‹ Jep, romanChapitre 28 sur 31 · PAROLES DE PAIX · texte numérisé non relu

PAROLES DE PAIX

Bernadach était presque de bonne humeur, ce matin-là, pendant qu'il étrillait la Grise, sur la porte de l'étable, et c'était la première fois que ça lui arrivait depuis que Galdéric était allé rejoindre TAlauri au cimetière. Le coup l'avait d'abord atterré. Il aimait ce fils autant qu'il était capable d'aimer quelqu'un. Ce n'était pas de la tendresse, mais quelque chose d'approchant : une amitié bourrue, autoritaire, nouée par l'intérêt autant que par l'habitude. Galdéric lui ressemblait :

mêmes goûts, mêmes idées, même passion pour la terre. Les deux hommes s'entendaient à demi-mot. El puis le gars avait, pour son père, une qualité qui les passait toutes : il était l'aîné de la maison, l'héritier présomptif de Jeantine. Pour l'avantager, pour grossir sa part de succession, Bernadach

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avait chassé Jep, il s'était brouillé avec l'Aulari. Et maintenant il était veuf, il était seul, et c'était Jep qui devait hériter.

Profonde avait été la détresse du vieux paysan. Le travail, ce grand consolateur des peines rustiques, ne le soutenait plus. S'éreinter, et pour qui? pour un partageux, pour un galérien ! Il n'en avait pas le courage. A de certaines heures cependant, il essayait de se raisonner, de s'accorder avec son malheur.

Puisque Jep devait lui succéder, puisque la loi le voulait et qu'il ne pouvait y rien faire, ne serait-il pas plus sage de se réconcilier avec lui, de se résigner à l'inévitable? Le garçon avait de mauvaises opinions, c'est vrai, mais il était jeune, il pouvait se convertir. Cela s'était vu plus d'une fois. La mort de son frère changeait sa condition. Un futur notable ne pouvait pas penser comme un petit ouvrier de campagne... Oui, mais le mal était fait et il était trop tard pour le réparer.

Peu de temps après la catastrophe de Gaidéric, Bernadach s'était rendu à l'audience du sous-préfel; il avait essayé d'attendrir ce fonctionnaire, de le décider à intervenir en faveur de Jep, à demander sa grâce au gouvernement. Le sous-préfet s'était dérobé ; l'insuccès de cette visite avait convaincu le

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maître de Jeantine que toute démarche serait vaine. Le futur notable allait être déporté en Algérie. -Il y avait des chances pour qu'il n'en revînt pas. L'héritier manquerait à l'héritage. Le désastre était complet. A quoi bon se raccommoder, faire des avances humiliantes à un révolté qui les repousserait peut-être?

Et cela sans profit. Bernadach s'était débattu pendant quelques jours dans cette impasse.

Une lettre de Jep, qu'il avait reçue la veille, lui avait ouvert une issue. Elle débutait mal, cette lettre : Jep commençai! par réclamer ses droits, la part qui lui revenait dans la succession de sa mère et de Galdéric. La suite, heureusement, valait mieux. Ses droits, si incontestables fussent-ils, Jep renonçait à les exiger, pourvu que son père consentît à son mariage avec Bepa. Ce mariage pressait : Bepa était enceinte, et lui allait partir. Il s'en irait plus tranquille s'il pouvait, avant de s'embarquer, se mettre en règle avec elle. Pour le reste, il s'en fiait à la générosité de son père. Bernadach ne laisserait pas mourir de faim celle qui porterait son nom, qui lui donnerait un héritier : « Nous allons être malheureux, vous et moi, — déclarait-il en finissant; — vous, tout seul à Catllar; moi, au diable, en Afrique. Puisque nous serons trop loin l'un de l'autre

pour nous quereller, ce n'est pas la peine de nous haïr. Vous avez élé mauvais pour moi, vous m'avez fait souffrir; mais vous y avez passé, à votre lour, vous avez souffert ; nous sommes quittes. »

Bernadach n'avait vu qu'une chose, qu'un mot dans cette lettre : Bepa enceinte, — et telle était la folie de son désir qu'il ne doutait pas un seul instant qu'elle n'accouchât d'un garçon, — c'était la race sauvée, le domaineintact, c'était l'avenir qui se rouvrait devant lui. Ah! il ne les avait pas regrettés, les cinq sous de port que lui avait coûté la missive ! C'était pour rien. Dans la joie de la bonne nouvelle, il était allé tirer un litre à la barrique, il avait trinqué à la santé du piéton ébahi de cette largesse. Maintenant sa générosité s'adressait à la Grise, à qui il octroyait, après force coups d'étrillé, une double ration d'avoine. C'est qu'elle avait une longue étape à fournir, ce jour-là, la brave bête! Une s'agissait pas de voiturer son maître au marché de Prades ou de Vinça, comme elle en avait l'habitude; elle devait pousser jusqu'au fond de la vallée de la Têt, à Thuès, au pays où Bepa s'était réfugiée avec M me Sabardeilh.

La résolution de l'ancien avait été bientôt prise. Avant de consentir au mariage, il vou-

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lait s'assurer par lui-même de l'état de sa future belle-fille. Il se méfiait de la feintise dont usent quelquefois les filles séduites pour se faire épouser par leur galant. Et il se promettait d'ouvrir l'œil, — l'oreille aussi : Il n'était pas inutile de s'enquérir des faits et gestes de la petite, de savoir si aucun amoureux, là-bas, n'avait tourné autour d'elle. Si désireux qu'il fût d'avoir un héritier, le bonhomme ne se souciait pas de ramener à Jeantine de la graine de bâtard.

Il saurait bientôt à quoi s'en tenir. Pas si tôt qu'il l'aurait souhaité, pourtant : il n'en finissait pas, ce voyage. Après Prades, Villefranche; après Villefranche Serdinya, puis Olette! Et quel pays, sainte mère de Dieu! A force de se rétrécir, la vallée n'était plus qu'une fente juste assez large, à certains endroits, pour la rivière et la route. Les bourgades s'accrochaient comme elles pouvaient, au hasard des pentes. Les amandiers, les oliviers grimpaient au-dessus, et, plus haut encore, c'était la pouillerie de la montagne, des pierres, des bois maigres, pas un pouce de terre labourable. Sûrement, les gens de par là ne récoltaient pas de quoi manger. Et les côtes succédaient aux côtes, les précipices aux précipices. La Grise soufflait, Bernadach

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jurait, et Thuès ne voulait pas se montrer; pas de Thuès !

Le village parut enfin, à califourchon sur la rivière, maisons de-ci, maisons de-là, l'église tout en haut, perchée sur un mamelon rocheux. L'auberge s'offrait, enseigne au vent, au bord de la route. Bernadach détela, et, en dételant, il commença de prendre langue avec l'aubergiste. Il s'informa d'une certaine M me Sabardeilh, qui, lui avait-on dit, habitait Thuès ou les environs.

— Thuès même, — affirma l'aubergiste. — Tenez, voici sa maison. (11 indiquait une masure adossée aux premiers arbres d'une châtaigneraie.) Vous êtes donc, — ajouta-t-il, — en connaissance avec elle?

— Avec elle, non, mais avec des personnes qui lui touchent de près. Et, comme je devais passer par ici, on m'a chargé d'une commission à son adresse.

— Si c'est de l'argent que vous lui portez, il sera le bien reçu. Elles ne sont pas trop remontées, les pauvres femmes !

— M me Sabardeilh n'est donc pas seule?

— Je pensais que vous saviez... Elle a retiré chez elle une amie qu'elle avait à Catllar, Bepa, la fille d'un forgeron. Elles comptaient gagner leur vie, en faisant des

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journées de couture ou de lessive. Mais l'ouvrage n'abonde pas, à Thuès. On n'est pas riche, dans le pays; chaque ménage se suffit à lui-même. Les malheureuses ont tout juste du pain h se mettre sous la dent.

— Elle n'a rien de chez elle, alors, cette Bepa?

— Paraît que ses parents avaient du bien autrefois. On dit même qu'elle était fiancée avec un garçon du pays, qui travaillait à la forge, chez son grand-père. Mais le pauvre diable s'est fait pincer dans les affaires de l'insurrection. Il est à l'ombre pour le quart d'heure, et, comme ses anciens à elle sont morts, la petite se trouve h l'abandon.

— Son bon ami l'épousjra, sans doute, puisqu'il lui a engagé sa parole... à moins qu'elle n'ait rencontré quelque autre galant par ici!... Elle est jolie, la mâtine, et elle n'a pas froid aux yeux, à ce qu'on dit!

— Ses yeux, elle ne s'en sert que pour pleurer... Elle attend; mais elle risque d'attendre longtemps. Son futur beau-père ne veut pas de ce mariage. Et le garçon n'est pas d'âge à se passer du consentement de son papa. Ils se sont brouillés, ensemble, rapport à la politique. On raconte même que c'est le vieux, d'accord avec son fils aîné, qui Ta

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dénoncé aux gendarmes... Un triste individu, pas vrai?

Attrape, Bernadach!...

— Il devait avoir ses raisons! — fut-il répliqué sèchement.

La réponse de l'homme et le ton sur lequel il l'avait faite donnèrent à penser à l'aubergiste.

— Au fait, — reprit-il, — je vous renseigne sur des choses que vous connaissez peut-être mieux que moi. Je n'en parle parque ouï-dire. Excusez-moi, si je me tromper Ces histoires-là, ça ne me regarde pas, après tout. Mais si vous m'avez questionné pour connaître les comportements de ces femmes et ce qu'on dit d'elles dans le pays, vous voilà fixé. On les tient, ici, pour de braves et méritantes personnes. Si vous avez quelque chose de bon à leur apprendre, tant mieux I Elles ont eu assez de misères comme ça.

— Ma visite, en tout cas, ne leur fera pas de peine. J'y vais tout de suite. Vous, pendant ce temps, vous servirez la botte à la Grise, et une double ration d'avoine. Les journées sont courtes encore; j'arriverai tout juste chez moi avant le soleil couché.

Là-dessus, Bernadach avait quitté l'auberge. Après le pont, la montée commençait ;

le village s'espaçait en ruelles tortueuses bordées de maisons pauvres. Le fumier des élables suintait sur le pavé; de la marmaille jouait parmi : des blondins, des noirauds dépenaillés et joufflus. En les dévisageant, Bernadach songeait au filleul qui lui arriverait bientôt, et un rien d'attendrissement lui remuait le cœur.

A mi-côte, la fontaine publique s'animait du manège des femmes qui venaient remplir leurs cruches, ou les rapportaient pleines au logis. Et l'attention du vieux paysan allait vers une de ces porteuses d'eau, une brune, qui le précédait de quelques pas. Bepa? Eh! oui, c'était elle, un peu changée, par exemple :

courbée, l'allure traînante, jolie tout de même, avec le hâle doré de sa peau, et les frisons légers qui couraient sup sa nuque.

Bernadach hésitait à l'accoster. Il pensait à tout le mal qu'il lui avait fait, à la haine qu'elle devait avoir contre lui. Elle était fiérotte, la petite: il n'était pas sûr que le malheur l'eût fléchie. Comment le recevraitelle? Un faux pas qu'elle fit brusqua la rencontre. Le maître de Jeantine crut la voir à terre — et son rêve d'avenir avec elle.

— Prends garde ! — s'écria-t-il, en se portant à son secours.

Au cri. Bepa s'était retournée :

— Vous! — dit-elle, en reconnaissant le père de Jep.

Et, comme elle tremblait de saisissement, elle posa sa cruche, attendit Bernadach.

— Moi-même. Est-ce que j'ai l'air d'un revenant, que je te fais peur?

— Je n'ai pas peur de vous, mais de ce que vous venez m'annoncer. Jep est mort?

— Jep est en vie et en bonne santé, Dieu merci. Nous avons eu assez de morts sans lui à la maison.

— Pauvre Aulari ! Que Dieu ait son âme !

Elle a bien souffert avant de s'en aller.

— Si elle a souffert, elle s'est vengée. Tu sais la fin de Galdéric? Me voilà seul maintenant.

— Vous l'avez bien cherché. N'est-ce pas vous et Galdéric qui êtes cause que Jep va partir pour les pays étrangers? Vous récoltez ce que vous avez semé : tant pis pour vous !

— Comme tu me détestes !

— Je ne suis pas le bon Dieu, pour être forcée de vous pardonner.

— Et si je te voulais autant de bien aujourd'hui que je t'ai voulu de mal autrefois, estce qu'il n'y aurait pas moyen de s'entendre?

Bepa secoua la tête. Et Bernadach :

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— Jep n'est pas si rancunier que toi. Il ne demande qu'à faire la paix : il me Ta écrit. Tu liras sa lettre tout à l'heure. Ici, dans la rue, je ne peux pas t'en dire davantage.

En silence, tous les deux, ils achevèrent de monler. Au moment où ils franchissaient le seuil du logis, madame Sabardeilh finissait les apprêts du dîner. Chétifs apprêts! la miche de pain, un fromage de brebis, entamé de la veille, une assiettée de noix. Le plus chaud, comme Ton dit, était à la cruche.

— Vous ne comptiez pas sur moi, — fit Bernadach. — Excusez-moi si je m'invite.

Bonjour!

L'élonnement avait fermé la bouche à madame Sabardeilh ; mais elle n'était pas femme à rester longtemps muette.

— Certes non, je ne comptais pas sur vous!

répondit-elle. C'est un peu haut, chez nous, et les gens ne se dérangent pas souvent pour nous visiter. Que venez-vous faire à Thuès, vieux sournois? Si c'est pour réclamer de l'argent à Bepa, vous pouvez vous en relourner! Vous lui avez tout pris; nous n'avons rien à craindre des huissiers.

— Allons, la paix, madame Sabardeilh !

Je ne suis pas venu ici pour vous porter de mauvaises paroles ni pour en recevoir. Ce qui

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est passé est passé. Pensons plutôt à l'avenir. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. On amnistiera les déportés avant qu'il soit longtemps. Votre homme et Jep reviendront d'Algérie. Vous pouvez être heureuses l'une et l'autre.

— Heureuse, moi? Tout ce que je souhaite, c'est, quand Sabardeilh sera là-bas, de ramasser quelques sous pour le rejoindre. Mais le voyage coûtera cher, et l'argent est dur à gagner. Voilà ce qui m'inquiète. Kt puis, celle-ci, que deviendra-t-elle, si je m'en vais? Elle n'a pas la carcasse aussi solide que moi, la pauvre. Depuis qu'elle est ici, elle a perdu, que ça fait frémir !

— Voici qui la remettra, — dit Bernadach.

Il lirait la lettre de Jep de sa poche, la présentait à Bepa :

— Tiens, lis! Madame Sabardeih n'est pas de trop, je suppose!

Bepa commença de lire posément; mais, quand elle arriva au passage où il était question de sa grossesse, la voix lui manqua, elle cacha sa figure dans ses mains.

— Qu'y a-t-il! Qu'est-ce qui le prend? — interrogeait sa vieille amie.

Bepa se taisait; Bernadach répondit pour elle :

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— Rien de grave, allez... Elle n'est pas la première à qui ça arrive. Eh bien, c'est qu'elle n'a pas attendu la permission du maire ni du curé pour. . . vous m'entendez bien. . . Et alors. . .

11 riait, ce monstre d'homme, comme s'il s'agissait d'une vétille.

— C'est vrai? — dit madame Sabardeilh. — Ah! pelite masque! Je te voyais dépérir depuis quelques semaines, tu devenais jaune comme un coing. Et moi, bête que je suis...

mais aussi, comment aurais-je cru...?

— Si vous saviez comment c'est arrivé ! — expliquait Bepa. — C'était pour sauver Jep, pour le décider à fuir. Et ça n'a servi à rien, puisque les gendarmes l'ont pris quand même !...

— Pas la peine de te justifier, quand personne ne t'accuse, — dit Bernadach ; — que l'enfant vienne un peu plus tôt, un peu plus tard, ça n'y fait rien, pourvu qu'on s'épouse. Et on s'épousera : j'y donne mon consentement. Tu voulais Jep : tu l'auras. Et moi, je ne serai plus seul à Jeantine. Tu y feras tes couches et tu y resteras ensuite avec mon filleul. Car ce sera un garçon, n'est-ce-pas? Là, es-tu contente maintenant? Que te faut-il de plus? Tu boudes encore?

— Pardonnez-lui, — intervint madame Sa-

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bardeilh. — Elle a tant souffert, elle était si triste, il n'y a qu'un instant! Elle ne peut pas rire comme ça tout d'un coup. Pas vrai, Bepa?

Bepa fit oui de la tête.

— C'est ça et c'est encore autre chose, — reprit Bernadach. — Elle me hait trop pour me dire merci ; je le vois sur sa figure. Baste! ça s'arrangera plus tard, lorsqu'elle me connaîtra davantage.

— Une fois mariée, la volonté de Jep sera la mienne. J'oublierai, s'il oublie.

— Et quand, le mariage? — s'informait madame Sabardeilh.

— Quand? — insistait Bepa.

— Il te tarde, hein ! Mettons dans quinze jours.

— Mais Jep est en prison. Comment pourrons-nous?...

— On le désemprisonnera pour une heure. . .

Une heure, tu trouves que c'est peu pour ce que vous aurez à vous raconter? Heureusement, vous vous êles déjà dit l'essentiel!

— Alors, nous partirons bientôt?

— Tu nous laisseras bien casser une croûte auparavant?... Ma soupe de ce matin a eu le temps de descendre.

— C'est que je n'ai pas grand'chose à vous

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offrir, — s'excusa madame Sabardeilh. — Vous allez avoir un dîner de pauvres.

— Ce fromageon m'a l'air k point. Je lui dirai un mot volontiers. Quand l'appétit va, tout est bon.

On s'attabla. La piquette était insipide : un vrai jus de grenouille! Mais Bernadach se rattrapa sur le fromage. Bepa n'y touchait que du bout des dents. Et Bernadach la semonçait :

— Allons, ma bru, encore une mique! 11 ne s'agit pas de faire la petite bouche : tu manges pour deux, maintenant.

Bepa rougissait. Sa confusion fut au comble quand ce terrible vieux l'invita à lever son verre en l'honneur de celui qui allait venir, de l'héritier.

— Je veux que ce soit un beau drôle, — dit-il, — un gaillard vigoureux et dégourdi, comme tous les Bernadach, un vrai Catalan.

— Et. un bon républicain comme son père,

— ajouta madame Sabardeilh.

Bernadach fronça le sourcil.

— Laissons la République où elle touche !

— répliqua-t-il. — Elle est par terre : qu'elle y reste ! . . . C'est elle qui est la cause que je me suis brouillé avec mon fils.

— La République^ n'est pas fautive, mais

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plutôt votre mauvaise tête et vos idées dé l'ancien temps. C'est pour garder l'héritage à votre aîné que vous avez renié Jep. Vous êtes bien avancé, maintenant!

— Pourquoi remuer ces vieilles histoires?

Quand on souffle sur les cendres, les braises se ravivent. Parlons plutôt du départ. Fais ton paquet, ma fille, et vous aussi, madame Sabardeilh : si le cœur vous en dit, je vous invite ; vous serez de la noce.

— Ça ne vous gênera pas, que je voyage avec vous?

— La Grise ne sera pas embarrassée de nous traîner tous les trois. Ce soir, s'il plaît à Dieu, nous coucherons à Catllar.

Les paquets furent bientôt bâclés. 11 n'y avait pas lourd à plier de linge et de hardes. El ce qui restait dans la maison ne risquait guère de tenter les voleurs. On ferma la porte, on descendit à l'auberge.

La Grise attelée, les femmes hissées dans la carriole, Bernadach prenait congé de l'aubergiste.

— Comme ça, vous les emmenez toutes les deux? — dit l'homme en lui serrant la main.

Bernadach était déjà sur le siège, prêt à fouetter la Grise.

— Cette belle plante-là, répondit-il en dési-

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gnant Bepa, dépérissait à Thuès. Le sol élait trop pauvre pour elle. Nous allons la rapporter dans son terroir. Enracinée à son goût, elle fructifiera mieux.

— Bon voyage, et bonne réco) te ! — souhaita l'aubergiste.

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