JUSTES NOCES
— Bernadach?... Sabardeilh?...
L'appel rude des guicheliers traversait la rumeur du préau, où les insurgés, détenus à la citadelle, flânaient dans la demi-liberté des écoliers à l'heure de la récréation:
La curiosité s'éveillait sur le passage des deux amis. Les têles se tournaient vers eux, les joueurs de manille interrompaient leur partie.
— Si c'est ta bonne amie qui te demande, embrasse-la de ma parti plaisantait un camarade en s 'adressant à Jep.
Sa bonne amie? Jep n'espérait passa visite; celle de son père plutôt, qui venait, sans doute, lui porter sa réponse; et que seraitelle? — Quant à M. Sabardeilh, il s'attendait à quelque histoire désagréable avec l'autorité.. Il avait été plusieurs fois le porte-parole des
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prisonniers, chargé par eux de leurs griefs et de leurs plaintes contre les surveillants; il était mal noté : peut-être allait-on lui signifier quelque aggravation de traitement.
Et c'étaient, au lieu de figures hosliles, M mo Sabardeilh, Bepa, Bernadach, qui les accueillaient au parloir. Surprise, exclamations, embrassades : des larmes aussi, larmes de tendresse qui gouttaient péniblement des paupières arides de M me Sabardeilh, qui ruisselaient sur les joues de Bepa, brillaient à travers la flamme de ses yeux, telle une averse à travers le soleil d'avril.
— Comme tu es changé, mon pauvre homme! — se lamentait M mc Sabardeilh. — Je ne t'aurais pas reconnu dans la rue!
Et Bepa :
— Tu n'as plus déjoues, mon Jep ! Comment veux-tu que je t'embrasse?
— C'est le chagrin de ne plus te voir, — expliquait Jep.
— Et la mauvaise nourriture, ajoutait M. Sabardeilh. Ces gredins-là nous laissent crever de faim.
— Et on vous blanchit bien mal, — faisait observer M me Sabardeilh. — Tu n'as plus un bouton à ta chemise. Il était temps que j'arrive!
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Bras croisés, à l'écart, Bernadach assistait à ces effusions.
On ne paraissait pas s'apercevoir qu'il était là.
— Eh bien! — dit-il à Jep, — c'est tout le remerciement que tu m'offres de t'avoir amené Bepa? Je ne t'avais pas écrit, pour te ménager la surprise. Si j'avais su, je ne me serais pas dérangé . . .
— Pardonnez-moi, père. J'étais si content de la retrouver ! . . .
— Soit! je te pardonne; et toi, me pardonnes-tu? Nous nous sommes mal accordés jusqu'ici : il faut que ça finisse. Ta mère est morte, ton frère est mort; de toute la famille il ne reste plus que nous deux, et l'autre... celui qui va venir. Mais toi, tu pars, et moi, je m'en irai bientôt; je ferai le voyage d'où l'on ne revient pas. C'est à l'autre que nous devons penser, à celui qui continuera la famille. Je ne veux pas que ce soit un bâtard. J'ai fait publier les bans de ton mariage avec Bepa; les papiers sont en règle, je les ai là, dans ma poche. Demain, vous serez mari et femme. A une condition cependant : je te donne ta femme, donne-moi ton fils.
— Que voulez-vous dire, père?
• — Je veux dire que Bepa habitera avec moi
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à Jeantine, et qu'elle tiendra ma maison :
ensemble nous élèverons le petit.
— Je vous l'aurais demandé, si vous ne me l'aviez pas proposé. Mais vous ne sfcrez pas généreux à moitié : si je meurs lâ-bas, vous n'oublierez pas que ce Bernadach — puisque vous êtes sûr que ce sera un garçon — est le fils d'un proscrit. Vous ne relèverez pas dans la haine de la République.
— Tu y tiens donc bien, à ta République?
Sois tranquille : ta femme servira* du lait républicain au poupon : elle le bercera, si elle en a fantaisie en chantant la Parisienne. Que te faut-il de plus?... Quand mon filleul sera en âge d'avoir une opinion, je mangerai les pissenlits par la racine... Allons, aie confiance et embrasse-moi! Je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air.
Gravement, d'un]cœur loyal, Jep accola son père. Bernadach se tourna vers Bepa :
— Eh bien, et toi?
Us s'embrassèrent.
— Maintenant que nous sommes amis, — dit Bernadach, — parlons un peu de la noce.
J'ai vu le commandant hier; pas commode, le monsieur! J'ai d'abord cru qu'il allait me fourrer dedans au lieu de te laisser sortir : « Marier un de ces cocog-là, qu'il m'a dit,
pour qu'il nous fabrique de petits insurgés! » Mais quand il a su que la semence avait déjà levé, il s'est mis à rire : « Puisque le mal est fait, tant pis! qu'il m'a répondu. Mariez-les donc! » Et, tout de suite, il m'a fixé le jour : c'est pour demain : « Expédiez-moi ça ronde- !
ment; le maire, le curé, il faut que tout soit bâclé dans la matinée. » Alors je lui ai demandé la permission pour M. Sabardeilh, en qualité de témoin : « Sabardeilh? qu'il m'a répondu, votre ancien instituteur? Mauvaise tête!... Se plaint tout le temps, l'animal... Enfin, soit ! Mais dites-lui de ma part, à cet individu, que, s'il n'a pas envie de manger de la crapaudine et de la double boucle, là- bas, en Afrique, il fera bien d'avaler sa langue! — Il l'avalera, mon commandant, mais si c'était un effet de votre bonté, nous voudrions bien casser une croûte et boire un coup à la santé des mariés, en revenant de l'église. — Au parloir, alors, qu'il me dit. Le règlement ne s'y oppose pas; et si les mariés ont envie de se bécoter au dessert, je n'y vois pas d'inconvénient.
Et mainlenant, vous pouvez faire demi-tour... Vous ne comprenez pas? Rompez, que je vous dis, f...ez-moi le camp! » Je me suis sauvé làdessus, et je suis allé avertir à la mairie et à l'église. Tout sera prêt à l'heure.
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— Ça fera un beau cortège, — plaisanta Jep; — nous aurons des invités en uniforme.
— Qui donc? — interrogea Bepa.
— Les gendarmes, pardi! Gendarme à droite, gendarme à gauche.
— Quelle honte! — soupira Bepa. — On nous prendra sûrement pour des voleurs.
— Les frères et amis ne manquent pas à Perpignan. Nous leur ferons le signe de reconnaissance, — dit M. Sabardeilh.
Et puis, le public pensera ce qu'il voudra :
quand on a la conscience d'avoir fait son devoir, on peut marcher la tête haute.
Les choses se passèrent le lendemain comme il avait été convenu. La nouvelle du mariage avait couru dans les chambrées, à la citadelle! Jep y était populaire : il y eut, au départ, de solides poignées de main, accompagnées des facéties en usage les jours de noces. Le marié et son témoin, escortés par les gendarmes, Bepa et M mc Sabardeilh, chacune à un bras de Bernadach, prirent le chemin de la mairie.
On se retournait pour les voir défiler. Qui étaient ces gens-là, où les conduisait-on?
Quelques pauvres diables d'insurgés, sans doute. Mais on en avait tant vu de ces malheureux, depuis trois mois, que la curiosité cooh meuçait à se lasser. Quelques badauds, pour-
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tant, qni flânaient sur la place de la Loge, ayant eu l'idée de s'informer auprès des gendarmes du motif de la promenade, emboîtèrent le pas. Et ils gouaillaient dans le dos des mariés :
— Voyez donc ce nobi l ! il est si pressé de se conjoindre, qu'on le mène de force entre deux gendarmes.
Et un autre interpellait Jep :
— Dis donc, joli cœur, puisque tu ne pourras pas l'embrasser ce soir, prête-moi ta femme. Toute seule, elle se languirait, l'enfant!
— Si tu la veux, viens la prendre! — ripostait Bernadach en montrant le poing à l'insolent.
On entrait k la mairie. La cérémonie fut brève. L'adjoint ne se donna pas la peine de se lever pour lire le Code; il ne noua même pas son écharpe. Il avait hâte d'expédier celte vermine républicaine. Les paroles dites, les actes signés, la noce se remit en route. Par les rues montantes de la vieille ville, à travers le quartier malfamé, où les marchandes d'amour, en débraillé du matin, s'apitoyaient avec de grands gestes et des voix de rogomme,