‹ JérômeChapitre 7 sur 8 · J£ROME · texte numérisé non relu

J£ROME

» ia loi du mari, à moins quHi n en soit » amoureux. Si je voulais , je vous en«' » lèverais laa femme; maïs je la miéprise » trop pour former im tel projet; elle » me seratt à charge, et je la trouve en^ » uuyeiise. 0|i lui croit de Tesprit; elle » en a farl peu; je la conuais mieux que m vous. Qvîaud vous la verrez de sang- D froid, vous sentirez que tout son mé- 2) rite tient à son originalité , et au tour » singulier qu'elle donne à ses méchansi cetés. Si la décence redevenait à la » mode, on la prendrait pour une îm»

» bécile, et bien des femmes perdraient » tout, si nous nous avisions d'avoir des^ » mœurs.

» — Yous conviendrez au moins, mon- » sieur, que madame de Vernon a de$ j) grâces , une figure piquante. — Voilà yt réloge banal qu'on prodigue aux feiBf »mes en qui il n'y a rien à louer*. Au » surplus, je. vous demande pardon de » vous avoir si librement parlé dé vo^

aOO JEROME.

» tre maîtresse. Je veux que vous ne » sojrez pas sa dupe; mais mon dessein » n'est pas de vous en dégoûter : j'ainie » beaucoup mieux qu'elle vous ait qu'un » autre, parce que vous la retirerez peut- » être de l'opprobre où elle est. Une y> femme se réhabilite quelquefois par y) un bon choix, et si cela arrivait, vous » me rendriez ma maison plus agréable, » en éloignant une foule d'étourdis ^ vifs, »sans idées, empressés sans objet, ex- » travagans sans imagination , et ên- D nuyeux avec fracas. Je n'ose me flat- » ter d'une telle réforme chez moi; mais , » que je vous la doive ou non , je n'en » serai pas moins votre amix).

' Je ne sais qui m'étonna le plus de la confiance que mé marquait monsieur de Yemon, ou du tour qu'il donnait à une explication , peut-être sans exemple. .Sa franchise me gagna le cœur, et je lui promis solennellement d^ renoncer à sa femme. Il pïaisanta de mon ser-

nient, et me dit que si je nftettais de la délicatesse. dans ma conduite, je perdrais bien des occasions prédises, à moins que la raison n^ devînt à la mode, a — • Je ne crois pas , monsieur, que la «mode étende jamais son empire jus- » que là. — Je ne le crois pas non plus; 3» cependant son empire en France est » sans bornes , et il peut s'étabjir une » mode de réforme. L'excès de la dén pravation , l'avilissement des mœurs » peuvent amener ^^nfin le dégoût du a> désordre; on réclamera la vertu pour » l'intérêt même du plaisir : il doit ar- » river un changement , et il est impos- » sible que ce soit en mal.

» Rien, par exemple, n'est aussi dé- » crié que l'amour conjugal. Ce préjugé » est trop fort pour durer bien long- » temps, et voici de quelle façon la ré- » volntion pe\it se faire.

y » Un homme d'un rang distingué , ».plein d'agrément, d'esprit et de grâ-

205à JJÉBOMi:.

»ces, jotgQaiit à tout cela unç pcHiUe » de fatuité....;. J'exige, comme vous lë » voyez, beaucoup de qualités;, c'est » qu'il en faut, à ua chef dç secte.

M II est possible que cet homme soit » amoureux de sa femme. Il combattra » d'abord son inclination, et s'il, ne peut 9 la vaincre, il s'effcH'Gera du moim de la » cacher au public. Mais il y a des gens » clairvoyaus sur les défauts d'autrui.

il Malgré ses efforts, on pénétrera son » secret; il. s'en apercevra, et se niettra »au-<le$$us des railleurs, eh prenant XI spn parti de bonne grâce ; il jouera » même l'intrépidité ; c'est quelquefois » un moyen d'acqu^ir du cousage; c'en » est même uii commencement. Enfin » son amour-propre sera flatté de fonyf der un nouveau genre de singulai^té, » et il se déclarera. Les femmes le corn- »blerônt d'éloges, de peur qu'il ne se » rétracte, et, avant que les hommes » isoient convaincus que c'est un parti

» sérieux, son état sera confirmé. Qu'ari>rivera-t-il? Quelques jeunes gens, pi- » qués de n'avoir pas imaginé un rtdi- » cule neuf, se bâteront de l'adopter, V) pour ravir à l'inventeur la gloire d*ê- » tre unique; ils joueront auprès de leurs » femmes une passion qu'ib n'éprouve- » ront pas ; et plusieurs y seront pris.

» Un mauvais principe produira de bons » effets; ils deviendront vraiment amou^ » reux ,. après avoir affecté de rêtre.

» D'autres, qui aimeront réellement, se- D ront bien aises d'avoir des autorités » qui les dispensent de se contraindre.

»^On n'entendra parler que d'époux » unis. Alors le bon ton s'en mêlera. Il » peut arriver telle circonstance qui » mette la vertu à la mode ».

La prédiction de monsieur de Vernon me paraissait très - hasardée; ce* pendaot j'ai vu des exemples qui feraient croire que soii accomplissement n'est pas impossib:!e.

ao4 3£r6me.

. « Puisque vous ne remplacez plus le j> mari de ma femme, reprit-il. il n'est 30 pas juste que tous vous chargiez des » dépenses du. niénage; voilà les cent ^> louis que vous lui avez prêtés. Elle » ignorera toujours que cette dette est » acquittée, parce qu'elle Ta oubliée très- » certainement, et que vous ne Taverti- » rez point que je sauve de son honneur j) ce que je peux lui en conserver. Pour » vqus, monsieur, le séjour de Paris ne .y> vousconvientpas; l'activité tientessen- » tiellement à la jeunesse. Il faut qu'un » jeune homme fasse toujours quelque )ï chose, et quand il ne s'occupe pas » d'une manière utile, il n'échappe au » désœuvrement qu'en faisant des sot- » tises. Je vous ferai nommer secrétaire ?> d'ambassade dans une cour du nord.

)î Vous êtes très-jeune; mais je répon- » drai de vous, parce que vous avez » des qualités, et que jq^crois que votre » nomition à une place de confiance

» est lin garant suffisant que vous Vous » e» rendrez digne. Si la guerre se rali) lume, vous serez le maître de rentrer »dans votre ptenaière carrière, et de » rejoindre vos étendards ».

il méritait ma reconnaissance, et j'allais Fen assurer: «Vous ne me devez »rien, me dit-il; cette idée est du gé- » néral^et je n'ai que le trèâ-petit mérife ^ de l'avoir adoptée; adressez -lui vos » remercîmens ». Il sortit.

J'étais forcé de convenir intérieuremènt^ue j'avais tenu la conduite la plus régulière tant que j'avais été attaché à madame Ruder. Uniquement occupé du soin de lui plaira^ je ne faisais rien que de bon, parce que le bien seul lui était agréable» Je ne m'étonne plus aujourd'hui d'avoir usé si vite mon amour :

j'avais vécu pour elle en deux ans, comme on vit 0n quinze pour une autre.

Ces réflexions me faisaient sentir l'ftnpossibilité dé la remplacer janîais, et

la nécessité d'ëvîler les liaisons claiige^ reuses. Je résolus de nie livrer exclusif vemeni à mop nouvel état

Je passais che2t ie général , ignorant encore tout ce que je devais à des protecteurs, à des àmis^ qui ne s'occupaient que de moi. Après avoir raisonné de ce projet^ avoir calculé les obstacles et lesprobabilités du succèsyils étaient unanimement revenus à craindre que mon extrême jeunesse ne fût une difficulté insurmontable. Si une femme aimante sait tout prévoir, elle trouve aussi des moyens de tout surmonter. • Elle s'était adressée au commandeur^ Favait prié, l'avait pressé; il suffisait' que le sacrifice lui fut agréable. Monsieur Nosari avait dit aussitôt au général qu'il pouvait assurer le ministre qu*il partirait avec moi, et que, sans caractère public, sans autre désir que celui de m'Atre utile, il dii4gerait mes travaux.

Quelle femitee que celle qui, à là fleur

de. son. âge, et dans tout l'éclat de sa.

beauté y peut re&oneer à ramouir, et éloigner le seul liomnie qui put lui faire oublier ce qu'elle avait per^jul Quel homme que cel<ii à qui h^ années et rhabitude rendent Tamitié. nécessaire, et qui prouveia sincérité, la solidité de la sienne, en partant sans hésiter! Que je me sentais petit auprès d'eux! m^is aussi dombien leur générosité excitait mon émulation! Combien j'étais flatté de l'idée de les égaler un joiu*.

Je guéris, et ion disposa tout pour mon départ. Le moment de la fcépara*.

tion fut douleiureux ; je quittais les ob* jets de mes plus chères affections, et, selon les apparence^, je les quittais pour long-temps. Monsieur de Nosari, aussi affecté que moi^ trouva cependant des forces pour me consoler» Il me 9iontrait dans l'éloignement , le jour où. je reverrais mes amis, on je rapapaitrais devant eux ^investi de l'estipae publi-*

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2o6 JÉRÔME.

la nécessité d'éviter les liaisons tkilge-r reoses. Je rÉM>lus dé me livrer exdusiremenl à mop nouvel état

Je passais chez le général , ignorant encore tout ce que je devais à des protecteurs, à des àmis^ qui ne s'occupaient que de moi. Après avoir raisonné de ce projet, avoir calculé les obstacles et les pihobabiJités du succès , ils étaient tinanimement revenus à craindre que nit)n extrême jeunesise ne fût une difficulté insurmontable. Si une femme aimante sait tout prévoir, elle trouve aussi des moyens de touC surmonter.

Elie s'était adressée au c^mznandeur^ raviuî |)iie, Tavait pressé; il sufiis^iit que le sàcr '^ee lui lia ^^rr dAi^Uonsieur Noqu'il f part*

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bureaux que pour lire avec le chevalier les meilleurs auteurs en droit public.

Ses réflexions claires, précises, aplsinissaiènt toutes les difficultés; la maaièredoiit il parlait de moi à Tambàssadeur nie conciliait sa bienveillance, et bientôt une incapacité réelle força son entière confiance. Souvent il me renvoyait' des affairés portées à son audience;quelquefois il me chargeait dç travailler directement avec le ministre du prince près de qui nous résidions. Son intention, disait-il, était de me former plus promptement ; mais je m'apercevais qu'il me chargeait des afl&ires déli* cates, et qu'il se réservait celles qiii n'exigeaient que de l'esprit et de l'agrément.

. Monsieur de Nosari craignit probable* ment que l'excès même de mon zèle contribuât à l'éteindre bientôt : il exigea que je prisse la dissipation néces-* saire à tous les âges, et surtout à la jeu- Tiesse- Fait pour être distingué partout,

!2]0 lÏBÔâlE.

il me présenta à la eour et dans les macsons les plusdtstioguées, connue un sujet de la plus belle espérance. Je jogeat &• dlement que pendant que je travaillais dans mes bureaux, il avait pris la peine de reconnaître les sociétés qui pou« vaientme convenir, car je trouvais partout le plaisir subordonné k la décence.

D'aboi^d. on ne me recevait que par considération pour lui : j'avais bientôt la satisfaction de voir qu'on m'accueillait pour moi-même.

Trois scMrées dé la semaine étaient uniquement consacrées à la correspondance. Nous adressions des factunts à nos amis de la bonne ville. laïAais de brouillons : le cœur est Tennemi de Tapprêt. Nos paquets partaient, chaînés quelquefois de ratures, mais Tâmitié est indulgente.

Les lettresque m'adressaient aussi too-.

tes les semaines madame Ruder et le général me laissaient pressentir le compte

3£iiô]irji:. an

avantageux que monsieur .de Nosari leur rendait de ma conduite, et leurs éloges ne m'inspiraient point de vanité .

ils n'étaient pour moi qu'un encourage-; ment au bien. J'avais des taches à effa* cer; je ne me le dissimulais plus.

Deux années s'écoulèrent ainsi Point d'étourderies, point de faiblesses, point la moindre petite intrigAie. Je sentis souvent, j'en conviens, les tentations les plus prononcées; mais les femmes légères me rappelaient madame de Ver* non; celles qyi joignaient; à la beauté des qu^ités estimables me rappelaient, ces mots du général : « Il est* contre.

» rhonneur de chercher à inspirer une » passion dont on n'est pas pénétré soi-* » même », et j'avais épuisé lès délices de l'amour, je le croyais du moins.

La sagesse tourne toujoiirç au prc^t, da la santé. Mon tempérament se for^ tifia; ma tête mûrit et se meubla : je n'étais plus le même homme.

a in J£r6mb«

C'est à cette époque qlie' je sentis réellement ce que je devais à ceux qui m'avaient^ pour ainsi dire, conduit pair la main à Thonnétèté , aut distinctions et à la fortune. J'avais poui? ces respectables amis tmé vénération qm n'était comparable qu'à l'attachemeftt qu^ils m'inspiraient.

« Je crois, me dit un soir le coii(fniai> »deur, que les bonnes habitudes se i> sont fortifiées de manière à ne pas » laisser craindre de rechute. Je ne vois » donc pas d'inconvénient à ce que »vous profitiez d'un congé de trois » mois qu'on vient de m'adressèr. — Un » congé, m'écriai-je, un congé! — Le » voilà, mort ami. — Je vais donc la re- » voir j l'embrasser encore! Je re verrai x> monsieur Derneval , son estimable » épouse, et mon pauvre Luvel. Je re- »trouv^ai ma bonne Marguerite, ma » vieille nourrice, négligée, oubliée dans y> le tumulte de la dissipation. Que de

;d jouissances à-la-fois ! Quand partons- » nous 9 monsieur le commandeur? — .» Quand il vous plaira, mou ami -#Par« » ton3 tout de suite, à l'instant, à la mi- »nute.— Ah! la tête se monte! Un ;» homme en place;^ qui oublie qu'il doit j) prendre congé de son ambassadeur, y) du roi qui a daigné lui marquer quel- » que bonté, et de ceux dont la maison }»Zui a été constamment ouverte! -— 9 Vous avez raison, commandeur; je » viens encore de parler en étourdi.

» — Mais vous agirez en homme sage , » et voilà l'jessentiel. Savez «-vous, ihon yi ami, que si ma joie n'éclate pas avec » la vivacité de la vôtre, je n'en suis pas » jnoips sensible que vous, au plaisir }y d'aller, voit nos bons amis de là-bas?

D La journée de demain sera employée 9 .à remplir les devoirs indispensables , » apres-demaiu les chevaux de poste ». J'avais chargé mon valet-de-chambre, qui courait devant nous, de payer les

Ûl4 léftOMB.

postillons, et de les payer en grand seîgneuf. Nous ne ^durions pas, nous volionf* Je ne faisais autre chose que compter les villes tjtie nous laissions derrière nous , et celles qm restaient i traverser. Je peignais jusqu'à satiété, la réception qui nous attendait. Je voyais madame Huder sautant les escaliers et tombant dans nos bras ; le général nous ouvrait les siens de la porte de l'antichambre, et madame Dcrnevaî , tiebout dans son salon, me souriait d*un air qui voulait dire ; Un secrétaire d*am- }>assad« peut embrasser Tépouse d'un général. Ma foi, tout arriva cotome je l'avais prévu , à Fexcéption pourtant du cher oncle, le grand-vicaïre, sur lequel je ne comptais pas , et que je trouvai eu simarre violette, la croix au cou, et Tanneati du pêcheur au doigt : le vrai mérite perce tôt ou tard, et ceux même qu'il offusqué, sont fbroés de lui rendre hommage. * ^

JEROME « ai5

Le leodemain matin je m^empressai 'aller offrir un nouveau tribut à i'ami- : il n'y avait plus de rue de Bussy.

.a boutique était occupée par des gens qui m'étaient inconnus. Je tel» int^rro-^ geai; ils m'apprirent seulemeni: qu'elle avait "fait, de la vente de son fonds et de ses rentrées, un capital considérable; et elle ne m'en avait rien dit! Je crus ne pouvoir, sans indiscrétion, lui parler le premier de ses nouveaux arrangemens. Je me bornai à demander son adresse à madame Derneval : elle occupait un joli logement à deux pas de l'hôtel.

Après le dîner , le général me fit passer dans son cabinet. « Mon cher ami, » vous jouissez d'une considération dont » la pltipâTl des jeunes gens ont à peine »one idée. Vous parviendrez aux prej» mièrés places; mais ies épreuves peu- » vent étte longues , et il est un moyen » de tes abréger ; c'est de preiwlre cet

ai 6 JÉRÔME.

D aplomb qui inspire la confiance , rien » ne le donne comme le mariage et la » fortune. L'homme indépendant des » circonstances est recherché, celui qui J9 se besoin de son état se fatigue souveiit » en vaines sollicitations.

» Je conviens que vous pourriez dif- » férer de quelques années; mais vous » ne seriez pas sûr alors de trouver les » avantages que nous vous avons ména- » gés. N'inférez pas de ce que je vous » dis que notre intention soit de vous 2> faire contracter un engagement de »pure convenance. Nous voulons, au «contraire, vous donner une épouse » très- jeune, très-jolie, très-aimante, et » très -riche. Vous êtes sans passion, » ainsi je ne présume pas que vous reje- » tiez mes offres. D'ailleurs vous verre* » la jeune personne. Je ne vous la nomme » pas, afin de vous laisser tout- à- fait » libre, et si votre goût ne vous déter- » mine pas en sa faveur, vous me saurez

JEROME. a I y

» rez au moins gré d'une proposition »qûi prouve mon désir de vous voir «heureux de toutes les manières.

y) Je reconnais , mon général , ifeette ». bienveillance qui ne se dément pas un » instant^ et.... — De la bienveillance!

»de la bienveillance! Ce c'est pas là » l'expression: qui convient^ entre nous.

»]'ai pour vous la tendresse d'un père, » et tout ce qui tient au respect doit » nous être étranger , parce que le rès-..

» pect tue le sentiment, et que je veux » que vous m'aimiez autant que je vous » aime. — Oh ! à cet égard , mon géné- » rai, il y a long-temps que j'ai prévenu » vos ordres. Mais me marier, moi!

»^'ét£Ûs si loiii de cette pensée, que je w vops avoue que j'ai besoin de quelque y) temps pour me la rendre familière v >} — Prenez le temps que vous voudrez, » mon ami; moi je me flatte qu'il vous » en faudra peu, et que vos vues s'ac- » corderont avecles nôtres. Allons, re- » trouver la société ».

Elle était nombreuse, et surtout bien IV. lo

fàlS JÉRÔME.

choisie. Je jetai les yeiuc de tous eôté$, persuadé qu'uu regard , une mine , un jgeste, trahirait le secret des coalisés.

Convaincu 7 d'ailleurs, que celle qu'on 19e destinait me convenait de toutes les manières, j'étais décidé à m'y attacher par goût, comme par déférence pour mes bienfaiteurs. En effet, rien d'aussi facile que d'aimer une femme trèsjeune, très- jolie, très* aimante, et très* riche. Cette dernière quahté n'est pas absolument déterminante; mais une femme n'en vaut pas moins pour être riche.

Je comptai beaucoup sur ma pénétration. Hé bien, on la mit en défaut.

Pas la moindre petite chose qui pût mîéclairer. Allons, me dis -je, faisons la cour aux jeunes personnes elles-mêmes, et observons leurs mamans. Il y a toujours quelque chose de radieux dans la figure d'une maman qui accorde sa fille.

Ici je trouvais de la physionomie ; la de l'esprit; plus loin des grâces; dans un petit coin de la timidité. L'une m'éeou-

fSROME. ftl^

tait avec indifférence : oh! elle a sans doute une inclination. L'autre cherchait à m'arrêter auprès d'elle : c'est bien heureux; je suis bien de son goût.

Celle-ci souriait à tout ce que je lut disais : bon; cela dispense de répondre.

Celle-là rougissait en regardant sa mère, et sa mère, et toutes les mères possibles^ conservaient dans les traits une immobilité désespérante.

Je pris aussi un parti de désespéré.

C'était d'aller causer avec madame Ruder, de Tassurer combien je mettrais d'empressement à Éaiire tout ce qui serait agréable au général et à ell», et de connaître par ce moyen ma future épouse, qu'il ne m'était pas possible de deviner. Je m'approchais d'elle lorsqu'on annonça monsieur RinaldL II donnait la main à une jeune personne prodigieusement changée à son avantage, et que cependant je reconnus aussitôt. Les yeux de tous mes amis se portèrent sur moi , et je commençai à voir clair.

Monsieur Binaldi nous apprit, après

aaO JEROME.

les complimens usités, qu'il avait cédé aux instances de sa fille, qui désirait voir Paris, et qu'il se proposait d'y faire quelque séjour. Il demanda à madame Dérneval la permission de ta voir souvent; elle lui fut accordée avec un empressement qixi confirma taa pr^ièré idée.

Il me sembla que le coup de oiaître du courtisan était, en cette circonstance, de paraître ne iri'apercevoir de rien, et de laisser au général la douce persuasion qu'il était impossible de voir et de penser autrement que lui. Je m'approchai de monsieur et de mademoiselle Binaldi; je mesurai rigoureusement mon ton et là tournure de mes phtases sur ce que la politesse seule exigeait de moi , et je finis en deman-> dant à monsieur Rinaldi si je pouvais sans indiscrétion aller lui présenter mes devoirs. « Vous me ferez grand plaisir , » monsieur, et à ma Thérèse aussi. » Il me mit dans la main une carte d'ar dresse, et me tourna le dos. Malhèur

rcuserhént pour lui, il y avait là un« glace traître^e, dans laquelle je le vis rire en se frottant le menton.

Mademoiselle Rinaldi était assise entre mesdames Derneval etiRuder. Elle me regardait sans cesse; quelquefois elle étouffait un éclat de rire^ et alors de petits coups de genoux partaient de droite, et de gauche. Voilà deux fehimes bien contentes, pensai-^je; oh! comme elles m'attràppent! Je. ne sourcillais pas^ }'étai| imperturbable, impénétrable, et fort peu aimable. L'hoipme qui s'observe a; toujours l'air 4' tm songe-creux ou d'ùij sot. .

.J'avais cependant ss^isi^ malgré mon extrême « réserve , quelques intervalles , et j'avais reconnu que n^ademoiselle Binaldi. effaçait ce que j'avais vu de plus j^i^ paF sa taillé sv«l te, des grâces na« tuçelles/étune. figure dont l'usage du.

monde n'avait pas. entièrement effacé cette teinte d'ingénuité qui lui aUait si bien.

Peadant le souper, oa affecta de ne

point parler d'elle. On s'étendait aveè complaisance sui* les légers défauts des autres jeunes personties , et pas «n mot 4e celle qu'on paraissait ne pa^ atten-.

dre, dont rariivée inattendne pouvait -exercer des têtes à conjectures, et qui méritait pkis .que personne qu^on s'<m>cnpât 'un peu d'dLle. Ohy quelle finessei

Je cherduai 9 moi , à fsîre pi^e^dre à la converisation une tournure scienti^ fique, propre à provoquer ie sonvraeii :

J'avais besoin d'être seul, Monsieig!* Farchevéque me répondait, et j'embrouit^ lais la. inalière; je ie forçais à -diviser « à subdiviser ; les bâillemens <se oonmm^ niquaientde prodié «b ipMrEciie:; ^m prit desbovgies, on nous lais» seids, et je lui souhaitai le bonsoir.

Se ne derniis point : je rêvai à moâ fntiBMiiariagè. Il était inÂobitable qu^on allait m'unis à mademoiselle fiiosaldi; et toat bben examiné, je iti'iacrétai k ces principes^ qu^l est peut •être bon de répandre : ^

« lo. Il est très*ODmmode^ pour «n

Itoimhé en place, d'avoir une femme (Charmante qui l'aime uniquement. »

Cela dispense d'aller chercher ailleurs ce qu'il trouve chez loi : économie de temps.

a a®. Il est fort agréable de voir prévenir ses goûts ^ ses désirs, d'être ToIm jet de toutes les attentions ^ de toutes les prévenances^ de faire .mille jaloux, et de n'avoir pas sujet de Yêtre^ »

£n échange de tout celai, on |iirodigue les %ards tant qu'on veut, l'amotir tant qu'on peat^ et il ^st ua .moyen de ie faire durer long<^temps^ c'est de /s'éloigner de, sa femme quand oa.ia trouve moins jolie : on revient à eUe quanA on e^t disposé à lui ra?idre jostioe.

a 3^. Il fant hii faire des enfans^'beaûp' coup d'en&BS. »

Une mère de famiUe est nécessairement occupée , et ses occupations hii laiss^at peu de temps pour autre chose. Ces marmots^ d'ailleurs, sont un second lien qui resserre le premiei , pour les cœurs homiétes. "Que de fem«

2îi4 JÉRÔME.

mes prêtes à faillir se sont arrêtées à Taspect d'un enfant qui leur ouvrait ses bras innocens!

Je roe levai de très-bonne heure , et je me fis habiller avec le plus grand soin. Pour tirer parti de ses avantages, il £stut, ou beaucoup de toilette, ou le désordre le plus absolu, çt avec celle dont on. veut faire sa femme, le parti le plus décent est celui qu'on doit préférer. Lui marquer de Teistime, c'est la* forcer à être toujours estimable. Voilà encore un principe qu'il est bon de ne pas oublier.

Monsieur Rinaldi était allé à ses affaires, et je'conviens qu'il ne devait pas m'attendre à huit heures du matin. Sa fiUe sortait de son lit^ fraîche comme la rose, et colorée comnie el^e^ a Mon » père n'est pas ici, j'en suis bien aise.

».Oh, j'ai tant de choses à vous dire

^ D'abord, mon ami, promettez -moi le » secTCt; car si on sait que j'ai parlé, on >>me grondera..... on me grondera!...

» -r- Jatnais. je ne <causerâi volontaire-

>î ment de chagrins à ma Thérèse. — A »sa Thérèse! eh oui, je la suis, mé- » chant, jamais je n'ai cessé de l'être.

» On m'a proposé vv^gt partis; je les ai » tous refusés, parce qu'il ne faut trom- » per personne ».

« Venons à l'essentiel Je vous parle- » rai des détails , si mon père nous en V laisse le temps. On se proposé de nous » marier mon cher ami, le voulez- vous » bien? — J'en suis charûié, aimable en- .

» Ëint. — Il en est charmé! il en est char- 3> mé! Vous m'avez fait bien du mal, mais 2> avec quelle facilité vous me le Eûtes out s> blier. J'ai toujours eu un pressenti- » ment que vous reviendriez à moi, et r> je me suis arrangée en conséquence.

D J'ai pris des maîtres, beaucoup de » maîtres, parce que, pensài-je, on ne ». fait pas. toujours les enfjsins;^ il faut » aussi parler raison , et je veux pou«f »voir entendre mon mari. J'ai besoin » encore detalens agréables pour l'amu- » sec quand il n'aura rien à me dire :

9J'ai appris la musique et le dessin*

» Voulez-vous Yoir, mon ami, comment » je peios? » Elle prit sur son cœur un médaillon.... C'était; mon portrait. » Je »rai lait de mémoire : jugez si j'ai • pensé à vous. Oh, qui pourrait comp- 9 ter les baisers dont je l'ai couvert!

»I1 était ma consolation, la moitié de 9 moi-même, lorsque nous reçûmes cette » lettre du général » Elle courut ouvrir un secrétaire.

£n écoutant le langage de Tînno^ cence et de Tamonr, je sentais mon cœur s'agiter; il se ranimait; pensées de bouiiear rocciipaient tout eiiâer.

Le générad écrivait à monsieur Ri« naldi : « Vous apprendrez vdionotiers, monsicDr, que notre coloml exerce avec disÛDCtion im premêer emploi dans la diplomatie. Sa conduite est tellement régulière, que. ncms arons résolu jde le marier.

a Plusieurs partis iixL conviennent Son cœur est libre «n ce imoment,«t ce ccçur est le mcdUeur que je coanaisse.

Notre jeune ami s'attachera £sicilement

à une jeune personne qui unit la beauté à la candeur; il doit une réparation à mademoiselle votre fille, et si elle consenre pour lui quelque attachement^ vous êtes le maître de conclure, ce L'intéressant protégé a un bien de cent mille écus^ et des émolumens plus •qu'honnêtes; nïais nous espérons en faire incessamment tin générai de brigade et mx ambassadeur. Il sera tenu à une forte dépende, et nous nous flattons que d^^après ces détails vous vous conduirez en bon père.

i*ai îhdûnêur, etc »,

«Mon papa s'est aussitôt écrié que j» pour se voir rcKiaitre il donnerait tout » son biéo., et ne se réserverait qu'une «penskm homiéte. Moi, mon ami, je «pfeuriûs:, j« riais^ fextravagua^ : ma » pauvre kete n'était fAus :à «wi ».

Tant d'affectkm et de tciélicatesse ve^ nait sasBsi de tourner la mienne^ Mon cœur était gonflé de manière k me faire croire qu'il allait se Rendre, et si un

2^8 :r:éRÔMÉ.

torrent de douces larmes ne m'eût sou- ^^g^? j'ignore ce qui serait arrivé. Je nie sentis enfin en état de parler, et mon*sieur Hinaldi me trouva, exprirnant en paroles de feu, ce que l'amour, l'ami^^ tié , là reconnaissance ont de plus sineèl'e, de plus profondément sfenti.

«Nous y voilà, s'écria-t-il;mademoi'- » selle a paflé. J'avais bien mes raison^:

» pour vouloir être présent à cette pre- »jaiière visite, afin de Contenir: un p«u.

♦ cette petite folle- là. Mais qui! pbu- » vait prévoir que monsieur, si froid^ 3^ hier, arriverait aujourd'hui à huit

* heures du matin? » Je l'embrassai avec la plus teûdte effusion. « Non, riion- ». sieur, lui dis- je, nonr, vous ne vous » dépouillerez point pour moi, et ma- » demoiaelle n'abteera pas de votre ten- » dresse* Partons jâllpris ehsii Je généraf, »ll est imattle. de feindre plus. long- D temps, puisque le vœu. de tous est j> accompli. :»—. Il a raison, papa. Les » jours perdus pour Vamonrne finissent » pas. »

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