors de proportion.
10° Les trois têtes de contreforts, au sud, ont été utilisées telles qu'elles avaient été probablement préparées 5 appartenant aux premiers travaux, elles étaient plus simples de même que celles de la chapelle Sainte-Apolline 5 car si on avait admis la nécessité de simplifier cette face comme étant trop rapprochée du couvent, on eût sans doute aussi sacrifié la décoration du portail du transsept sud.
1 1° En conservant au cloître les cinq travées, qui se trouvent sur la face correspondante, il était impossible de présenter convenablement, du côté du couvent, le portail richement orné du transsept sud. Nous présumons que Boghen a fait remanier dans ce but les arcades du cloître pour les réduire à quatre. Perréal avait dû raccorder son église avec le cloître adjacent, de façon à ce que le mur oriental du transsept fût la continuation de celui du cloître. Il plaçait ainsi naturelle-
ment la porte de communication entre le cloître et Téglise dans Taxe de la galerie orientale; ce qui est bien plus convenable. Boghen a dérangé cette sage ordonnance en diminuaut la largeur de son transsept et en ramenant ainsi le portail du côté du couchant.
Nous livrons ces conjectures à l'examen des hommes du métier^, et nous sommes certain que s'ils ne trouvent pas la même solution que nous^ du moins ils admettront sans hésitation l'em-ploi de matériaux préparés à l'avance^ des retouches nombreuses dans l'économie du plan et, par conséquent, l'existence de travaux antérieurs à l'arrivée de Van Boghen.
Il a été avancé que Perréal pourrait bien être l'auteur des cartons d'après lesquels les vitraux ont été exécutés.
Si quelque document précis, ou même une œuvre quelconquCj établissait une similitude de la manière de Perréal avec ces compositions remarquables, il est incontestable qu'elles placeraient cet artiste à un rang si distingué parmi ceux de son temps, que sa vie et ses ouvrages connus seraient d'un intérêt médiocre devant ces créations^ qui annoncent un peintre du premier rang.
Malheureusement rien, absolument rien^ ne vient à l'appui de cette conjecture.
Du reste, comment Perréal aurait-il pu fournir des cartons de compartiments étabUs sur des dessins d'artistes flamands, après sa disgrâce manifeste ?
Puis, si l'on admet qu'il avait préparé des cartons des baies projetées pour son église, comment et dans quelle mesure ces cartons, transmis à d'autres peintres verriers, ont-ils pu être utilisés? N'est-ce point le dessinateur qui peint lui-même les verres préparés et découpés d'avance.^
Enfin, par une coïncidence curieuse, c'est précisément toutes les fenêtres à remplissages de style flamand qui sont pourvues de vitraux coloriés, à l'exception des fenêtres hautes
de la grande nef, tandis que les dix fenêtres de style français et d'un dessin uniforme, que nous avons signalées, sont vitrées de verre blanc !
Le doute est le même pour les carrelages ; quelques archéologues en ont attribué l'honneur à un François de Canarin. Les auteurs d'un ouvrage récent sur ces carrelages (109) nous ont paru adopter la paternité de Perréal et n'ont osé en proposer aucune autre. Il faut cependant se tenir sur la réserve la plus absolue et attendre de nouveaux documents.
Perréal est mort vers 1^29, ainsi qu'on le verra plus loin, et^ pas plus que pour les vitraux, il n'a pu s'occuper d'un ouvrage qui ne se pose qu'à la fin des travaux, alors qu'il tomba en disgrâce dès 1^12, et n'avait même pu fournir encore tous les plans nécessaires à l'église.
Ces carrelages accusent le dessin d'un artiste français du XVP siècle, ayant connaissance de l'art italien, et, si l'on tient compte des sujets représentés, on doit reconnaître que ces carreaux pourraient s'adapter à toutes sortes d'édifices ; ils ne portent pas du tout le caractère d'individualité de Marguerite et de Philibert, qu'on remarque dans les autres parties de l'église 5 on n'y trouve plus les devises : Fert ou Fortune.,.
(109) Notice sur les anciens carrelages émaillés de l'église de Brou, à Bourg en Bresse, Lyon, Vingtrinier, cio.id.ccc. lxvii . par MM. Savy et Sarsay(p. 20).
Aux dessins conservés dans la planche de la Monographie de Brou, par M. Dupasquier et dans les quatorze de l'ouvrage de MM. Savy et Sarsay, nous pourrions ajouter de nouvelles têtes, dessinées il y a quarante ou cinquante ans par un habile artiste lyonnais, dont nous avons les types. A notre avis, c'est l'art qui constitue la véritable valeur de ces carrelages, et ce serait peu connaître le XVI' siècle que de chercher une intention absolue au portrait ou au symbolisme dans les têtes ou ornements qui y figurent. Varier les sujets et produire un effet décoratif était le but cherché par les artistes à cette époque, en matière de décoration. Les traditions de symbolisme et d'étude dans la représentation des sujets, si fort en vigueur pendant les siècles précédents, étaient perdues sans retour.
Même si l'on cherchait avec quelque persistance, nous ne doutons pas qu'on trouverait sur des buires, sur des assiettes ou autres objets de la céramique de cette époque, les mêmes types reproduits exactement.
et il faut vraiment mettre beaucoup de bonne volonté pour y reconnaître le portrait de Marguerite de Bourbon. Et puis, eût-il été bien convenable de mettre la figure de personnages illustres sous les pieds des passants? En revanche, on rencontre Julius, Julia, Diana, Marc-Antoine, Théodora, Galenus, Marcellus, etc., qui n'ont rien à faire dans cette église. Quelques emblèmes de mort et quelques devises y sont bien à leur place ; ce carrelage n'a pas été fabriqué expressément pour cet édifice.
En ce qui concerne les tombeaux, nous savons que les modèles ou « pourtraidîs « de Philibert le Beau avaient été faits par Colombe^ l'un « en platte forme gisant et l'autre en élévation » ; serait-ce à genoux, selon le style adopté quelquefois? Nous ne le croyons pas : le mot « en élévation » ne nous semble pas l'indiquer d'une manière absolue; du reste, les figures principales du tombeau de François 11, à Nantes, sont aussi couchées, la tête reposant sur des coussins supportés par un groupe de trois anges.
Perréal parle des dix Vertus de ce mausolée ; elles s'y trouvent bien. S'est-on servi, pour les faire, des patrons de Colombe ? nous le croyons 5 les figures du tombeau de Nantes et celles des tombeaux de Brou nous paraissent sorties de la main du même artiste. Il est certain, toutefois, que toute l'architecture, les couronnements des statues et les arcatures sont de la main des Flamands.
Un fait tout particulier nous a toujours frappé lors de nos fréquentes visites au monument; c'est la grande diversité de facture dans l'exécution de la sculpture ornementale et dans celle des figures; cela devient fort important pour la part à décerner à chaque artiste.
Déjà en 1^22, le 30 juillet, selon la visite et reconnaissance des travaux qui est faite (i 10), on explique : i^ que les
(110) J. Baux, page 407, Documents.
piliers et images qui entourent le mausolée de Marguerite sont faits; 2° que le retable de la chapelle de la Vierge et «les fept joyes)) sont faits; 3° que les cinq figures de cette chapelle, Notre-Dame, sainte Marguerite, sainte Marie-Magdeleine, saint André et saint Philibert, sont faites; 4° que pour le mausolée de Philibert « la pierre de marbre noyr efl preft de la moitié taillée & les vertus à l'entour» ; y" que pour le mausolée de Marguerite de Bourbon, tout est fait et prêt à poser, « tant ymaiges que aultres ouvraiges, excepté le baflement de marbre noyr 6c le baflement des piliers. »
Or, comment se fait-il qu en 1 ^26, quatre ans après, on traite avec Conrad Meyt (m) pour « befoigner aux fepultures», qu'il devra faire de sa main, les visages, les mains et les chairs; 1° la figure et représentation au vif de PhiUbert de Savoie, avec le lion et les six enfants ; 2° la figure du mort au-dessous; 3° la figure de madame Marguerite avec son lévrier et les quatre enfants tenant les armoiries ; 4"^ la représentation de la morte au-dessous; y" la figure de Marguerite de Bourbon et les quatre enfants autour; enfin, qu'on ajoute que pour les vertus et autres pièces nécessaires, M. Louis Van Boghen les fera faire ?
D'abord ces figures étaient faites en i ^22, et, figures pour figures, les patrons de Colombe ont dû servir à quelque chose, il nous semble aussi que ce traité est bien positif sur la description et l'agencement des personnages princiers qui
(iii) Conrad Meyt fut reçu à la gilde de Saint-Luc en 1536; il était grand ami d'Albert Durer, qui parle de lui dans le récit de son voyage dans les Pays-Bas (i 520-1 521) :
« Je donne à... et à M* Conrad, excellent sculpteur qui est au service de madame Marguerite, fille de l'empereur Maximilien, les objets suivants : saint Jérôme en prière, la Melancholie, trois nouvelles Marie, saint Antoine et sainte Véronique... (ce sont autant de gravures de Durer). »
« J'invite à dîner et maître Conrad, l'excellent sculpteur de madame
Marguerite »
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craicnt représentés et que ces morceaux de sculpture^ empreints d'un grand caractère artistique, ont dû, outre la question de ressemblance qui ne devait pas être négligée, être inspirés aussi par les modèles de Colombe. Nous ne voulons rien affirmer, c'est chose sérieuse ; cependant, la différence de facture (112), les époques diverses d'exécution, tous les accessoires empreints du style de Tornementation de la Renaissance française, les bases des génies, les coussins, les couronnes, les ordres, Tépée, etc., etc., le talent incontestable de Colombe, enfin, la clause que si dans quatre ans les figures exécutées par Meyt ne fussent achevées, « favoir fi fera procédé à la faulte du dit M^ Conrard ou par ce fauie de ïajfijîence du dit zM^ Loys, pour cecy entendu y « eftre faidl ôc ordonné par ma dite Dame comme il appar- « tiendra. Et s'il eil perfaidl le feront vifiter par maiftres « à ce cognoiiTans, pour savoir s'il sera faidl & per- « faidl (113)», tout cela forme un faisceau qui tend à indiquer les imagiers de Boghen et Meyt comme exécutant des modèles préparés d'avance (114).
S'il n'est pas possible d'enlever le moindre mérite à Boghen qui a eu la plus lourde charge, l'exécution , ce n'est pas une raison pour en faire non plus un architecte à la mode de nos jours, comme nous l'avons expliqué souvent. Nous semblons revenir sur un thème favori ; cela est vrai, ce thème pourtant a une im-
(112) Noms des artistes tailleurs d'imaiges qui ont pu travailler à l'église de Brou, outre les Colombe : Conrad Meyt et son frère Thomas, suisses d'origine imagiers, Gilles Vambelii et OnuFre Campitoglio, imagiers italiens, Jehan de Louhans, Jean Rollin, Amé Ricard et Amé Carré Follagiers (sculpteurs d'ornements': français, Guisbert, imagier français (Dufay, DissertJtion, page 24, et le même, VEglise de Brou et ses Tombeaux, Scheuring, 1867).
(113) Dufay, Notice sur Brou, 1844, page 12, et le même, VÉgUse de Brou, etc., page 1 16.
(114) Un grand nombre de têtes de figurines accessoires des trois tombeaux a été réparé en plâtre, en prenant celles d'autres figures ; on a des dessins, faits il y a une cinquantaine d'années avant la mutilation, où l'on remarque les têtes originales.
portance décisive. Faire les tracés et épures, diriger les ouvriers maçons, tailleurs de pierres et autres, les payer, car on ne peut pas supposer un instant que les sommes importantes (i i j') qu'il a reçues fussent entièrement pour ses peines (aucun artiste de cette époque n'a été payé aussi cher), surveiller les imagiers, ornemanistes et l'ensemble des travaux, c'est déjà une besogne écrasante, et il n'est pas indispensable qu'il ait encore tiré de sa tête toutes les combinaisons de cette architecture détaillée comme de la dentelle. Qu'on nous pardonne l'expression : les tailleurs de pierre, les ornemanistes et les imagiers ont brodé sous sa savante direction et d après des dessins d'ensemble.
Nous résumons cette trop longue analyse sur le couvent et l'église de Brou, en posant que, Perréal a entièrement fourni les dispositions pour le couvent, l'église et ses mausolées; que ses compositions étaient d'abord selon le style dit ogival de la fin du XV^ siècle, qu'elles ont été suivies pour le couvent, et peut-être pour certaines parties de l'église et des mausolées 3 qu'à son retour d'Italie, il a modifié ses projets, en leur donnant un caractère qui devait se rapprocher du style dit de la Renaissance, et que pour cela il désirait employer les artistes français les plus célèbres de l'époque 5 qu'il a remis la plus grande partie de ses projets à Marguerite, et qu'enfin celle-ci, soit à cause de la position de Perréal à la cour de France, soit à cause de Lemaire, soit par éloignement pour le style des nouveaux projets, a confié la direction des travaux et la tâche de l'église et des mausolées à des artistes étrangers à la région, qui ont dû profiter, dans une certaine mesure, que nous avons cherché à déterminer, des plans, modèles et matériaux préparés par les soins de Perréal.
(115) Voir un acte de 1 53 1, où i! est marqué 1,037 florins (soit 10,370 fr. de notre monnaie) payés « pro se et suis .. ..in deductionem stipendioruin dicti magistri Ludovici. » J. Baux, preuves, page 430.
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Nous avons essayé, en suivant les traces si bien préparées par iMM. Dufay et J. Baux, de tenir la balance entre les opinions si opposées de ces messieurs. Il nous a semblé qu'entre la propositon qui avance que Van-Boghen n a été que le maître exécutant les projets de Perréal, et celle qui n'admet pas même que ce dernier ait été pour quelque chose dans la construction de l'église de Brou^ il y avait place pour une critique moins exclusive.
Nous prions les personnes qui s'intéressent à l'histoire de nos artistes et des monuments qu'ils nous ont légués, lesquelles auront pris la peine de nous suivre, de nous pardonner cette longue analyse. Peut-être y trouveront-elles, du moins, l'invitation à des recherches fécondes et à de nouvelles études, qui jetteront une lumière éclatante sur les paternités de l'œuvre de Brou ?