‹ Jep, romanChapitre 13 sur 31 · JE P · texte numérisé non relu

JE P

N'ayez crainte que je revienne. Le pain que je mangerai ici ne me pèsera pas sur l'estomac !

Il en aurait dit davantage, si TAulari ne lui avait pas fermé la bouche.

— Ah ! ces hommes ! — gémissait-elle ; on n'a jamais la paix avec eux. — Tais-toi, JepI Va-t'en chercher ton lit : c'est ce que tu as de mieux à faire. Et ne te tracasse pas de ce que l'a dit ton père. Tout ça, c'est des histoires de carnaval. On n'y pensera plus demain.

Sois tranquille, tant que l'Àulari y sera, celte maison restera tienne !

Tout en cajolant son cadet, elle le poussait vers la porle Les masques le suivaient, l'oreille basse. Seul, le dragon, Jean Cadène, faisait bonne contenance. Raide dans son uniforme, il adressait aux Bernadach, en manière de salut, un : « Vive la République! » aussitôt étouffé dans le claquement de la porte, que le maître du logis raballait sur ses talons.

Dehors, la nuit les reprenait, la nuit d'hiver plus froide, plus obscure à cette heure dans le vide des rues déserlées par la foule, balayées par le carcanet, — l'âpre vent du nordL — Plus une boutique éclairée, plus un lumignon aux fenêtres. Le calme du village faisait honte à ces traînards du carnaval défunt. A peine s'il osaient continuer la chanson

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enlonnée par Jojolte, la chanson mélancolieuse et goguenarde qui se chante ce soir-là dans les bourgades roussillonnaises :

Âdiou, père, pobre père,

Adiou, père Carnabal !

Les voies éraillées, pâteuses, défaillaient au refrain, expiraient en tristesse. Finie la fête, finie la gloire des déguisements, l'applaudissement des cafés, la flambée des punchs dans les auberges ! Jean Cadène n'était plus le dragon patriote et flambard qui lutinait les filles et magnifiait la République ; il redevenait le petit garçon inquiet de l'heure tardive et de l'accueil qui l'attendait à la maison. Les grelots de folie ne carillonnaient plus aux manches pendantes de Jojolte, écrasé maintenant, comme un vrai pénitent de procession, sous le poids de sa coucaroutxe, el la torche qu'il oubliait d'agiter s'éteignait en fumeron.

On se quitta au seuil de la forge. Chacun reprit ses hardes quotidiennes et tira de son côté.

Jep et Bepa étaient seuls. Ils se turent, un moment. La colère de Bernadach, la haine de Galdéric, pesaient sur eux. Le bras autour du cou de Jep, en un geste de protection tendre qui continuait l'illusion de son costume

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d'homme, Bepa s'accusait d'être la cause de son malheur.

— Galdéric est jaloux, — disait-elle. — Il t'en veut d'être bien avec moi !

— L'avarice le tient autant que l'amour.

Que mon père me déshérite, c'est tout ce qu'il souhaite.

— Laisse-le faire, va! si c'est notre idée, on ne nous empêchera pas de nous marier.

— Tout m'est égal, pourvu que tu m'aimes, ma jolie ! Est-ce bien sûr?

— Très sûr.

— Si nous faisons pacte ensemble, je demande des arrhes... Un baiser...

— Rien qu'un!...

Longuement ils s'embrassèrent.

— Pour être en règle, — réfléchit Jep, — faudrait bien avoir le consentement de ton grand-père... Si nous allions le trouver ?...

Le Dragon avait fêté le mardi gras au coin du feu, en tête-à-tête avec une bouteille de v vin doux. Il somnolait, les pieds sur les chenets, devant la fiole aux trois quarts vide. Ses idées n'étaient pas très nettes, au réveil : il crut d'abord à quelque farce de carnaval, quand les enfants lui portèrent leur requête. Us insistèrent.

— Alors, c'est pour de bon ?... Eh bien,

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soit ! mais vous êtes bien jeunets tous les deux. Elles seront longues, vos fiançailles !

— Pas plus que les vôtres, parrain! — riposta Bepa. — Vous nous l'avez raconté bien souvent : vous n'aviez pas dix-sept ans, et vous étiez déjà fiancé, quand vous êtes parti au service de la République.

— Cinq ans de régiment, six campagnes, trois blessures... C'est vrai ; et mon Yzabel m'attendit.

— Je patienterai comme elle, — affirma Bepa.

— Il te plaît donc bien, ce Jep?... Et lui, pas besoin de lui demander s'il en lient pour toi. Ça se voit du reste ; il en sèche, le malheureux!... Mais les autres, que diront-ils, tous tes galants, Jean Cadène, Galdéric?... Enfin, ça te regarde. Si c'est votre volonté, je n'irai pas contre. C'est votre temps d'être amoureuy : profitez-en !

11 souleva la fiole posée devant lui, la vida d'un Irait.

— A votre santé, mes enfants ! — conclutil. — Et tâchez d'être sages !

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