‹ Jérémie en 1845Chapitre 7 sur 22 · AVRIL -1842, A BESANÇON · texte numérisé non relu

AVRIL -1842, A BESANÇON

Les siècles s’écoulaient.... la sagesse féconde, A^onliit d’un nouvel astre éclairer l’univers.

Au souille du Seigneur, du chaos naitun monde, Notre globe apparaît radieux dans les airs.

Pour diriger les pas de la jeune planète,

Pour guider ses destins vers des jours fortunés.

Au corps il fallait la tête;

Les hommes furent créés.

Et le triple élément prodigue ses richesses.

Et les règnes divers fouriiisseut leurs trésors,

Dieu dit : « Baigne tes sens au fleuve des ivresses; Mortd, unis la voix aux célestes accords ;

ils iléloiiriiaiciu les yeux de l’élolle iialairc,

Ils fermaient leur oreille au chaut de runivers,

Ils rugissaient de haine, ils hurlaient de colère,

Ils inondaient dè sang les plaines et les mers.

Les jours de quelques-uns coulaient en salurnale,

Le reste croupissait hideux, abandonné,

Ils avaient tous l’esprit sale.

Et tous le cœur gangrené.

Sans honte, sans remords, sans érac, sans entrailles, .Sans dignité, sans frein, sans logique, sans but ;

Ces idiots riaient, dansaient aux funérailles Des apôtres voués à l’œuvre de salut.

Tant d’exemples passés ne pouvaient les instruire, Le vent du préjugé brisait tout dans son cours, L’bomme écumait de délire,

Le monde était à rebours.

Un jour Satan frémit, au comble de sa gloire,

Un rayon du génie inonde l’horison;

Mages, réveillez-vous! bergers, chantez victoire! Accourez à Eetbléem, volez à Besançon !

Esprit de vérité, soleil d’intelligence.

Tu combleras l’abime où tout allait périr;

Christ annonça l’espérance,

FooittER, dis nous l’avenir.

Eclaire du passé l’histoire ténébreuse;

Dégage du chaos la loi d’attraction ; ilonfonds de vils rhéteurs la science trompeuse ; Proclame des mortels la résurrection.

Que dans les triniversttbn .saint nom retentisse;

Que l’écho do nos chànb remplisse l’infini !

Dieu se moulrera propice,

Et son fils sera béin.

Inutiles efforts! sur l’infernale rive,

Bcl/ébiith on fureur agite le brandon;

Les enfaiils de l’orgueil sVcondenl le démon.

Roi, ponlife, docteur, citoyen, militaire.

Chacun veut protéger la cité de l’erreur. ,

Ah ! dans ce jour de colère L’homme déchu fait horreur.

D’une enfance de jileurs franchissant la barrière, Courons combler l’ccueil, sauvons l’humanité, rdoire! gloire au martyr (pu traça la carrière ,

Qui clama quarante ans l’unité, l'unité! 1 !

Le temps qui détruit tout, grandit notre courage ; Des peuples inalheiireu.v intrépides soutiens , Bravons le.s coups de l’orage.

Brisons, brisons ses liens. '

Ciel vengeur, qu’ai-je vu.! les fils contre le père,

S acharnent sans pitié, dissèquent le martyr, il tombe, tout est dit. ... ou du moins ou l’espère. Et l’ange, ténébreux crie.... A moi l'avenir!

Mais les enfants d’Abel forment une. phalange.

Elle marche, grandit, triomphe sans retour.

La trompette de l'archange Proclame la loi d’amour.

A AUGUSTE LAVERTUJOiN, A NOS AMIS DE PÉRIGUEÜX.

Si Dieu le veut, si sa lumière Illumine voire paupière,

S’il vous enivre .à sa vapeur,

S’d vous pénètre de sa grâce ; Poussez, lieuricz, faites-vous place.

Avancez sans haine et sans peur.

Quillez des temples en ruines, le front haut coiironrié d’épines ; Allez émules des martyrs,

Songez que le Christ vous conteinpl Que Fodqiek vous donne l’exemple, Que riiomme'ràle ses soupirs I

Allez aux sources d’un autre Sge ; Là, retrempant votre courage, Justifiez le divin choix.

Et puis, aux yeux de faux prophètes, Au sein des volcans, des tempêtes, numbles, forts, traînez votre croix...

Embrasé d’une sainte llamme, Portant le monde dans mon âme.

Et la famille dans mon cœur ;

Errant, cberchaut à l’aventure.

Je criais ; c ô race parjure.

Voici l’étoile du Seigneur ! ».

Reveillez-vous bergers et mages.

Courez présenter vos hommages A votre nouveau Rédempteur La pénitence est accomplie :

Jésus, ton attente est remplie.

Saluons l’ère du bonheur.

Eu Très-Haut la voie'infinic.

Par l’entremise du génie.

S’est révélée à scs enfants ;

Fuyez les traces impudiques,

De ces avortons faméliques,

Que vous preniez pour des géans.

La vérité, blanche colombe,

A franchi le seuil de sa tombe,

La science a brisé ses fers.

Peuples, il n’est plus de profanes.

Siippoi'ler le sort de Daniel,

Comme jadis la race impie ,

Au fori, au doux fils de Mai;ie.

Fil boire rabsinllie el le fiel !

Tremblez l’avalanche des crimes Emporte dans les noirs abîmes Tous Ics'vesligcs de Babel ; Moment suprême, et je succombe ; Mais je vais dormir dans la tombe Pour me réveiller dans le ciel

Doux échos de voix bien aimées, Comme des brises parfumées,

Dans faiôme de l’espérance je pus retremper ma constance, iMcrci, messager de boiibeiir !

A MONSIEUR C**‘. (i).

Vous désirez avoir un récit succinct et authentique des événements inouïs dont j’ai failli être la victime.

L’esprit agité de tant de scènes fécondes, d un côté, en passions pleines de barbarie et de servilité, d’autre part, de sentiments remplis de force et de justice, je m’empresse de vous satisfaire, sinon avec éloquence, du moins avec impartialité;

Votre modestie n’a pas prévu que vous me mettiez dans la nécessité de dévoiler tout ce qu’il y a de magnanime dans le zèle que vous faites apparaître toutes les fois qu’il y a une grave-in fraction à réparer, fût ce'même en faveur de personnes qui vous sont tout à fait élran-

(I) M. Chapelle, mécanicien tics-dislingno, excominainianl de la gai-de nationale à cheval.

gères; aussi j’ai dû ôlrc vivemenl louché, mais non pas surpris, de voir avec quelle énergie vous avez défendu mes droits.

La force de mes convictions doit être puisée à une source bien profonde, puisque j’aie eu le courage de résisler aux conseils inspirés par la plus parfaite bienveillance. En effet, la vérité appartient au monde, malheur à qui se laisse distraire par de puériles considérations; pour moi, je n’étais plus préoccupé que de la proclamation en face d’une réunion imposante.

Le 8 mars 1841, au grand Opéra, on jouait Rohert-lc-Diahle : je me rendis au théâtre avant le lever du rideau ^ et pus choisir une place convenable.

Dès le premier entr’acle, je distribuai, à ma manière, mes brochures, et fus me livrer à la police, croyant en être quitte pour deux ou trois jours de prison.

M. le commissaire procéda à peu près en ces termes à mon interrogatoire :

D. —Est-ce vous qui avez fait cette distribution extraordinaire?

R. Oui, Monsieur.

D. — Aviez-vous des complices ou des-

persotines qui oui été vos iustigaleurs?

R. -'Non, Monsieur.

D. — Quel est donc le motif qui vous a déterminé?

R, — Le besoin irrésistible d’annoncer au monde en général, et aux riches en particulier, l’apparition de la loi de justice et de vérité, et l’espoir que, sur tant d’individus, l’élite de la société , il y en aurait quelques-uns qui daigneraient se détourner un instant pour juger avec connaissance de cause si cet événement, tout miraculeux qu’il paraît être, se trouvait réellement justifié par les travaux de l’immortel Fourier !

Il désira, pour juger la gravité de mon action, connaître les brochures que j’avais rémises. Je lui donnai le seul exemplaire que je m’étais réservé pour distraire l’ennui de quelques instants de captivité. Il se retira pour le lire, me laissant à la garde d’un agent de surveillance. Au bout d’une demi-heure environ, il rentra, parut me parler avec bienveillance, applaudit à la moralité de mes travaux^ mais protesta contre la manière de les répandre, puis continua ainsi l’interrogatoire :

’ Z). —Vous vous dites apôtre?

R. — Oui, Monsieur.

D. — Etes-vous marié? Quel est le nom de voire femme? Combien avez-vous d’enfants? Quels sont vos plus proches parents qui seraient le plus à proximité d’intervenir? Quelle est leu r positionsociale ?

Je répondis à ces diverses questions.

D. — Confirmerez-vous en temps et lieu, devant qui de droit, ces déclarations, si vous en êtes prié?

R. — Oui, Monsieur.

Il termina en quelques instants ce que je ne sais si je dois appeler son procèsverbal. Je mourais de soif, je demandai un verre d’eau. L’on m’apporta promptement de l’eau sucrée qu’ou ne me permit pas de payer. ,"4

Il fit un paquet de mes brochures et de son écrit, m’annonça que j’allais paraître devant leqméfet de police. Je montai en voiture avec un agent; il était dix heures.

Je fus conduit dans un cachot que l’on nomme, je crois, souricière, où je passai la nuit sans voir personne. Sur les huit heures du matin, on m’apporta un morceau de pain et de l’eau. A midi ou une heure, une voiture cellulaire vint me pren-

(Ire, en compagnie d’une femme que je me crus en droit de croire folle, aux cris et aux extravagances que j’avais entendus une partie de la nuit, On nous lit descen • dre aux parvis de Notre-Dame. Deux messieurs écrivaient à un bureau ; l’un d’eux m’adressa sardoniquement trois ou quatre questions plaisantes ; je répondis sur le meme tou, ne me doutant pas que je venais d’accomplir à mon insçu l’acte le plus important de ma vie. Un médecin venait de constater l’état de mon aliénation mentale !

La voiture nous reprit, et s’arrêta à la Salpétrière, où l’on déposa ma compagne infortunée. Je versai des larmes sur son sort, ne prévoyant pas le mien ; je croyais •qu’on me conduisait à Sainte-Pélagie..

. Sur le houlevart, le garde qui m’accompagnait lira le rideau qui recouvrait une petite grille pour que je pusse respirer plus librement. Je me vis sur le chemin de Bicétre, je prévis la centième partie des maux qui m’étaient réservés, mon' éme s’attrista, je demandai à Dieu du courage, et nous arrivâmes.

Les formalités des bureaux accomplies, le nom de Jean Journet se trouva inscrit

an nombre des aliénés, le 9 mars 184‘1, cinquième division, troisième salle, dixième lit, et cela 33 ans après l’apparition de la tbéorie des quatre mouvements.

L’on me conduisit dans un dortoir occupé par une centaine de fous ; l’on me fit quitter absolument tous mes vêtements, qui furent remplacés par des choses extrêmement gothiques, extrêmement vieilles, mais parfaitement propres.

je fus dans la cour, et à tous les employés ou infirmiers que je pus trouver je leur demandai avec instance une conférence avec le directeur; mais les uns souriaient, les autres levaient les épaules. Je courus me perdre, jusqu’au coucher, dans la foule des fous, des idiots, des épileptiques.

J’avais observé que le n® 9. mon voisin de Broite, était malade, puisqu’il se trouvait du petit nombre de ceux qui ne s’étaient pas levés. A son immobilité, à son oppression, je pus même juger qu’il était un des plus malades; cette circonstance augmenta la tristesse qui présidait à mon coucher. Sur les dix heures, on lui administra une pilule que le malade ne pût avaler, mais qu'il mâcha et délaya dans sa bouche. Dès-lors, à l’odeur cadavéreuse

qui m’avait si horribienient oppressé jusques-là, se joignit une odeur de musc et d’assa-fœtida, et des maux de tête s’ajoutèrent à mes maux de cœur. J’étais, depuis environ deux heures, dans cette disposition, lorsque d’affreufîes convulsions, précédées d’un cri long, creux, déchirant, un cri qui n’appartient pas à l’ordre des choses de notre nature, me contraignit à tourner mon regard vers mon malade, et je vis une face ronde, plate, violacée, hideuse. L’infirmier accourut : bientôt après le râle se fit entendre, et le veilleur après l’avoir arrangé, s’en retourna en disant :

(il sonne le premier...), seul propos impie, au reste, que j’ai entendu dans cette demeure.

Le jour parut, la cloche sonna le lever.

Depuis quarante-huit heures, à peine .si j’avais fermé les yeux, il fallut s’habiller. On lava et balaya le dortoir. Les lits furent dressés ; tous rangés à la file, nous at tendîmes la visite:pour moi cemomentétait solennel, je m’y préparai. Le docteur ( f ) parut, avec son état-major, aun“ 9; Tm-

Leurct’ médecin à Bicêtre, — à rliacun '

firmier dit : nuit agitée, crise terrible, mais plus calme depuis deux ou (rois heures.

« Le n° 10 est un nouveau, dit le médecin, pourquoi ne l’a-^t-on pas rais à l’admission ?

— Son étal inolTensif, reprit le garçon, a fait supposer au chef du bureau qu’il serait placé ici plus convenablement.

— Qu’on repare cette oubli au plus toi; et se tournant vers moi : racontez-nous les circonstances principales de votre vie. » Ce que je fis,avec naïveté, en protestant, avec verve et logique, contre l’incurie des agents subalternes : je remets ma cause entre les mains d’un homme dont l’expérience et la position scientifique doivent me mettre à l’abri de toute méprise.

— Tdchez de me dire quelques morceaux de vos œuvres. Je récitai des frag- } ments de l’épître aux élèves de l’école politechnique. 11 se tourna vers son entourage : disciple de Fourier! de celui qui vent donner aux hommes une queue, et qui annonce la venue des anti-lions ! puis, répétant quelques mots de ce que je venais de reciter : et mon caractère apostolique no sera plus un objet de ridicule, de mi-

sère. Avez-vous compris ? monomanie de la grandeur.

Trois lavements, bains de trois heures, aspersions d’eau froide sur la tète, demiportion, on lui coupera la barbe.

— De grâce, M. le docteur, avant de me soumettre à un traitement, à une espèce de mutilation, suspendez, au moins vingt-quatre heures, votre jugement. Ne vous créez pas les regrets que doit enfanter une précipitation irréparable?

— Que l’on conduisè cet homme à l’admission. Hélas! j’ignorais ce que c’était que l’admission.

L’admission est le lieu où l’on dépose les arrivants ; s’ils sont furieux au premier chef,il y restent jusqu’à ce que leur nature, domptée par un traitement fort, se ploie à des habitudes plus pacifiques ; car les aliénés, à' certains égards, sont quelquefois susceptibles d’éducation.

Quand, au contraire, leur manière d’ètre est plus ou moins modérée, ils sont renvoyés aussitôt, selon l’importance de leur maladie, dans divers dortoirs disposés à cet efl’et. Dans'l’après dîner, je fus conduit dans l’épouvantable séjour.

L’admission est une cour compiantéc

d’arbres, précédée d’une forte muraille et terminée par une grille solide, élevée. A droite et à gauche sont des loges destinées chacune à une seule personne ; quatre pavillons, dont deux sont occupés par les malades, symétrisent celle habitation infernale. Chacun des deux pavillons contient six lits, trois au rez de-chaussée, trois au premier et unique étage communiquant par un escalier rapide et étroit.

En entrant dans la cour, je la trouvai peuplée de presque fous ses habitants, livrés à ces habitudes qui pénètrent d’une si profonde mélancolie les personnes qui ne font que visiter, même un instant, ces infortunés, devant former dès lors mon nnique société. Les uns, dans une immobilité stupide, ressemblaient à de hideuses statues; les autres, agités d’une impulsion fébrile, parcouraient périodiquement l’espace, ou tournaient rapidement sur euxmêmes. Plusieurs se livraient à des vociférations les plus véhémentes, à des gesticulations les plus exagérées. Il y en avait qui était garrottés à.divers degrés, selon la nature de leurs habitudes et la période de leur maladie.

Le lit n" 1, dans le pavillon à droite en

entrant, me fut assigné. Le n° 2 était dans la cour ; le n” 5 gisait lié dans son lit, s’étant, la veille, grièvement blessé àla tôle et au genou, dans un accès de frénésie. Je sortis, je m’aventurai avec précaution dans un coin, et, immobile, je m’exposai aux douces influences du soleil ; il faisait un temps magnifique. Peu d’instants après, plusieurs visiteurs, précédés et suivis des infirmiers, accompagnés d’un agent de surveillance, vinrent visiter l’établissement, J’avais tracé quelques mots à la hâte, espérant donner de mes nouvelles à mes amis. Je m'avançai mystérieusement vers l’un des visiteurs pour le charger de ma commission ; mais, malgré mes signes, il s’éloigna épouvanté. Il était inutile et imprudent d’insister ; je fus attendre avec résignation, le moment que je redoutais le plus, le coucher. Il arriva. Les infirmiers me rassurèrent un peu, en me disant que la nuit il était rare qu’il y eut autre chose que dü bruit ; en effet, les gémissements, les rugissements, les convulsions , me tinrent en émoi de longues heures.

Il y avait peu de temps que je m’étais assoupi, lorsque la cloche et les tiraille-

raeuls du garde du nuit lii’arrachùreiil à laou ongourdisîeœent; le médecin devait bientôt paraître, il m’avait promis déliré attentivement mes œuvres; j’avais préparé mille argumentations, qui, développées avec chaleur et dignité, devaient nécessairement, selon moi, triompher de ses pré- 1 reniions. Sur donc de l’éclairer, je n’étais j plus préoccupé que du malheur do passer [ encore, dans un semblable lieu, le temps j qu’entraînent les formalités du départ. j

11 parut, il était gai, affable, il m’écouta | longtemps, sourit finement, me lut quelques uns de mes vers, me reprocha d’ôtre un médiocre poète, un écrivain nébuleux, m’annonça qu’on m’avait vu écrire, me [ retira tous mes papiers, défendit qu’on me fournil des plumes et de l’encre , me fit enlever ma pipe, mon .tabac, ordonna de continuer le traitement, et poursuivit sa visite.

Mon tabac ! ma pipe ! distraction permise, si nécessaire pour fnoi, dans lé monde des méchants, et cenl fbis indispensable , dans le domaine de la folie, de la séquestration.

Dès cet instant, l’insuffisance d'alimen- I talion, les étreintes de la médication, l’iso- j

ieraenl, l’affreux contact, tout iiieGt pressentir que mon courage pourrait faillir sous une pareille épreuve. Il me sembla que mon corps et mon âme étaient semblaoles à une paire de meules, qui, poussées par une force incommensurable, et en sens opposé, se dévoraient mutuellement, faute de substance intermédiaire sur laquelle elles pussent exercer leur énergie.

La visite du lendemain fut courte, et rien ne fut changé à ma position, malgré les usages qui veulent que les individus pacifiques soient transférés, après vino-tquatre heures, dans la division approprfee a leur état sanitaire. Les minutes étaient des siècles, le temps restait immobile.

Le jour suivant il me fut impossible deme lever; une faiblesse dans les articulations •m’empêchait de me tenir debout.

Les lavements furent supprimés. De douleurs de tète , vagues dans le principe prirent de l’intensité pendant la nuit suivante. Il me semblait que la partie postérieure, la région du cervelet, se translormait en un bloc de plomb; je conçus alors 1 espoir que mon supplice ne serait pas éternel. . . .

Un parent dévoué avait cependant découvert la trace de .nses pérégrinations, des démarches actives avaient été commencées, mon état empirait. Tout traitement fat suspendu : Je fus envoyé aux convalescents; une alimenlalion saine et abondante, quelques distractions, la jouissance de tous les droits attribués aux aliénés de cette classe, et la visite de mon parent retrempèrent bientôt mes facultés.

Quelques concessions, que mes amis me conseillaient de faire à l’orgueilleuse vanité du docteur, me firent concevoir une prompte libération ; mais quand je voulus m’en expliquer explicitement avec lui, le vague de ses promesses me rendirent toute mon indignation, toute mon énergie. Pendant la visite suivante, à la suite d’une protestation pleine de dignité , la persistance du bourreau me détermina à finir ainsi mon discours : le ternie des concessions est accompli, dussé-je y perdre la vie ou la raison, oui, entre nous deux il y a un fou , mais c’est celui qui accable de médicamentations homicides sa malheureuse victime. Le docteur fut un instant interdit. Bientôt, reprenant ses allures, il

ordonna qu’on me ramenât aux carrières, àTadmission.

J’appris celte nouvelle avec une indignation qui tenait de la joie. Mon parti était pris ; un graudacombat allait s’engager, mon individualité allait sortir du néant.

Les mutations ne se font que dans l’après-midi ; en attendant, j’avais été obligé d’assister ii la séance de l’école, plongé dans des méditations. Un bruit étranger me fait lever la tète : je le vois, je vois M. M***(l); je coursa lui, l’on m’arrête. Il ne me reconnait pas d’abord ; on le force de sortir ; mais il m’avait fait signe, mais je l’avais compris, mais vous connaissiez mou sort, rien ne pouvait plus me troubler. Ma délivrance élaitsûreetprochaine.

Enfin M. M*** put communiquer avec moi; il me combla de joie en m’annonçant qu’il avait obtenu mon visa de sortie, signé du médecin et du directeur.- Sans en avoir mésuré les termes, il courut avec confiance à la police pour accomplir ce qu’il croyait les dernières formalités.

(t),M. de Mongollier,

Celle-ci ne trouvant pas rationnel de sanctionner un certificat qui portait que je commençais à entror en convalescence ; il eut beau déployer tout son énergie, il échoua raomentauéinènt devant ce nouvel obstacle.

L’ordre de la mutation s’était exécuté.

J’avais été transféré à l’admission. Mais cette fois l'horreur de ce séjour était tempéré par l’indignation dont j’étais animé; elle offrait un vaste aliment à ma vi.-lualité, je m’étais, en outre, procu.ré un livre. J’espérais ne rester là que peu de temps, .l’avais déjà vécu avec ces victimes infortunées de notre bourbier sociale, je les connaissais ; mais elles ne me connaissaient pas!...

L’infirmier me félicita d’être venu seulement ce jour-là, et non pas la veille; un aliéné me dit-il, que nous avions jugé coU’ venable de laisser libre, avait, à la sourdine détaché quelques autres, et ils ont été, la majeure partie de la nuit, dans une exaltation épouvantable; mais il est bien probable que cette nuit nous serons plus tranquilles.' En effet, le délire de quelques-uns ne fut ni bien long, ni bien violent, ce qui, joint à un commencement

(l’üabitudc, me permit de gofttej> quelques lieu res de repos.

Le matin, à la visite, le médecin parut surpris de me trouver dans ce lieu : i’ai sipé, me dit-il, votré sortie, et l’on au-' rait pu se dispenser de vous conduire ici.

Il ordonna qu’on me ramenât à l’infirmerie.

J’y étais depuis quelque lémps, lorsque vous apparûtes, je vous vis, mon cœur vola au devant de mon libérateur, il fallut pourtant rester impassible, la règle l’cxi^ geait. Peu d'instants après vous me fîtes appeler au parloir. L’émotion que vous ne pûtes di simuler, me lémoigua combien vous aviez pris part a mon sort et me dédommagea d’une partie de mes infortunes Vous ne me quittâtes que pour retourner à la charge. Tout s'applauit devant votre énergie, votre dévouement, devant l’éloquence de votre cœur, devant la justice de ma cause, dont vous aviez fait la vôtre, et le lendemain , l’attendrissement mêlé de joie, que je fis sur votre figure, rnlannonça que j’étais libre.

Le 16 mars, 9 jours après mon incarcération, nous quittâmes cette demeure de lesolalion , M. M*‘* et mon ami Stourni,

s étaient joinls à nous; le terap était très Leau, nous fùmesbientôt à Paris. L’accueil que je reçus de personnes qui vous sont si chères, et qui me furent si bienveillantes, m’apprit tout l’intérêt qu’avait excité mon malheur sur tous ceux qui me connaissaient. Mon cœur leur en conserve une éternelle reconnaissance.

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