‹ Jehanne la Pucelle, 1429-31Chapitre 5 sur 12 · JEHAKNE LA PL CELLE · texte numérisé non relu

JEHAKNE LA PL CELLE

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et levant les mains au ciel : Oh ! s'écria-t-elle , méchants que vous êtes , Messire sait que toutes ces choses que vous dites là ne sont que faussetés et menteries ! Puis en même temps ses yeux parurent rencontrer une vision, ses larmes se séchèrent , le sourire reparut sur ses lèvres, et, se retournant vers les deux ou trois hommes d'armes qui l'accompagnaient : Dieu soit loué , dit-elle , car je viens d'avoir des nouvelles de Monseigneur !

Pendant l'absence de Jehanne, et peut-être pour profiter de cette absence, les chefs s'étaient réunis en conseil, et avaient décidé qu'il fallait le lendemain feindre d'assaillir les bastilles de droite, et, lorsque les Anglais se seraient dégarnis , attaquer celles de la rive gauche. Au moment où cette décision venait d'être prise, Jehanne rentra; Dunois la fit aussitôt appeler, et lui dit que selon son désir on marcherait le lendemain contre les bastilles du couchant. Mais Jehanne secoua la tête. — C'est cela, c'est cela, messeigneurs les capitaines , dit-elle ; il vous semble , parce que je ne suis qu'une femme , qu'on ne doit pas tout me dire, attendu que je ne saurais pas garder un secret. Eh bien ! je sais tout ce que vous avez décidé, mais soyez tranquilles, je sais taire les choses qui sont à celer.

Alors voyant qu'il était inutile d'essayer de cacher quelque chose à cette femme extraordinaire , le bâtard d'Orléans, qui était un de ses plus chauds amis, lui rapporta la détermination telle qu'on l'avait prise,

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et lui demanda si elle approuvait cette décision. Jehanne répondit que oui, et que le projet était bon; puis elle défendit à tout homme d'armes de marcher le lendemain au combat sans s'être confessé, et ellemême donna l'exemple en se confessant et en communiant.

Le lendemain , au point du jour, Jehanne et les principaux chefs rassemblèrent les troupes qui avaient été désignées pour l'expédition d'outre-Loire : comme il y avait dans la ville grand nombre de bateaux que l'on avait mis à la disposition du sire de Gaucourt, gouverneur de la ville, Jehanne passa avec la Hire dans une petite île qui était proche de la rive gauche; deux autres bateaux placés en travers formèrent un pont à l'aide duquel on pouvait facilement gagner la rive ; puis les soldats montèrent sur ce qui en restait, et passèrent de la rive droite à l'île et de l'île à la rive gauche.

Toutes ces précautions avaient été prises parce qu'on s'attendait à ce que les Anglais s'opposeraient au débarquement; mais loin de là, ils abandonnèrent la première bastille qui était celle de Saint- Jehan le Blanc, la brûlant et la désemparant pour qu'elle fut inutile aux Français, et se retirèrent dans la seconde, qui élait celle des Augustins, aux boulevards et aux tournelles. Enhardie par cette retraite, Jehanne passa de l'autre côté avec une cinquantaine d'hommes seulement ; car l'avant-garde seule était arrivée, et les autres troupes étaient occupées à pas-

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ser de la rive droite dans l'île, ce qui ne pouvait se faire que lentement à cause du petit nombre de bateaux.

Mais Jehanne ne comptait ni les siens ni ceux contre lesquels elle combattait ; elle allait poussée par la main de Dieu, et les calculs ordinaires des hommes n'étaient rien pour elle ; elle marcha droit au boulevard et planta sa bannière à une demi-portée de trait des murailles ; puis, se retournant, elle appela à elle les cinquante ou soixante hommes qui l'avaient suivie. En ce moment, un cri s'éleva que les Anglais s'avançaient à grande puissance du côté de Saint- Rive ; à ce cri , les hommes d'armes qui accompagnaient la Pucelle, et qui étaient pour la plupart de communes gens, s'épouvantèrent et s'enfuirent droit au passage de la Loire : une quinzaine d'hommes cependant restèrent autour d'elle, et avec cette petite troupe, elle se retira lentement à son tour. Aussitôt qu'ils la virent battre en retraite, les Anglais sortirent en grand nombre de la bastille Saint-Augustin, et la poursuivirent avec de grandes huées et des paroles si diffamantes , que si peu qu'elle eut d'hommes autour d'elle , Jehanne fit volte-face et courut sus aux Anglais; alors Dieu voulut que, pour faire éclater dans tout son jour la mission céleste de la sainte jeune fille , toute cette multitude d'Anglais se prit à fuir devant le fer de son étendard, comme un troupeau de moutons devant la houlette. Jehanne les poursuivit jusqu'au boulevard, suivie non-seulement

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des quinze soldats qui lui étaient restés fidèles , et des cinquante qui avaient fui d'abord et s'étaient ralliés ensuite, mais encore de tout ce qui était passé de la rive droite dans l'ile , et qui , voyant la Pucelle aux prises avec l'ennemi , se hâta d'accourir à son secours. La Pucelle se trouva donc tout à coup à la tête d'une troupe considérable qui s'augmenta bientôt encore de toute l'arrière-garde que lui amenait le sire de Retz. Alors Jehanne marcha droit aux palissades; un Espagnol, nomme le sire dePartada, et le sire Daulon y firent une trouée par laquelle Jehanne passa aussitôt, et l'on vit sa bannière flotter au-dessus des pieux. Chacun se rua alors par le passage qui devint bientôt une énorme brèche ; les Anglais voulurent résister, mais il n'y avait pas de courage humain qui put repousser des hommes qui marchaient animés de la colère de Dieu. *En un instant, la bastille des Augustins fut prise, et de peur que ses gens ne s'occupassent à piller et n'off*rissent ainsi à l'ennemi une occasion de prendre sa revanche, Jehanne y mit le feu de sa propre main.

Les clochers et les toits d'Orléans étaient couverts d'une foule de peuple qui suivait des yeux la marche héroïque de la Pucelle , l'animant par ses cris et battant des mains comme font des spectateurs à un théâtre. A peine eut-on vu se déployer sur la bastille l'étendard sacré , que toutes les cloches sonnèrent en signe de triomphe. La Pucelle ordonna à ses gens de passer la nuit où ils étaient, leur promettant

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de revenir avec de nouvelles forces le lendemain malin. Quant à elle, comme elle s'était blessée au pied avec une chausse-trape et qu'elle avait jeûné toute la journée, attendu que c'était vendredi, elle rentra dans la ville pour prendre quelque repos et un peu de nourriture ; car maintenant qu'elle n'était plus soutenue par la fièvre du combat, elle tombait à la fois de fatigue et d'inanition.

Pendant le soir, il y eut conseil des chefs. Contre la résolution prise , tout l'effort s'était porté sur la rive gauche; il fut convenu que maintenant que rien n'empêchait plus les renforts d'arriver, puisque les bastilles de Saint-Loup, de Saint-Jehan le Blanc et des Augustins n'existaient plus , on ne risquerait point de dégarnir ainsi la ville, qui, en l'absence des trois quarts de ses défenseurs, avait la chance d'être enlevée d'un coup de main.

Jehanne apprit cette résolution : Vous avez été à votre conseil, dit-elle , et moi j'ai été au mien. Or le conseil de Messire est contraire au vôtre : aussi tiendra-t-il , tandis que le vôtre périra. Qu'on soit prêt de bonne heure, car j'aurai plus à faire demain que je n'ai fait jusqu'à présent. Puis, ajouta-t-elle avec un soupir et comme si elle frissonnait de douleur, demain , il sortira du sang de mon corps : je serai blessée î

Jehanne passa une nuit fort inquiète. Elle se réveillait d'instant en instant, craignant toujours que les Anglais ne tombassent sur ses gens, et courait à

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la fenêtre qu'elle ouvrait pour écouler si elle n'entendrait point quelque bruit , mais à chaque fois, la femme de Jacques Boucher, qui partageait son lit, la rassurait, lui disant de dormir tranquille, attendu que les Anglais étaient si fort effrayés de ce qui venait de se passer dans les deux journées précédentes, qu'ils étaient bien plus disposés à fuir qu'à attaquer. Jehanne se rassurait un peu et revenait se coucher, mais au bout d'un instant , les mêmes craintes lui reprenaient : de sorte qu'elle se fit armer avant même qu'il fit jour.

Avant de sortir, elle répéta, avec le même frémissement involontaire qui l'avait agitée la veille, la prédiction relative à sa blessure.

— Mais alors pourquoi sortez-vous? lui demanda sa bonne hôtesse.

— Dieu me pousse ! répondit Jehanne.

Comme elle allait sortir, des mariniers apportèrent à Jacques Boucher une superbe alose.

— Restez avec nous , au lieu d'aller combattre , dit le brave homme , et nous mangerons ce poisson.

— Non, dit Jehanne, non ; attendez plutôt le souper pour en manger , car je reviendrai en prendre ma part, par le pont, et je vous ramènerai quelques Anglais pour en manger avec nous.

— Dieu vous entende ! dit Jacques Boucher; car pour revenir par le pont, il faut que vous preniez la bastille des Tournelles»

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— Avec l'aide de Dieu, répondit Jehanne, nous la prendrons, n'en faites aucun doute.

A ces mots, elle sortit ; il était à peu près sept heures et demie du matin. En arrivant à la porte de Bourgogne , elle la trouva fermée : c'était le sire de Gaucourt qui , en vertu de la décision du conseil , avait donné l'ordre de ne point laisser sortir Jehanne. Mais Jehanne s'écria que les ordres du conseil ne la regardaient pas, qu'elle était chef de guerre, et que d'ailleurs les ordres d'un conseil bien autrement souverain que celui qui voulait l'enchaîner, lui ordonnaient d'aller dehors. Il résulta de ce conflit une grande émeute à la porte. On courut prévenir le sire de Gaucourt, qui accourut ; mais, quelque chose qu'il pût dire, Jehanne resta ferme dans sa résolution. Le peuple alors commença à murmurer en sa faveur. Le sire de Gaucourt voulut élever la voix.

— Vous êtes un méchant homme, cria alors la Pucelle, couvrant la voix du gouverneur de la sienne ; mais vous n'aurez pas le pouvoir de vous opposer à la volonté de Notre-Seigneur. Les hommes d'armes sortiront malgré vous ; les hommes d'armes obéiront à ma voix , et non à la vôtre; les hommes d'armes me suivront, et gagneront la journée d'aujourd'hui, comme ils ont gagné celle d'hier et d'avant-hier.

— Oui ! oui ! crièrent de toutes parts les soldats, les archers et le peuple, oui, Jehanne est notre seul chef, et nous ne voulons suivre qu'elle.

Et comme le sire de Gaucourt faisait encore des

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difiBcuUés. on se jeta sur lui et sur sa suite avec une telle fureur que. sans Jehanne, lui et tous ses gens étaient égorgés. Enfln. la porte fut ouverte : Jehanne sortit la première, et toute cette multitude rugissante s'écoula derrière elle.

Jehanne, comme la veille, passa la rivière en bateau, tenant par la bride son cheval qui la suivait en nageant. Arrivée à l'autre bord, elle éleva son étendard , et ses soldats . qui avaient passé la nuit campés , voyant qu'elle tenait la promesse qu'elle leur avait faite de revenir de grand matin se mettre à leur tête, poussèrent des cris de joie, répétant, d'un bout à Tautre des rangs : «: Aux armes ! aux armes ! -^ La Pucelle ne leur donna pas le temps de se refroidir, et ordonna de monter à l'assaut.

La bastille des Tournelles était la plus forte de toutes ; aussi sir Guillaume Gladesdale s'y était-il enfermé avec la fleur de ses hommes d'armes. Elle était bâtie sur une arche même du pont rompu , de sorte qu'elle était isolée au tiers de la largeur de la Loire à peu près, et que de tous côtés la rivière lui servait de fossé. En outre, un boulevard parfaitement fortifié, et qui communiquait avec la bastille par un pont-levis , s'élevait sur la rive gauche , défendant les approches des Tournelles; de sorte qu'il fallait d'abord enlever le boulevard , et que, ce boulevard enlevé , on n'était encore qu'à la moitié de la besogne.

La Pucelle marcha au combat avec sa confiance

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