ACTE PREMIER
DAME REGINA
Oui, j'ai vu : il y a hostilité. Il y a cette tension dans les rapports, venant de tout et ne reposant sur rien, qui fait songer aux enchantements, aux envoûtements. Des vapeurs mystérieuses, pareilles aux miasmes s' élevant sur les marécages, transforment les parole?, les actions, les gestes en causes futiles d'irritation colère, en occasions puériles de discords profonds. Oui, j'ai vu!
LOUISE
Et pourquoi, quand on considère les matérialités qui nous entourent? Alfred semble un époux irréprochable. Sa vie, eût-elle au fond quelques-uns des habituels et inévitables bourbiers masculins, apparaît normale et
correcte. (Avec une légère irritation) A peine puis-
je soupçonner quelque intrigue avec cette Débora, cette juive, cette levantine, à la beauté opulente qui semble enrouler des liens autour de lui et m'est parfois apparue une femme en rupture de harem ou en convoitise de mouchoir. Xotre fortune grossit presque démesurément. La situation d'Alfred est bril-
lante et ti' est piquée d' aucun souci , sauf parfois, ceux que lui suscite sa race dans un monde insuffisamment dépouillé de préjugés. Il est pour moi attentif, généreux sur l'argent. Pourquoi, pourquoi vivre avec lui dans les intimités du mariage me devient-il insupportable, et, je le vois malgré les dehors, insupportable à lui-même ? Pourquoi cette fêlure, sans cesse s' élargissant, a-t-elle commencé dès que les premières chaleurs amoureuses se furent attiédies ?
DAME RÉGINA
Mais, précise. Tout cela est si vague, si vaporeux, comme tu disais tout à l'heure.
LOUISE
Oui vague, oui vaporeux. Je ne me retrouve pas moi-même dans ces brouillards. Et pourtant ce qu'amèrement j'y réfléchis ! Je t'assure que cela gîte en moi comme une bête qui m'aurait agrippé le cœur avec ses pinces. Ce ne sont pas des réalités tangibles, ou rarement. C'est une manière d'être, une manière d'agir, une manière de penser surtout et de sentir. Il me choque et je le choque. Il me déplaît et je lui déplais. Je le sens, il le sent.