LA MORTE SE VENGE
La prédiction de Cabiran, le pâtre-sorcier de Taurinya, s'était accomplie : Galdéric avait triomphé de ses ennemis, il était guéri de sa passion pour Bepa. Jep en prison, sa bonne amie en marche vers la misère, il n'avait plus qu'à se laisser vivre, à savourer la joie de sa rancune satisfaite. Et ce fut ainsi, en effet, pendant quelques jours. Chaque fois qu'il passait devant la forge fermée, son orgueil s'exaltait à l'idée du mal qu'il avait fait à la petite-fille du forgeron, des humiliations, des souffrances, auxquelles il l'avait condamnée. Il la souhaitai!, il se la figurait plus minable encore dans l'avenir, crevant de faim là-bas à Thuès, obligée de rentrer au pays, de mendier de porte en porte. Et quel bonheur ce serait ;a$or& de «la chasser, de la rejeter à la poussière dû chemin!
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La mort de TAulari, sa malédiction même ne l'avaient pas Irop inquiété, sur le moment. Il évitait seulement de pensera la défunte, et, comme personne ne lui en parlait, il y aurait eu des chances pour qu'il l'oubliât assez vite, s'il n'avait pas rêvé d'elle presque chaque nuit. Et ce rêve tournait chaque fois au cauchemar. Il la revoyait alors, telle qu'il l'avait vue, au lit de mort, son regard de haine dardé sur lui. La peur l'éveillait; mais, à peine s'était-il rendormi, l'image se reformait, le même cauchemar s imposait à son sommeil.
Cette triste compagnie le quittait avec le jour, exorcisée par le geste de la charrue ou de la bêche. Mais, à la longue, l'insistance du fantôme finissait par le troubler. Dès le retour du crépuscule, une angoisse lui venait de sa visite prochaine.
Ceux-là qui savent la place que les morts ou — pour dire comme eux — les âmes tiennent dans la vie des paysans, comprendront le genre de supplice qui commençait pour Galdéric. L'hérédité d'une race crédule, le passé d'une enfance superstitieuse bercée par des contes de loups-garous et de revenants, pesaient sur lui, le travaillaient à celle heure imprécise où les réalités s'évanouissent, où flottent les choses innomées qui habitent'
entre la terre et le ciel. Galdéric rentrait chez lui, frôlé, coudoyé par ces présences invisibles. Il pressait le pas, il se hâtait vers la clarté delà lampe, vers la sécurité du foyer, vers le réconfort des nourritures. Le contact, les propos de son père, suffisaient à le remettre d'aplomb.
Les morts ne le tracassaient guère, celuilà! Et pourquoi l'Aulariraurail-elle tracassé? 11 n'avait pas lésiné sur ses obsèques : un luminaire somptueux, le lutrin au complet, et quatre prêtres à l'absoute! Il était en règle avec elle. Il l'avait regrettée, d'ailleurs. C'était une bonne créature, économe et diligente. Il avait dû louer une servante, et, outre l'argent qu'il lui en coûtait, il n'avait pas gagné au change. Mais il avait autre chose à faire que de songer à la défunte. Les soucis de la culture avaient fait tort au sentiment. A table, le soir, son idée était toute à la pointe de sa fourchette. Rien qu'à l'écouler bavarder entre deux coups de pur, et, plus tard, le souper fini, à le voir se délasser, les pieds aux chenets, bien calé sur sa chaise, quelque chose
de ce bien-être se communiquait à son fils.
Un grillon chantait dans une fente de la cheminée; la servante, une robuste montagnarde, allait et venait, lavait la vaisselle,
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mettait la cuisine en ordre : ce spectacle d'une vie bien réglée, harmonieuse, apaisait Galdéric. Il se sentait plus fort, mieux armé contre les illusions du sommeil. Mais, aussitôt qu'il était couché, la chandelle éteinte, la lerrible image surgissait sous la paupière du dormeur. Et jusqu'au chant du coq, jusqu'à la pâleur de l'aube filtrant sous la porte de l'étable, c'était tantôt l'oppression du cauchemar chevauchant sa poitrine, tantôt la fièvre des réveils, la gorge serrée, les oreilles bourdonnantes.
Galdéric sortait, chancelant, de sa lutte avec l'irréel. Chaque matin, il avait plus de mal à reprendre le fil de son existence normale. Il restait énervé, inquiet; la fièvre ne le quittait plus. Il avait beau s'esquinter au travail, bêcher, labourer en désespéré : au lieu de le calmer, cette débauche de mouvement, en épuisant ses forces, le livrait sans défense aux hallucinations de la nuit ; il s'assombrissait, il s'exaspérait à ce régime. Au labourage, il s'emportait contre ses bêtes, les insultait, brisait son aiguillade sur leurs côtes, et, l'accès de colère passé, il plantait là son attelage, il se couchait à terre, jambe deci, jambe de-là, en travers d'un sillon. Et il demeurait ainsi des heures, anéanti, cuvant
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son mal, comme un ivrogne son vin. A la maison, c'était pareil : des moments d'excitation alimentée par la bouteille, et, à la nuit, des silences noirs, des absences qui le rendaient incapable de répondre autrement que par un oui ou par un non aux propos de son père. L'Aulari était là, entre eux, invisible pour Bernadach, présente pour Galdéric : car ce n'était plus une vision de cauchemar qui le poursuivait maintenant, c'était l'Aulari ellemême, la morte irritée, survivant dans la réalité sinistre du fantqme.
Galdéric la voyait, l'entendait partout. Le craquement d'une solive, le coup de vrille régulier d'une « horloge de mort » taraudant l'armoire, le troltinement d'un rat sur le plancher, c'était elle; et c'était elle encore le hôlement de la chouette dans un arbre, le soupir de la tramontane à travers les volets. Le soir, quand il rentrait des champs, il croyait ouïr derrière lui le pas pesant qu'elle traînait, malade, sur le carreau de la chambre. Et ce pas si lent, — il avait beau se hâter, — ce pas allait aussi vite que lui, glissait sur ses talons. Il fuyait alors, et des glas imaginaires tintaient à ses oreilles; une rumeur énorme, comme d'une eau qui déborde, emplissait l'espace. C'étaient les âmes, la foule hideuse
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des revenants qui couraient à ses trousses.
Les allures de Galdéric, ses mutismes, ses sautes d'humeur, étonnaient Bernadach.
— Tu as l'air tout drôle! — lui dit-il un soir, après souper. — On te parle, et tu ne réponds pas. Où as-tu la tête? Est-ce que par hasard tu penserais encore à la Bepa?
— Oh ! pour ça, non! — articula Galdéric.
— Alors, quoi? Je sais bien que la maison n'est pas gaie pour un garçon de ton âge.
Tu te languis avec moi, pas vrai? La jeunesse se plaît avec la jeunesse. Il n'y a pas de mal à ça, mon petit. Mais, si tu t'ennuies à la maison, qui te défend de sortir, d'aller faire un tour au café? Tiens, c'est aujourd'hui samedi! tous les habitués y seront. Va!
Un peu contre son gré, — mais une honte l'empêchait de s'expliquer avec son père, de lui déclarer son mal, — Galdéric se rendit au village. Le café, quand il y arriva, était plein de monde. A son entrée, les conversations s'arrêtèrent ; des regards peu bienveillants l'accueillirent. L'atné des Bernadach n'était pas bien vu à Catllar., Depuis longtemps, depuis l'école, il s'était fait une réputation de mauvais garçon, regardant à la dépense, traître, à l'occasion, dans les disputes. 11 avait des camarades, pas d'amis. Sa
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rivalité malheureuse avec Jep avait été la fable de Catllar ; la façon dont il s'était vengé avait ameuté le pays contre lui. L'opinion est longue à se déclarer, dans les campagnes :
la prudence retient les langues ; les rapports forcés de voisinage, qui favorisent les cancans, maintiennent, par contre, une certaine hypocrisie. Mais, après la mort de TAulari, consumée à petit feu — on le savait, quoiqu'elle ne s'en fût plainte à personne — par le malheur de Jep et par les mauvais procédés de son fils aîné, la mesure s'était trouvée comble. Il n'y avait qu'une voix dans le village pour réprouver Galdéric.
Seul, le patron du café, l'Adrien, par habitude professionnelle, se mit en frais pour l'intrus»,
— Eh! te voilà, — lui dit-il; — tu te fais rare par ici. Plus de trois dimanches que tu n'es venu au village! Les filles te regrettent.
— Les galants ne manquent pas pour les consoler, — répondit Galdéric. — El puis, je m'en moque!... Un vin chaud, s'il te platt!
Il s'était assis à l'écart; les coudes sur la table, il essayait de s'intéresser à. ce qui se passait autour de lui. La vie du café, un moment suspendue, avait repris son train. Des amateurs de billard poussaient la rouge et
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les blanches sur le drap graisseux jadis vert; des joueurs de manille s'observaient, le front plissé par de profonds calculs. L'Adrien flânait d'un groupe à l'autre, offrait un conseil, arbitrait un coup contesté. Personne ne faisait attention à Galdéric. Dans l'intervalle des parties, pendant qu'on battait les cartes, les langues marchaient: cette belle jeunesse s'en donnait de plaisanter et de rire. La folie du dimanche les tenait déjà; les jambes leur démangeaient de courir après les perdreaux, de danser le contrapas. Ils concertaient entre eux les plaisirs du lendemain, prenaient' rendez-vous pour le bal ou pour la chasse. Une ou deux fois, Galdéric tenta de se mêler k la conversation, de blaguer comme les camarades. Mais sa voix sonnait faux, comme s'il avait perdu l'habitude de s'en servir; ses bouffonneries faisaient long feu, ses avances restaient sans réponse. Lui-même, d'ailleurs, se sentait loin d'eux, à moitié parti pour le pays des ombres. Décidément, la société des hommes lui était aussi fâcheuse que la solitude.
Il régla son vin chaud et c'en fut.
Cette nuit-là même, après s'être colleté avec le fantôme, il avait été saisi d'une telle angoisse qu'il avait sauté du lit, ouvert la
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porte de l'étable pour respirer l'air du dehors. Une poigne solide le cloua au mur, au moment où il rentrait : Bernadach l'avait happé au passage. 11 avait entendu du bruit en bas, et faisait une ronde, par crainte des voleurs. Il fallut s'expliquer, cette fois.
— Alors, ce n'est que ça, ta maladie? — dit le vieux. — Le remède est facile. Nous ferons dire des messes. C'est tout ce que demande TAulari. Les messes la soulageront; elle te lâchera. Sois tranquille : dès demain, l'abbé Colomer commencera une neuvaine.
La neuvaine de l'abbé Colomer ne guérit pas Galdéric. Et pourtant son père et lui n'avaient pas manqué de s'y rendre chaque malin, en tenue des dimanches pour faire honneur à la morte. Le dernier jour, sur le conseil du curé, Galdéric s'était même confessé et il avait reçu la sainte communion, le sacrement devant ajouter une efficacité spéciale aux prières.
Mais cet insuccès ne découragea pas Bernadach. Là où le prêtre avait échoué, le sorcier pouvait réussir. On eut recours à Cabiran. Mandé à Jeanlirçe, le pâtre de Taurinya vaqua pendant tout un jour à ses opérations conjuratoires. Il administra au malade une tisane préparée de ses mains avec des herbes qu'il
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avait apportées de la montagne. Il lui fit réciter à genoux des formules d'exorcisme dont la vertu, à son dire, était infaillible. Le conjurt resta sans effet. Tout alla plus mal après qu'avant la consultation. La contagion de la peur finit par se communiquer au père Bernadach et à la servante. Ils dormaient mal, eux aussi; ils croyaient voir, ils croyaient entendre des choses suspectes. La maison était hantée, pour sûr. Ils passaient les nuits en l'air, à se battre contre les fantômes.
Quand leur frayeur était trop forte, ils allumaient un cierge béni, et, agenouillés tous les trois, ils priaient jusqu'au matin.
Mais la certitude du jour, qui rassurait les autres, ne suffisait plus à calmer Galdéric. En plein midi, au travail, les hallucinations le prenaient : des serpents de feu ondulaient devant Jui; des voix, des appels lamentables sortaient de dessous terre. Les bêtes ellesmêmes semblaient agitées, tracassées par l'invisible. Les vaches regimbaient, secouaient la tête, comme si elles avaient après elles tous les taons du pays. Une fois, sans motif apparent, elles prirent leur course tout attelées; Bernadach les arrêta juste au bord de la Castellane. Au lieu de se pelotonner paisiblement dans les cendres, comme il en avait l'habi-
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tude, le chat se hérissait, miaulait comme un damné, tandis que le chien hurlait lamentablement au perdu.
Cependant les travaux de la culture suivaient leur cours. La saison était venue d'émonder le bois mort des oliviers, et Galdéric s'y employait tant bien que mal avec son père. Tous les jours, ils grimpaient à leur olivette de Saint-Jaume, perchée au dernier élage des terrasses qui surplombent le ravin du Router. La besogne des émondeui s était assez peu commode à cause de la hauteur des arbres, les plus beaux et les plus anciens du pays. Bernadach opérait en bas,
.élaguait les drageons; Galdéric, plus lesle, s'attaquait au faîte des oliviers. L'ouvrage, ce soir-là, touchait à sa fin. Le vieux s'occupait à lier le bois coupé en fagots, tandis que son fils, juché à la dernière enfourchure d'un arbre, en suspens sur le ravin, achevait d'abattre une branche morte. Elle cédait enfin, dégringolait, découvrant, dans le vide
m ouvert par sa chute, la pente immédiate de la montagne, et plus bas, les vergers et les maisons de Catllar.
Galdéric regardait, indifférent d'abord, puis attiré, fasciné. Par delà le village, au bord de la Castellane, il avait aperçu le cimetière, et,
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dans le cimetière, à travers le dédale des cyprès, il avait reconnu la tombe de TAulari. C'était là qu'habitait le fantôme; c'était de là qu'il sortait, chaque nuit, pour le tourmenter. L'heure, la mauvaise heure, allait arriver.
Déjà descendait l'ombre du crépuscule; les vapeurs du soir s'exhalaient de la rivière, s'enroulaient en écharpes aux croix noires des tombes, aux colonnes noires des cyprès.
Tout à coup, comme échappée du tertre funèbre qu'il n'avait pas cessé de guetter, une fumée blanche apparaissait, montait vers Galdéric. . . L'Àulari ! . . . le fantôme ! . . . Le malheureux visionnaire défaillait; un cri de terreur s'étranglait dans sa gorge, sa main crispée sur l'arbre se détendait : dans un fracas de branches cassées, il tombait, il roulait de rocher en rocher, au fond du précipice.
Quand Bernadach, avec des vignerons accourus au bruit de la chute, se porta au secours de son fils, la mort avait fait son œuvre. Galdéric avait fini de souffrir.