‹ Jep, romanChapitre 7 sur 31 · EN FORGEANT · texte numérisé non relu

EN FORGEANT

La place de Catllar s'éveillait à la première clarté de l'aube, quand Jep chaque matin ouvrait les volets, poussait la porte de la forge. Les coqs chantaient au loin, devinaient le jour; en bas, dans le mystère du ravin, le correch du Router menait son bruit d'eau courante, violentée par l'obstacle du granit; tout près, dans l'obscurité du clocher voisin, l'ami Jojotle, pendu au* cordes du carillon, inaugurait à lentes secousses la sonnerie de Y Angelus. Les Irois cloches superposées dans leur cage de fer, au sommet de la vieille tour, envoyaient vers le village en sommeil, vers les campagnes engourdies dans la rosée nocturne, leur appel liturgique. C'étaient d'abord des coups timides, qui s'arrêtaient court, hésitaient, semblait-il, devant le grand silence, l'immobilité des choses. Puis les voix, enhar-

dies, fusaient en tercets rapides dans la limpidité de l'air. Et ce babil s'alentissait; le carillon finissait en recueillement sur une note grave, très ample, indéfiniment prolongée.

Jojotte s'en allait alors, libéré de sa besogne, dont le sens mystique ne l'inquiétait guère : corvée pour lui, et, pour les autres, pour les paroissiens de Calllar, invitation à se lever, à reprendre le labeur quotidien. Déjà les volets battaient contre les murs; des têtes embroussaillées de ménagères apparaissaient aux fenêtres. La vie recommençait. Telle une fourmilière qui s'éveille, le village envoyait ses travailleurs aux cultures; des charrettes grinçaient, cahotées sur le pavé des rues; à pas menus, trottinants, des ânes, conduits parles émondeurs de bois mort, s'en allaient vers les olivettes de la montagne.

La lumière montait : en plein ciel, au-dessus du feston des toits, les champs de neige du Canigou s'illuminaient, touchés par les premiers feux du soleil. La vallée s'éclairait à son tour; dans la trouée confuse, les canaux, les rivières s'allumaient, charriaient de l'or, tandis que les prairies, les emblavures, brillaient argentées par l'aiguail.

Et c'était le plein jour. Les métiers se ranimaient : Jep et Malhibern battaient l'enclume;

46 JEP

Ferréol, le tisserand, poussait la navette; une odeur de pain chaud sortait de chez le boulanger. Enveloppé dans sa douillette, l'abbé Colomer se rendait à l'église, où l'attendaient le petit clerc et les dévotes matinales. Jupe retroussée, tigpasse au vent, M me Sabardeilh balayait la classe, tandis que son mari, debout devant le tableau noir, traçait à la craie un modèle d'écriture. Et ce n'était pas upe phrase quelconque telle que : « Dieu est bon », ou ' « Cet entant est capricieux », ou bien encore : « La pomme que mange la petite fille n'est pas mûre », — mais une pensée de Lamennais ou d'Armand Carrel, qu'il offrait à ses élèves, car tout était sérieux pour lui et le moindre exercice scolaire avait la portée d'un acte de propagande.

La besogne ne manquait plus à la forge.

Dès le lendemain de son arrivée, Jep s'était enquis d'adjudications à soumissionner, de commandes à prendre. Sur ses instances, Malhibern s'était chargé de la fabrication d'une grille que le maire, M. Caffe, un bourgeois de Prades, se proposait d'éjtablir en bordure de son jardin, sur la route de Motlig. C'était un ouvrage un peu délicat pour des forgerons de campagne, et Jep y mettait tout son talent.

Ce n'était pas une petite atlaire d'aplatir, de

-MtrjmarjBLKzr ssa»?»»-

JEP 47

dresser les barres de fer brut, de les aiguiser au bout en fer de lance. Mais un cultivateur qui survenait avec son âne ou son cheval à ferrer l'obligeait à changer d'outils, à quitter son travail d'art pour une occupation plus modeste. Il se rattrapait alors sur la politique.

Pendant que le fer chauffait, que le soufflet ronflait, les langues allaient leur train. Prudemment ou à cœur ouvert, selon les gens à qui ils s'adressaient, les forgerons expliquaient les nouvelles du moment. Depuis que le Président l'avait destitué, ils prônaient le général Changarnier, commémoraient ses campagnes. C'était un brave celui-là, et qui ne se laisserait pas faire le poil! D'ailleurs les représentants commençaient à ouvrir l'œil. Jep les approuvait d'avoir refusé la subvention de dixhuit cent mille francs, qu'avait eu le toupet de leur demander ce farceur de Bonaparte. Dixhuit cent mille francs, rien que ça! cinq mille francs à dépenser par jour! Le gaillard n'y allait pas de main morte! Jep s'indignait, mais son indignatioq restait souvent sans écho. Les trois quarts de ces paysans ne savaient pas le premier mot des affaires publiques, ils ignoraient Changarnier, ils ne comprenaient rien aux démêlés de l'Assemblée et de la Présidence. C'était trop loin, tout ça, trop au-des-

48 JEP

sus d'eux. Pour un qui mordait à l'hameçon ou qui avait l'air d'y mordre, encouragé par une tournée de vin blanc, beaucoup se contentaient de hocher la tête, de lâcher un : « Il se pourrait bien! » qui ne risquait pas de les compromettre. « Tas de brutes ! » s'exaspérait le Dragon, qui regrettait, une fois les gens partis, son vin et sa salive.

La matinée passait ainsi. Les heures s'en allaient, consumées au travail, coupées par la halte d'une cigarette ou d'une pipe. Après, c'était la détente du dîner, le bavardage, les coudes appuyés à la table, ou la sieste dehors, aux journées soleilleuses, dans quelque « cagnard », quelque creux de rocher abrité du vent, exposé au midi. Et déjà la journée finissait. Le soleil penchait vers la montagne de Ria, qui fermait, de sa masse embroussaillée de cistes, l'horizon occidental. L'ombre de l'église s'allongeait, couvrait toute la place. Et, brusquement, tout était ombre. Le vent soufflait plus âpre, les routes durcies par le froid du crépuscule résonnaient sous les sabols des travailleurs qui revenaient des champs, sous le trottinement des petits ânes qui descendaient avec les émondeurs des olivettes de Saint-Jaume. Des passants s'arrêtaient, laissaient une bêche, une charrue à réparer, au

JEP 49

seuil de la forge quirougeoyaildansla ténèbre commençante. Et c'était la nuit, la cordialité du souper, l'intimité de la veillée amusée par les propos de Jojolte, bercée par la lecture de la Réforme, la couchée enfin, le sommeil enlre les draps rudes, le bon sommeil sans rêves, jusqu'à l'aube.

Cette vie était bonne. Elle aurait élé meilleure, si le petit forgeron avait été plus sûr de Bepa. Mais comment se fier à l'amilié d'une coquette? Des œillades, des sourires, elle lui en donnait sans compter, mais elle n'en était pas plus économe avec les autres, et Jep s'accommodait mal du partage. D'autant que les autres étaient en nombre.

Il y avait ce freluquet de Jean Cadène, un dégourdi qui entrait à tout moment à la forge, et il parlait fort, il plaisantait pour al tirer l'attention de Bepa, occupée à la cuisine. Elle arrivait bientôt, émoustillée, et c'était alors, en manière de farce, des pincées dans le gras, des chatouilles, un tas de privautés que se permettait le galant. Jean Cadène riait, Bepa aussi et môme Jep ; mais Jep riait jaune : il aurait voulu voir le camarade à tous les diables.

li y avait encore Felip, des Ortes, un vieux garçon qui passait pour mettre à mal les

50 JEP

jeunes tendrons qu'il embauchait et qu'il débauchait à sou service. Celui-là, heureusement, Bepa ne pouvait pas le sentir : elle quittait la boutique du plus loin qu'elle apercevait son vilain museau de faune avec sa grosse lippe et les bouquets de poils qui lui sortaient des oreilles. Mais lui ne se décourageait pas ; il restait là, des heures, à griller des cigarettes, humant la chair fraîche à travers la porte que Bepa avait fermée derrière elle.

Giresse, un autre amateur de cotillons, s'arrêtait quelquefois, en passant, à ses retours de chasse. Il racontait ses coups de fusil, étalait ses prises sur l'établi : un lapin, un perdreau, un chapelet de tourdes. La gourmandise du Dragon s'excitait à manier ce gibier. Il soupesait le lapin, soufflait sur la plume du perdreau pour constater si la chair était suffisamment tendue et bouffie de graisse. Complaisamment alors, le chasseur offrait une part de sa chasse au forgeron, qui ne pouvait faire moins que de l'inviter à la manger avec lui; et Giresse acceptait aussitôt, moins affriandé par la cuisine que par la cuisinière.

Elle était si jolie, cette Bepa ! Les désirs des hommes allaient tous vers elle. A la danse, à l'église, dès qu'elle paraissait, tous les yeux

JEP 51

se tournaient de son côté; elle donnait des distractions aux dévots, des frénésies aux danseurs. À seule fin de l'admirer, les gens passaient et repassaient devant la forge. Jusqu'au maire, M. Cafi'e, un homme d'âge qui, soidisant pour examiner le travail de la grille, ne manquait pas de se rendre chaque jour à l'atelier, et, quand Bepa était là, il prolongeait sa visite. Très important et très dignç, cravaté de blanc comme un notaire, le monsieur serrait de près la fille du forgeron, lui adressait, avec des paroles bénisseuses et paternelles, des regards chargés de concupiscence. Jep aurait volontiers appliqué un trèfle à cinq feuilles sur sa figure ; mais, quand on est pauvre, il faut ménager la clientèle : il se contentait de contrarier le tête-à-tête, en faisant voltiger sous le nez du bourgeois les barres de fer rougies à blanc, qu'il pétrissait sur l'enclume, jusqu'à ce que le bonhomme épouvanté se décidât à quilter la place.

Au fond, les mauvaises intentions de ces galant in s ne l'inquiétaient pas beaucoup :

Bepa était la première à se moquer d'eux dès qu'ils avaient tourné le dos. Mais il avait en la personne de son frère, de Galdéric, un rival plus sérieux ; il le craignait, du moins. Depuis le retour de son cadet, le goût que l'aîné

52 JEP

avait eu pour Bepa semblait s'être réveillé. Il s'arrangeait pour se trouver à tout propos sur son chemin. Et, comme les terres des Bernadach louchaient au petit clos que le forgeron avait sauvé du désastre, les occasions étaient fréquentes de la rencontrer, de faire un bout de causette avec elle, lui d'un côté, elle de l'autre, de la haie qui séparait leurs héritages. D'un taciturne comme Galdéric, ces avances étaient significatives. Jep avait surpris leurs colloques, et, depuis, il était sur le qui-vive. Quand la petite rentrait des champs, il l'interrogeait, il voulait savoir si elle avait vu Galdéric, et ce qu'il avait pu lui dire.

— Il m'a dit bonjour.

— Et après ?

— Tu es bien curieux ! Crois-tu que j'aie retenu par cœur ce qu'il lui a plu de me raconter?

— Méfie-toi : il te mènera loin, si tu l'écoutés !

— Je ne peux pourtant pas lui défendre de me parler.

— Avoue que tu as du plaisir à l'entendre !

— Ni peine ni plaisir. Ça enlre par une oreilie et ça sort par l'autre.

Jep fronçait le sourcil, mal rassuré par ces explications.

JEP 53

Et Bepa s'impatientait :

— En voilà, des histoires ! Je suis bien bonne de te répondre. Ça ne le regarde pas, mon pelit. Mon parrain ne t'a pas loué pour m'espionner, pas vrai? Je n'ai pas de comptes à te rendre.

— Si je suis de trop chez toi, tu n'as qu'à le dire : je ne suis pas embarrassé pour m'embaucher ailleurs.

— Soit! J'aurai la paix ici, quand tu n'y seras plus... A-t-on jamais vu ! Un blanc-bec de dix-huit ans qui s'avise de me faire la leçon!...

Bepa s'en allait, dépitée : Jep boudait ; c'était une grande brouille d'un quart d'heure. Au fond, ils ne pouvaient déjà plus se passer l'un de l'autre. El Jep le laissait voir, trop amoureux pour dissimuler ; mais Bepa n'était pas pressée de se rendre. Sa fierté tenait bon, sa coquetterie trouvait son compte à ce mal de jalousie qui tourmentait son galant. Souffrant pour elle, il ne l'en aimerait que davantage.

LE « TOURN»

Depuis quelque temps déjà, la récolte des olives était finie à Catllar. Les fruits, enfermés dans les grounnels, sortes de resserres établies dans les dépendances du moulin à huile, attendaient l'heure de la pressée.

C'était une époque d'activité joyeuse pour le village. Du matin au soir, la petite usine ne désemplissait pas. La nuit venue, elle envoyait encore vers l'obscurité des campagnes le bruit des voix, la clarté du foyer alimenté par le marc des olives. La journée terminée, les curieux arrivaient ; des tout petits, leur tartine de pain bis à la main, attendaient pour se régaler l'aumône de quelques gouttes de l'huile vierge, qui sort de la première foulée ; des jeunes gens, soi-disant pour prêter main forte aux gens du moulin, caquetaient, galanti-

Page 1