‹ Jep, romanChapitre 4 sur 31 · La mort du cochon · texte numérisé non relu

La mort du cochon

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été la crainte de chagriner l'Aulari, jamais, au grand jamais, il n'aurait remis le pied chez eux, — il ne savait déjà plus dire : chez lui.

Sa rancœur s'atténua pourlantau moment où les maisons de Calllar, masquées jusque-là par les talus rocheux où s'encaissait la descente, apparurent, serrées en grappe autour du vieux clocher, à l'entrée de la gorge de la Caslellane. Les choses, tout de suile, lui semblèrent plus avenantes que les hommes. Le village lui parlail ; les toits moussus, les seuils séculaires, souriaient à son retour ; les arbres fruitiers dans les jardins, les platanes au bord des routes, lui racontaient les beaux jours de son enfance. Même les cyprès, dans l'enclos paisible du cimetière, prenaient ce soir-là une signification amicale. L'aspect de leurs colonnes rigides dans la douceur du crépuscule amplifiait son émotion, la faisait plus forte, plus profonde.

Le domaine des Bernadach était un peu à l'écart du village, de l'autre côté du correch de Router, qui va se jeter, quelques pas plus loin, dans la Castellane.

L'endroit se nommait Jeantine et c'était comme un petit faubourg de quatre ou cinq maisons espacées sur la route d'Eus, le long de la vallée. Les champs s'élalaient en contre-

bas du logis, dans un angle formé par la jonclion des deux rivières. C'était le meilleur fonds du pays, une alluvion riche de dépôts anciens, qu'on avait à peine besoin d'égratigner pour en tirer deux récoltes par an. Jep se complaisait à l'admirer autrefois, à le comparer aux terres voisines. Et il se dépitait alors contre l'injustice de son père qui ne se gênait pas pour annoncer qu'il laisserait la meilleure part à faîne. Mais sa jalousie était bien tombée maintenant: pas la peine de se chagriner pour un peu plus ou un peu moins d'héritage à recueillir, quand le temps était proche du partage universel!

D'ailleurs, les, goûts du jeune homme avaient changé. La lenteur des travaux rustiques, réglés sur la marche des bœufs, soumis aux volontés du sol, aux caprices des saisons, ne s'accommodait plus à son allure. Il lui fallait le train de la forge, la besogne violente, manches retroussées, poitrine au vent. C'était v ça qu'il allait chercher, qu'il allait trouver à Catllar. Déjà, comme il touchait au bas de la descente, la musique de la forge lui arrivait par-dessus la paix sommeillante du village, et il se hâtait, il accordait son pas à la cadence du marteau.

Après la rue étroite où l'accrochait, de porte

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en porte, la cordialité des bienvenues, il débouchait sur la petite esplanade qui conduit au pont du Router. La vieille église avec son clocher carré, le presbytère, la mairie et l'école, autant dire tous les monuments de Catlbir, s'alignaient là en bordure; la forge des Malhibern faisait face au presbytère, et la fontaine publique, alimentée par une source, coulait en contrebas de la terrasse, sur la pente du ravin. Tout le mouvement, toule la vie communale se trouvaient ainsi groupés dans ce court espace. Au centre, sur un terre-plein qui servait d'estrade aux musiciens le jour de la fête patronale, un ormeau se dressait, énorme, crevassé par l'usure des siècles, vivace quand même, prêt à donner son ombre aux ébats de la jeunesse, aux bavardages des vieux, des invalides qui s'y réunissaient chaque jour, ruines humaines abritées par cette ruine d'arbre.

Quand Jep la traversa, la place était animée de ce remue-ménage qui annonce l'approche de la nuit. Les enfants sortaient de l'école, avec des cris de la gorge, stridents comme le cri des hirondelles en pâmoison dans la tiédeur des ciels d'été; des ouvriers revenaient des champs avec leur bêche à l'épaule, luisante des derniers reflets du soir; sur la 1er-

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rasse du presbytère, le long de la treille, l'abbé Colomer menait h pas comptés la récitation de son bréviaire. Kl tout ce monde avait l'air content de vivre. La sérénité des tâches accomplies, l'espoir des soupes, dont l'odeur se répandait hors des logis, égayaient les figures, landis que sur la morosité des demeures anciennes, sur la rigidité des branches de l'ormeau dépouillées par l'hiver, la lumière expirante s'allongeait en une suprême caresse.

Seule, la forge semblait bouder la joie éparse de celte fin de journée. Le feu maigre, les outils fatigués, et, dans un coin, le menu las de charbon acheté à crédit, disaient Tinduslrie en détresse. Et le forgeron n'avait pas la mine plus prospère que la forge. Le souffle courl, contrarié par l'asthme, une jambe en retard, tordue par la sciatiqtie, le pauvre homme, pressé par l'heure, travaillait à ferrer un mulet, attaché à un anneau devant la boutique. Tête nue, bras nus, des bras desséchés, où les veines se nouaient en paquels, il se démenait de rétabli au foyer, dont la flamme, jaillissant par à-coups, illuminait sa figure do grognard : le menton ras, les favoris rejoignant la moustache, et l'éternelle pipe au bec, comme une autre forge toujours en action. Le maître du mulet faisait l'office d'apprenti,

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attisait les braises, lirait la chaîne du soufflet. Jep arrivait à propos.

— Te voilà, petit? — l'interpella le Dragon ; — une bonne idée que tu as eue de doubler Tétape ! L'ouvrage n'abonde pas ici, mais il y en a encore trop pour moi, qui ne suis plus que la moitié d'un homme. Fini, le Dragon! Plus qu'une quille sur deux. El les bras, que veuxtu que j'en fasse? Je n'ai pas plus de force qu'un enfant.

— Des bras et des jambes, on vous en apporte de rechange. Allons, passez-moi voire boutoir, vieux père. Vous verrez si on m'a bien enseigné.

— Vas y, mon garçon! Méfie-toi, seulement: la bêle a de la malice ; elle mordrait si on la laissait faire.

— On y veillera, patron!

Jep avait ôté sa veste.

— . Le fer est là, lout prêt, les clous sont affilés — le renseignait Malhibern. — Toi, Kuraon, — dit-il au paysan, — prends garde au mulet; je tiendrai le pied.

Déjà Jep avait présenté le fer au sabot : il hochait la lêle.

— Que diriez-vous, l'ancien, si je rognais un peu la couverture? Le pied ne serait pas *i joli, mais le mulet marcherait mieux. Pas

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vrai, toi? — interrogeait-il, en administrant une claque à la bête, qui soulevait la croupe. — Attends un peu, mauvais sujet, on va le servir !

Le fer, une fois paré à nouveau, refroidi, débouché, Jep enfonçait les clous dans les étampures, les rognait au ras de la corne, d'un coup sec des tricoises; un léger frotlis de râpe, et tout était dit.

— C'est-il ça, Dragon?

Malhibern se penchait, examinait le travail.

— C'est lestement et proprement fait. Tu en sais présenlement autant qu'un maître.

Le forgeron n'était pas seul de cet avis.

Tout à sa besogne, Jep ne s'était pas aperçu du cercle de curieux qui s'était formé derrière lui. Des passants s'étaient arrêtés, l'abbé Colomer avait suspendu la récitation de son bréviaire.

La rentrée du cadet des Bernadach faisait événement à Catllar. Des mains se tendaient vers lui, se posaient amicalement sur son épaule.

— Tu es donc revenu ? Tant mieux ! — lui disait le camarade Jean Cadène. — On languissait de toi par ici. Tu nous aideras à tenir la fête. On va s'amuser.

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— C'est ça!... Vous me monterez une belle messe en musique! intervenait l'abbé Colomer, du haut de sa terrasse. Je compte sur toi, Jep!

— Nous chanterons la messe, et nous danserons après; même, nous boirons un coup ou deux à la santé de la République.

Le mot de République mit en fuite l'abbé Colomer, mais il tinta joyeusement aux oreilles de l'instituteur, de cet . excellent M. Sabardeilh, qui, grave et cordial, venait saluer son ancien élève.

— La République est malade, mon pauvre Jep, — dit-il à demi-voix au petit forgeron; — mais nous sommes quelques-uns à Catllar, qui ne la laisserons pas égorger sans rien dire. *

— Sabardeilh! Sabardeilh! La soupe est trempée, viens!

Du seuil de l'école, madame Sabardeilh, les poings sur les hanches, interpellait le régent qui se hâtait d'obéir.

— Nous causerons de ça tantôt, enlre quatre yeux, — conclut-il en serrant la main de Jep.

L'appel des soupes dispersait les amis et les curieux. Le forgeron et l'apprenti restaient seuls.

— Bepa, où est-elle? — interrogeait le garçon.

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— Pas loin : elle ne peut pas tarder, noire ménagère. Tiens... la voilà! je vous laisse : je n'ai plus de tabac, je vais en quérir un paquet...

Mince et souple, avec la démarche rythmée des filles de sa race, Bepa surgissait au haut de la montée qui vient du faubourg. Elle portail dans son tablier une provision de raves, toutes fraîches pour la cuisine du lendemain.

— Je ne croyais pas les arracher pour toi, — dit-elle à Jep, en jetant sa charge sur rétabli. — On. ne l'espérait pas si toi. Et pourtant, je savais bien que tu viendrais.

— Comment le savais-lu?

— Une idée comme ça!...

Les yeux plantés dans les yeux de Jep, des yeux très noirs, qui cillaient, brusquement alanguis, elle souriait, sûre d'elle, de son pouvoir sur les hommes. Le malheur d'être pauvre ne l'avait pas malée. Sa jeunesse en fleur faisait la nique à la misère. Qu'elle eût de quoi s'attifer le dimanche, elle n'en demandait pas davantage, et même sous ses hardes quotidiennes, telle qu'elle était ce soir-là, n'avait-, elle pas la richesse mignonne de son corps, les rondeurs sveltes de sa poitrine, de ses hanches? Ainsi faite, elle trouverait toujours à se caser.

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— On va donc passer du bon temps, ensemble! soupirait Jep.

— Ce ne sera pas trop tôt. La marane 1 est sur cetle maison depuis ton départ. Deuil sur deuil : le père après la mère. C'est triste. Moi, je voulais m'en aller gagner ma vie en condition. Le parrain n'a pas voulu. 11 fait marcher la forge, Dieu sait conoiment! Les clients se plaignent; quelques-uns nous ont quittés...

— Sois tranquille, on va travailler dur. Ça n'est pas pour me vanter, mais, tant que je serai là, la forge ne sera pas en perte. Et toi, sans te presser, tu chercheras un épouseur.

— Je n'y pense guère, pour le quart d'heure.

— Vous n'êtes donc plus d'accord, avec Galdéric?

— Pas plus avec lui qu'avec les autres : je suis libre.

Là-dessus, elle claqua des doigts vivement, esquissa une pirouette.

— Mais en voilà assez, — ajoula-t-elle; — il est l'heure de souper : je vais mettre la table...

Le Dragon rentrait. Ce fut alors, dans la cuisine embaumée par la flambée aromatique

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