‹ Jehanne la Pucelle, 1429-31Chapitre 3 sur 12 · LE SIÈGE U'ORLÉANS · texte numérisé non relu

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puis le bruit que cette femme était véritablement inspirée s'était répandu. On parlait de miracles opérés par elle ; et, qu'on se le rappelle, on était encore dans une époque de foi , ou de superstition , où l'on croyait facilement aux choses extraordinaires , soit qu'elles vinssent de Dieu , soit qu'elles vinssent de Satan, soit que ce fût le ciel qui les opérât, ou l'enfer qui leur donnât naissance. Quoi qu'il en soit, Jehanne avait dit que le convoi entrerait dans Orléans , et deux fois , la première en remontant et la seconde en descendant la Loire, le convoi était effectivement passé à un trait d'arc des bastides des Anglais , sans que d'aucune de ces bastides le moindre mouvement eût été fait pour s'opposer à ce passage, si bien que la première prophétie de la Pucelle s'était déjà accomplie en tout point ; il y avait donc, comme nous l'avons dit , un grand trouble dans l'armée anglaise. Soit que Jehanne devinât l'effet qu'elle avait produit, soit que l'inspiration du Seigneur la poussât à agir ainsi, elle voulait dès le lendemain de son arrivée attaquer les ouvrages des Anglais; mais Dunois , le sire de Gamache, et plusieurs autres braves capitaines , dont les noms seuls indiquaient que ce n'était point par crainte qu'ils s'opposaient au projet , furent d'un avis contraire. Jehanne, qui croyait que le roi lui avait donné le commandement en chef de l'armée, insistait avec toute l'opiniâtreté de la confiance , et , en effet , elle était presque prête à l'emporter, lorsque le sire de Gamache, irrité de ce ton

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de commandement qui l'humiliait dans mie femme , se leva , et , s'adressant à la Hire et au sire d'IUiers que Jehanne avait amenés à son avis :

—Puisqu'on écoute, dit-il, l'avis d'une péronnelle de bas lieu mieux que celui d'un chevalier tel que moi, je ne me rebifferai plus contre. En temps et lieu ce sera ma bonne épée qui parlera, et peut-être y périrai-je. Mais le roi et mon honneur le veulent, désormais je défais ma bannière , et je ne suis plus qu'un pauvre écuyer. J'aime mieux avoir pour maître un noble homme, qu'une fille qui auparavant a peut-être été je ne sais quoi. Et à ces mots ployant sa bannière il la remit aux mains du comte de Dunois.

Dunois était, comme nous l'avons dit, d'une opinion opposée à celle de Jehanne; il est probable même qu'il n'avait pas grand' foi lui-même dans la mission dont elle se disait chargée, mais il comprenait le parti qu'on pouvait tirer de la foi qu'elle inspirait aux autres ; aussi s'interposa-t-il aussitôt entre Jehanne et le sire de Gamache, disant à celui-ci qu'il serait toujours libre de combattre quand et comme il voudrait , et qu'il était de ceux-là qui n'ont d'ordres à recevoir que de Dieu et du roi , disant à Jehanne que ce n'était qu'un léger retard, et que Ton combattrait aussitôt qu'un renfort , qu'il attendait deBlois, serait arrivé. Enfin il fit si bien que Jehanne et le sire de Gamache se donnèrent la main, fort en rechignant il est vrai; mais enfin ils se la donnèrent, c'était tout ce que désirait Dunois, qui espérait que

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cette mésintelligence disparaîtrait sur le champ de bataille.

Ce qui avait surtout calmé Jehanne, c'était la promesse que lui avait faite Dunois , qu'il partirait le lendemain en personne pour Blois , afin de hâter l'arrivée de ce renfort : de son côté elle voulut employer fructueusement sa journée , et dicta une seconde lettre adressée aux chefs anglais et rédigée dans les mêmes termes à peu près que la première ; puis, lorsque cette lettre fut écrite et signée de sa croix , elle appela Ambleville , son second héraut , et lui ordonna de la porter au comte de Suffolk. Mais alors Ambleville fit remarquer à Jehanne que Guyenne , qui était porteur de la première lettre, n'était point encore revenu , et que , bien loin de le relâcher, les Anglais , contre le droit des gens , l'avaient retenu prisonnier et menaçaient de le brûler comme hérétique ; mais Jehanne le rassura.

— Au nom de Dieu, dit-elle avec sa confiance ordinaire , va en toute sécurité , car ils ne te feront aucun mal, ni à toi ni à lui ; bien au contraire ne fais aucun doute que tu ramèneras ton compagnon, et dis àTalbotque s'il s'arme je m'armerai aussi : libre à lui, s'il peut me prendre, de' me faire brûler; mais si je le déconfis , que de son côté , en revanche , il fasse lever les sièges, et s'en retourne en son pays avec les Anglais.

Tout cela ne rassurait que médiocrement le pauvre Ambleville ; mais le comte de Dunois lui remit

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de son côté, pour le comte de Suffolk, une lettre dans laquelle il annonçait au général anglais que la vie de tous les prisonniers ainsi que celle des hérauts envoyés pour traiter des rançons lui répondaient de la vie des deux messagers d'armes de la Pucelle: en effet , comme Pavait prédit Jehanne , Ambleville et Guyenne furent renvoyés le même soir, mais sans rapporter aucune réponse des chefs anglais aux deux lettres qu'ils avaient reçues.

Le lendemain , après avoir conduit avec la Hire et une bonne partie de la garnison , jusqu'à une lieue hors de la ville , le comte de Dunois qui, ainsi qu'il lui en avait fait la promesse la veille , allait chercher du renfort à Blois , Jehanne voulut répéter de vive voix aux Anglais ce qu'elle leur avait déjà fait savoir par écrit. En conséquence, elle monta sur un des boulevards des assiégés qui se trouvait en face de la bastille anglaise des Tournelles , et s'approchant d'eux à découvert jusqu'à la distance de soixante pas à peine , elle leur ordonna , sous peine de malheur et honte , de se retirer non-seulement de devant la ville, mais encore de sortir du royaume. Mais au lieu d'obtempérer à cette réquisition , sir Guillaume Gladesdale et le bâtard de Granville , qui commandaient la bastille des Tournelles , ne répondirent à Jehanne que par de grosses injures, la renvoyant garder les vaches dans son village, et traitant les Français d'hérétiques et de mécréants. Jehanne écouta assez patiemment toutes les injures qui lui

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étaient personnelles , si grossières qu'elles fussent ; mais lorsqu'elle entendit insulter les Français : •

— Vous mentez, s'écria-t-elle, et puisque vous ne voulez point partir d'ici de bonne volonté , vous en partirez bientôt de force ; mais vous qui m'insultez , vous ne verrez point ce départ.

Cependant le bâtard d'Orléans, accompagné des seigneurs de Rayz et de Loré , tirait vers Blois , où ils arrivèrent le lendemain au soir : ils se présentèrent aussitôt au conseil du roi pour remontrer le grand besoin que la ville avait d'un nouveau convoi de vivres et d'un nouveau renfort d'hommes ; l'un et l'autre leur fut accordé , et cette fois l'on décida que, pour plus grande diligence, on passerait par la Beauce au lieu de passer, comme la première fois, par la Sologne , et cela au mépris des Anglais ; car depuis l'heureuse réussite de Jehanne , l'armée du roi avait repris une telle confiance que, dit la chronique anonyme de la Pucelle , avant qu'elle arrivât , deux cents Anglais chassaient aux escarmouches quatre cents Français, tandis que, depuis sa venue, deux cents Français chassaient quatre cents ennemis.

On fit une telle diligence pour rassembler vivres et soldats, que le troisième jour de mai le second convoi se trouva prêt à partir. Il se mit donc en route vers les neuf heures du matin, et le soir même coucha à mi-chemin de Blois et d'Orléans, en un village que le chroniqueur ne nomme pas, mais qui devait être

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Beaugency ou Saint-Ay. Le 4, il continua son chemin vers la ville , décidé à forcer le passage , quoique, dans le cas où l'on en viendrait aux mains , les Anglais dussent se trouver plus de trois contre un; mais, comme le Bâtard arrivait en vue de la ville, il aperçut la Pucelle , avec la Hire et la plupart des capitaines d'armes qui venaient au-devant de lui en belle ordonnance et enseignes déployées. Bientôt les deux troupes se joignirent et passèrent ainsi réunies devant les Anglais, qui n'osèrent sortir de leurs bastides , et laissèrent ce second convoi rentrer dans la ville sans lui faire plus d'opposition qu'ils n'en avaient fait au premier.

Le comte de Dunois trouva la garnison renforcée d'un très -grand nombre d'hommes d'armes qui étaient arrivés la veille de Monlargis , de Gien , de Château-Renard , du pays de Gatinois et de Chàteaudun , de sorte qu'il fut convenu entre lui et Jehanne que dès le lendemain on reprendrait l'offensive.

Jehanne était très-fatiguée; car les deux jours précédents, il lui avait fallu recevoir chez elle tous les notables de la ville, et sortir par les rues pour se montrer au peuple : puis, la nuit précédente elle s'était tenue éveillée et armée, de peur que le Bâtard ne revînt , et que si elle était désarmée , elle n'eût point le temps de lui porter secours; confiante dans la promesse que venait de lui faire Dunois pour îe lendemain, elle se fit donc désarmer, se jeta tout habillée sur son lit et s'endormit.

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Cependant quelques notables de la ville, voyant la garnison toute réconfortée par la présence de Jehanne et par l'arrivée des vivres, profitèrent de ce moment de réaction pour entraîner sur leurs pas une quantité de gens de trait et du commun, et faire une sortie; cette sortie improvisée fut dirigée contre la bastille de Saint-Loup, une des plus fortes et des mieux défendues ; en effet , elle était commandée par un vaillant capitaine nommé Guerrard, et elle était parfaitement garnie d'hommes d'armes et de munitions. Aussi les Français furent-ils vigoureusement reçus ; mais comme ils avaient repris dans leur enthousiasme un courage extrême , ils s'acharnèrent aux murailles , rendant coup pour coup , mort pour mort , de sorte que le combat s'engagea des deux côtés avec un si terrible acharnement que depuis le commencement du siège on n'en avait point encore vu un pareil.

Tout à coup Jehanne qui , ainsi que nous l'avons dit, s'était jetée sur son lit et qui dormait depuis une heure à peu près, s'éveilla en criant :

— A moi, mon écuyer ! à moi, sire Daulon, à moi !

— Qu'y a-t-il? demanda Daulon en entrant vivement dans sa chambre.

— Il y a, s'écria Jehanne en sautant en bas de son lit et en saisissant son casque , il y a que les Français ont affaire en ce moment devant une bastille, et qu'il me faut armer, car il y en a déjà beaucoup de tués et de blessés.

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Et elle s'arma en toute hâte, en criant : Mon cheval ! mon cheval ! Mais Daulon ne la pouvait armer et aller chercher son cheval tout à la fois : il acheva de lui boucler sa cuirasse , et voulut sortir ; mais Jehanne l'arrêta.

— Restez , restez ! lui dit-elle ; achevez de vous armer , et me venez rejoindre au plus vite ; j'irai chercher mon cheval moi-même.

Alors elle prit une petite hache d'armes à la main^ et descendit si vivement , qu'elle oublia sa bannière qui était dans sa chambre. Sur Tescalier elle rencontra son hôtesse.

— Mon Dieu ! dit-elle , le sang de nos gens coule par terre , et vous ne m'avez pas éveillée ; c'est mal fait à vous. Puis elle continua son chemin, criant : Mon cheval ! mon cheval !

Sur le seuil de la porte elle trouva son page qui jouait.

— Ah ! méchant garçon ! s'écria-t-elle , qui ne m'êtes point venu dire que le sang des Français était répandu. Allons vite, mon cheval ! mon cheval !

Tandis qu'Imerget courait à l'écurie, elle s'aperçut qu'elle avait oublié sa bannière et appela Daulon, qui la lui passa par la fenêtre. Jehanne la déploya. Dans ce moment on lui amena son cheval ; la jeune guerrière sauta dessus , malgré le poids de ses armes, comme aurait pu faire un chevalier consommé ; et, sans demander de quel côté était la bastille Saint- Loup, elle piqua des deux, guidée par l'esprit qui

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rilluminait , traversant les rues au grand galop de son cheval , qui , pareil à celui de Tange exterminateur, faisait jaillir le feu de ses quatre pieds. Arrivée à la porte de Bourgogne , elle y rencontra un homme de la ville que l'on rapportait tout blessé ; alors elle arrêta son cheval , et tandis qu'elle regardait le malheureux , deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues; puis , secouant la tête : Hélas ! je n'ai jamais vu couler le sang d'un Français , sans que mes cheveux se dressassent sur mon front !

Mais bientôt le bruit des armes qui se rapprochait, les cris des fuyards , rappelèrent à Jehanne que ce n'était pas le moment de s'attendrir : elle s'élança hors de la porte , et vit les Français qui revenaient en grand désordre , ramenés par les ennemis. Alors elle redoubla de vitesse , levant sa bannière , en criant : Courage ! courage ! voici venir la Pucelle , voici venir la fille de Dieu î Et sans s'inquiéter si elle était suivie , elle s'élança au plus pressé des Anglais.

Cette apparition produisit un double effet : les Français en reprirent courage et les Anglais s'en épouvantèrent; il en résulta dans les rangs des assiégeants un moment d'hésitation dont Jehanne proflta pour appeler à elle les fuyards. A sa voix, ils s'arrêtèrent aussitôt et revinrent à la charge, En même temps, Daulon et quatre ou cinq autres braves capitaines parurent à la porte de Bourgogne , accourant avec leurs hommes d'armes au secours de Jehanne. Cha-

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cun alors se rua de son mieux sur les Anglais , remarquant avec étonnement que depuis l'arrivée de Jehannepas un Français n'était blessé, tandis qu'eux, au contraire , semblaient porter tous coups mortels. Les Anglais repoussés^ se prirent à fuir à leur tour; mais ils étaient poursuivis de si près que les Français entrèrent pêle-mêle avec eux dans la bastille, et qu'un instant après on vit flotter au haut de la muraille la bannière triomphante de Jehanne.

Alors Talbot , qui commandait la bastide Saint- Laurent , voulut porter secours à ses compagnons ; mais le comte de Dunois, suivi des sires de Graville, du maréchal de Boussac , du baron de Coulonge et d'une partie de la garnison , prévenu de ce mouvement , se plaça entre les Anglais et la bastide attaquée, leur présentant le combat, ce que depuis bien longtemps les Français n'avaient osé faire. Et , cette fois , ce furent les Anglais qui eurent peur et n'osèrent attaquer , de sorte que la Pucelle eut tout le temps d'achever sa victoire.

En effet, la bastille prise , on ne se trouva qu'à la moitié de la besogne. Cette forteresse avait été faite avec une église, dont on avait utilisé les épaisses murailles ; de sorte que les Anglais se réfugiaient dans le clocher^ dont ils se firent une seconde citadelle ; mais les Français les y poursuivirent avec acharnement; beaucoup furent tués dans les escaliers, beaucoup précipités du haut en bas de la plate-forme ; si bien qu'il y périt près de deux cents hommes , et

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