SCENE III
LOUISE, elle s'agenouille de nouveau devant sa mère et lui prend les mains.
Mère chérie, je t'aime !
DAME RÉGINA, la baisant au front.
Et moi, je t'aime, fille chérie!... Mais tu es en émoi. Voici que de nouveau tes yeux larmoient. Qu'y a-t-il?
LOUISE
Il y a toujours la même chose ! Toujours la même chose, sauf qu'aujourd'hui j'en souffre avec plus d'intensité. Les chagrins ont leurs intempéries comme le temps;... leurs saisons, peut-être. Tu sais bien quoi, n'est-ce pas, quoique mes lè\Tes en aient laissé passer si peu; si peu que cela fait à peine plus de bruit que mon souffle. Tu es pénétrante et tu as l'expérience, la longue, vrillante et de^"!natoire expérience de la vie.
DAME RÉGINA
Oui, cette expérience qui dispense le triste don de trop voir les dessous et l'envers des
choses et inspire la fatigue de la vie. Je sais quoi, je devine. J'en parlais tantôt avec Fabricius, comme si ton souci plus fort de ce matin eût prolongé jusqu'à moi ses ondes vibratoires. Ton mariage, n'est-ce pas?
Oui, mon mariage !
DAME RÉGINA
C'est si ancien pourtant. Pense donc, vingt-six ans bientôt ! Et sur la toile de ces années tissées et retissées par le temps, la broderie de la naissance, de l'enfance, de l'adolescence de tes trois enfants. L'habitude et sa tyrannie bienveillante n'auraient-elles pas dû, à défaut de toutes autres influences, t' acclimater aux chagrins?
LOUISE, toujours agenouillée.
C'est une fatalité désolante, je ne m'acclimate pas. Une force secrète, ininterrompue, indéfinissable, crée et recrée entre mon mari et moi, entre ses proches et moi, entre certains de mes enfants et moi, une hostilité que j'essaie en vain de surmonter et de chasser. C'est un ennemi fluidique insaisissable.