CHAPITRE IV
Je propose ma main.
"Elle s'était éveillée la première, et me regardait si tendrement! « Vénus seule, » lui dis-je, peut avoir ce regard-là. -7- » Auprès de Mars désarmé , n'est-ce pas, » mon ami?— Oh! je ne suis pas Mars; » mais si le sentiment embellit à ce point » la beauté , il doit avoir la puissance » d'effacer la laideur. Ma tendre amie^ » je nuirai point aujourd'hui chez le gé- » néral. — Pourquoi cela , cher enfant?
» — C'est qu'on ûe peut s'y parler. — » Il fallait donc ne pas y aller hier. — » Je croyais tout gagner en me débar- » rassant de Lucie. — Oh! je m'en suis » doutée , monsieur. — Hé bien , ma-
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» dame, elle est beaucoup moins incom^ » mode que le commandeur de Nozarî.
3> — Mon ami, ne crains pas le comman- »deur; ne cfains personne. Tu as eu » mon premier amour ; tu épuiseras » mon cœur; il ne lui restera rien à of- » frir à personne. — Hé bien , ne sor- » tons plus d'ici. Vous éloignerez Lucie » sous différens prétextes; je vous pro- 9 mets d'être sage^ et nous parlerons » sans cesse de notre amour. Peut - on » se fatiguer d'entendre ce qu'on croit » toujours ' dire pour la première fois?
» — Mais, mon ami, quelle défaite don- » ner au général ? tu pouvais différer ta » première visite; tu l'as faite : tu ne » peux, sans une impolitesse marquée, :»ne pas continuer, et tu. serais fâché » d'avoit des torts envers ton protec- »teur. Tu iras, cher enfant; tu me fe- » ras .encore ce sacrifice. Le temps ap- » proche où ils te seront comptés »• Que pouvais-je répondre ? et où ne
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.m'eût -elle pas fait aller? Vous sentez . que mademoiselle Lucie n'était pas en tiers dans cette conversation : elle était allée chercher un déjeuner délicat, que la bien-aimée elle * même servit à côté de mon lit, et qu'elle partagea avec moi.
Je trouvais délicieait tout ce qu'avaient touché ses mains, et elle ne touchait que ce qu'il m'était permis de prendre; le vin que je buvais dans son verre avait un parfum enivrant; mais elle ne versait exactement que ce que je pouvais boire. Messieurs les médecins, qui prescrivez la diète, donnez à vos malades des gardes comme la mienne, s'il y en a, et jamais ils ne seront tentés d'enfreindre vos ordonnances.
Lucie favorisait ces petites manœuvres ; elle allait souvent regarder par la fenêtre ee qui se passait dans la rue, et je lui en savais bien bon gré.
Nous étions à peine entrés chez le général, qu'on annonça monsieur Ri-
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naldi. Voilà un nom qui promet^ pen-' sai^je : ce sera encore quelque commandeur^ il y en a pourtant bien assez d'un.
Au contraire , noils vîmes paraître un homme gros et court, au teint fleuri et au triple menton. Ajoutez à cela un ha- ^it écarlate complet, galonné en or, un couteau de chasse au côté, Une canne à bec de corbin, et une perruque à marrons , et vous aurez le portrait de monsieur Rinaldi.
Il s'approcha du général , lui prit la main ^ ce qui parut ne pas plaire ; il la baisa respectueusement, ce qui concilia tout, a Je suis, dit- il, le père d'une » enfant dont j'ai sans doute perdu l'af^ » fection ; et c'est ma faute. J'ai été puni » d'une injuste préférence, la petite- vé- » rôle m'a enlevé mon fils unique, et je » conçois maintenant que la vaccine peut » être bonne à quelque chose. Depuis la » mort de mon fils, je n'ai cessé de mai-
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» grir et de chercher ina fille : mais vo- 3» tre lettre, général, m'a rendu à la santé » et à là joie. Ei| si peu de temps, re- 9 prit Luvel? Monsieur engraisse oumai*' » grit donc à volonté? — Ah! monsieur, » si ma fille refuse de me rendre son » amitié , dans deux jours vous ne me » reconnaîtrez plus. — Qu'on est heu* » reux , monsieur , d'avoir un tel empire yi sur soi ! on est propre à tous les rôles , , 2> et ce talent-là mène à tout. Monsieur, » poursuivit le général, mademoiselle » votre fille est çncore à l'âge ou Ton » ne connaît que les sentimens doux.
» Vous avez eu de grands torts avec elle; »mais je suis persuadé qu'elle mettra » tout son bonheur à le$ oublier, — y> Comme monsieur mettra le sien à con- » server sou embonpoint».
; Le général regarda le plaisant d'un
air ! Il n'osa ouvrir la bouche de deux
heures. Il ne suffît pas d'être gai auprès des grands, il faut juger le moment où
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ils trouvent bon qu'on les fasse rire, et le général n'était pas homme à s'amuser des ridicules d'un père qui paraissait revenir aux sentimens de la nature. ' « Madame Derneval, reprit mon pro- » lecteur , a placé elle-même nvademoi- » selle votre fille dans un couvent dis- » tingué; elle vous donnera une fem^me- » de- chambre et une voiture qui vousr »y conduiront; le reste vous regarde.
» Allez, monsieur, et croyez que je me » félicite d'avoir pu vous être utile ».
J'avais été embarrassé, très-embar-.
rassé, jusqu'au moment où monsieur Rinaldi reçut cette espèce de congé.
Je craignais qii'il ne voulût présenter ^a fille, offrir à madame Derneval leurs remercîmens communs. Il comprit, k ce qu'il me parut, qu'une seconde visite serait déplacée, car il tourna à sa manière un compliment d'adieux, coupé»
^ - par des révérences plus ou moins pro-
fondes, selon le degré de considération qu'il croyait devoir accorder à chacun.
II. s'inclina jusqu'à terre devant la bienaimée. C'est que rien n'attire corame la , beauté, et que rien n'égde un empire que nous connaissons tous, sans calcul, et même sans réflexion.
Je comptais bien ne plus revoir mon^ sieur Rinaldi, et je m'en félicitais; mais il est des êtres si singuliers! On ne' sait sur quoi compter avec eux.
Il rentra deux heures après, donnant la main à la petite Thérèse. Elle était mise lavec un goût remarquable : ma«danie Derneval n'oubliait rien. A travers les voiles de la coquetterie, perçait certain petit air mystique qui la rendait plus piquante ; elle m'eût paru ravissante, si celle devant, qui tout s'éiclipsait n'eut été là.
Ce père avait bien besoin de me faire irevoir cette jolie petite créature! Péutr être ^ussi avait «elle voulu essayer en-
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core ce que peut l'art uni^à la jemïeMe et aux grâces. Quoi qu'il en soit, je prévoyais une scène , et mon premier mouvement fut d'aller me renfermer ^ians ma chambre. Je réfléchis que j'aurais l'air d'un sot si je prenais la ftiite; ^e peut-être la petite viendrait me chercher jusque chez moi , où elle aurait tant de moyens d'exciter ma sensibilité, tandis que la présence du général la contiendrait probablement jusqu'à certain point. D'ailleurs labien-aimée igno-* rait-elle le passié ? n'étais-je pas sûr dé moi pouir l'avenir? Je restai.
a Oh ça! beau garçon, expliquons- » nous un peu, dit monsieur Rinaldi en 3)me frappénnt sur l'épaule. Vous avez^ » dit-on, l'heureuse habitude de vaincre » de toutes les manières. Vous rougis- » sez ! Allons , allons , remettez - vous.
D Tout s'arrange avec de l'argent^ et j'en » ai beaucoup. D'aitteurs, c'est encore 1» moi qui suis cause de l'accident arrivé
» à Thérèse , et c'est à moi à le réparer.
»£lle m'a rendu franchement « Éicile- » ment sa tendresse. Je lui ai demandé i> comment je reconnaîtrais une conduite » aussi louable. Elle s'est expliquée en )i rougissant , tenez, comme vou^ rou<' » gissiez tout<-à-rheure; je n'ai plus rien » à lui refuser, et je m'exécute : écoutez*' » moi. Vous n'avez rien, et je possède »un milUou. Tous êtes beau garçon, ]> brave garçon; ma fille est jolie, elle »vous aime; vous vous convenez, je ;» VQus mariç. Je lui doQue en dot ua »bien de cinq c^nts mille francs, en » attendant le reste, que j« vous ferai » cependant attendre le plus long-temps » que je pourrai. Touchez là , mon gen- » dre , voilà une affaire finie. — Je suis ]» sensible, monsieur, à l^honneur que
» vous me faites — Et vous acceptez ?^
» —Non, monsieur, je remercie. - Vou»
» refusez ma fille avec cinq cents mille » francs! Ma foi, mon cher, tant pis pour
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» VOUS ; cela ne se trouve pas tous les » jours ».
Thérèse joignait ses petites mains pendant que son père me parlait. Ses yeux se portaient tantôt sur moi, tantôt sur la bien-aimée. J'étais sur les épines, et je ne pouvais m'empêcher de regarder cette aimable enfant; c'était une figure de FAlbane qu'avait animée l'amour.
« Mon général , dit-elle, vous pouvez » tout sur monsieur Jérôme; secourez- » nous, je vous en conjure ». Le général paraissait tout-à- fait d'avis que j'acceptasse ; mais ,il savait combien ses représentations à cet égard seraient inutiles , et il fit une de ces réponses polies qui ne signifient rien du totiC.
a Madame, dit vivement la pauvre » petite à la femme charmante, je ne » peux m'y méprendre , c'est vous qui »^tes l'objet de cette passion insurmon- » table dont m'a parlé le général. On ne » peut vous préférer personne , je le vois;
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» il m'aimera s'il s'éloigne de vous, j'ose » le croire, et c'^est ma dernière res- » spuricje. Soyez généreuse , madame , » ayez pitié de moi. L'effort est-il si pé- » nible? Vous ne le xîonnaissez qu'à de » nxi : il ne yous a pas épousée, vous ».
La bien- aimée était dans une de ces situations ou l'on sait parfaitement ce qu'on veut faire, mais où l'on ne trouve pas un mot de ce qu'on doit répondre.
Elle se cachait le visage d'une main; la petite avait saisi l'autre, et la couvrait de haisers et de larmes. La femme charmante lui ouvrit les bras, et elles s'embrassjèrent comme deux femmes qui ne peuvent se haïr, niais qui sont incapables de se sacrifier l'une à l'autre. La petite était toujours suppliante; la bieur aimée résistait. « Laissez - moi, laissez^ » ^noi, lui dit-elle en s'éloignant; je vous » plains, mais ce que vous demandez est » au-dessus des forces humaines >>.
plie. disparut, en portaiit son mou-
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choir à ses yeux. Je voulus la suivre :
la pauvre petite me prit à mon tour.
Sa passiou naïve s'exprima avec une énergie, un charme, presque irrésistibles. J'eus pourtant la dureté, ou la vertu, de me défendre encore. « Allons, » allons, dit monsieur* Rinaldl en sépa« » rant sa fille de moi , c'est trop nous » abaisser. Si l'on ne mariait, après tout, » que les fiHes à qui il n'est pas arrivé » d'accident , combien il en est qui res- » teiiàient là! Un million, d'ailleurs, cou- » vre bien des taches. Retournons à Pa- » vie, et gardons-nous de maigrir : je me » suis aperçu que cela ne vaut rien , et » ne remédie à rien d.
Il fallut qu'il usât presque de violence pour faire retirer cette aimable enfant.
Elle m'adressa un dernier regard si douloureux!..*. Je rentendâis sangloter de la pièce voisine...... J'étais dans un
*ftat, oh! dan^ un état!
La journée fijt longue, commis vous
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le, pensez bien : le temps n'a pas d'ailes pour les cœurs affligés. Le dommandeur de Mosari vint. Il avait trop de péné-* tration pour ne pas s'apercevoir qu*il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Il essaya de nous^ distraire à force d'amabilité; mais les plaies de l'ame ne se ferment qu'avec le temps. Le commandeur, fatigué ou piqué de l'inutilité de ses effî>tt^ se retira de très - bonne heure : on avait fait dire aux autres q^on n'était pas visible.
Ott range le^ caméléon parmi les* animaux fabuleux. Eh! que sommes -nous done, ftous,' qui changeons sans cesse dé goûts, d^hrabitudes, d'opinions, de caractères, et même de physionomie?
Que me reste *-t- il maintenant dé ces formes séduisantes auxquelles je dois de si ddux souvenirs? Le général et moi, si affaiblis, si changés, si méconnaissablés f^etidknt un certain temps, rep^fîriïès fe^n cet embonpoint, cette fifalr
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cheur^ naturels à des caméléons de notre âge, et notre retour à la saoté fut célébré par une fête, dont monsieur de Nosari voulut bien faire les honneurs.
C'est la première fois qu'il m'ait vraiment rendu service ; et pendant qu'il parcourait les bosquets illuminés, qu'il dirigeait le feu d'artifice , qu'il surveillait, l'arrangement' d'un superbe ambigu , qu'il donnait des ordres pour le bal qui devait terminer la nuit, je causais, moi, sur un banc de gazon, da^s un appartement abandonné, au fond d'une
grotte écartée je causais! Né fai-
sais-je que cela? Oh!. bien peu de chose de plus^ en vérité. Elle conservait encore le flegme , la dignité, d'un médecin. Elle m'opposait mon état....... Mon
état! il était radieux. Elle feignait de n'y pas croire ; elle refusait obstinément de s'en assurer.
Cette nuit s'écoula comme xeiles où pn prend du bruit pour du plaisir, et
(le l'argent prodigué pour de la magnificence. Le soleil reparut, effaçant jusqu'au souvenir des folies humaines. Les feux sans cesse jaillissans de son sein semblaient dire à ceux qui avaient voulu remplacer sa lumière : Mortels, que vous êtes petits!
Oh! quelle délicieuse surprise pour un être élevé dans des souterrains, qui n'en serait sorti que la nuit pour voir des fusées volantes, et qui serait produit tout-à-coup à la lumière du soleil! • Nous sommes insensibles à ce spectacle; nous l'avons tant vu ! Ainsi une belle femme si long -temps, si long -temps désirée, une grande fortune si longtemps convoitée, une place importante si long -temps briguée, perdent leurs charmes par la jouissance. Plus elle est, vive, plus elle ressemble à un feu d'artifice, plus vite elle s'éteint.
J'ai quelquefois donné des fêtes; elles étaient d'un tout autre genre. J'ai marié