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habituelle, et bientôt même elle vit arriver à son aide tous les chefs qui, ayant honte de laisser une femme combattre seule , accouraient pour prendre leur part de la journée. C'étaient le bâtard d'Orléans, les sires de Retz, de Gaucourt, de Gamache, de Graville, de Quitey, de Viîlars, de Chaillyyde Coaraze, d'Ylliers, de Thermes, de Gontaut, l'amiral Cillant , la Hire , de Xaintrailles ; c'est-à-dire, à peu d'exceptions près, la fleur de la chevalerie française. En les voyant approcher, sir Guillaume Gladesdale rappela aux Anglais qu'ils étaient du même sang que ceux qui avaient vaincu à Crécy, à Poitiers et à Azincourt; et encore , ajouta-t-il, ceux qui combattaient à ces grandes journées combattaient des hommes , et non pas une femme. Les Anglais jurèrent de se montrer dignes de leurs pères et d'eux-mêmes, et l'assaut commença.
Au premier choc, en voyant de quelle façon on attaquait et l'on défendait, chacun comprit bien que c'était une lutte suprême et mortelle , et que cette journée serait décisive pour la France ou pour l'Angleterre. Depuis dix heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi, c'est-à-dire pendant trois longues heures , les Français ne cessèrent d'assaillir et les Anglais de les repousser. Chacun se battait, non pas avec la froide régularité d'une bataille générale, mais avec l'acharnement d'un duel particulier. Chacun choisissait son ennemi, chacun l'attaquait, chacun le renversait ou était renversé par lui ; les Fran-
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çais se servant surtout de leurs épées et de leurs lances avec lesquelles ils atteignaient de plus loin , les Anglais , frappant avec des niasses de plomb et des haches de fer, précipitant les hommes avec de grosses poutres, brisant les échelles avec d'énormes pierres; puis jetant sur tous ces hommes renversés, meurtris, navrés, de la chaux , de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Pendant trois heures entières, comme nous l'avons dit, l'horrible mêlée rugit et s'agita ainsi; pendant trois heures on entendit audessus de toutes les autres voix la voix de la Pucelle qui criait : « Courage ! )> pendant trois heures on vit sa bannière en avant de toutes les bannières , monter, redescendre, remonter encore; enfin harassés de fatigue; repoussés de tous côtés, lesFrançais firent un pas en arrière , malgré les efforts de Jehanne , qui s'acharnait à la muraille, criant : <c Au nom de Dieu ne vous retirez pas ! Au nom de Dieu courage ! car dans un bref délai, je vous le dis , ils seront tous à notre merci.» Et voulant alors les ramener par son exemple , elle prit une échelle , la dressa contre le rempart et monta seule, criant : (c Rendez-vous, Anglais , rendez-vous , car si vous ne vous rendez pas, la volonté de Dieu est que vous soyez tous déconfits. )> En ce moment, et presque à bout portant, un trait d'arbalète vint frapper Jehanne à l'épaule et entrant au-dessus du sein, ressortit de quatre à cinq pouces derrière le cou. C'était la blessure qu'avait prévue la veille la pauvre Jehanne; elle jeta un cri de dou-
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leur, descendit de l'échelle , et vaincue par la souffrance se laissa tomber dans le fossé ; aussitôt les Anglais reprirent courage et se précipitèrent hors du boulevard pour la prendre, mais de leur côté les chevaliers français se lancèrent à son aide. Le sire de Gamache arriva près d'elle et abattant avec sa hache les deux premiers Anglais qui essayèrent de la toucher : « Jehanne, lui dit-il, vous êtes une brave fille et j'avais mal présumé de vous ; je vous en demande pardon, prenez mon cheval, et sans rancune. — Oui, sans rancune, répondit la Pucelle en lui tendant la main , car jamais je ne vis chevalier mieux appris que vous.j» Alors on emporta Jehanne à une centaine de pas du boulevard, car elle avait essayé vainement de monter à cheval, et là, on la désarma. Jehanne porta la main au carreau qui l'avait blessée et s'aperçut seulement à cette heure qu'il sortait d'un demi-pied par derrière. Alors la femme succéda à la guerrière , la faiblesse à la force : Jehanne eut peur et se prit à pleurer ; mais tout à coup ses larmes s'arrêtèrent, elle leva les yeux au ciel, son visage prit une expression radieuse et ses lèvres murmurèrent quelques paroles que personne ne comprit. C'étaient ses saintes qui lui apparaissaient et qui venaient la consoler.
Aussitôt la vision évanouie , Jehanne se sentit de nouveau forte et confiante, elle prit le carreau à pleines mains et l'arracha elle-même de la plaie : alors un des hommes d'armes qui avaient aidé à la
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transporter s'approcha d'elle et lui offrit de charmer la douleur qu'elle éprouvait avec des paroles magiques. Mais Jehanne, se reculant de lui avec effroi : « J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que d'aller ainsi contre la volonté de Dieu. Si l'on peut sans pécher guérir ma blessure, je le veux bien. Mais j'aimerais mieux qu'elle restât ouverte toute ma vie, et perdre par elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang, que de la voir refermer par de pareils moyens. j> Alors un autre s'approcha qui mit dessus une compresse de coton imbibée d'huile ; ce qui la soulagea quelque peu.
En ce moment, Dunois arriva près d'elle ; il venait lui annoncer qu'il fallait qu'elle songeât à se retirer, la retraite étant ordonnée , et les canonniers commençant déjà d'emmener les canons. Alors Jehanne reprit toute sa force , remit son armure , remonta à cheval , et laissant son étendard aux mains d'un des soldats, elle s'élança au milieu des chefs, criant : u Au nom de Dieu 1 courage , car nous entrerons bientôt. Faites un peu reposer vos gens , buvez et mangez ; puis retournez à l'assaut , et vous verrez qu'en moins d'une demi-heure tout sera en notre pouvoir. «
Mais tout le monde était tellement découragé de cette longue lutte sans résultat , que les plus braves étaient d'avis de rentrer dans la ville ; quand tout à coup le sire Daulon, pensant que si l'on voyait marcher la bannière de Jehanne contre le boulevard, tout
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le monde la suivrait, voulut la prendre des mains du soldat pour la porter en avant ; mais le soldat à qui Jelianne l'avait conflée et qui était tout fier d'un pareil dépôt, ne voulut pas la rendre. Daulon lui proposa d'aller ensemble contre les Anglais , il y consentit, et tous deux se prenant par la main coururent vers le fossé, criant : « En avant, hommes d'armes, en avant !
Ce qu'avait prévu le sire de Daulon réussit alors pleinement ; sans s'inquiéter davantage des chefs de guerre, les soldats et les gens du commun coururent au boulevard. Jehanne, qui s'était retirée dans une vigne pour prier Dieu de rendre le courage aux cœurs faibles, entendit un grand bruit , elle leva la tête, vit tout le monde qui retournait à l'assaut. Elle se jeta aussitôt au plus pressé de cette foule, arriva jusqu'à l'endroit où était son étendard, le reprit des mains du soldat qui le tenait, et le levant au-dessus de sa tête , elle l'agita de toute sa force. L'effet de cette apparition fut magique : les plus éloignés revinrent, les moins assurés reprirent cœur. De leur côté, les Anglais , qui croyaient Jehanne morte ou du moins grièvement blessée, s'effrayèrent de la revoir, armée, vigoureuse et presque saine et sauve ; il leur sembla qu'un miracle seul pouvait amener ce retour, et ils s'intimidèrent à la pensée que Dieu combattait pour les Français. En ce moment , pour augmenter encore la confusion qui commençait à se répandre parmi eux , les bourgeois d'Orléans , con-
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duits par le commandeur de Girenne , vinrerft attaquer la bastille par le pont. Un brave charpentier vint jeter une large poutre de l'arche brisée sur les ïournelles : le commandeur de Girenne s'y élança le premier , en criant : « A mort , à mort les Anglais ! il
Sir Guillaume Gladesdale , entendant ces cris , et craignant qu'en son absence ses gens ne se défendissent mal et ne se laissassent surprendre par derrière, voulut courir à l'endroit d'où venaient ces cris. Jehanne le vit s'éloigner pour gagner le pont-levis à l'aide duquel on communiquait du boulevard aux Tournelles : u Rends-toi, Gladesdale, rends-toi ! lui cria-t-elle ; rends-toi au roi des cieux , et il te sera fait merci ! Tu m'as vilainement injuriée, et cependant je n'en ai pas moins pitié de ton âme et de celle des tiens ! « Mais Gladesdale ne répondait pas ; il venait de mettre le pied sur le pont-levis , et, l'épée à la main, passait suspendu au-dessus de la rivière, quand tout à coup le sire de Daulon , qui avait ordonné à un brave canonnier de diriger sa bombarde contî-e le pont , lui ordonna de faire feu : la pierre dont elle était chargée porta en plein bois; le pont, chargé d'hommes , craqua et se rompit par le milieu , et Gladesdale tomba dans la Loire , où il disparut, entraîné au fond de l'eau par le poids de son armure. Le sire de Moulins et le sire de Pommier, ainsi que beaucoup d'autres chevaliers anglais, tombèrent en même temps que lui, et se noyèrent avec lui.
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Un\îri de désespoir retentit à la fois sur le boulevard et dans la bastille : Dieu se déclarait visiblement pour nous. Un Anglais cria qu'il voyait audessus de nos rangs rarchange Michel et saint Aignan, le patron de la ville d'Orléans, qui, montés sur des chevaux blancs, et armés d'épées flamboyantes, combattaient avec nous. Le chef n'était plus là pour donner des ordres; les plus braves après lui étaient morts ou blessés ; il n'y avait plus de résistance possible. Le cri de smive qui peut! se fît entendre; les uns sautèrent du boulevard dans la rivière, les autres se rendirent à merci ; quelques-uns qui ne voulaient ni fuir, ni se rendre , furent tués les armes à la main . Enfin, comme l'avait dit Jehanne, une demi-heure ne s'était point écoulée depuis le nouvel assaut, que le boulevard et la bastille étaient à nous.
Ainsi qu'elle l'avait annoncé à son hôtesse , Jehanne rentra dans la ville par le pont.
Cette entrée fut un triomphe plus grand pour elle qu'aucun de ceux qu'on lui eût encore faits. Il est vrai que jamais sa miraculeuse mission n'avait si évidemment éclaté. Tout ce qu'elle avait prédifétait arrivé : elle avait été blessée , la bastille avait été prise , et elle était revenue par le chemin qu'elle avait désigné pour son retour. Le Te Deum fut chanté , les cloches sonnèrent toute la nuit , et jusqu'au jour les bourgeois se promenèrent dans les rues illuminées, s'embrassant , en signe de joie, et criant Noël, en action de grâces.