J£BÔM
$1 les autres ne se fatsaiènt pas entendre de reste de monsieur Derneval. Liivel ne faisait autre chose que d'aller du marieur à Thérèse, et de Tbéfèse ait marieur. Il leur mettait alternativement la main sur la bouche, et, convaincu qu'il ne gagnerait rien à ce manège, il allait enfin les pousser tous dehors, lorsque le général parut, tiré par quatre laquais dans son lit à roulettes : il s'é-*> tablit au milieu de ma chambre^
/Jamais coupable n'éprouva devant son juge la confusion et le saisissement qui s'emparèrent alors de moi. J'étais incapable de voir, de penser , de parler.
he général était prévenu contre moi :
son air sévère l'indiquait assez, et cependant je ne trouvai pas. un mot pour ma défense, moi, qui éprouvais le besoin le plus pressant de me justifier.
a Comment, dit le général au marieur, » avez-vous osé venir chez moi, porter » un jeune homme sans expérience à con-
ISRÔMS. 67
^ tracter un mariage clandestin? Corn- 9 ment, sans trembler, Tavez-^yous me- » nacé d'une procédure que je puis k » l'instant même diriger contre vous?
» Ignorez - vous ce que votre conduite » a de répréhensible, et quelle peine » vous subiriez sr je vous livrais aux tri- »bunaux? -^ Âb, je vois ce que c'est :
» monsieur est le père du jeune homme»
» Ëh bien, monsieur, vous consentirez....
i>--<rOuî, impudent, je suis son père; »mais je suis aussi l'officier^général, m commandant en chef dans cette ville».
A ces mots, le marieur tomba à genoux avec messieurs ses téoKMns. « Qu'on » donne un louis à ces misérables, dit » M. Derneval, et qu'ils sortent à Tins»- 3 tant. Que diable aviez -vous besoin, » dit le prêtre eu se retirant, de me faire » £ùrè cette équipée? On doit savoir ce J9 qu'on fait, prendre de ju^es mesures, j» et on ne se jette pas à la tête d'un p père. Au reste, cclui-ci.est raisoni^able;
68 JERÔMK.
» il me donne sept fois, pour ne me mê- » 1er de rien, ce que j'exige ^e ceux à y> qui je fais faire une sottise 0. La petite, plus nïorte que vive, ne répondit rien, bicfki que les interpellations s'adressas^ sent à elle.
<c Voyons maintenant, dit le général»
» la demoiselle qui a une vocation si dé- 2) cidée pour le mariage ». La pauvre enfant s'approcha, transie de peur. « Elle x> est jolie, et paraît déqente. Rassurez- 30 vous, ma fille, et dites -mpi sur quoi » sont fondées v^prétentions à ta main ]» de monsieur, et ce que signifie ce trax> vestissement ». Encouragée par ce ton de bonté, elle se remit, prit la pafrole, et raconta ingénuement tout, absolument tout ce qui s'était passé à Âost. Ses expressions, aussi précises que naïves, peignaient jusqu'aux moindres détails.
Il est donc vrai que l'innocence ne rçugit jamais. Sa manière de raconter ramena souvent le sourire sur les lèvres
jiSrôme. 69
du général, et cela me fit un bien, mais
un bien!
a Je vois, reprit -il, que le hasard a j» tout fait 4ans cette aventure, et que » votre volonté respective n'y est en- » trée pour rien. Jusqu'à présent, je n'ai •7» pas de reproches à faire à Jérôme. Je y> conçois qu'iji est difficile à son âge de 9 fuir deux jolies femmes qui tombent » tout-à-coup dans un lit, et contre leS- » quelles on n'est pas préparé ». Ces paroles me remirent tout-à-fait. Il continua : «Voici cependant une enfant qui n'a » succombé à un danger qu'en voulant » en éviter un autre. Elle s'est reproché » cette faute involontaire, au point de » se croire indigne de l'état qu'elle avait » embrassé. Elle a tout quitté; elle est » venue vous joindre, Jérôme, et, si j'ai »]bien entendu, vous l'avez accueillie, » vous lui avez promis amour et fidélité.
» C'est là, monsieur, que vous commen- )i cez à 4evepir coupable. Il est contre
> rhontieur tît tromperune femme quel- » conque, et celle qui n'est pas vérita- » blement aimée eût pu triompher de sa » passion, si on ne Veut flattée d'en ins- » pirerune semblable. Bientôt, négligée, » trahie, abandonnée, elle est livrée aux » remords, ou elle les perd à force de «mériter d'en avoir. Dans tous 1^ cas, » il est certain que Tamour ne peut pro- » curer à une fille sage autant de bon- » heur qu'il lui en fait perdre. Jérôme » ne rendra donc pas celle-ci victime D d'un goût léger et passager. La voilà » sans asile , sans ressource : voyons i » monsieur, que comptez- vous ïaire pour » elle? •— Je me conformerai, mon gé- * néral, à ce que prescrira votre sagesse.
» — Mon général, prescrivez-lui de m'é- » pouser. — Mon enfant, il serait cruel y> de vous laisser nourrir un espoir qui » ne peut se réaliser : Jérôme n*a que » seize ans; il n'est pas d^êige à se ma- »rier encore. — -Purdonnez-moi, mon
)i géû^til 9 puisqu'il est d'âge à plaire » -^ Il est colonel, il a un rang dans le » inonde qui lui interdit toute alliance,
» qui — Il n'était rien, mon géné-
j>l*ai, quand je mt suis donnée à lufi, » et je n'ai pas balancé. ^*- Eh bien, » puisqu'il faut déchirer ce petit cœur* » là pour le ramener à la raison , appre* » nez que, depuis son enfance, Jérôme D nourrit une passion insurmontable, »dont l'absence et une jolie femme » peuvent le distraire un moment, mais » qui reprend aussitôt son empire, Man riée à ce jeune homme, votre sensi- »bilité vous rendrait la plus malfaeu- • reuse des femmes, et votre intérêt, » autant que celui de monsieur, m'o- » blig^ à vous séparer. Cédez , mon en- »fent, à la force tles circonstances.
» Avez-vous des parcnsD?
Le général eût parié deux heures enêbre, que la pauvre petite n'eut pu lui répondre. EBe était dans un état à fen-
7# jéaÔKE.
dre le cœur le plus dur. Je l'aurais épousée, moi; oh, oui, je l'aurais épousée, sauf à m'en repeutir après.
«Par où, Picard? par où, Lafleur?
«par où. Tourangeau», crièrent plusieurs personnes ensemble, qui montaient avec un fracas et une vivacité inexprimables. Les portes s'ouvrent
comme si ^Ues $e brisaient >>. C'est
elle, grand dieu! c'est la femme adorée; c'est madame Dernevaf. A la première nouvelle de nos blessures, elles étaient montées en voiture; elles avaient couru jour et nuit; elles avaient crevé vingt chevaux.
La bien-aimée ne vit ni le général, ni ses gens, ni Thérèse ; elle ne cherchait, elle n'aperçut que moi. Son grand deuil, l'étiquette qu'il prescrit, tout disparut devant l'amour. Tremblante pour son amant, embellie par le sentiment Qui l'agitait, elle se précipita vers mou lit 9 et me pressa sur son cœun Sa pré-
jsence
JÉRÔMiE. n'5
sence inespérée, cette scène qui n'était pas terminée, qui allait l'affliger, et peut-être m'ôter son amour, tout était réuni pour me causer une révolution terrible : je m'évanouis dans ses bras.
Lorsque je repris mes sens, elle était près de moi, debout, sa tête penchée vers la mienne; elle tenait un flacon d'une main, elle appuyait l'autre sur mon cœur. Je n'osais me livrer au plaisir de contempler la plus parfaite des femmes. Je craignais, j'évitais ses regards, a Mon ami, quand apprendras-tu » à me connaître? T'ai-je jamais aimé »*pour moi? Si j'étais susceptible de » cet écart, tu ne serais pas blessé; mais » tu ne serais pas l'officier le plus inté- » ressaut, comme le plus beau de l'ar- » mée, et tu aurais continué à traîner » près de moi une vie inutile et obs- » cure. Crois-tu que celle qtii a le cou- » rage d'exposer les jours de son amant » n'ait pas la force d'oublier une fai- IV. 4
» blesse? Ton aventure avec CloCilde 9 m'a fait pressentir qu'à ton àgie tu m'é:
9 diapperais quelquefois. 3« suis cou-* » vaincue que la femme la plus aimaMe a s> souvent à pardonner; et p<Mir conser* » ver ton amour, il faat que le mien soit 9 indulgent comme l'amitié. Si même, » mon ami, je voulais, dans cette occa- » sk)n, te juger avec rigueur, pourrais-^je 9 te reprocher la surprise que t'on* faite ^ tes sens? Le général m'a tout dit ; cette 9 enfant elle-même ne t'accuse pas : elle 9 souffre comme souffiiront; celles qui 9 ne t'auront connu que pour te regret* 9 ter, je sais que je suis sans cesse pré-* 9 sente à ta piemsée , que je suis l'ob^ 11^ jet de tes vœux les pins tendres, et 9 trop lieureuse celle qui n à que des 9 concurrentes, et jamais de rivales. Re« 9prentls courage, mon ami; accepte » mes soins; guérb promptement, pour » rendre la vie àtalsien^aiinée. Elle s'emst pressera d'emljieilir la tienne, et de
jéaôftce. 7 5
ji /partager ma boaheur qne la paÎK va
Pouvais* je répondre autreofiéat que par des adoratiboB? Qiai tes méritait oofiùna ette? 3'aurais ^'Qulu pouvoir lui ékver des aàtels. Je le l«i disais a v«c cebte véhémence <qti'in8fM!irent un amour sans feomes^tla plus légdiâme recounaissance*- 9 C^est là, mon ami, qu'est raon autel, je n n'eu v^eux pas d'autre, et il y a long- » temps que tu en as un .ici ». £iie avait «ternis sa inatn su^ raph cœur.; elle porta la mienne S4tr te sien.
m Mon ami, t<i ne me parles pas de Thé^ » rèsc. Tu crains de me déplaire. Crains «plutôt de te montrer ingrat, inju&te, 7>râsensible envers cette enfant— Votre «bonté embrasse tout; elle va même » au-devaot de ma pensée. -*- Rien de ce » qui t'a été cher ne peut m'être indif- -« férent. — Cher! oh, cher! L'expres- » siori est forte, madame. — Elle est dé-
«Tplacée, puisqu'elle te blesse , et je t'en
9 demande pardon. Ne disputons pas » sur les mots. Voici ce que je sais de » Thérèse.
» Son père est un riche particulier de w Pavie. Le désir de doubler la fortune » d'un fils unique Ta porté k sacrifier D cette jeune personne. Thérèse, sans D goût pouf le cloître,, mais intimidée » par l'autorité paternelle, s'est décidée » pour l'ordre où l'on conserve une ap- 39 parence de liberté, et où l'on accueille » et console l'indigence. Son père s'est » opposé d'abord à un choix qui né rem- » plissait qu'une partie de ses vues , parce »que ces religieuses ne font que des » vœux simples. Mais la petite a déployé >i une énergie qui l'a réduit à Talterna^ » tive de céder, ou de déclarer ses véj9 ritables motifs, et d'encourir le blâme » public. Elle est donc entrée chez les » Filles de la Charité d'Aost, il y a en^- 1» viron six mois.
V ;^Ue t'a vu. Ta destinée est de plaire
» à toutes les femmes qui te verront. -— »Et de n'en aimer qu'une, de l'aimer » toujours, de l'aimer sans partage : le » général me rend cette justice. — Oh !
«-répète, mon ami, répète; j'ai tant de » besoin de te croire ! Je ne saurais dis- » simuler plus long-temps. La philoso*'- » phie que j'opposais tout-à*rheure à tes » infidélités n'était que dans ma bouche; » c'était le dernier effort de ma vanitC » blessée..... Non, tu ne sais pas combien » je t'aime; tu ne le sauras jamais, puis".
» qu'il n'est pas de mots pour le dire ».
EHese tut, mais qu'il est éloquent le silence d'un cœur qui brûle ! Ce n'était pas Thérèse qui me pressait dans ses bras, ce n'étaient plus ses baisers qui répondaient aux miens ^ c'était le bonheur même, c'était quelque chose de plus, qui entourait un lit: de douleiJr d'une auréole céleste.
; «Assez, assez, adorable enfant, ton » gang s'échauffe.oM — Ta présence seule
78 làaomrn
»le dessèche,, le dévore; joge de l'et » fet de tes caresses; •*— Arrête ^ mon »amî, arrête 5: tu veux donc mourir et X me donner la mort. Non^ je ne serai » plus seule avec toi , je ne veutt étte » que ta garde. Tu sais combien eUe sera ^> soigneuse, attentive, prévenante; mais ;»plus de baisers, cher enfant, pliisde :» baisers, je t'en supplie : ils nous mè-« » nent tonjours trop loin ».
Elle avah reculé son feuteuil, elle avait sonné; «elle avait caché sous ses crêpes noirs une figure etnivrante, et k travers le tissu jaibux, son deil daii!<^ dait des feux qui arrivaioit jusqu'à i»oi
« Revenûos k Thérèse, mon ami; il » me semble que c^est d'dile que noos^ »pau^lions. Tu comçois qu'il a £àlhï la » force de raisonnement du général,, et » le langage affectueux de son aiiusâiie » épouse, pour que la petite eonseMit )) à se laisser conduire dans nn coiivent, )) on on la place en qualidé 4^ pençioû^
» naire. Oa taira ce qui doit être cdché, » et on la recommandera de manière k » ce qu'elle jouisse d'im sort agréable^ » jusqu'à ce qu'oii ait des nouvelles de » son père ».
Une femme - de - chambre entra^ Ce n'était plus Clotilde, ce n'était pas même $a compagne. Je pensais qu'il est dès choses qu'une femme sensible pardoane k soa amant, mais qu'elle ne pardonne qu'à Ini^ etque la bien-aimée n'avait plus de secret pour madame Derneval. Elle ordonoa à mademoisellt I^ucie de rester, et elle eontinioa.
« Monsietitf Denaevàl a fait écrire. Il 3i attribue la fuite de Thérèse à la ter-' » reur que devaient lui inspirer im siége^ » un assaut; un pillage. Il ajonite que , j» dans les pays conquis, les Français n« » souffrent point de clatiire fiirçée.-U D enjoint au père de reprendre sa. fille^ » de la traiter avec douceur, on de lui » £^re une fM»sioci propoctioni^e. à sa
Digiti^ed by VjOOQIC
8o JÉRÔME..
» fortune. Voilà, monsieur, où en sont » les choses. Monsieur, monsieur, ré-
»pétai-je, entre mes dents! Oh! c'est
» que mademoiselle Lucie est là ».
Fidèle à sa résolution, elle ne me quitta pas un instant. Mais elle avait toujours Lucie ou une autre auprès d'elle. Madame Demeval venait plusieurs fois dans la journée me donner des marques du plus doux .intérêt. Elle me nommait son sauveur, son ami le plus vrai, moi qui lui devais tout. Il est donc des coeurs assez généreux pour oublier le bien qu'ils ont fait, et trouver leur bonheur ' dans la reconnaissance ! La sienne ne connaissait pas de bornes. Elle se plaisait à préparer ce qui était nécessaire pour le pansement; elle me présentait mes potions; elle m'embrassait en entrant, en sortant; et tout cela, disaitelle en riant, était autant de larcins qu'elle feiisait à madame Ruder. Le disait-elle pour que la bien-aimée pût
JÉRÔME. 8i
m^>ein}>ras$er à^on tour, et que se» caresses qe parussent à Lucie que des plaisanteries sai^ ponséquence?
. .Jamais blessé ne fut traité comme moi; ;^iQiEiis enfant gâté ne ^t aifssi impatient. Jç me tourmentais, je murmurais intérieurement contre la réserve à laquelle on me soumettait. Je maudissais Lucie , madame Derneval , j'aurais maudit la bien-aimée elle-même, si je l'avais osé, ou plutôt. si je l'avais pu.
Enfin, le trojisième jour, je déclarai trèsrésolument à mon chirurgien que je voulais, faire ma cour au général, et que j'allais me lever.
Il aurait voulu que je gardasse le lit quelqYies jour^ encore. La fçmme charmante, madame Derneval, monsieur Luvel lui-même, tout le monde s'était rangé du parti du docteur; mais aux iparques de dépit que je laissai échapper, à la violence de mon agitation, on jugea moins dangereux dé me satis-
6a Tiitomm.
hite qiic -de m'cxposer i quelque révo* httion. le fus donc habiité par la n^ain des grâces, car celte Lecîe élàît encore, je ne sais pourqnoi, très- jolie, el la bten-aimée et tnadaitie Derfieval dlsff«K f aient ârec die d*eniprcsseAieki et de légèreté dans les doigts. C'était à qm me procurerait pins d'aiss^ricè, à qtri fe* rait^aioir davantage cette petite figuw, qu'on reste de pâleur retidait^ disafl*on ^ pins touchante. Ob ! qu'il cet doux d'être ahné ainsi! Qi/il sW'ait Hatteur de le mériter! ïe n'osais me livrer à cette dernière idée, et elle se reprodtii* sait malgré moi. Oh! le chien d^irttônr* propre !
Il était cinq hein-es , et Voh faisait cercle chez le général. Vous sefaterqne ce qu'il y avait de mîeii^ dans la vïWe f/était empressé dfe venir feridre ses hommages à madame : elfe était trop bien pour que les hommes ne fuèseiït pas tentés de revenir. Monsieur Eter-
Btval avaÂk une de oes physiùbotoies que les femraes sont bien aises de re« iroir; et dans ces eas-là, ies uns et tes autres n'ont besoin qiie d^un prétexte^ Il y en avait un ici, qui s'offrait de lui* même; le dé^r de dissiper l'illustre blessé : aiassi avasit*-il tous ks jours, de cinq heures à huit, me réunion nombreuse et choisie. Il était clair qu'à travers tous ces.gens-là je trouverais, je joindrais la bien*-aimée, et que je poiu*rais au moins lui parler de n»on amour.
On n'est jamais plus isolé que dans une assemblée nombreose, où chacun a ses intérêts, ses affections, ses plaisirs particuliers. Bien certainenvent, made« moisdle Lucie ne viendrait pas trou^ blêr des têté-à-tete d'un moment, niais souvent répétés ; je n'avais pas d'autre but, car je' sentais bien que pour achever de guérir , il follait être raisonnable.
Tout entière au cher blessé, la fem aie
84 " J^I^RÔME.
charmante n'avait point encore paru dans la brillante société; et c'est un événement que l'entrée d'une femme charmante. Le moment où nous paru* mes fut pour moi celui d'un triomphe nouveau; les hommes se levèrent avec un murmure d'admiration qui .me> fit rougir de plaisir, et peut-être d'orgueil Elle me soutenait sous le bras; elle me le serra d'une façon qui voulait dire :
Ce qu'ils admirent, tant est à toi, à toi pour la vie. L'orgueil s'évanouit; il ne resta que le plaisir : c'est que celui-ci est Tenfant de la nature, et qiie sa bienfaisante mère nous ramène toujours. aux sentimens vrais.
L'accueil qu'elle reçut des femmes fut un peu différent ; elles restèrent froides, immobiles, et quelques-unes se pincèrent les lèvres; ce qui veut dire encore en Italie comme en France ; Il est infiniment désagréable de rencontrer de ces femmes-là; elles vous éclipsent à la
minute ; les hommes ne reviennent à vous que bien convaincus de l'impossibilité de réussir : il est dur de n'être plus qu'un pis-aller, etc., etc., etc.
Pendant que j'ofirais au général le tribut, de mon affection respectueuse , ces dames se remirent , et la gaité folâtre succéda subitement à de petites moues, peut-être un peu trop marquées; mais le premier mouvement des femmes est toujours pour la vanité , le second est à la dissimulation.
Elles devaient enfin m' examiner à mon tour ; je méritais aussi quelqu'attention. Elles s'approchèrent de moi avec un empressement , un intérêt qu'elles ne se donnèrent pas la peine de vouloir cacher. Eh quoi de plus simple? Il est reçu qu'une femme de vingt-?
cinq ans peut jouer la petite maman, avec un jeune homme de seize; et pour peu qu'il soit dégourdi, ce jeu la mène loin. Le joli enfant! disait l'une. Que S9
86 JBâÔXJB.
toilette cle convalescent im sied bien !
disait Taulve. Comment ce vil»o cava* iier a^t-iLpu lever son sabre sur lui, ajOt^ tait cdie*ci?Oh! ees Hongrois ne sarenl pas YiTTe! reprenait celte^là. Un fiiuteuil à roulettes arrivait d'im oôté ; oil apportait des coussins de Tautre : c'est à qui m'arrangerait les bras, les jambes; on me ployait comme %fQ maunequi».
Comme tout prend fin, ces dames finirent par nue laisser tranquille; maîi 'alors les hommes m'obsédèrent, parce que la bien» aimée s'était assise auprès de moi. Elle leur observa poliment que j'avais besoin d'air. Il est un genre de politesse qui bannit l'espoir; et nous restons peu, nous autres hommes, auprès d'une femme dont nous n'espérons rien. Ces messieurs s'éloignèrent insensiblement, et s'efforcèrent de firire oublier à ces (lames la sol^itnde humiliante où ils les avaient laissées un moment.
Un seul resta, et me gêna autant que
nulle. 2e me pouT»U Féconduixt ; et j'en avais grande eoyie, car il parknt avec fàcAité et avec grkee; son esfirit étakt orné. U adressait à la fbniise daM-* mante de ces choses ikatteuses qtii fA^ir sent toujours (yiand eUes n'ont rien d'a£Eecté« Une figura aimable, une croix, qui annonçait un raBg dans le moâde, çt son importunisté^ c'était plus qu'il n'en fallait pour se feire détester, s^il uleùt eu<}M2Kranie ao&; et quand je Té** coûtais, je trouvais qu'on peut plaîdPe encore à Cft âgé, et plaire beaucoup* Je ne pus adresser que quelques Aiota particuliers i la bien-^aisàée pendant cette éternelle soirée ; ce fut lorsque ce beau monsieur se leva pour aller demap^der au général qui était cette femme séd'Uisante qui paraissait avoir tant d'attacbement pour moi. Le général lui ré»
ppndit à voèx basse, mais probablement de la manière lit plusavanla^use, car nnoaaieuir le cbenalier irevtnt plus em^
88 7ihi6M£.
pressé, plus respectueux; il reprit sa
place, et ne la quitta plus.
Oh! combien je regrettai alors tna chambre solitaire, où je n'avais de té* xnoin que Lucie, devant qui, à lariguettr,' je pouvais ne me contraindre que jusqu'à un certain point, car les femmesde-chambre ne voient rien dans l'appartement. Elles ont bien des réminiscences à l'antichambre; mais que m'importait définitivement qu'on j dk que j'étais amoureux? l'objet de mon amour me justifiait de reste; que j'étais aimé? parbleu j'en valais bien la peiné.
Luvel était à tout, en faisant sa cour à une assez jolie femme. Il s'aperçut de mon trouble, de mon mécontentement; il vint se mêler à la conversation, et la généralisa, ce que je n'avais pu faire jusqu'alors, tant je me sentais gauche et embarrassé. La jolie femme qu'il venait de quitter le suivit, non pas pour te suivre, comme- v^us pensez bien,
JÉRÔME. 8g
mais parce qu'il n'était pas généreux, disait-elle, que personne m'aidât cette belle dame à répondre à trois hommes irntéressans.
Notre petit cercle s'agrandissait, et monsieur le chevalier parut bientôt aussi importuné que je l'avais trouvé importun lui-même. Je fus enchanté de la contrariété qu'il éprouvait, car il est impossible de ne pas haïr un peu ses rivaux, même ceux qu'on ne craint pas.
N'ayant rien de mieux à faire, je portai, sur les différentes figures qui composaient l'assemblée, des yeux que je détournais malgré moi de celle que je ne voyais jamais assez. C'est une belle chose que la précaution ! Et nous l'employons avec une adresse, nous autres pauvres amans! Malgré les privations que je m'imposais, je m'aperçus aisément que notre secret n'en était plus un pour la jolie brune de Luvel : les femmes ont une pénétration! La découverte de
90 JJÉRÔME.
celle-ci la mit de la plus belle humeur; elle ne craî|;nait plus d'avoir rencontré une rivale , et certe il eut fallu céder i celle-ci. Je crois que monsieur le çhe«valier se douta aussi de quelque chose , car il devint pensif, rêveur, et prit toutà-coup le rôle d'observateur. Eh bien!
qu'il observe y monsieur le chevalier; qu'il désespère, et qu'il ne revienne plus!
>£AÛ]fE. gi