ACTE TKOISIÊME
LOUISE, songeuse.
Il y a un an ! C'était aussi l'hiver et la grise atmosphère qu'il donne aux villes dans les déjEilés profonds et assombris des raes. J'eus avec Elle alors, ici-même, une conversation fatale qui fut un point d'éclosion d'infortune pour elle et pour moi. Des énigmes furent posée=; auxquelles bientôt s'imposèrent des solutions désastreuses. Et depuis,le malheur a envahi nos âmes, insuffisamment résistantes, comme l'ombre d'un grand nuage gagnant sur la campagne.
FRÉDÉRIC
Laisse ces souvenirs! ou ne les considère que comme une souffrance physique passagère, effet de ton mal guérissable, qui disparaîtra avec lui. Les sombres pensées galopent en croupe de nos maux.
LOUISE
Elle est morte, dame Régina, à la fin de l'automne, là-bas dans les montagnes dont l'air pur eût pu prolonger sa vie, si tout eût été normal. Mais l'air pur qui pénètre en ami jusqu'au fond des poitrines saines ne sait pas
s'insinuer jusqu'aux profonds cachots des chagrins moroses. La jeunesse peut résister à leur sourde usure, la vieillesse est sans force contre eux Elle est morte avec le visage auguste des mères dont la vie sans reproche défie les cruautés du Destin, mais qu'il a prises pour cible, — des mères qui forment la tribu pathétique des Niobés.
FRÉDÉRIC, douloureusement.
Elle s'est éteinte si noblement : résignée comme un philosophe, sereine et paisible comme une croyante.
LOUISE
S'est elle éteinte paisiblement? En entrant dans la tombe n'emportait-elle pas l'amertume de craindre que ceux à qui la Mort l'arrachait demeurassent prisonniers du malheur ?
FRÉDÉRIC
Parle moins et broie moins ces sinistres couleurs. Tu t'épuises en songeries morbides. En t' écoutant, il me semble que j'entends retentir un air triste dans un lointain mélancolique.