DANS LA NUIT
Une réponse vint à cet appel sans espoir.
— Jep, es-tu là?
Une ombre, en même temps, se glissait sur le lambeau de ciel encadré par l'ouverture de la cabane; une ombre anxieuse, haletante.
— Bepa ! — s'écriait Jep.
Il l'attirait, la pressait sur lui.
— Toi, c'est toi!...
Mais elle se dégageait.
— Tiens, — lui disait-elle, — prends cet argent, et va-t'en bien vite» Tu n'es pas en sûreté ici. Je t'ai aperçu d'en bas... D'autres ont pu te voir.
D'autres? Jep pensait tout de suite à Galdéfîc, et sa jalousie se réveillait. Le charme était rompu.
— Si Galdéric m'a vu, tant mieux! Et s'il vient me chercher, tant mieux encore ! Ça me
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dispensera de descendre. Justement, j'ai deux mots à lui dire... et je ne suis pas fâché que tu sois là. Je vous épiais tantôt : j'ai surpris certaines manigances...
— Quoi? qu'as-tu surpris?
— Une chose qui n'.aurait pas dû m'étonner , pardi! Qu'une fille change de galant, quand elle y a son avantage, c'est tout simple.
— Et cette fille, c'est moi?... moi?... Tu as perdu l'esprit, mon pauvre Jep !
— Toi qui n'as pas de cœur, tu ne risques pas de le perdre.
— Des soupçons! des injures!... C'est comme ça que tu me reçois!... Ce n'est pas possible, j'ai mal entendu. Tu ne le crois pas, dis, que je te trompe?
— Parle ! parle ! Des paroles, c'est pas ça qui t'embarrasse. De cette marchandise-là, les femelles en ont toujours à revendre. C'est égal, je suis curieux d'apprendre ce que Galdéric est allé faire chez vous aujourd'hui.
— C'est rapport à toi. L'Aulari l'a envoyé.
A force de pleurer et de supplier, la chère âme a décidé ses hommes à te venir en aide. Et, comme elle supposait que nous saurions où te trouver, elle nous a fait tenir l'argent par Galdéric. Cent francs... Les voilà... Puisque tu en es à me soupçonner, regarde s'il y a le compte,
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— Et tu te fies à cette histoire? Moi, je me méfie. On veut m'atlirer dans quelque traquenard; et toi, tu sers d'amorce. Tu fais le jeu de Galdéric.
— Encore? Oh! c'est trop fort. J'en ai assez, à la fin ! Après un an de bonne amitié, un an oîi on a vécu comme l'ongle et la chair, c'est ce que lu penses de moi? Adieu, Jep ! Je te déteste !
Elle voulut fuir; Jep la rattrapa, la ramena de force dans la cabane.
— Pardonne-moi, — balbutiait-il, — pardonne-moi. C'est parce que je t'aime trop, comprends-tu? Pardonne-moi!
— Non ! non ! — protestait-elle en repoussant les mains, les lèvres de Jep qui la cherchaient, finissaient par lui imposer leurs caresses. — Non, je ne t'aime plus !
— Et moi, je t'aime! je suis fou de toi, Bepa!
— La folie, passe encore ! Il y a des fous qui ne font de mal à personne. Mais la méchanceté !
— Ça n'arrivera plus, Bepa. Soyons amis !
— A une condition. Ta mère et moi, nous ne vivons pas, de te savoir en danger. Promets-moi de partir, de franchir la frontière, cette nuit même.
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— Je partirai, je te le promets; mais pas tout de suite. Nous sommes bien ici : reste encore un moment. Songe que, depuis plus d'un mois, j'étais à jeun de t'embrasser !
— Si tu m'embrasses tout le temps, je ne pourrai pas te parler, et j'ai des choses importantes à te dire. Ecoute ! L'Aulari a tout arrangé pour la fuile. L'argent, tu l'as déjà. A Fillhol, tu trouveras un mulet et un guide, Sermet, le charbonnier : il te conduira en Espagne.
— Et je reviendrai, quand? Auras-tu la patience de m'altendre?
— Toute ma vie, s'il le faut.
— C'est bien long !
— Je t'écrirai...
— Viens avec moi, plutôt!
— Et mon parrain? veux-tu que je l'abandonne?
— Il nous rejoindra! Il ne manque pas de forges en Catalogne, et les journées y sont aussi bien payées que chez nous; tu t'occuperas aussi :à nous deux, nous ferons vivre le vieux.
Bepa secoua la tête.
— On ne change pas ses habitudes, à son âge. Nous t'attendrons ici, Jep. El maintenant, tu l'as promis, il faut partir. Embrassons-nous encore une fois, et adieu !
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Il n'en finissait plus, ce baiser. Jep avait entraîné Bepa, l'avait couchée avec lui sur la litière des cistes. Elle défaillait sous ses caresses.
— Assez! — criait-elle en se débattant, — je ne veux pas ! je ne veux pas !
— C'est que tu ne m'aimes pas, méchante !
— Tu m'oublieras après ! — résistait-elle encore.
Mais sa fierté de vierge faiblissait. A peine consciente de sçs paroles, de ses gestes, elle se donnait, se refusait à la même minute.
L'amour fut le plus fort. Ce qui devait arriver arriva...
La nuit était tout à fait tombée, quand ils dénouèrent leur étreinte.
Lui triomphant, elle confuse, ils restèrent un moment sans rien dire, debout sur le seuil de la cabane.
Elle mettait ses cheveux en ordre, renfonçait les mèches échappées sous sa coiffe.
— Je suis toute dépeignée, — dit-elle. — 11 me semble qu'on va comprendre...
— Et quand même!... Nous sommes fiancés, n'est-ce pas? Personne n'a rien à dire.
Bepa lui avait pris la main.
— Mon homme ! C'est dur de se séparer, après ça. Il le faut pourtant, et pour tout de
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bon, cette fois... Tu seras sage, au moins, avec les autres?
— Qui ça, les autres?
— Les filles qui vont courir après toi, là-bas.
— Elles peuvent bien courir, elles ne m'at- Hraperont pas ; tu le sais bien.
— Allons, adieu, mien! Si je t'embrassais encore, je n'aurais plus le courage de te quitter. Adieu !
Bepa avait disparu. Jep la suivait en idée au village, à la forge. Il songeait : « Elle est à la cuisine, maintenant, elle prépare le souper. . . Ils vont se mettre à table... Elle doit être encore bien émue, la petite; le trouble lui aura coupé l'appétit. Baste! elle a bu des baisers et mangé des caresses : elle peut attendre. »
L'amoureux s'était allongé au fond de la cabane. Il cherchait le sommeil, pour être plus dispos à l'heure de partir. Mais le sommeil boudait, et Jep ne cessait pas de penser à son amie. Autour de lui, tout était plein d'elle. Sa forme délicate habitait la litière de cistes; un peu de tiédeur y restait imprimé par la mêlée ardente de leurs corps.
— Bepa! ma jolie!...
Il s'en voulait de l'avoir laissée s'échapper, de n'avoir pas, pendant qu'il la tenait, fait
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durer le lête-à-tête. Quand la reverrait-il maintenant? Ah! s'il osail!... C'était presque son chemin pour se rendre à Fillhol, de passer près d'elle, devant sa porte. Pourquoi ne s'arrêterait-il pas? Le temps de l'embrasser.
C'était une folie peut-être, mais si tentante!... Le village dormait, le cabaret avait soufflé ses chandelles, quand Jep sortit de la cabane. Le jeune homme avait pris son parti. Souple comme un chat, avec ses sandales qui touchaient à peine terre, il allait, il courait vers son destin. Arrivé sous le jardin des Malhibern, il enjamba la terrasse, se blottit dans un massif de lauriers. L'oreille tendue, l'œil aux aguets, il épia les entours : rien ne bougeait. Doucement, il se coula sous la treille, le long de la maison : rien encore. Le Dragon ronflait, l'horloge à poids battait les secondes dans le silence de la cuisine. Seule, la chambre de Bepa envoyait un peu de clarté par la fente des contrevents ; Bepa était encore éveillée. Au premier appel de Jep, elle sauta du lit. Pieds nus, en jupon, elle apparut dans l'ouverture de la porte. J
— Que viens-tu faire ici, malheureux? Vat'en bien vite!
— Une minute seulement ! — implorait-il.
Et comme elle hésitait, effrayée, il la prit
dans ses bras, l'emporta dans la chambre.
— Va pousser le verrou, au moins! — commanda-t-elle.
Le verrou grinça ; la lumière s'éteignit ; tout rentra dans le silence.
Uue ombre alors sortit de l'épaisseur d'un fourré, rampa jusqu'à la fenêtre : Galdéric!
L'oreille collée au contrevent, il écouta ce qui se passait, Puis, avec un geste de menace, le poing levé vers la maison, il s'esquiva.
Il était furieux, Galdéric, furieux et salisfait, furieux de ce qu'il venait d'entendre, satisfait de tenir enfin son homme.
Il avait d'abord compté sur les gendarmes pour le débarrasser de son frère; puis comme l'arrestation tardait, il s'était décidé à leur venir en aide: tôt ou tard, les amoureux essaieraient de se rejoindre; ils communiquaient déjà, sans doute; et, comme Bepa ne pouvait pas, sans être remarquée, courir seule les chemins, ils finiraient bien, une fois ou l'autre, par se retrouver à la forge. C'est là qu'il les attendait. Fichue corvée en plein hiver! Mais la haine réchauffait Galdéric.
Cependant le gibier ne se pressait pas de donner dans le panneau. Il se serait rebuté peut-être, si la grande compassion de l'Aulari pour son cadet ne lui avait pas facilité la
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besogne : sûreiîient, Jep ne faillirait pas à revoir sa bonne amie, avant de s'en aller dans les pays étrangers... Ça y était, maintenant ! Une fois ensemble, les amoureux oubliaient les minutes et les heures; ils lui donneraient le temps d'aller chercher les gendarmes à Prades. On pincerait Jep au saut du lit... Une nuit si bien commencée, quel dommage!... Galdéric riait tout seul, en pensant à la tête que ferait lé galant. « Roucoulez, mes tourtereaux! — se disait-il, — vous déchanterez tout à l'heure... » Galdéric riait et il courait; ciel clair, bonne route, et rien qu'une petite lieue jusqu'à Prades. Le diable le portait.
À la gendarmerie, ça n'alla pas sans difficulté, d'abord. 11 y avait bien un mandat d'amener contre Jep ; mais l'affaire était à peu près classée, on ne s'en occupait plus. Et puis le dénonciateur était suspect. Un frère qui fait arrêter son frère! Le brigadier, naïf, ne voulait pas y croire. Galdéric dut insister, invoquer l'autorité de son père, premier conseiller municipal inscrit de la commune, pour enlever l'ordre de selleries chevaux. 11 s'offrit comme guide, monta en croupe derrière l'un des gendarmes. En route, il talonnait la bete : ils n'allaient jamais assez vite. Au pont de la Cas-
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tellane, on remisa les chevaux dans le hangar inoccupé du moulin à huile. Puis, à l'embuscade! Deux gendarmes se postèrent sur la petite place, devant la forge. Galdéric et le brigadier gardèrent la porte du jardin : quand Jep sortirait, on n'aurait qu'à allonger le bras pour le saisir. Le brigadier s'en chargeait; l'autre, au besoin, lui prêterait main forte. Pourvu que Jep n'eût pas déjà décampé! Non, ils arrivaient au bon moment : on remuait dans la chambre. Bientôt le verrou grinça dans la verrouillère, la porte s'entr'ouvrit. Dans l'obscurité du seuil, ils parurent tous les deux, Bepa suspendue au coup de Jep pour un dernier baiser. Moitié nue, pantelante, elle écrasait ses lèvres sur les lèvres de son amoureux. Avant de le quitter, elle en prenait jusqu'à plus soif.
— Adieu ! — dit-elle enfin.
Et, d'un geste désespéré, elle le repoussait loin d'elle vers la nuit. Une main s'abattit sur lui comme il franchissait la porte.
— Au nom de la loi! — formula le gendarme.'
Il lâcha prise en même temps : Bepa l'avait mordu au poignet. Jep allait s'échapper, Galdéric le happa au passage.
— A moi ! Je le tiens !
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— Canaille 1 l'insulta Jep qui avait reconnu la voix de son frère.
— Les deux hommes se débattirent, roulèrent à terre l'un sur l'autre. Mais déjà le brigadier s'était débarrassé de Bepa. En un clin d'oeil, il eut bouclé Jep. Les camarades accouraient, d'ailleurs. La résistance était inutile; force restait à la loi. Cependant, aux cris jetés par Bepa, au bruit de la bagarre, la maison s'éveillait; des voisins ouvraient leurs fenêtres.
— Emmenez-moi cet homme,, vivement!
— commanda le brigadier.
< — Adieu, toi ! — fil Jep à Bepa qui se tordait les bras, désespérée.
— Le prisonnier sortait de la forge, quand madame Sabardeilh, avec sa chandelle allumée, le Dragon armé de sa grande latte, se précipilèrent dans le jardin.
— Qu'y a-t-il? — demandaient-ils à la fois.
— U y a que les gendarmes emmènent Jep.
Et voici celui qui l'a livré! — répondit Bepa en désignant Galdéric.
— Lâche! scélérat! — clamait le Dragon.
— r Les gendarmes sont là : faut-il que je les rappelle? riposta Galdéric. Allez vous recoucher, vieux fou !
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Le Dragon fonçait sur lui. Galdéric saisit la latte, désarma le vieillard.
— Eh bien, oui! — dit-il, — c'est moi qui ait fait le coup, et je m'en vante. Celte vermine de Jep m'en voulait : tôt ou tard, il aurait mis le feu chez nous. Nous voilà tranquilles, maintenant!
— Tais-toi, misérable! Tais : toi, Caïn! — ripostait le Dragon, en lui montrant le poing.
La colère l'élouffait. Un tournement de tête l'abattit brusquement entre les bras de madame Sabardeilh et de Bepa. Ses yeux s'étaient désorbités, sa bouche grimaçait; un peu d'écume moussait à ses lèvres.
— C'est une attaque, — prononça madame Sabardeilh. — Vite du vinaigre, une pincée de sel, dans la bouche!... Ça ne sera peut-êlre rien; ne te trouble, pas petite...
Portons-le dans son lit d'abord.
— Vous ne pourrez pas, à vous deux :
voulez-vous que je vous aide? — offrit Galdéric.
— Comment oses-tu? — dit Bepa. — Vat'en! Tu as trahi ton frère, tu as peut-être tué mon parrain. Va dire à ta mère ce que tu as fait de son fils. Va-t'en! Et ne reparais pas ici. Les pierres de ce mur se lèveraient contre toi!
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Galdéric ricana :
— Les pierres de ces murs, mais elles ne vous appartiennent seulement pas, pauvre petite! Nous vous avons prêté de l'argent dessus. Elles répondent pour vous. Je m'en vais, mais je ne reviendrai pas seul. L'huissier sera avec moi, Salut, Bepa, et à bientôt!
L'AULARI
Depuis l'arrestation de Jep, TÀulari ne vivait plus. Étail-ce vivre, de se trouver chaque jour face à face avec Galdéric, de rompre le pain avec ce monstre? Et puis on racontait des choses terribles à propos des représailles exercées par les agents de la force publique sur les insurgés. Les uns, traqués de refuge en refuge, avaient été cernés dans une grotte, où on les avait enfumés comme des renards; les autres, assommés à moitié, avaient crevé de froid dans les charettes où on les avait empilés pour les conduire à Perpignan. Et, une fois emprisonnés là-bas dans la citadelle, ils n'étaient pas beaucoup mieux traités. Mal nourris, brutalisés par la chiourme, ils attendaient l'ordre de s'embarquer pour l'Afrique, où la fièvre et le soleil achèveraient de les décimer. Personne, d'ail-
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leurs, ne songeait à les plaindre. Ils n'avaient que ce qu'ils méritaient, ces buveurs de sang, ces partageux !
En entendant ces propos, l'Âulari avait la mort dans l'âme. Elle avait prié, supplié Bernadach d'intervenir, de demander la grâce de son fils au sous-préfet. Vainement. Bernadach avait eu l'air de s'apitoyer, un moment, sur Jep, et il avait blâmé Galdéric pour la forme. Sans doute, il était fâcheux qu'un Bernadach courût le /risque d'être condamné aux galères. Mais c'était sa faute, après tout, à ce mauvais garçon! Ce que son père ne disait pas, ce qu'il ne s'avouait pas à lui-même, c'est que le malheur de Jep, dans le cas très probable où il laisserait ses os en Afrique, mettrait dans les mains de Faîne la totalité de l'héritage. L'intégrité future du domaine, ce rêve de tous les paysans, le touchait, le passionnait trop pour qu'il cédât aux lamentations de l'Aulari. Quand la pauvre femme, poussée à bout, voyant qu'elle ne parvenait à rien tirer de son homme, menaçait de le quitter, de suivre son fils en exil, s'il était déporté, Bernadach se contentait de hausser les épaules. C'était loin, l'Afrique, et le voyage coûtait cher. L'argent, où le prendrait-elle? Elle avait bien sa dot : une olivette
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à la montagne, un champ au bord de la Castellane. Mais elle ne pouvait pas les emporter dans sa poche. Et, pour les vendre, il lui fallait l'autorisation de son mari : un homme d'affaires, qu'elle était allée consulter à Prades, lui avait expliqué la chose avec des mots de grimoire qui l'avaient épouvantée, l'avaient fait reculer, au premier pas,
L'Àulari se désespérait. Encore si elle avait su ce que devenait Jep!... Elle lui avait fait écrire en son nom, une ou deux fois, par l'instituteur de Prades, M. Costasèque, un brave homme, un bon républicain, échappé par miracle aux rafles de la police. Mais elle n'avait pas eu de réponse. Et pour cause : ce sournois de Bernadach avait intercepté les lettres du prisonnier. Et il riait sous cape des terreurs de la pauvre femme, à qui il faisait croire que son fils était au secret, garrotté au fond d'un cachot.
Seule, sans conseil, sans aide, que pouvailelle contre la mauvaise volonté de son mari?
La lutte était trop inégale. Elle avait bien le recours à la bonté de Dieu; mais le bon Dieu, pour elle, c'était l'abbé Colomer, et l'abbé Colomer, au lieu de la consoler, lui reprochait ses doléances maternelles comme une révolte contre, la Providence. Il l'exhortait à faire
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son sacrifice, à se réconcilier avec F aine de ses enfants. L'Aulari résistait, mais elle sortait du confessionnal, plus abattue qu'elle n'y était entrée, déchirée désormais entre les directions du prêtre et les impulsions de son cœur.
La compagnie de Bepaetde M me Sabardeilh était son unique refuge. Ces trois malheureuses trouvaient quelque douceur à se lamenter ensemble.
Leur chagrin s'assoupissait en d'affectueux bavardages dont Jep et le régent fournissaient le sujet. En attendant des nouvelles plus récentes, toujours trop lentes à venir, on relisait les dernières missives de M. Sabardeilh. C'était, tracée de sa belle écriture, — majuscules fignolées, noms propres en bâtarde, — la relation grandiloquente et naïve de ses faits et gestes depuis le voyage en charrette de Prades à Perpignan, un vrai chemin de croix attristé par le mauvais accueil des villages hostiles, par le reniement des amis de la veille, des anciens affiliés qui détournaient la tête sur leur passage, jusqu'à l'arrivée au chef-lieu, en plein carnaval, les rues encombrées de masques qui s'attroupaient, dansaient en rond autour de la charrette, les criblaient de quolibets et d'insultes. Oh! l'ingra-
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titude, l'ignorance du peuple! Puis, c'étaient des détails sur l'installation de la citadelle, sur le régime de la prison. La discipline était impitoyable; au moindre mot, à la plus légère incartade, les fers, le cachot. Encore, si les prisonniers avaient été tous unis, tous d'accord! Mais il y avait, dans le nombre, des lâches et des traîtres, de faux frères, prêts à dénoncer leurs camarades pour un supplément de vin, pour un bon de tabac.
Heureusement, Jep était dans sa chambrée; ils parlaient du pays, de Bepa, de TAulari.
Les oreilles devaient leur tinter plus d'une fois, à la forge. Ils ne désespéraient pas de l'avenir, de leur rentrée à Cattlar; leur foi était la même dans le progrès, dans l'avènement final de la justice.
Bepa lisait, interrompue par les exclamations attendries de l'Aulari, par les imprécations de M me Sabardeilh. La femme de l'instituteur ne dérageait pas. Les iniquités dont elle avait souffert avaient retourné brusquement ses idées sans adoucir son caractère.
Violente elle était avant comme après sa conversion à la République. Seulement, les insultes qu'elle prodiguait autrefois aux rouges, elle les adressait maintenant aux persécuteurs de son mari, aux Bernadach surtout. Elle
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s'étonnait de la mansuétude del'Aulari envers ses hommes. Ah ! si elle avait été à sa place, elle leur en aurait fait voir de grises, à ces monstres ! Eux et l'abbé Colomer, et les gendarmes, elle les aurait volontiers mis à bouillir dans la même marmite.
Le Dragon, ressuscité de son attaque, mais infirme désormais, tombé en enfance, assistait comme de loin à ces propos, assoupi dans son fauteuil. Il s'animait pourtant quelquefois, en entendant le nom exécré des Bernadach. Un peu de sang montait à ses joues pâles, il se dressait sur son oreiller, ébauchait un geste de menace, du bout de sa béquille tremblotante.
— Scélérats! brigands! — balbuliait-il.
Et il s'affaissait aussitôt, épuisé par l'effort, reprenait le fil obscur de ses songeries.
Cependant l'Aulari regardait l'heure à la pendule. Elle venait là, furtivement, à l'insu de ses hommes, sous le prétexte de quelques commissions à faire au village. Que dirait Bernadach, s'il surprenait ses visites à la forge, son amitié avec la fiancée de Jep? L'aiguille avait marché : il était temps de rentrer chez elle si elle voulait éviter un esclandre. Elle se levait, reprenait son panier de ménagère; mais, avant de partir, elle l'allégeait
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de quelques provisions : une douzaine d'œufs, une tranche de lard, qu'elle avait apportés en cachette à l'intention de sa future belle-fille.
— J'ai encore un bout de chemin à faire, et je n'ai pas plus de force qu'un poulet : ça sera ça de moins à porter, — disait-elle.
Pauvre Aulari! Elle avait beau se précautionner contre les indiscrétions des voisins, guetter le moment où il ne passait personne pour sortir de la forge, tout se sait, au village, et tout se répète. Quelque méchante langue avait averti Bernadach. La disparition constalée^es victuailles décrochées des solives, peut-être aussi de quelques pièces de monnaie blanche soustraites de l'armoire, — et il n'était jîas malin de deviner pour qui l'argent, pour qui les nourritures, — avait achevé d'exaspérer Favare. Défense fut intimée à l'Aulari de remettre les pieds chez ses amis.
— Je suis sûr que ces femmes te donnent de mauvais conseils, — affirma Bernadach.
— Au lieu de te monter la tête, la Bepa ferait mieux de me payer les intérêts des billets que m'a souscrits le Dragon. Et toi, si l'on te laissait faire, tu nous sorlirais le pain de la bouche pour l'offrir à ces gueux. Une jolie compagnie pour toi, celle de cetle petite traînée, de la maîtresse de ton fils !
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— Bepa est fiancée avec Jep, — se défendait l'Aulari. — A quoi ça te sert d'insulter une honnête fille, qui sera ta bru tôt ou tard? Tu craches en l'air, et ça te retombe sur le nez !
— Je te dis, moi, que ta place n'est pas chez ces gens-là. D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, tu n'auras bientôt plus l'occasion de les voir. D'ici à quelques jours, j'aurai débarrassé le pays de ces meurt-de-faim. Je leur ai déjà envoyé du papier marqué : s'ils ne paient pas au jour dit, l'huissier saisira tout, les meubles et la maison. On les jettera à la rue.
— Tu ne parles pas comme un chrétien, Bernadach! — riposta l'Aulari. — Le Dragon n'a pas longtemps à vivre. Tu pourrais bien le laisser mourir dans son lit.
— Il y a des lits à l'hôpital, à Prades.
— Et Bepa, que veux-tu qu'elle devienne?
— T'inquiète pas d'elle. La coquine! Elle trouvera bien à se louer... ou à se vendre ! — ricana Bernadach. — Et puis, ça m'est égal, ajoute-t-il, — je suis bien bon de te répondre. En voilà assez, femme; ravaude ton linge ou prépare tes soupes, c'est ton affaire. Le reste me regarde.
L'Aulari baissa la tête. La consigne était dure. Lui interdire la forge, c'était la con-
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damner au silence. Et le silence la tuait.
N'avoir plus personne à qui parler de Jep, quel supplice! Elle se mangeait les sangs, comme on dit. Les gens de la campagne, si endurants d'habitude au mal physique, résistent quelquefois moins que d'autres à l'épreuve du chagrin. L'écorce chez eux est insensible; mais si la pointe de la souffrance arrive à la traverser, la blessure est incurable. Ainsi de l'Aulari. Depuis un an déjà, depuis la brouille de Jep avec son père, elle portait sa plaie au cœur, toujours saignante. L'arrestation de son fils l'avait achevée; elle s'abandonnait maintenant. Elle ne dormait plus, elle s'alimentait à peine. Une angoisse continuelle l'étouffait, l'empêchait de respirer la nuit, serrait sa gorge quand elle se contraignait à prendre quelque nourriture. Ses forces s'en allaient; sa marche s'alentissait, si lourde, si traînante, qu'on aurait dit ses pieds déjà rivés à la terre, avant de s'y enfoncer pour toujours. Elle vaquait à ses besognes de ménagère, absente d'elle-même et des autres, inconsciente presque de sa douleur. Elle était la servante machinale et muette qui accomplit sa tâche au fil deJ'heure, étrangère aux maîtres, insouciante des prospérités ou des misères de la maison.
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Cette façon d'être agaçait Bernadach, irritait Galdéric. Ils l'auraient mieux aimée hostile que résignée. Leurs mauvais sentiments auraient eu l'excuse de la dispute. Son mutisme en disait plus que des reproches.
Cette figure de malheur, avec son larmier gonflé, son regard de sainte Vierge au tombeau, les gênait plus qu'un visage de colère. Rien que de la voir assise à table devant eux, ça leur coupait l'appétit.
— Qu'est-ce que tu as encore à pleurnicher? — l'interpellait Bernadach. — Allons, mange !
— Je n'ai pas faim, — répondait l'Aulari.
— Force -toi. Fais-toi du bouillon. La volaille ne manque pas ici. Notre jeune coq est en âge de travailler: le vieux el lui sont continuellement en bataille. Sacrifie le vieux. Bien farci, avec un hachis de porc et une pincée de fenouil, on s'en léchera les doigts.
— Merci, j'ai l'estomac fermé.
— Rapport à tes idées, tête dure ! Tu te repais de ton chagrin; tu en déjeunes et lu en soupes. Fichue cuisine ! Si tu t'obstines à ne rien avaler, faudra te gorger à l'entonnoir, comme une oie de carnaval.
— C'est pas ma faute, — disait TAulari. —
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Prenez patience : je n'en ai pas pour longtemps.
— Qu'est-ce que tu nous chantes, à présent?... Crois-tu que j'aie fantaisie de me remarier, à mon âge!... Des paroles! tout ça!... Fais-toi une raison, que diable, et sers-toi une bonne platée d'ouillade; il n'y a que la première bouchée qui coûte...
— Je parie que Jep ne se tourmente pas autant que vous là-bas, à la citadelle, — ajoutait Galdéric. — Il n'en mourra pas , après tout, si on l'envoie en Afrique! Et il voyagera pour rien, aux frais du gouvernement.
— Tais-toi, misérable! tais-toi! — ripostait l'Aulari.
Et elle sortait, pour ne pas en entendre davantage.
Un soir, Galdéric revint tout guilleret du marché de Prades, où Bernadach l'avait chargé de vendre quelques sacs de blé. Le cours avait monté, le vendeur rapportait une pile d'écus et de louis d'or qui tintaient clair, pendant qu'il les alignait sur la table.
— Que racontait-on au marché? — l'interrogeait le vieux en vérifiant la recette.
— Rien de bon pour Jep! — répondit l'autre en élevant la voix de manière à être
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entendu par TAulari, qui, muette à son habitude, coupait le pain pour la soupe.
L'Aulari laissa tomber la miche, se planta devant Galdéric.
— Qu'est-ce qu'on dit?
— Mon frère et Sabardeilh sont condamnés à la déportation. Oh! ils ne sont pas les seuls. Relégués ou déportés, il y en a plus de six cents : ils pourront causer en route !
L'Aulari n'en apprit pas davantage : elle était tombée en faiblesse.
Elle en revint, cette, fois, mais la, fin était proche. Quand Bernadach qui, par intérêt, par la force de l'habitude, tenait à sa ména'gère, s'aperçut du danger, il élait trop tard. Le médecin, les remèdes, rien n'y fit. La malade, d'ailleurs ne se souciait pas de guérir. La vie lui était à charge. Elle la regardait s'en aller d'elle, sans un mot de regret, sans -un geste pour la retenir. La présence de Galdéric l'excédait : quand il élait là, elle tournait la tête du côté du mur pour ne pas le voir. Le son de sa voix lui était un supplice. A l'agonie même, quand l'abbé Colomer, avant de l'absoudre, voulut la contraindre à pardonner, ses lèvres se refusèrent aux paroles de miséricorde; sa main, que le prêtre avait mise dans celle du traître, se retira crispée d'horreur.
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— A cause de toi, je vais mourir damnée, — dit-elle en se penchant vers lui; — que mon péché retombe sur toi !
Elle le considérait en même temps, et ce regard, ce dernier regard de la mourante, était si terrible, que, même morte, Galdéric hésitait à Taffronler, en lui fermant les yeux.
OBILIER A VENDRE
Disette chez le Dragon. Depuis que Jep était parti, le patron sur le flanc, la forge était restée en chômage. Et pas moyen de vendre.
C'était la ruine. L'unique ressource du ménage était le produit d'un champ, d'ailleurs grevé d'hypothèques. Maigre pitance : des choux, des pommes de terre ; juste de quoi ne pas crever de faim. Encore le pain allait-il manquer, le boulanger ne voulant plus le livrer à crédit. Et d'où sortir l'argent? L'armoire sonnait creux, veuve du linge, des vêtemenls , brocantés l'un après l'autre.
Emprunter? Et à qui? La détresse visible des Malhibern avait écarté les voisins, les connaissances, qui craignaient un appel à leur bourse. Félip des Ortes avait bien frappé deux ou trois fois à leur porte, et même, à un retour de chasse, il avait vidé son carnier sur la table,
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à la grande joie du Dragon. Mais ses avances n'étaient pas désintéressées. La misère actuelle de Bepa, l'absence de Jep, l'encourageaient à reprendre ses tentatives de séduction. Il en fut pour ses frais : au premier mot, Bepa lui cloua le bec, le renvoya tout penaud à ses amours ancillaires. On ne le revit plus, — ni lui, ni personne... L'Aulari morte, les Malhibern se trouvèrent comme eu quarantaine, voués à la famine, en plein village, comme s'ils avaient été au désert. Madame Sabardeilh essayait bien de leur venir en aide. Mais elle n'avait pas grand'chose à elle, la pauvre femme : un sac de châtaignes chaque année à la Noël, c'était tout le revenu de sa terre, du petit lambeau d'héritage que ses frères faisaient valoir pour elle, là-bas, à Thuès, à l'autre bout du Confient. Son aiguille et ses doigts, c'était encore sa meilleure ressource. Avec son salaire de couturière, — dix sous par jour ! — elle alimentait tant bien que mal le pot-au-feu.
L'appélit du Dragon compliquait le problème : ce sacré appétit, par où s'en était allé tout l'argent de la maison, ne s'était pas calmé, — au contraire ! — depuis que l'homme était devenu infirme. C'était une infirmité ajoutée à l'autre. Cette bouche inu-
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tile était insatiable. Le malheureux, si on l'avait laissé libre, aurait bâfré du matin au soir. Il ne mangeail pas les morceaux, il les buvait. Et il grognait, il aurait pleuré, des fois, comme un enfant, quand, le repas terminé, il était obligé de rester sur sa faim. Si on le laissait seul un moment, il se traînait jusqu'au buffet, fouillait avec le doigt dans le pot de graisse ; faute de mieux, il dévorait le pain à même la miche — la miche d'une semaine dont il ne faisait qu'une lippée !
— Mais où peut-il mettre tout ça? — se récriait madame Sabardeilh, épouvantée du désastre.
Elle se fâchait et elle riait à moitié. Mais, vraiment, il n'y avait pas de quoi rire. Elle et Bepa avaient beau se réduire à la portion congrue, se priver quelquefois du nécessaire pour contenterle malade, la ruine était là, la misère allait son train. Bernadach, excité par Galdéric, — et il n'avait pas besoin de ça, le vilain homme! — s'était décidé à poursuivre la rentrée de sa créance. Les huissiers avaient instrumenté à sa requête, le mobilier était saisi; une belle affiche sur papier rose, posée sur la porte de la forge, annonçait à qui voulait la lire le jour et l'heure de la vente aux enchères.
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Le? pauvres femmes ne savaient plus que faire, que devenir. Elles avaient bien songé à se réfugier au pays de madame Sabardeilh, à s'en aller vivre sur son lopin de terre, dans la grange qu'elle avait héritée de ses parents.
Mais comment transporter le paralytique jusque-là? Où prendre les frais du voyage?
Questions sans réponse.
De son fauteuil, le Dragon assistait, sans trop s'en rendre compte, à la débâcle. Le peu qui lui restait d'intelligence s'affaiblissait, baissait encore. A travers l'anxiété de ses garde-malades, il continuait sa vie de bête mangeante et ruminante. Un sûr instinct l'éveillait aux heures des repas ; k il humait l'air, flairait du côté du pot-au-feu jusqu'à ce que, la pâtée servie et l'assiette nettoyée, il retombât en son hébétude.
Le jour venu, cependant, — le grand jour de la vente aux enchères, — le branle-bas qui, depuis le matin, secouait la maison, le tenait alerte, presque curieux. Il regardait les gens aller et venir, charrier les meubles, vider les tiroirs, trier les objets qui leur passaient par les mains : ici la vaisselle et les ustensiles de cuisine, là le linge et les chiffons, quelques jupes rapiécées, — un déballage de misère, qu'on étalait par tas sur la place devant la
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forge. — Le village était sorti, tournait autour de ces reliques. Des environs même, de Prades, de Marquixannes, des amateurs avertis par les affiches, par les appels trop connus de la trompette de l'huissier, avaient accouru comme des naufrageurs, cueillir leur part de l'épave. Tout ce monde clabaudait, plaisantait, en attendant l'ouverture des enchères.
Des femmes maniaient la défroque de Bepa, des hommes visitaient les meubles, faisaient jouer la clef d'une serrure, les portes d'une armoire, et les recors exhibaient, vantaient la la marchandise avec des intonations de charlatans en foire, des bouffonneries propres à mettre le public en belle humeur.
Enfin, sur une dernière sonnerie de la trompette, la vente commençait. Le Dragon s'était levé de son fauteuil, s'était traîné sur sa béquille jusqu'à la fenêtre, et là, sa figure pâle collée aux carreaux, il suivait le remueménage, les colloques des acheteurs et des ven deurs. Les suivait-il vraiment?En comprenait . il bien la signification de désastre ? Peut-être s'amusait-il simplement au spectacle. Il était si bien absorbé par les événements du dehors qu'il fit à peine attention aux recors qui emportaient ce qui restait de mobilier dans la chambre. Mais ces individus, qui avaient pinte
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et repinté depuis le matin, trouvèrent à propos de s'égayer aux dépens du vieillard.
— Tu as de la chance ! — dit l'un de ces malotrus. — On neitoie ta maison, on époussetteton mobilier gratis. Tu devrais bien nous offrir quelque chose à boire...
— A boire... à boire... — répétait machinalement l'infirme.
Et sans rien dire il les laissa rafler les quelques babioles oubliées sur la cheminée, aux murailles : un portrait au daguerréotype de son fils, le bouquet de mariage de sa bru. Mais quand ils s'avisèrent de décrocher le sabre pendu en trophée, avec la Siabretache, au-dessus du lit, le Dragon se fâcha.
— Touchez pas! — dit-il en saisissant la poignée.
— Donne, vieux I on va l'astiquer ça.
Donne ! Bepa intervint :
— 11 ne vaut rien, ce sabre; qu'espérezvous en faire? — insinua-t-elle.
— Nous avons ordre de tout vendre, — riposta l'homme.
Et s'adressant au Dragon :
— Lâche donc ça, vieille bêle ! Tu as fini ton temps, pas vrai? Contente-toi de ta béquille.
Le Dragon s'obstinait. Une flambée de colère lui montait au visage.
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v — Veux pas ! veux pas ! — criait-il, en se cramponnant à la poignée.
Ses doigts, brusquement, se détendirent. Il tomba comme une masse.
— Vous l'avez tué ! — rugit M me Sabardeilh, en aidant Bepa à coucher le malade sur le lit.
La nouvelle de l'accident, aussitôt répandue dans la maison, avait interrompu la vente. Un flot de commères envahit la chambre. Elles parlaient toutes à la fois, prodiguaient les conseils, indiquaient des remèdes.
— Vous ne voyez donc pas qu'il râle ! — dit M me Sabardeilh. — Le pauvre homme va passer !
Le tintement de la sonnette qui escortait le prêtre, portant les saintes huiles, arrêta le tapage. L'abbé Colomer, averti par un voisin, venait extrémoncier le Dragon. Il arriva trop tard : au moment où, traversant le troupeau de femmes agenouillées, il approchait du lil, le malade bâillait son dernier soupir. Un mauvais tour qu'il jouait là à son curé, ce mécréant! L'abbé Colomer avait toujours compté sur la conversion in extremis de son paroissien. Un signe de croix, un geste de soumission, il ne lui aurait pas demandé davantage. C'aurait été sa revanche, une belle revanche de prêtre,
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d'absoudre son ennemi, de l'envoyer en paradis avant qu'il eût le temps de se reconnaître. La revanche lui échappait, mais n'y avait-il pas une leçon à tirer pour ses ouailles de ce mort qui se dérobait au pardon?
Bepa* les épaules secouées de sanglots, pleurait au pied du lit de son grand-père.
Autour d'elle, des femmes se lamentaient.
L'abbé Colomer leur imposa silence.
— Nous allons réciter le De profundis, — dit-il en s 'agenouillant à son tour.
Les versets, débités en alternance par le prêtre et par les fidèles, lentement s'égrenèrent. Après l'oraison finale, l'abbé se releva, se tourna vers l'auditoire.
— Nous avons prié pour l'âme de noire frère Malhibern, dit-il, et nous prierons encore parce qu'il ne faut jamais désespérer de la miséricorde divine. Mais cet homme a été surpris par la mort. Souhaitons que la grâce Tait touché à la dernière minute, que la contrition parfaite l'ait réconcilié avec son juge! Que sa fin nous enseigne à nous tenir prêts.
Prions Dieu, mes frères, pour qu'il nous fasse la grâce de bien mourir. Prions aussi la sainte Vierge a6n qu'elle intercède en faveur de ce malheureux, afin qu'elle l'arrache au châtiment éternel !
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L'abbé Colomer s'était tu. Un frisson de terreur passait sur l'auditoire.
— Parrain! mon pauvre parrain! — se désolait Bepa.
Et, les paroles lui manquant, elle jetait des cris, tordait ses bras, secouée par des spames de désespoir.
M me Sabardeilh avait courbé la tête t comme les autres, sous la menace de l'enfer, évoqué par le prêtre; mains jointes, elle avait prié ardemment pour l'âme en péril de son vieil ami. Mais, la stupeur passée, son humeur batailleuse reprenait le dessus; sa grande pitié pour le défunt, son affection pour Bepa se tournait en révolte contre l'homélie intempestive du curé. Les sanglots de Bepa achevaient de l'affoler.
— Calme-toi, ma fille, calme-toi, — lui ditelle. — Dieu est un juge équitable : il pèsera le bien et le mal. Qu'a-t-il à reprocher à ton grand-père? Il n'allait pas h la messe, c'est vrai, et il avait tort; mais il n'a jamais refusé l'aumône à un pauvre. Ce fut son malheur d'êlre trop généreux, d'ouvrir trop libéralement au prochain sa porte et sa bourse. Je connais des dévots et des dévotes de qui on ne pourrait, pas en dire autant... Oui, j'en connais, — iijsista-t-elle. Et se tournant vers
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le curé : — Je vous ai demandé secours quand on m'a chassé de l'école : qu'avez-vous fait pour moi?... Malhibern m'a recueillie il m'a assistée. Et c'est pourquoi je vous le dis: le bon Dieu n'attendra pas votre permission pour le recevoir en son paradis...
Un murmure de blâme répondit au scandale de celte apostrophe. La réprobation du village se déclarait sur les visages, dans les gestes hostiles. C'étaient les mêmes gestes, les mêmes grimaces, qui avaient salué l'arrestation, le départ de l'instituteur. La haine dece troupeau stupide s'acharnait sur la femme, sur la fiancée des républicains proscrits; elle ne désarmait pas devant le malheur. M mo Sabardeilh s'indignait. Le fiel amassé depuis quelques mois, la rancœur des iniquités subies, lui remontaient aux lèvres. Une juste colère la dressait, frémissante dans une attitude de défi :
— Allez- vous-en ! — dit-elle. — Allez-vousen, race de lâches! Allez-vous-en, tous! Nous n'avons besoin de personne ici... Laisseznous!
L'abbé Colomer suffoquait. L'audace de cette femme le mettait hors de lui.
— Vous refusez les prières de l'Eglise? Eh bien, soit! Gardez votre mort, ensevelissez-le à vôtre guise. L'église sera fermée pour lui;
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il ne reposera pas en lerre bénite ! — Et s' adressant au peuple : Allons nous-en mes amis, — ordonna l'abbé; -•- que tout lien soit rompu désormais entre nous et ces femmes. Elles se sont retranchées elles-mêmes de la communion des chrétiens. Je ne les connais plus!
L'abbé Colomer se retirait; la foule le suivit.
Quelques dévotes, en sorlant, insultèrent M me Sabardeilh et Bepa, qui ne sourcillèrent pas. A quoi bon riposter, d'ailleurs? Elles n'avaient plus rien à démêler avec les gens de Catllar. Avant même qu'elles se fussent concertées, leur parti était pris : le lendemain, dès qu'elles auraient accompagné le défunt au cimetière, elles secoueraient la poussière de leurs souliers sur le village, elles s'en iraient au pays de M mc Sabardeilh. Plutôt gagner leur pain en mendiant que de vivre à côté des Bernadach et des Colomer.
4 Mais, avant tout, il s'agissait d'ensevelir le Dragon décemment, de chercher un menuisier de bonne volonté pour fabriquer la bière, des gens suffisamment affranchis de préjugés pour la porter en lerre sans passer par l'église.
M me Sabardeilh pourvut à tout : il y avait encore aux forges de Ria quelques camarades de Jep et de Ramon; avertis promplement, ils se coti-
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sèrent pour payer le cercueil, le charrièrent eux-mêmes à Catllar.
Le lendemain, au petit jour, le cortège se rendit au cimetière. La fosse était préparée dans un carré de terre isolé du grand enclos. Là, pas de pierres tombales, pas de croix, pas le moindre vestige d'un souvenir; rien que des broussailles et de l'herbe. Deux tertres raboteux, farouches sous la végétation des fenouils et des absinthes, désignaient seuls les sépultures anciennes. L'un des deux couvrait les restes anonymes d'un passant, d'un gitane trouvé mort sur la grand'route; l'autre, signalé par l'exécration publique, évoquait le nom trop connu d'un parricide originaire de la paroisse et qui, jugé et condamné à Perpignan, avait été guillotiné sur la place de Catllar. Triste voisinage pour le Dragon !
— Ton parrain sera là, comme le Christ entre les deux larrons! — fit observer M me Sabardeilh à Bepa, qui sanglotait au bord de la fosse.
La terre, à lourdes pelletées, tombait, au risque de la défoncer, sur les planches trop minces de la caisse fabriquée à coups de poing, avec du bois de rebut. Quand le trou fut comblé, les assistants ôtèrént leurs casquettes.
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— Adieu, Malhibern! — dit le plus âgé de la bande. — Adieu, tu as assez travaillé :
repose-toi, pauvre vieux. Là où tu es, les huissiers ne te tracasseront plus. Et quand la Rouge reviendra, sois tranquille, nous te sortirons d'ici, nous te replanterons au beau milieu du cimetière. Les riches se serreront pour le faire une place. Fais dodo, jusque-là.
Les forgerons partirent. La filleule du Dragon et sa vieille amie restèrent encore un moment en prières. Bepa ne pouvait pas se décider à s'en aller*
— Pauvre parrain! l'abandonner là, en terre maudite, sans même une croix pour reconnaître sa tombe !
— Ne te chagrine pas, petite. Si c'est la croix qui t'inquiète, on va lui en faire une.
Elle coupait deux tiges de chardon haut montées, les liait d'un brin de fenouil, et piquait ce symbole dans la glèbe fraîchement remuée qui fumait à la rosée du matin.
— Et maintenant, c'est assez pleurer, ma fille. En route pour Thuès!