‹ Jep, romanChapitre 17 sur 31 · La servante · texte numérisé non relu

La servante

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tous ses confrères, bruyamment adhéré au gouvernement provisoire, il avait entonné le Domine, salvam fac à pleine gorge, il avait béni et aspergé d'eau lustrale l'arbre de la Liberté. Puis, à mesure que la réaction gagnait du terrain, il avait changé de ton. Prudemment toutefois, en homme qui ménage les transitions et qui ne veut se brouiller avec personne, il avait continué à fermer les yeux sur les fréquentations de l'instituteur, il avait évité, quand il le rencontrait, les sujets de controverse. Mais ce jour-là, dans le tête-àtète du confessionnal, la conversation tournait à l'aigre, le prêtre se fâchait. Il avait encore sur le cœur Faltilude sacrilège du Dragon, et, comme ce malheureux échappait à sa juridiction, Sabardeilh payait pour lui. Avant de lâcher l'absolution, il l'entreprenait sur ses rapporls avec les rouges, sur le mauvais exemple qu'il donnait à la paroisse en lisant, en colportant la Réforme, journal impie, rédigé par un prêtre apostat. Et, comme l'instituteur résistait, le confesseur passait du blâme aux menaces. Entre le journal et le sacrement, il fallait choisir, renoncer à l'un ou à l'autre.

— Vous avez jusqu'à demain pour réfléchir! — concluait l'abbé en rabattant sur le révolté le volet intérieur de la grille.

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Quand il le rouvril, il se trouva face à face avec le vieux Bernadach. En présence de ce nez autoritaire, accompagné d'un menton opiniâtre et d'une bouché sans miséricorde, l'abbé Colomer regrettait presque d'avoir cédé aux supplications de l'Aulari, d'avoir promis de réconcilier le père et le fils. Pas commode, ce Bernadach ! Cependant il avait toujours été soumis aux prêtres, ponctuel à remplir ses devoirs de religion. Et c'est par là que le confesseur espérait le tenir. L'absolution était un atout dans son jeu. Dans ce pays de tradition chrétienne, un paroissien qui s'abstenait de faire ses pâques était montré au doigt. Seuls les concubinaires obstinés, ou les voleurs qui craignaient d'être astreints à la restitution, s'exposaient à ce scandale. Bernadach y regarderait à deux fois.

La confession achevée, — une confession exacte et grossière, — le pénitent se taisait, attendant l'exhortation du prêtre. Sauf le péché habituel de colère, il n'avait rien articulé qui se rapportât de près ou de loin à sa rupture avec Jep. 11 s'étonna grandement, lorsque, avec les précautions et les ménagements dus à un fabricien et à un conseiller municipal, l'abbé le mit sur la voie d'un aveu auquel il n'avait pas songé. Sa conscience ne

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lui reprochait rien. Elle s'aulorisail, dans le gouvernement de sa famille, d'une institution aussi ancienne, aussi respeclable que la loi religieuse invoquée par le prêtre. Il élait maître chez lui; son fils lui appartenait, il l'avait jugé et condamné sans appel.

Le confesseur avait beau lui insuffler à travers la grille les conseils de la morale évangélique, l'inviter à la douceur du pardon, Bernadach faisait la sourde oreille. Et l'abbé Colomer hésitait à pousser sa pointe. C'était assez et trop de sa brouille avec l'instituteur, — une basse remarquable qu'il ne remplacerait pas au lutrin, — sans y ajouter l'ennui d'un conflit avec Bernadach. L'autre, qui le sentait faiblir, résistait, l'amenait à transiger. La ruse paysanne triomphait de la finesse ecclésiastique. Bernadach faisait ses conditions. Que le coupable consenlît à s'humilier d'abord, d'abord, qu'il porlât ses excuses à son père, à son frère, on verrait ensuite.

11 comptait bien, le matois, que la fierté de Jep, en se refusant à ces préliminaires, le dispenserait de la miséricorde finale.

Faute de mieux, l'abbé acquiesçait à ces arrangements, et le paysan, après un Confiteor plus ou moins ému, se relevait en état de grâce, satisfait, comme d'un marché avanla-

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geux, de son absolution mal acquise. Pourtant l'homme de Dieu ne se tenait pas pourbaltu :

Jep serait peut-être de meilleure composition que son père, et, s'il arrivait à l'entortiller, quelle victoire pour l'Église ! Sans doute, la bonne Aulari, pénétrée de reconnaissance, redoublerait d'attentions pour le presbytère; elle soignerait l'engraissage des poulets de grain dont elle avait coutume de lui offrir une paire chaque année, aux Rogations... Làdessus, M. le curé expédia rondement une douzaine de pénitents — les derniers. — De tout son troupeau il ne manquait plus à l'appel que Jep et le Dragon, et encore deux ou trois dévotes, atteintes de la maladie du scrupule, qui, pour avoir l'absolution plus fraîche, retardaient leur confession jusqu'au dimanche matin.

Inutile de compter sur le Dragon; mais Jep pouvait encore se présenter. L'abbé l'attendit un moment, en promenant dans la nef déserte la récitation de son bréviaire. Le jour qui baissait arrêta sa lecture; la sonnerie de Y Angélus annonçait en même temps l'heure désirée de la collation. Après une courte prière, une génuflexion devant l'autel, l'abbé quitta l'église.

Comme il passait sous les fenêtres de l'école,

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il entendit monsieur et madame Sabardeilh qui se chamaillaient dans la cuisine. L'aigre faussel de la dame montait, coupé par la parole du régent, grave, mesurée, sentencieuse. Les algarades du ménage étaient si fréquentes que les voisins avaient cessé de s'en inquiéter.

C'était un des bruits de Catllar, comme le tintement du marteau sur l'enclume de la forge ou le claquement des battoirs à la fontaine. Ce soir-là, cependant, le sujet de la dispute intéressait l'abbé Colomer, qui ralentit le pas pour écouter. Sous le coup de la grosse émotion qu'il rapportait du confessionnal, l'instituteur avait parlé, et madame Sabardeilh le secouait d'importance.

— Je te l'avais bien dit, que ça tournerait mal, ta politique! — grommelait-elle. — Tu seras bien avancé quand on t'aura mis à la porte du lutrin. Vingt francs de moins !... Où les trouverons-nous? Quand on n'a pas le sou, quand on a besoin de sa place pour vivre, on reste tranquille. Tu te crois un grand savant, avec ton journal et tes livres; tu n'es qu'une vieille bête !

Les répliques du régent arrivaient à peine au curieux, couvertes par les vociférations de la mégère; mais il lui semblait que la résistance* de M. Sabardeilh fléchissait à chaque

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riposte, et il augurait bien de cette défaillance. Sans doute, madame Sabardeilh employait des arguments d'un ordre inférieur; n'empêche qu'elle tenait le bon bout, et, si les poumons ne trahissaient pas sa volonté de bien faire, elle finirait par mettre au pli ce chrétien récalcitrant. C'était l'antique alliance de la femme et du prêtre; tant que le pacte durerait, l'Église serait invincible. L'abbé Colomer pouvait souper en paix ; et il n'était que temps : son estomac criait famine. Il soulevait déjà le loquet de sa porte; une voix le héla :

— Monsieur le curé, monsieur le curé !

L'Aulari courait à lui, de toute la vitesse de

ses vieilles jambes.

— Venez, monsieur le curé, venez m'aider.

Jep est là, je le chapitre depuis une heure; il ne veut rien entendre. Quel malheur! Venez :

il vous écoutera peut-être...

— Votre Jep a la tête dure, ma pauvre Aulari! C'est un insurgé... S'il était venu me trouver au confessionnal, j'aurais essayé de le raisonner. Mais à la forge, chez ce païen de Malhibern... je ne peux pas, ce n'est pas ma place... .

— Je vous en prie, monsieur le curé.

La porte du presbytère était entr'ouverte :

une odeur de friture arrivait de la cuisine

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avec le grésillement du poisson qui rissolait dans la poêle.

— C'est que... mon déjeuner est loin, ma pauvre Aulari ! Sept heures de confessionnal : je suis mort. Et la friture est à point. Trop cuits, ces poissons ne vaudront rien...

L'Aulari se désolait.

— Si vous m'abandonnez, tout est perdu, — soupirait-elle. — « Que Jep se décide vite, a dit mon homme ; s'il ne vient pas s'expliquer avant ce soir, c'est rompu entre nous, »

— Allons ! je vous suis, — se résigna l'abbé Colomer.

Et, d'un ton patelin, il murmura :

— Il faut bien que ce soit pour vous, ma bonne Aulari !

On se mettait à table, chez le forgeron. A l'entrée du curé, Bepa, Jep, Malhibern saluèrent; le Dragon lui-même porta la main à sa barretine. Politesse d'hôte : ce révolutionnaire n'était pas un malappris.

— Je vous dérange, — dit l'abbé. — Je n'ai qu'un mot à dire à cet enfant. La soupe n'aura pas le temps de se refroidir.

— La soupe attendra, — répondit le Dragon, — à moins que vous ne consentiez à la manger avec nous... Ce n'est qu'une

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ouillade de poireaux; mais ils sont si tendres !

L'abbé Colomer remercia d'un geste. Jep se taisait, sourcils froncés, l'air sombre.

Paternel, l'abbé lui pinça l'oreille.

— Avance un peu, méchant garçon ! — ditil. — N'as-lu pas honte de faire pleurer la maman? Voyons, c'est donc bien terrible, ce que réclame ton père? Quand on a eu des torts, on les répare, que diable! Moi, je ne connais pas bien ce qui s'est passé. Pas moins, tu as bousculé Galdéric, lu l'as envoyé rouler par terre, et il s'est blessé en tombant. Est-ce vrai?

— J'y étais, — intervint Bepa. — C'est Galdéric qui a commencé.

— Tu y étais, je le sais, et je t'engage même à ne pas t'en vanter! — lui répliqua l'abbé Colomer. — Ces déguisements, ces pro- * menades de masques, ça n'est pas des amusements convenables pour une fille.

Et, se, tournant vers Jep :

— Galdéric a reçu un mauvais coup; voilà ce qu'il y a de sûr, et, puisqu'il consent à te pardonner, tu lui dois des excuses ainsi qu'à ton père... Qu'as-tu à répondre à ça?

— Je demanderai pardon au père, tant qu'il voudra ; à mon frère, jamais !

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— Si tu ne le fais pas pour lui, fais-le pour ta mère. Tu vois bien que tu la désoles...

L'Aulari prenait les mains de Jep, l'attirait à elle.

— Jep! mon Jep!... moi qui t'aime tanl !...

— Allons, un bon mouvement! — insistait le curé. — Va trouver ton frère ; tu luidonneras une poignée de main, et tout sera dit.

— Ma main ? Je la couperais plutôt !

— Si tu es sans miséricorde pour les autres, comment veux-tu que Dieu te fasse grâce?

Prends garde! — menaçait l'abbé. — C'est demain les pâques : je ne peux pas te donner l'absolution, tant que tu ne seras pas d'accord avec tes parents.

— Vous n'aurez pas la peine de me la refuser, soyez tranquille !

— Malheureux ! tu veux donc aller rôtir en enfer !

— Le feu ne nous épouvante pas, nous autres forgerons ! — plaisanta Malhibern.

— Tu ris maintenant, — répliqua l'abbé ; — lu ne riras pas plus tard, quand le diable viendra te prendre avec sa fourche. Penses-y, Malhibern : il serait temps de te convertir, toi aussi. Depuis quand n'es-tu pas allé à confesse? Tu dois avoir l'âme aussi noire que cette cheminée. Un ramonage la remettrait à

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neuf. Viens à l'église tantôt : dans cinq minutes, ce sera fait ; je le renverrai blanc comme neige.

— Merci : j'aurais trop crainte de me salir à la forge !

— Si tu boudes les sacrements, au moins n'en dégoûte pas les autres. Sans toi, sans ton exemple, je suis sûr que Jep aurait fait ses pâques, et moi, je l'aurais réconcilié avec ses parents.

— Jep est libre : qu'il embrasse son frère et qu'il mange du bon Dieu, s'il en a fantaisie : ça le regarde.

— En voilà assez, monsieur le curé, — conclut Jep ; — mon parti est pris. Et vous, mère, je regrette de vous chagriner; mais ils m'ont fait trop souffrir, là-bas; mon père m'a mis à la porte : j'y reste. Il voulait faire un aîné ; ce sera mieux comme ça : il n'aura plus qu'un fils.

L'abbé Colomer leva les yeux au ciel :

— Vous l'entendez, ma pauvre Àulari ! Cet enfant est hors de sens : laissons-le. Nous avons fait notre devoir; tant pis pour lui s'il refuse de faire le sien !

— Sainte Vierge, ayez pitié de moi ! — soupirait l'Aulari. — Ne m'abandonnez pas, Nolre-Dame-du-Rosaire !

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— Notre-Dame du-Rosaire est toute-puissante : comptons sur elle ! — l'encouragea l'abbé Colomer.

— Et n'oubliez pas votre fils : il ne vous oubliera jamais! — promit Jep en sejelant au coup de sa mère.

— Demain malin, avant la messe, je me tiendrai au confessionnal, — déclara l'abbé en prenant congé de la compagnie. — Avis aux retardataires!

Mais, le lendemain, le curé attendit vainement, tapi dans sa boîte : ni M. Sabardheil ni Jep ne parurent. A la messe, où ils se rendirent cependant par un reste d'habitude, quand les paroissiens à la file, les hommes d'abord, les femmes ensuite, s'avancèrent vers la sainte table, l'instituteur et Jep demeurèrent à leur place. Et ce fut un grand scandale...

L'omelelte pascale fut servie et mangée sans entrain, à l'école.

M me Sabardeilh ne décolérait pas.

— Que va dire l'inspecteur? On le révoquera.,, el nous serons sans pain !

— Tant pis! l'estomac souffrira, mais la conscience, au moins, sera satisfaite, — protestait l'instituteur. — Si les femmes des premiers chrétiens avaient raisonné comme toi, nous en serions encore au culte des idoles.

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— Tu oses parler de religion, et lu refuses de faire tes pâques !

— C'est que je n'entends pas l'Évangile comme l'abbé Colomer.

— Ah ! ah ! monsieur prétend en savoir plus que son curé! quel toupet! Fais-toi pape, tout de suite!... On t'enfermera... à l'hôpital des fous; et moi, j'irai mendier sur les routes!

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