SCENE XIX
PHILARÈTE, suivi de Fabricius ; ils entrent sur la pointe des pieds.
Comment va la chère malade par ce temps de neige? La ^ille entière est ouatée. On dirait que gens et bêtes ont chaussé des chaussons de lisière, et sur les toits c'est comme un immense étalage de blancs matelas qu'on aurait mis à l'aérage.
LOUISE, qui a donné une main à chacun d'eux.
Je vais ner\'eusement, ou plutôt vais-je encore? Je palpite comme un oiseau blessé. Je palpite, voilà tout. Est-ce l'eJBfet de la neige ? Je la sens sans la voir. Qu'y a-t-il de secret dans cette légère manne lactée pour agir sur nous ainsi, invisible et à distance ? Je suis pâle comme elle, n'est-ce pas?
FABRICIUS
Pâle, mais les yeux brillants. Telles les étoiles par les nuits pures d'hiver.
LOUISE
Dites plutôt des fantômes! car me voici presque un fantôme. Je n'ai plus que le poids
d'une fillette. Je fonds comme cette neige va fondre. Pour elle, ce sera sous la tiède caresse du soleil. Pour moi, ce sera le frôlement froid des ailes d'encre de... Non! Frédéric, tu me gronderais encore.
PHILARÈTE
Toujours s'attrister ! La manie déprimante de s'attrister ! Voyons, un effort. Il ne faut pas se laisser aller comme ça. Un effort, un bon effort! Soyez optimiste comme moi.
LOUISE
Optimiste ! Pessimiste ! On naît pessimiste ou optimiste, et selon le cas on sait ou on ne sait pas accomplir le fameux effort. On naît aussi avec une bonne ou une mauvaise chance pour voir arriver à soi, bienveillantes, ou fuir dédaigneuses, les occasions où un effort vous sauve. Ah! depuis le néfaste soir delà Pelisse je n'en mène plus large, Philarète.
FABRICIUS
Maudite histoire. Un rien devenir si considérable ! Parce que la nuit de ce bal quelconque, votre mari, ne retrouvant pas vos fourrures au vestiaire, vous aura laissée étourdiment