LA VEILLÉE
On frappait à la porte de la forge : trois coups discrets, à intervalles convenus, comme une batterie maçonnique.
Introduits par Bepa, M. Sabardeilh, l'instituleur, et lé sacristain Bocamy, dit « Jojolte », faisaient leur entrée.
— Salut, cilovens! — les accueillit le Dragon.
— Salut et fraternité! — répondit gravement M. Sabardeilh. — Nous ne vous dérangeons pas?
— Belle question!... Bepa, rince-nous des verres et va tirer une bouteille. Du vieux, s'il te plaît, du meilleur! Nous trinquerons h la santé de Jep.
— Décroche la poêle, pendant que tu y es !
— recommanda Jojotte; — voici de quoi la remplir.
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Il envoyait rouler sur la table une panerée de châtaignes qu'il portait dans le capuchon de son « capol ».
— Heluquez-moi ça, mes amis! C'est de la bonne espèce : des châtaignes de la montagne; un cadeau que m'a fait le curé; un cadeau qui ne lui coûte rien... Il les reçut hier, et beaucoup d'autres avec, un plein sac, de son pays de naissance, de Puy-Valador, en Capcir.
— Je connais l'endroit, — dit le Dragon; — il n'y pousse que des ours, des curés et des châtaignes! Les curés sont mauvais, mais les châtaignes sont fameuses. On va se régaler.
Qu'en dites-vous, Sabardeilh?
L'instituteur avaitdésentorlillé le cache-nez de lainage où sa figure disparaissait jusqu'aux yeux, il s'était désaffublé de l'ample manteau de « bourate » dont il se munissait contre le froid et surtout contre la curiosité des voisins, car ces sorties du soir, ces conciliabules, auraient pu le compromettre. Méthodiquement, il avait plié le manteau, l'avait posé sur une chaise. Ce conspirateur était un homme d'ordre. D'un air de mystère, il tira ensuite un papier imprimé de sa poche, l'ouvrit avec précaution et respect.
— J'ai quelque chose à vous offrir, moi
aussi, — dit-il, — un .numéro de la Réforme.
Mon collègue Costasèque, de Prades, qui a pris un sous-abonnement, me le fil passer hier soir par noire ami Chucasse, le cantonnier. Il y a un article de Lamennais... C'est tapé !
— Et quelles nouvelles?
— On se chamaille toujours à Paris. Changarnier et le Président sont à couteaux tirés.
— Allez-y, mes gaillards! Etripez-vous; nous n'y perdrons rien: vous ne valez pas plus cher l'un que l'autre !
— - Et là-bas, au pays des Gavatx, que font les républicains? — s'informait Jojotte. — Raconte-nous ça, mon petit Jep. Tu as la parole.
— Les clubs étaient fermés, quand j'ai quitté Narbonne ; mais on se préparait quand même à la résistance.
— Narbonne, grande ville! — expliquait l'instituteur; — ville commerçante, cathédrale ancienne, jonction du canal de la Roubine et du canal du Midi... J'ai oublié le nombre des habitants. Ma mémoire s'en va...
Et tu dis qu'ils sont décidés à marcher, les Narbonnais?
— Les gens du Pays Bas sont têtus : les mariniers du canal se lèveront comme un seul
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homme. A Marcorignan, à Caudiès, à Saint- Paul, c'est pareil.
— A Estagel aussi. 11 n'y a que le Gonflent qui boude, — fit observer le Dragon. — Ces paysans sont si bêtes! Heureusement, Catllar n'est pas la France.
— C'est l'armée qui m'inquiète, — déclara M. Sabardeilh. Entre Changarnier, qui lui sert des proclamations, et le Président, qui lui verse du Champagne, comment voulez-vous qu'elle hésite? Quant aux républicains, ils ne lui ont encore offert que des coups de fusil. L'armée n'est pas républicaine.
— Pourtant, — objecta Jep, — nous avions des militaires au club, à Narbonne : deux sergents, un caporal de la ligne, et c'élaient les plus avancés.
— Les soldats, il y en a de bons, il y en a de mauvais; c'est comme les châtaignes, — opina Jojotte, qui aidait Bepa à les trier et à les inciser à la pointe du couteau, avant de les jeter dans la poêle.
Les châtaignes étaient parées; il n'y avait plus qu'à les griller: c'est ce qu'on appelle en lioussillon une « torrégnade ».
Le Dragon et Jojotte surveillaient l'opération de près, attentifs à saisir le point juste de la cuisson
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Jep s'intéressait plulôt aux mouvements de Bepa penchée vers l'âtre, aux jeux de la flamme sur les contours de sa joue, sur les frisons noirs de sa nuque.
Mais l'instituteur, indifférent à ces préparatifs, suivait sa pensée, agitait le problème de l'organisation militaire.
— Ce qu'il nous faudrait, — confiait-il à Jep, — ce serait des milices nationales, des baïonnettes intelligentes. L'obéissance passive, avec sept ans de caserne, c'est absurde : on n'est plus un citoyen, on n'est plus un homme, quand on sort de là. C'est à l'école cfu'on devrait former les conscrits... Tiens, à Catllar, je suppose, voilà ton patron Malhibern, un vieux brave, un vétéran des armées révolutionnaires; il est un peu rouillé, sans doute, mais il en sait encore assez, et de reste, pour apprendre l'exercice à nos gamins. Une heure, pendant la récréation, ça suffirait. Moi, je maintiendrais la discipline, et, les jours de fête civique, nous passerions nos vélites en revue. Ce serait magnifique.
Un éclair d'enthousiasme illuminait la figure solennelle et naïve de l'instituteur. Des visions d'humanité meilleure, de félicité publique, se composaient devant lui. Il était le législateur, le sage inspirant les foules, con-
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duisant un peuple affranchi sur la route du progrès.
— La Constituante a manqué son coup, — formulait-il après un silence. — Elle n'a pas eu confiance dans le peuple. Ah! si j'avais été le gouvernement!...
Le gouvernement, il Tétait du matin au soir avec sa petite Uwpe d'écoliers, et il avait de la peine à la mettre au pas. En revanche, il était gouverné par sa femme, une paysanne avaricieuse et despotique, qui régentait le régent, le faisait marcher au doigt et à l'œil. Si elle lui permettait de sortir après dîner, c'était uniquement pour épargner le feu et la chandelle. Pendant que son mari s'éclairait et se chauffait chez les autres, la dame se tenait à l'obscur dans son lit, le drap tiré jusqu'au nez, et la pensée de cette économie lui donnait la patience d'attendre.
Cependant la bonne odeur des châtaignes grillées se répandait dans la cuisine. La « torrégnade » était à point. Elle faisait tort à la politique. Chacun s'occupait à piquer au plat, à dépouiller les châtaignes qui jaillissaient, rousses comme l'or, de leur pelure noire. M. Sabardeilh, soumis par sa ménagère à un régime qui le laissait sur soa appétit à la fin de ses repas, ne négligeait
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pas ce supplément inattendu. 11 opérait en conscience, et le jeu de ses mâchoires paralysait son éloquence.
— Un coup de vin, l'ami? — proposait le Dragon ; — ça vous nettoiera la langue.
Bepa versait une tournée, puis une autre, et le vin les mettait en goût de chanter.
M. Sabardeilh, qui cumulait, avec l'emploi d'instituteur, la direction du lutrin, paroissial,
— c'était l'usage alors, et M me Sabardeilh n'aurait pas renoncé sans peine à ce surcroît d'émoluments, — M. Sabardeilh, prié par ses camarades, attaqua l'air des Girondins, avec sa voix de chantre rocailleuse et profonde, qui prêtait à l'hymne révolutionnaire un accent de majesté religieuse et dominicale :
Frères, pour une cause sainte, Quand chacun de noiis est martyr...
Après les Girondins, on demanda du nouveau.
— Toi, qui as voyagé, tu dois en savoir!
— disait-on à Jep.
Jep en savait. Sans parler de la Parisienne et du Chant du Départ, qui inauguraient les séances du club à Narbonne, il avait entendu et retenu, tant bien que mal, nombre de chan-
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sons politiques en vogue dans les cabarets et les cafés, devenus, depuis la fermeture des clubs, des foyers de propagande démocratique. La chanson de la Casquette, qui faisait alors son tour de France, passionna le petit auditoire, qui reprenait en chœur au refrain :
A genoux devant la casquette.
A genoux devant l'ouvrier!
— Encore, Jep, encore! — insistait-on.
Puis, quand Jep fut au bout de son rouleau :
— A ton tour, Jojotle ! — commanda le Dragon .
Le sacristain triomphait dans le comique.
Sa face de pitre, molle et blême, se plissait de malice aux passages égrillards.
Le Dragon se tordait, M. Sabardeilh luimême oubliait, par moments, sa dignité professionnelle. Son caractère, toutefois, répugnait aux indécences.
— Assez, Jojotte! Respect à la jeunesse !
— Bepa n'est pas pour se faire religieuse!
— s'excusait Jojotle. — Laissez-la rire un brin.
— Je sais bien ce qui plairait à Bepa, — suggérait le Dragon. — Une chanson pour
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danser, une corrende, et vous la danseriez ensemble, — ajoutait-il en s'adressant à Jep. — Écoutez, enfants, on va vous servir.
De sa voix cassée, nasillarde, le forgeron entonna un de ces airs populaires trouvés par les aèdes du vieux temps :
Dos aucells sos d'un espiga No se poden pas tenir; Dos galans per una nina Ao se poden maintenir*.
M. Sabardeilh et Jojolle marquaient la cadence, l'instituteur claquait des doigls en manière de castagnettes, tandis que le sacristain raclait la table du pouce ou la frappait du coude pour imiter la musique du pandero, qui est le tambourin national. Adieu la politique ! Adieu les idées nouvelles ! La tradition les avait repris, jeunes et vieux, la folie d'amusement etde plaisir qui bout, toujours prête à déborder dans le sang de la race. Jep et Bepa tournaient au rythme de plus en plus vif de la chanson. Au galop final, quand Jep, enlevant sa danseuse, l'offrit à bras tendus, posée sur sa main droite, il y eut un frémissement d'enthousiasme.
1. « Deux oiseaux sur un épi — ne se peuvent pas tenir; — deux galants pour une fille — ne se peuvent maintenir. »
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M. Sabardeilh fut le premier à reprendre son sang- froid.
— 11 est tard, citoyens, — dit-il, — et Tordre du jour n'est pas épuisé. Nous n'avons pas lu La Réforme. Ce n'est pas tout de se divertir, il faut s'instruire.
— Instruis-nous, Sabardeilh; c'est ton métier, — acquiesça le Dragon.
On s'assit en cercle autour de la table. Le régent déplia le journal, chaussa ses besicles. Sa figure, en même temps, prenait — selon l'expression usitée dans les procès-verbaux des clubs révolutionnaires — « un air analogue à la circonstance ». Et la lecture commença, lente, méthodique. M. Sabardeilh observait les pauses voulues par la ponctuation : tant pour les virgules, tant pour les points et virgules... Au point, il s' arrêtait, reprenait le souffle, et, si c'était un point d'exclamation, il prolongeait l'intervalle, afin de laisser aux marques d'assentiment le temps de se produire. Puis, ayant toussé légèrement, il repartait.
Une question de Jojotte ou du Dragon Tinter* rompait quelquefois, et alors il commentait le texte, développait ou éclaircissait la pensée de l'écrivain.
Ce n'était pas sans besoin, cette fois* La prose de M. de Lamennais, avec son allure
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apocalyptique, était un peu déconcertante pour ces cerveaux rudimentaires. Mais si l'idée passait souvent par-dessus leurs têtes, ils n'en étaient pas moins sensibles à la musique des phrases. Ils ne comprenaient pas bien, mais ils étaient édifiés quand même; leurs convictions s'affermissaient au son de celte éloquence. Bientôt, cependant, leur admiration se figea dans du silence. Le Dragon d'abord, Jojotte ensuite, puis Bepa, ils s'endormaient comme au sermon. Jep résistait un moment, puis succombait comme les autres. Les phrases , ronflaient, les auditeurs aussi.
M. Sabardeilh les réveilla en cessant de lire.
— Àmenl — balbutia Jojotte, qui rêvait qu'il servait la messe.
— Vive la Rouge! — cria Jep, qui se croyait au club de la Révolution, à Narbonne.