‹ Jep, romanChapitre 25 sur 31 · SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUR LA MONTAGNE

Depuis quelques semaines déjà, Jep vivait en réfractaire, à la montagne, aux environs de Saint-Jaume. Dans ce pays découvert et solitaire, une surprise n'était guère à craindre: jaillissant à l'horizon parmi l'immobilité des pierres, l'apparition d'un bicorne aurait d'assez loin averli le fugitif. La nuit, il avait la précaution de changer souvent de gîle. Entre Saint-Jaume et le col de l'Orri, Une manquait pas, en cetle saison, de cortals, d'élables ou de cabanes vides, abandonnées par les troupeaux qui émigrent pour l'hivernage dans la vallée de la Tôt. Une brassée de cistes ou de romarins lui servait de litière, et, quand il avait dormi un bon somme, l'eau du correch voisin, où il se débarbouillait au réveil, lui faisait la tête fraîche et l'œil limpide. A son âge, hardi et bien découplé > comme il l'était,

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Jep se serait accommodé peut-être de sa nouvelle vie, n'eût été le chagrin d'être séparé de Bepa et la difficulté de se nourrir. A de certains moments, la faim le poignait ; à d'autres — l'amour, — et, plus d'une fois, les deux ensemble. Il s'était hasardé, une nuit, à contenter en même temps ses deux envies en descendant à Catllar. 'Mais la figure de Galdéric, qu'il avait cru reconnaître embusqué dans l'embrasure d'une porte d'où il guettait peutêtre la sortie de Bepa, peut-être sa venue à lui, l'avait détourné de tenter une seconde fois l'aventure. La provision de pain qu'il avait emportée de chez le Dragon avait été bientôt épuisée; il s'était bien alimenté pendant quelques jours d'arbouses sauvages et d'olives gâtées, laissées sous les arbres après la récolte ; mais la pitance était chétive pour un appétit de dix-huit ans. Un soir que ses entrailles criaient la faim, il s'était décidé à frapper à la porte d'un cortal. De la fumée s'échappait du toit, annonçait quelque apprêt de cuisine. Les hôtes, par bonheur, n'étaient pas tous des inconnus. Quelques-uns étaient de la décurie d'insurgés qui avaient marché sur Prades avec ceux de Catllar. Eux-mêmes n'avaient pas été sans inquiétude pour leur compte au retour de leur prise d'armes. Mais, comme les gen-

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darmes n'avaient pas poussé leurs tournées jusque chez eux, ils s'étaient rassurés. De bon cœur ils partagèrent avec Jep leur ouillade de pommes de terre au lard, et après le repas, la paillasse sur laquelle ils dormaient, la tête appuyée au sac de sel dont les bergers se pourvoient pour médicamenter leur troupeau.

De ce jour, le petit forgeron avait fait amitié avec eux. Ils étaient convenus d'un appel, qui, répété de l'un à l'autre, devait signaler, à l'occasion, lesintrus, les passants suspects. Ainsi gardé, rien n'empêchait Jep de s'acagnarder à l'aise par les après-midi soleilleuses, à l'abri des rochers, ou de s'amuser à tendre des lacets aux oiseaux : aux tourdes, aux grives, que l'abondance des baies de genévrier et d'alaterne attirent dans ces solitudes. Il s'étonnait parfois, au cours de ses longues heures d'aflut ou de paresse, de ne pas penser davantage à la politique. Il avait espéré d'abord, il avait attendu une reprise de l'insurrection. De la pointe de la Roque- Jalère, qui plane sur l'immensité des plaines roussillonnaises, il avait épié, la nuit, la sonnerie du tocsin, la rougeur des incendies. Un soir, une grande lueur avait paru du côté de Hivesalles, des fusées avaient crevé en l'air : quelque signal, sans doute. Les bergers le ren-

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seignèrent. La lueur venail d'une illumination et les fusée d'un feu d'artifice. On avait plébiscité le coup d'État, et on fêtait le plébiscite. Jep apprit du même coup l'emprisonnement de M. Sabardeilh et des meilleurs patrioles de Prades et de Vinça. Jojotle et Ramon avaient déguerpi, s'étaient réfugiés en Espagne. Les nouvelles qui arrivaient là-haut étaient, de jour en jour, plus mauvaises. Un arrêté affiché dans les mairies défendait aux habitants de sortir, après le soleil couché, déguisés, le capuchon rabattu sur la figure.

On traquait, on terrorisait les républicains. C'était la fin, l'écrasement de tout ce que Jep avait aimé, avait rêvé depuis deux ans. Le vaincu s'y résignait, à la longue. L'évidence du fait accompli s'imposait à son fatalisme de paysan. Il n'avait pas d'autre idée maintenant que de revoir Bepa, d'échapper aux gendarmes.

Échapper, se mettre en sûreté, il le pouvait en franchissant la frontière. Mais, alors, adieu Bepa! il devait renoncer à sa bonne amie. Et il en était plus amoureux que jamais, le petit Jep. Tant qu'il avait vécu côte à côte avec elle, lui parlant, l'embrassant à loisir, il n'avait pas connu toute la force de sa passion : elle s'atténuait plutôt dans la sécurité des

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fiançailles. Elle s'exaltait présentement, attisée par le mal de l'absence. Sa jalousie se réveillait. Quand il se remémorait toutes les marques d'amitié qu'il avait reçues d'elle, ces souvenirs, en renouvelant sa tendresse, ne servaient qu'à le troubler davantage. Est-ce qu'on est jamais sûr de rien avec une fille?

Si Bepa était sage, sa conversion ne datait pas de bien loin. Naguère, quand elle ne l'avait pas encore agréé pour galant, Jep avait souffert de ses manèges avec les jeunes gens du village. Elle avait la coquetterie dans le sang, la petite. Fidèle, elle l'était encore, sûrement, mais pour combien de temps? Sans doute, Galdéric avait profité du départ de son cadet pour reparaître à la forge, et, comme le Dragon devait de l'argent au père Bernadach, il ne lui était pas facile d'éconduire le fils. Qui sait où ce mauvais garçon en était avec Bepa?

En attendant une occasion de s'informer qui ne s'offrirait pas de longtemps, puisqu'il n'osait plus quitter son refuge, Jep épiait, du plus près qu'il lui était possible, ce qui se passait à Catllar. En se glissant de roche en roche à travers la brousse, il s'aventurait quelquefois jusqu'à l'extrême bord d'une corniche qui surplombait le village. De là, caché

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par un bouquet d'yeuses, il pouvait voir sans être vu. Les ruelles noires, les toits rouges, les cloches dans leur cage de fer, sur la. plateforme du clocher, les vergers effeuillés le long de la Castellane ou du Bouter, il embrassait tout d'un coup d'œil. 11 voyait et il entendait. Le grondement de la rivière, les cris des enfants dans la cour de l'école, le claquement du fouet des rouliers sur les routes, lui arrivaient distincts; et, aussi les voix humaines, les paroles, les propos que tiennent, à distance, le laboureur menant son attelage, avec un vigneron bêchant sa vigne, le bûcheron émondant un arbre, avec le pâtre appuyé à' la claire-voie d'une prairie. Pour un rien, Jep les aurait interpellés de là-haut, aurait mis son mot dans la conversation. Volontiers, par exemple, il aurait dit son fait au nouvel instituteur, à ce petit homme épais et courtaud qui semonçait les écoliers en retard sur la porle de l'école ; plus volontiers encore, il aurait apostrophé de la bonne sorte ce vieil ivrogne de Gantaïré, le fossoyeur, que l'abbé Colomer avait promu aux fondions de sacristain. Où étais-lu, Jojotte? où étiez- vous, monsieur Sabardeilh?

Des fois,, il observait, aux alentours de Jeantine, le vieux Bernadach poussant la

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charrue, ou l'Aulari vaquant aux soins du ménage. Pauvre Aulari! il semblait que sa démarche se fût appesantie, que les soucis l'eussent courbée, depuis que Jep n'était plus là. Elle levait la tête par moments, regardait vers la montagne comme si quelqu'un, une figure connue, allait se montrer là-haut, parmi les pierres. Et Jep avait envie de lui crier : « Maman I »

Mais son enquête se limitait le plus souvent au voisinage de la forge. Que devenait-on, que faisait-on sans lui chez les Malhibern? Il craignait d'abord — et il s'en dépitait à l'avance, — que le Dragon ne lui eût cherché un remplaçant. Une fut que trop vite rassuré. Le malheur des temps pesait sur la maison.

La politique avait effarouché la clientèle : le vieux suffisait amplement à la besogne, f/atelier chômait ; il n'en sortait guère de fumée que celle de la pipe du patron. La place de Jep n'élait pas prise à la forge; auprès de Bepa, c'était moins certain. Quel coup au coeur de l'amoureux, quand elle apparaissait au seuil de l'atelier, si proche et pourtant si lointaine! Il la suivait des yeux, il guettait ses gestes, ses démarches. Si elle s'arrêtait à bavarder, un moment, avec un voisin, Jean Cadène, ou quelque autre garçon de sa con-

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naissance, sa tête travaillait. Que pouvaientils se dire? Mais, si l'individu se trouvait être Galdéric, c'était terrible : son sang ne faisait qu'un tour; il voyait rouge; machinalement, il cherchait le couteau dans sa poche, comme si le rival était à sa portée.

Un jour, Jep vit son frère entrer à la forge. C'était un dimanche, et Bepa, au lieu d'aller se promener avec ses amies, ainsi qu'elle en avait l'habitude, s'était enfermée chez elle après les vêpres. Tout de suite, le jaloux flairait la trahison , supposait un rendez-vous concerté, et avec la permission du vieux Malhibern, peut-être... Urîe oublieuse, un ingrat, cela s'est rencontré souvent depuis que le monde est monde !

Jep comptait les minutes du colloque, et elles lui semblaient interminables. La musique du bal, qui se donnait dans la grande salle du café, à cause de la tramontane, lui tenait compagnie, et celte compagnie lui 'était mauvaise. Les sons aigres des flabiols, le ronflement des tambourins, en lui rappelant les bonnes heures d'autrefois, le faisaient plus délaissé, plus seul. Mais ce fut pis encore, quand il vit Galdéric et Malhibern sortir ensemble, comme une paire d'amis, et se quitter sur une poignée de main. Cette

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poignée de main à l'aîné, c'était comme un soufflet sur la joue du cadet. Jep en savait assez : on se fichait de lui en bas, c'était clair, le Dragon, Bepa, tout le monde. Jep n'était plus là, vive Galdéric! Quel toupet, tout de même! Eh bien, non! ça ne se passerait pas comme ça. H allait leur montrer si Jep était mort! Sans plus réfléchir, il avait pris sa course, il touchait déjà aux olivettes, en vue du village, quand un peu de sang-froid lui revint. Descendre à Calllar, un dimanche, à l'heure où les gens sont dehors, c'était trop bête ! Pour le plaisir de se venger tout de suite, il risquait de manquer son coup. On l'empoignerait, et tout serait dit.

Tout près de l'endroit où Jep s'était arrêté, dans l'olivette de Giresse, il y avait une cabane, un poste où les chasseurs s'embusquaient pour l'affût aux grives. Jep s'y blottit. 11 n'en pouvait plus, le pauvre enfant. La colère l'avait empêché de sentir son mal ; la frénésie de tuer lui avait fait oublier sa blessure. Il en souffrait maintenant. Bepa ne l'aimait plus!

Tout le reste disparaissait devant ce malheur. Ses idées, ses projets de vengeance faiblissaient dans une crise de désespoir. Que Bepa fût à Galdéric ou à un autre, cela n'intéressait que son amour-propre. Hélas! elle

n'était, elle ne serait jamais plus à lui. Infidèle, sans cœur, il la regrettait quand même ; il l'aimait peut-être davantage. Qu'elle l'eût trahi, cela ne changeait rien à l'ardeur de ses yeux, à la fraîcheur de sa bouche. C'étaient

ses yeux, c'était sa bouche qu'il voulait ; c'était cette taille souple et pleine, qu'il avait serrée, qu'il ne serrerait plus dans ses bras. Il se remémorait, il revivait leurs caresses, il s'attendrissait sur la douceur des jours anciens. Ah ! la revoir, entendre le son de sa voix! Et tant pis, si les paroles mentaient : avec des baisers, il étoufferait les paroles sur ses lèvres !

— Bepa! oh! ma Bepa! — soupirait-il.

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