‹ Jep, romanChapitre 23 sur 31 · VIVE LA ROUGE · texte numérisé non relu

VIVE LA ROUGE

Les proclamations et les décrets de la Présidence avaient été notifiés à Catllar. Les gendarmes en tournée les avaient affichés euxmêmes à la mairie. Sur les chemins, dans les rues du village, les buffleteries jaunes et les bicornes avaient promené, comme un encouragement aux bons citoyens et un avertissement aux mauvais, l'appareil de la force publique. Cependant le pays n'était qu'à moitié rassuré. Les troupes, consignées au cheflieu, dans leurs casernes, attendaient, l'arme au pied, le choc imminent de l'émeute. Que pouvaient contre elle, à Prades, les coupechoux inoffensifs des gardes champêtres, les sabres même de la gendarmerie? Gare aux soutanes, malheur aux redingotes, si les rouges étaient les maîtres, ne fût-ce qu'un seul jour! La réaction avait porté le premier

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coup, un coup terrible, mais la riposte allait venir, l'insurrection était proche. Les conservateurs se tenaient sur lequi-vive. C'était, par tout le pays, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, le silence de la peur.

Paysans ou bourgeois, les riches se cachaient, n'osaient plus sortir. Des inconnus rôdaient la nuit, traçaient des signes à la craie sur les portes des maisons, ainsi vouées, croyait-on, au meurtre ou à l'incendie. Le jour, c'étaient à l'adresse des suspects qui se hasardaient dans les rues, dans les champs, des attitudes, des gestes de menace. On les couchait en joue, de loin, avec un bâton, on passait le tranchant delà main, à la façon d'un couperet, sur sa nuque, en les regardant, et les malheureux ne comprenaient que trop ce que cela voulait dire.

Les frères et amis de Catllar, isolés dans rhostilité sournoise et déclarée du village, se relrouvaient, chaque soir, verrous tirés, chez le Dragon. Mais il n'était plus question de bavarder maintenant; on fourbissait, on fabriquait des armes. Des ferrailles inuocentes, des fourches ou des faux de rebut devenaient, dérouillées, aiguisées, des outils de combat, des piques bonnes à larder les ennemis de la République. Fendant que boutiquiers et culli-

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yateurs dormaient, prudemment barricadés, en leur logis, pendant que Bernadach, délégué par la poltronnerie du maire et de l'adjoint, aux responsabilités de la magistrature municipale, tenait conseil avec le garde champêtre, dictait des rapports à la sous-préfecture, les conspirateurs ne perdaient pas leur temps. La forge se rallumait, le marteau entrait en danse. Les coups gaillardement assénés par Jep secouaient l'abbé Colomer, assoupi sur un chapitre de YHistoire de F Église, l'épisode des persécutions de Dioclétien, qu'il avait entrepris pour s'aguerrir aux périls des guerres civiles.

— Encore ces maudits forgerons? — murmurait l'abbé, en reprenant sa lecture interrompue.

Qu'aurait-il dit, quels cauchemars auraient hanté son sommeil, s'il avait pu voir son propre collaborateur Jojotte en train d'astiquer l'acier homicide !

Tout le monde travaillait. M. Sabardeilh, la figure enflammée par les reflets du foyer, tirait la chaîne du soufflet ; Bepa débitait du vieux linge en charpie. Et, tout en travaillant, on se communiquait les nouvelles, des bruits venus on ne savait d'où, fabuleux et contradictoires. Une fois, c'était la République

triomphante, Ledru-Rollin à l'Elysée; le lendemain, tout était perdu, l'insurrection écrasée, Bonaparte vainqueur sur toute la ligne.

Que croire? Ramon, le centurion de Ria, avait confiance. Tout marchait bien, d'après lui :

Etienne Arago devait arriver à Prades, en malle-poste; M. Malfre l'attendait; aussitôt débarqué, il allait se mettre à la tête de l'insurrection, à cheval, en uniforme de colonel de la garde nationale. On buvait une rasade là-dessus; Jojotte battait un entrechat, Jep embrassait Bepa, Sabardeilh entonnait la Parisienne. Le plus exalté de tous était encore le Dragon; il brandissait une pique neuve.

— Une, deusse! Je vous montrerai comment on manie ce bâton-là. Ça me connaît!

Quand je suis parti volontaire en 93, avec le général Dagobert, j'étais fantassin, au début ; nous étions plusieurs, dans ma compagnie, qui n'avions pas d'autre arme. Tant vaut l'homme, tant vaut l'outil.

— Laissez-moi espérer — disait l'instituteur — que nous n'aurons pas besoin de recourir à la violence. Il m'en coûterait de verser le sang de mes frères...

— S'il le faut, pourtant!...

— Je ferai mon devoir, — déclara M. Sabardeilh,

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— Surtout, ne manquez pas de regarder demain soir du côté du Roc-Mosquit, recommandait Ramon. Et, si le feu s'allume, vite, en route! Je vous rejoindrai avec ceux de Ria au débouché du canal, avant le pont.

Ce fut Bepa, le lendemain, qui la première aperçut le signal. Dans la nuit noire, la flamme se tordait suspendue ainsi qu'une torche à la muraille du Canigou. C'était comme si la montagne elle-même avait crié l'appel aux armes.

— Ça brûle bien!... Paraît qne nos amis les bûcherons n'ont pas ménagé le bois! — fit observer Jojotte.

— Si nous étions en été, la forêt de Balatg aurait pris comme une allumette, — dit le Dragon.

— Le vent est pour nous, — s'écria Jep; — il attise la flamme. Tant mieux! Les registres du collecteur flamberont plus facilement, quand nous serons à Prades. D'ici, vous pourrez voir le feu de joie, — ajoula-t-il en s'adressant à Malhibern.

— J'irai le voir de près; la chaleur fera du bien à mes rhumatismes! Penses-tu que j'aie la patience de vous attendre dans mon lit?...

— Il y aura bien assez de monde sans vous, là-bas : ne bougez pas, l'ancien. Quand le

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coup sera fait, on ira vous chercher: nous banquetterons ensemble ; nous boirons le vin du sous-préfet à la santé de la Rouge!

— Je me battrai d'abord. As pas peur! Je suis encore solide.

— Alors, — réclama Bepa, — vous allez me planter là toute seule? Pour qui me prenez-vous? Si le parrain y va, j'y vais aussi. Et voilà mon bâton de route ! — conclut-elle en empoignant une pique.

Jep lui avait sauté au cou.

— Bien dit, Bepa; tu es une vraie Catalane !

Comme ils mettaient la clef de la forge sous la porte, une rumeur venait vers eux, dévalait des hauteurs de Saint- Jaume.

— Écoutez! — dit Jojotte.

Les voix arrivaient distinctes, et on entendait en même temps sonner les sabots qui heurtaient la rocaille du chemin.

C'était la décurie de Cornes, les bûcherons et les bergers des cortals de la Galine et du col de l'Orri, qui descendaient au rendez-vous. A la sorlie du village, les deux troupes se rencontrèrent. Les montagnards s'avançaient sur deux rangs, cinq par cinq, le chef en serrefile. Ils avaient arboré, en guise de drapeau, une ceinture rouge au bout d'une pique.

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Militairement, on échangea le mot d'ordre.

Le décurion, un grand diable qui avait de la barbe jusqu'aux yeux, héla le Dragon.

— D'où viens-tu? — demanda-t-il,

— De la forêt.

— Où vas-tu?

— Vers la justice.

On repartit. La chanson interrompue reprit son élan. C'était le troisième couplet de la Parisienne. Le décurion attaqua :

La mitraille en vain nous dévore, Elle enfante des combattants...

Les chanteurs suivaient à la débandade. Ces têtes dures de la montagne n'avaient jamais pu retenir plus de deux couplets. Les bouches se fermaient l'une après l'autre.

— Recommencez-moi ça! — ordonna le chef. — Allons, et que ça pète ! Il faut que les réactionnaires crèvent de peur entre leurs draps.

La chanson roulait, beuglée à pleins poumons, rebondissait à l'écho des rochers, des maisons longées au passage. Un contrevent s'ouvrait quelquefois. Une figure apparaissait, aussitôt saluée de huées et d'insultes.

— A mort, les culs-blancs !

— Vive la Rouge !

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La clameur grondait, jusqu'à ce que le craquement significatif d'un chien de fusil, qu'on armait à leur intention, décidât les insurgés à filer.

Au droit du pont de la Tet, la bande fit halle. C'était là que la centurie de Ria devait rejoindre. En attendant les frères et amis, on mit les fusils et les piques en faisceaux; on s'abrita du froid de la nuit sous la culée du pont, au pied des rochers. Autour de la petite troupe, près, loin, tout était tranquille. Làhaut, à la pointe du Roc-Mosquit, l'éclat du signal s'atténuait lentement en brasier. En bas, à travers les saules effeuillés de la rivière, les maisons de Prades s'ébauchaient en silhouettes confuses, éclairées çà et. là par la lueur clignotante des réverbères. Rien ne bougeait. Le sillage de bruit, de passion humaine, que les insurgés avaient tracé un moment dans le sommeil des campagnes, s'effaçait, aboli dans l'indifférence des choses, dans la vie muette des arbres, des labours. Ils se ressentaient eux-mêmes de cette influence. Leur élan tombait, leur fièvre baissait peu à peu. Les voix se faisaient moins fortes, les gestes plus calmes. Désheurés, énervés par l'attente, quelques-uns s'étaient allongés à terre, pris tout de suite par le sommeil, d'autres avaient

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bourré leurs pipes, roulé des cigarettes, tandis que le décurion, debout, appuyé sur son fusil, s'immobilisait dans son altitude habituelle de berger gardant son troupeau.

Jep s'impatientait. A quoi pensaient-ils donc, ceux de Ria? S'ils tardaient davantage, ils feraient manquer le coup. Jojotte bâillait, agacé. Déjà bien longtemps qu'ils étaient là ; la torche du Roc-Mosquit s'était éteinte, les lumières disparaissaient Tune après l'autre aux maisons de Prades.

— On s'enrhume ici, — dit-il. — M'est avis qu'on serait mieux au Café Moulard. Un bol de punch très chaud nous empêcherait de languir.

La motion fut approuvée. On repartit; mais sans hâte, celte fois, sans tapage, d'une allure plutôt circonspecte ; on fila le long des tanneries qui bordent le canal, on s'engagea dans le dédale des petites rues qui s'emmêlent autour de Reravall, — de la place du marché.

Personne dans les rues, personne sur la place. Le Café Moulard, sa devanture fermée, dormait paisiblement, comme le reste de la ville. Qu'est-ce que cela voulait dire? Pas d'insurgés au Café Moulard? Pas d'insurrection, alors! Et pourtant le signal avait été donné, le feu avait été allumé à l'endroit con-

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venu. De Ria, de Marquixannes, on avait dû l'apercevoir aussi bien que de Cornes ou de Catllar. Pourquoi n'était-on pas venu au rendez-vous?

Inquiets de l'accueil, flairant un traquenard, les affiliés n'osaient pas frapper à la porte. Elle s'ouvrit d'elle-même, entre-bâillée par le limonadier en personne. Le citoyen Moulard ne dormait que d'un œil : il avait sauté du lit au premier bruit. On s'expliqua. Un traître avait allumé le signal; il y avait contre-ordre. La Révolution était écrasée à Paris, la société secrète avait licencié ses troupes. M. Malfre avait été arrêté, le matin même. Il n'y avait rien à faire, pour le quart d'heure, que d'aller se coucher.

— Rentrez chez vous bien vite! Et surtout pas de tapage ! conclut le limonadier. Ou gare à la prison !

Là-dessus, le citoyen Moulard avait refermé sa porte.

— Alors on ne joue pas une manille?... — plaisanta Jojotte.

Mais les insurgés n'avaient pas envie de rire : les renseignements du limonadier leur avaient mis la peur au ventre. Sauve qui peut ! Le pacte de fraternité était rompu* Seul le Dragon protestait, essayait de les retenir : tout

n'était pas fini; ce Moularcl était un capon. Et qui sait s'il n'avait pas menti, s'il n'était pas payé par la police? Les affiliés pouvaient arriver encore. D'ailleurs, les républicains étaient en majorité à Prades. Il fallait les réveiller, les appeler aux armes. Valait-il pas mieux se battre maintenant qu'on était en nombre, coude à coude, avec des fusils et des piques dans les mains, que de se laisser prendre désarmés, chacun dans son trou?

Le Dragon avait beau parler, on qe l'écoutait plus. Tantôt l'un, tantôt l'autre, les insurgés se défilaient. Le décurion lui-même avait abandonné la partie.

— Lâches ! lâches ! — s'indignait le Dragon.

Et il proposait d'incendier la ville. Sabar-

deilh et Jojotte eurent toutes les peines du monde à le décider à la retraite.

— Eh bien! s'il faut nous en aller, retirons-nous en bon ordre. Descendons la grand' rue en chantant la Marseillaise. Montronsleur, à ces endormis de Prades, que la République n'est pas morte !

Crânement, la Marseillaise aux lèvres, ils partirent. L'hymne révolutionnaire tonna dans le silence de la rue, souffletant les maisons bourgeoises les façades des monuments publics, du palais de justice, de la sous-pré-

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fecture, qui portaient la devise désormais illusoire : « Liberté — Égalité — Fraternité. »

Des chiens aboyèrent; des fenêtres s'ouvrirent : ce fut tout l'effet de la manifestation.

Au bout de la rue, à la croisière du chemin qui monte vers Codalel et Taurinya, les manifestants s'arrêtèrent, Jojotte prit congé de ses u mis.

— Rentrez à Catllar, si vous voulez, vous autres ! dit-il. Moi, je ne me soucie pas de me fourrer dans la gueule du loup. On me coffrerait, pour sûr. Je suis seul; mon absence ne fera de tort à personne : je me sauve ! Mon compère, Gineste, le charbonnier de Claria, me cachera dans sa hutte. Là, si nos affaires se gâtent, je serai tout porté pour me réfugier on Espagne... Peut-être feriez-vous bien de me suivre, mon pauvre Sabardeilh; et toi aussi, mon petit Jep! Bepa resterait pour soigner son grand-père. Le Dragon est trop vieux pour qu'on le tracasse.

— Et la forge, comment marcherait-elle sans moi? — objecta Jep. — Si les gendarmes viennent me prendre, je serai toujours à temps de déguerpir : je les défie bien de m'atlraper à la course !

, — Je rentre aussi, — déclara M. Sabardeilh. — J'ai fait mon devoir de républicain,

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je ferai mon devoir d'instituteur. Demain, je tiendrai ma classe, comme d'habitude.

— Adieu donc, mes amis !

Le sacristain s'était déjà éloigné de quelques pas. Il se retourna.

— Hé ! Jep? Tu me rendras service en sonnant Y Angélus f demain matin, à ma place...

La clef du clocher est sous la porte, à droite de la chatière... Si on entend les cloches, on me croira encore là; et quand on viendra me chercher, je serai loin !

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