‹ Jep, romanChapitre 14 sur 31 · AUTRES MASQUES · texte numérisé non relu

AUTRES MASQUES

Le .carême régnait maintenant à Catllar.

Les semaines grises s'achevaient en des dimanches calmes, bercés à la cadence des cloches, des psalmodies liturgiques. Au lieu des ritournelles du bal, des fredons saulillaiits du « flabiol », on n'entendait, à la sortie des vêpres, que le roulement monotone de la boule abattant les quilles, sur la place. C'était le divertissement de la saison. Cependant, après la partie de quilles, la jeunesse allait se promener en bande. Bras dessus, bras dessous, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, ils faisaient les cent pas sur la route de Prades. Arrivés au bout du pont de la Caslellane, ils s'arrêtaient un momenl, regardaient au midi, vers la plaine, si le printemps se décidait à venir.

Il venait. Les grives el les huppes l'annon-

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çaient, appariés dans les olivettes de la montagne. Dans les jardins, autour du village, les amandiers étaient en fleur, et, le long des chemins, les saules marceaux portaient des chalons de soie jaune, pareille au duvet des oisons qui jasillaient dans l'eau des fossés. Le vent marin soufflait doux, hâtait la croissance de l'herbe, la poussée des arbres ; les yeux vert-, les yeux bruns des bourgeons soulevaient leurs paupières, pressés d'assister au renouveau. D'un dimanche à l'autre, la campagne changeait de figure. Les amandiers n'avaient pas encore passé fleur, el c'était déjà le tour des poiriers, des pruniers, des pêchers. Et les pruniers étaient tout blancs, les pêchers étaient tout roses 1 C'était joli à voir, et ça sentait si bon ! Rieft qu'en mettant le nez dehors, on respirait le printemps. Quand Bepa allait aux champs, le matin, chercher des carottes pour la soupe, elle en revenait toute parfumée et pavoisée de violettes. Jep en cueillait une à son corsage, et il la gardait aux lèvres, il la mâchonnait, tout en jouant des tricoises ou du boutoir. Pendant qu'il fumait sa cigarette sur la porte, il avait surpris le manège d'un couple de mésanges qui bâtissaient leur nid dans une fente du vieil ormeau. El il montrait du doigt à sa bonne amie les

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6nes bestioles occupées à charrier tantôt un brin de mousse arraché aux pierres du clocher, tantôt un crin de cheval qu'elles volaient dans les balayures de la forge.

— Regarde, — lui disait-il ; — en voilà deux qui n'ont pas besoin du maire ni du curé pour entrer en ménage !

— Chacun son tour, — soupirait Bepa. — S'il est plus long à s'établir, notre ménage aussi durera plus longtemps.

Le Dragon ne s'inquiétait guère des ni~ chëes. Le printemps avail pour lui d'autres signifiances. C'était surtout le renouvellement de la cuisine. La promesse des primeurs, la montée des tèves et des petits pois, lui mettaient l'eau à la bouche. Le dimanche, quand les fiancés le quittaient pour se promener ensemble :

— N'oubliez pas de ramasser des pissenlits ! — leur recommandait-il. — Ils sont tendres, à cette heure, et l'huile de cette année est parfaite. Vous verrez quelle salade ! 11 n'y a rien de tel pour rafraîchir le sang et pour donner son vrai goût au vin du bon Dieu!

Chez les Bernadach. c'était une autre chanson. Galdéric, cette année-là, boudait le printemps. Il en voulait aux merles de flûler, aux

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violettes de fleurir: c'était pour Bepa et pour Jep que flûtaient les merles, que fleurissaient les violettes. Sa consolation était alors de penser au profit qu'il tirerait plus tard de la brouille survenue entre son père et Jep: en frustrant son frère de sa part d'héritage, il satisferait du même coup son avarice et sa rancune. Dans cet espoir, il flattait, il courtisait son ancien. Le dimanche, au lieu de flâner au village avec les camarades, il accompagnait Bernadach dans la tournée qu'il ne manquait pas de faire, les mains aux poches, sur son petit domaine. Arbre par arbre, ils constataient l'état des floraisons, ils pronostiquaient les récoltes futures. Et leur amitié, leur bonne entente, se confirmaient dans cette passion commune pour la terre.

Pendant ce temps, l'Aulari était à vêpres, occupée à prier pour ses hommes, pour la paix de la maison. Pâques approchait : si le bon Dieu consentait à l'écouter, ces enragés s'amadoueraienl peut-être, exhortés par l'abbé Colomer, au tribunal de la pénitence.

En attendant la grande lessive, et la réconciliation spuhailée par leur mère, les frères ennemis se trouvaient encore une fois aux prises, à propos de la procession du jeudi saint.

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C'est un honneur envié par les jeunes gens de porter, ce jour-là, la croix monumentale qui ouvre la procession. La confrérie des pénitents noirs, à laquelle presque tous les hommes sonl affiliés, désigne le porteur. Et Gaidéric, qui avait été choisi Tannée précédente, comptait sur une nouvelle investiture. Jep lui fut préféré, et cette injure enfonça plus avant dans son cœur le ressentiment des affronts que lui ava ; t déjà infligés son cadet. L'abbé Colomer lui confia, pour le consoler, l'emploi de guigni-cenres x , un des plus marquants de la cérémonie.

L'heure venue, le cortège se formait dans l'église, sous les ordres de Jojolte. On dressait sur les brancards les « myslères », — les mannequins habillés qui représenlent les personnages de la Passion ; — on plaçait à leur rang, derrière leurs bannières respectives, les congrégations, les confréries. Et tous, les plus humbles figurants aussi bien que les coryphées, s'échauffaient pour leur rôle, pour la beauté du spectacle qu'ils allaient se donner à eux-mêmes. C'était, après les déguisements de la semaine grasse, comme une autre mascarade plus émouvante, et ils s'y vouaient du

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