AU NOM DE LA LOI
Jep eut juste le temps de sauter dans le ravin, le Dragon de se remettre à un semblant de travail, quand les gendarmes, le surlendemain, se présentèrent devant la forge.
— Jep Bernadach, c'est bien ici ? — interrogea le brigadier.
— C'est ici, quand il y est!... répondit le forgeron, sans cesser de rebattre un vieux fer qu'il avait pris au hasard dans le tas. — Jep est absent.
— Et où est-il allé ?
— Sais pas... Il a oublié de nous le dire en partant. La jeunesse est oublieuse.
— Et la vieillesse menteuse, — répliqua le brigadier. — Jep est ici : nous sommes fixés.
— Cherchez-le donc, puisque vous ne voulez pas me croire ! Vous en serez pour votre peine, je vous en avertis.
Le brigadier descendit de cheval, rfonna la bride à son camarade.
— Suivez-moi, vous ! — commanda-t-il au forgeron.
— Les clefs sont aux serrures, vous pouvez fouilJer partout.
— Obtempérez, s'il vous plaît, et ne faites pas le malin, Malhibern. On vous connaît, nous avons l'œil sur vous. Prenez garde que je vienne vous empoigner un de ces quatre matins... Ouvrez-moi ce placard: bien!... Et cette porte, où conduit-elle ?
— A l'escalier du galetas. Si c'est de la poussière qu'il vous faut, vous en trouverez !
Le brigadier monta, redescendit avec la défroque militaire du Dragon. Il brandissait la latte :
— Et ceci, qu'est-ce que c'est? Une arme de guerre. Ah! vous jouiez l'innocent, mon bonhomme ! Vous serez signalé dans mon rapport.
— Ça ? c'est l'uniforme que je portais à la Llansade et à Peyretortes ; c'est ma latte de dragon.
— Vous avez donc servi ?
— Depuis six mois que vous êtes à Prades, vous auriez pu vous renseigner. Je suis un vieux de la vieille. Voulez-vous que je vous
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montre ma feuille de réforme ? « L'an V de la République une et indivisible... » C'est écrit dessus, avec mes campagnes et mes blessures. Le papier est là, dans l'armoire.
Le brigadier s'était radouci :
— Ça suffit, l'ancien. L'oiseau est déniché : je n'ai plus rien à faire ici. Salut, et lâchez de vous tenir tranquille. Je vous dis ça pour voire bien. A l'autre, maintenant! — ajoutat-il en dépliant le mandat d'arrêt : — « Sabardeilh, instituteur public à Catllar ».
La classe élait commencée quand le brigadier entra dans la maison d'école ; les élèves composaient en orthographe. Selon son habitude, M. Sabardeilh avait emprunté le texte à son auteur favori, M. de Lamennais. Et ce texte était au-dessus de la portée de ces jeunes villageois ; l'instituteur le savait; mais il lui plaisait d'insinuer, sinon des idées, au moins des paroles d'affranchissement dans ces cervelles obscures. Peut-être les idées viendraient-elles ensuite.
La dictée finie, pendant que les écoliers mettaient au net leur brouillon, il avait relu pour son compte les denx versets qu'il avait choisis dans les Paroles d\m Croyant :
Quand vous voyez un homme conduit en prison, ne vous pressez pas de dire : Celui-là est un homme
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méchant, qui a commis un crime contre les hommes. Car peut-être est-ce un homme de bien qui a voulu servir les hommes et qui en en est puni par leurs oppresseurs.
Accoudé à la chaire, les yeux à demi fermés, il avait longuement médité la pensée du maître. Elle avait été son réconfort contre la mauvaise humeur de M mc Sabardeilh exaspérée par son découchage patriotique, contre la menace des persécutions imminentes. Le malheur pouvait venir : il était prêt. Un souffle d'héroïsme emportait, exaltait sa pauvre âme de pédagogue rustique. Et comme, malgré tout, le pli professionnel ne se perd pas, il s'exerçait h répondre d'avance à la lettre de révocation de son inspecteur d'académie, à l'interrogatoire possible du juge d'instruction. Il limait ses phrases, il arrondissait ses périodes.
Pendant ce temps, les gendarmes parlementaient avec M mc Sabardeilh. Leur arrivée, d'abord, ne l'avait pas effrayée : sans doute, quelque communication administrative, quelque affaire de service à régler avec l'instituteur, qui était en même temps secrétaire de la mairie. Elle était en connaissance avec le brigadier, pour avoir fait une ou deux fois la causette avec lui, sur le pas de la porte,
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quand, sa mission terminée, les papiers officiels serrés dans sa sacoche, il enfilait ses gants d'ordonnance avant de remonter à cheval. Mais le gendarme n'était pas en train de bavarder ce jour-là; sa grosse moustache se hérissait, sa figure bonasse avait pris un masque de dignité bourrue. Un peu gêné, très raide, il demandait à parler à M. Sabardeilh.
— Il est là, à côté, qui fait sa classe. Donnez-vous la peine d'entrer.
M. Sabardeilh pâlit en l'apercevant. Ce héros manquait de pratique. Les méditations lamennaisiennes, les défis à l'iniquité triomphante, faiblirent devant l'apparition du bicorne. 11 n'y eut plus là, au premier moment, qu'un pauvre homme, un petit fonctionnaire de campagne, aux prisés avec les puissants de la (erre. Ce ne fut qu'une défaillance, une dernière impulsion de la servilité acquise par trente ans de sujétion hiérarchique. Le doux philosophe se ressaisit, fit tête à l'adversité.
— Que me voulez- vous, monsieur Chabre ?
— dit-il en descendant de la chaire.
— Tenez, voyez ça vous-même.
Le gendarme tendait à l'instituteur l'ordre d'amener.
M me Sabardeilh tirait la feuille de son côté, la lisait en même temps que son mari.
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— Ce n'est pas possible, — dit-elle ; — il y a erreur. L'arrêter, lui ? Vous le connaissez bien, monsieur Chabre: il est incapable de faire du mal à une mouche. Laissez-le : il n'y reviendra plus.
Elle pleurait ; le brigadier, muet, les bras croisés, attendait la fin de la crise. Mais, loin de la calmer, ce silence irritait M me Sabardeilh. Et, comme son mari intervenait,, la poussait doucement vers la cuisine, elle l'écartait, se plantait devant le brigadier, les poings crispés, menaçante :
— Je vous dis, moi, que vous ne l'emmènerez pas ! H est à moi, c'est mon homme.
Voilà vingt ans que nous sommes ensemble, vous ne nous séparerez pas. Je vous défends de le loucher.
M. Chabre haussait les épaules.
— Tais-toi, femme, — ordonna M. Sabardeilh. — Ce n'est pas la faute du brigadier : il exécute sa consigne. Ce sont vos chefs qui sont coupables, monsieur Chabre. Cette arrestation est illégale. Ceux qui ont violé la Constitution, ceux qui ont manqué à leur serment, n'ont plus le droit d'incarcérer les citoyens, Je proteste. Vous inscrirez ma protestation sur votre procès-verbal.
— Vous vous expliquerez tout à l'heure
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avec le juge de paix chargé de l'instruction. Moi, ça ne me regarde pas, la politique. Calez doux, si vous ne vouiez pas aggraver votre affaire. Vous allez venir à Prades tranquillement, avec nous. On vous interrogera tout de suite, et, si vous êtes innocent, on vous relâchera. Demain, ce soir peut-être, vous rentrerez à Catllar.
— Si je pouvais le croire ! — soupira M mo Sabardeilh.
— Espère-le toujours ! — dit M. Sabardeilh, qui craignait que sa femme ne retombât en frénésie.
— En route donc! — commanda le brigadier.
— Vous me donnerez bien une minute pour dire adieu h mes élèves?
— Faites vite, alors.
M. Sabardeilh était remonté dans sa chaire.
— Je vais vous quitter, mes amis, — dit-il ; — un nouveau maître me remplacera dans cette école où j'enseignais depuis plus de vingt ans...
Une bousculade, au dernier rang de la classe, entre camarades qui se disputaient une bille, interrompit l'instituteur. 11 y eut des chuchotements, des rires étouffés, puis le silence.
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— Je ne m'abaisserai pas à me plaindre devant vous, — reprit M. Sabardeilh. — Je déplore seulement que vous ayez assisté à cette scène. C'est une triste leçon pour la jeunesse, de voir un honnêle homme châtié pour s'jêtre opposé à la violation de la loi. Si vos parents vous demandent ce qui s'est passé ici ce matin et pourquoi je m'en vais, lisez-leur les paroles que je vous ai dictées tout à l'heure. Vous êtes trop jeunes pour les comprendre, vous autres; mais vos parents les comprendront et ils me rendront justice... Adieu, mes amis! Si j'ai été quelquefois trop sévère avec vous, si, sans le vouloir, je vous ai réprimandés à tort, pardonnez-le-moi, comme je vous pardonne les ennuis que vous avez pu me causer. Adieu! Toutes les punitions sont levées; vous avez congé jusqu'à l'arrivée de mon successeur.
Au mot de congé, les écoliers avaient dressé l'oreille. Indifférents au malheur de leur maître, ils se hâtaient d'empiler leurs cahiers da'ns leurs sacs de toile, ils détalaient sans demander leur reste. On entendait le bruit de leitrs sabots sur les marches du perron, sur le pavé de la rue. Et des cris, des chansons, des querelles!
Heureux âge!
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Pendant qu'ils s'en allaient, M. Sabardeilh rangeait ses papiers et ses livres. Il n'en emportait qu'un : les Paroles d'un €royant, viatique suprême, pain spirituel de la captivité. M me Sabardeilh voulut y joindre quelques provisions de bouche, des figues sèches, quelques tablettes de chocolat.
M. Sabardeilh réclama ses rasoirs. Il prit encore le temps d'endosser sa redingote des dimanches : son amour-propre ne lui permettait pas de paraître devant ses juges dans une tenue négligée. Un foulard suffît à enfermer son léger bagage.
L'instituteur se disposait à le porter sur l'épaule au bout de sa cann *.
— Passez-moi ça, — lui dit le brigadier; — vous ne pouvez pas vous en charger.
— Pourquoi? — s'informa M. Sabardeilh.
— A cause des menottes.
M. Sabardeilh s'indignait :
— Les menottes à moi, comme à un voleur!
— Voyons, M. Sabardeilh, soyez raisonnable. Si ça ne dépendait que de moi!...
C'est Tordre, il le faut! Vous ne voudriez pas me faire avoir des désagréments avec mes chefs. Allons! un peu de patience. C'est rien du tout, ces menottes; ça ne se verra seule-
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ment pas. Vous aurez les mains derrière le dos, comme ça, d'un air de flâner...
L'instituteur jeta un grand soupir, offrit ses poignets au brigadier.
— Marchons! — dit-il simplement.
Les gendarmes monlèrent achevai. Ils partirent. Mais, à la vue des gens du village qui étaient sortis sur leurs portes pour voir passer Tinslituteur, la colère de M me Sabardeilh s'alluma de nouveau. Elle prenait les voisins à témoin de l'infamie qui s'accomplissait sous leurs yeux, elle les adjurait de délivrer le prisonnier.
— Vous savez bien qu'il est innocent! — clamait-elle. — Le plus brave homme de la commune, vous le laissez emmener comme un criminel... Vingt ans qu'il se dévoue, qu'il vous rend service aux uns et aux autres!...
Et maintenant vous l'abandonnez. C'est honteux !
Personne ne bougeait. Interpellés, les gens se retiraient. On faisait le vide devant elle.
Et le prisonnier s'éloignait.
Elle rattrapa l'escorte, au bout du village.
Mais, arrivée là, ses forces la trahirent; elle s'affala au bord de la route, sur un tas de cailloux. Désespérée, entre deux sanglots, elle montrait encore le poing aux gendarmes.
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— Canailles! canailles! — criait-elle.
A son retour, elle trouva le maire, M. Cafïe, sur le perron de l'école.
— Votre mari est révoqué, lui signifia-t-il brutalement. Son successeur arrivera demain.
Vous avez jusqu'à ce soir pour déménager vos meubles.
Là-dessus, sans un mot de pitié ou d'excuse, l'homme tourna les talons.
Comme il disparaissait à la descente du lavoir, l'abbé Colomer sortait du presbytère.
Tout à l'heure, à travers ses volets discrètement entrebâillés, il avait assisté au départ de l'instituteur, et il en avait bien été un peu ému, le cher homme. Malgré les divergences de leurs opinions, une longue habitude l'avait lié à son catéchiste, à son chef de lutrin; il savait son application au devoir, sa probité scrupuleuse. Malheureusement, ce fonctionnaire modèle, ce mari vertueux, était un chrétien suspect, un citoyen révolté. Il avait de bonnes mœurs et de mauvais principes. Élailil séant de s'attendrir, de le plaindre, quand Ja main de Dieu s'appesantissait sur lui? Son châtiment était d'un bon exemple pour la paroisse. Elle apprendrait aux autres à respecter la religion et le gouvernement. Les choses ainsi rentreraient dans l'ordre; chacun se re-
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mettrait à sa place : les pauvres en bas, les riches en haut, et le curé/ comme de juste, au-dessus de tout le monde. Cette perspective n'était pas indifférente à l'abbé Colomer. Après les alertes et les transes des derniers jours, il était aise de respirer librement, de vaquer en paix aux soins de son ministère.
Un malade le réclamait, ce matin-là, un bûcheron qui habitait un peu loin, à une grosse heure de marche de Catllar, et l'abbé s'était lesté d'un premier déjeuner et d'un petit verre d'angélique, — sa liqueur préférée, — en prévision de cette promenade matinale. L'estomac satisfait, l'âme contente, il se mettait en route. Un appel de détresse l'arrêta, comme il arrivait devant l'école. M me Sabardeilh l'implorait.
— Mon mari est en prison ; on nous chasse de l'école, gémissait-elle.
— C'est fâcheux, très fâcheux; mais M. Sabardeilh l'a bien cherché!... Je l'avais averli. Je n'y peux rien, ma pauvre dame.
— Si vous vouliez dire un mot à M. le maire, écrirp h l'inspecteur d'académie, ils vous écouteraient, peut-être. Je vous en prie, monsieur le curé...
L'abbé hésita un moment. Il compatissait au malheur de sa paroissienne; volontiers s'il
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avait pu le faire sans trop de risques, il lui serait venu en aide. Mais celle démarche en faveur d'un insurgé élait bien compromettante. Qu'en penserait-on à l'évêché, à la sous-préfecture? Et puis,, que d'affaires avant d'aboulir! que d ennuis de toute sorte : lettres, visites, recommandations!,.. Ça n'en finirait plus... Non, décidément, c'était au-dessus de ses forces.
— Impossible; je le regrette, — dit-il. — Je prierai Dieu pour vous, madame Sabardeilh, pour vous et pour votre mari, qui a bien besoin de se convertir. J'espère que cette épreuve lui ouvrira les yeux, qu'il se soumettra aux décrets de la Providence. Excusez-moi de vous quitter si vile, — ajouta-t-il, — je vais voir un malade.
Du seuil de la forge, le Dragon avail entendu le colloque. II alla droit à M mc Sabardeilh.
— Que deviendrai-je, mon bon Malhibern?
Où irai-je, ce soir, quand on aura jeté nos meubles à la rue?
— Chez nous!' — répondit le Dragon on lui tendant la main.