IE QUE
Cette situation est unique : mais cela ne signifie pas qu’elle soit brillante, enviable et qu’elle doive être génératrice de grands et heureux événements. Elle à un caractère provisoire, officieux plus qu'officiel; les pouvoirs du roi, ici effectifs, ne consistent là que dans un simple prestige moral; comme diplomate, il semble sans mandat précis autre qu'une entente Cordiale à établir. C'est là un des nombreux côtés faibles de son rôle.
L'ordre dans lequel se présenteront les difficultés qu’il rencontrera, importe d’ailleurs extrêmement. Il est évidemment impossible d'exposer l’histoire des Cent jours sous forme de tableau en négligeant l’ordre chronologique. 11 n’est pas moins nécessaire de s'en tenir à cet ordre pour le séjour de Jérôme en Pologne.
Au départ de la Westphalie, ses intentions et sa situation à l'égard de la Pologne paraissent claires. Mais à chaque pas qu'il va faire, et à raison de ce nouveau pas, sa position se modifie, A peine est-il sur les terres du roi de Saxe, due de Varsovie, que sa présence risque de prendre une signification gênante. Sa candidature non posée paraîtra de plus en plus probable, fera l’objet de commentaires de plus en plus aigres, à mesure que son séjour se prolonge, que d’autres questions non solutionnées irritent les esprits. À peine est-il dans le Duché, que le problème des approvisionnements s’élargit ainsi: la Pologne à recréer est-elle l’ancienne Pologne ou un nouvel Etat à institutions napoléoniennes ? Question grave, puisqu’elle rend plus désagréable celle de la candidature au trône qui obsède force gens, et qu’elle équivaut pour la noblesse, menacée dans sa situation, à celle-ci : avons-nous, oui ou non, des raisons de faire la guerre à la Russie ? Un fait insignifiant oblige à constater qu'en Pologne, comme en Espagne et en France, la question religieuse est de nature à influer fortement sur les sympathies de ce pays pour Jérôme et Napoléon lui-même. Jérôme précédé à Varsovie par ces sentiments populaires latents et indistincts d'abord, mais bientôt extériorisés, arrive dans la capitale, — tel Tartuffe au troisième acte, — en personnage dont tout le monde a parlé et auquel on demande dès son apparition des déclarations sensationnelles et des actes. Les ministres, les sénateurs, les fonctionnaires, le public je Jetient à sa rencontre. L'aimable discrétion qu'il met à s'abstenir, ajoute aux déceptions antérieures. Il faut bien voir que la réception du 4 mai au Palais Brühl met Jérôme face à
vou
face avec les autorités polonaises et que si personne encore n'en à parlé, cette journée est néanmoins une date de quelque .importance. |
Du moins ce jeune prince qui aime la vie, va sans doute donner de splendides soirées au cours desquelles la «société » polonaise saura le charmer et l’amener à se livrer. Nullement : cette partie du rôle de Jérôme, réduite à la réception de quelques personnes, permit de constater que ses dons d'homme du monde étaient réels, sans rien fournir de ce qu’on désirait au sujet de l'Empereur.
Ces accrochages successifs qui se commandent l’un l’autre ou s’enchevêtrent, ne facilitent pas l'exécution des ordres auxquels Jérôme et ses subordonnés doivent satisfaire. Dans la triple tâche qui s’offre à lui, fin mai, — approvisionner son armée, opérer une feinte sérieuse contre le front sud des armées russes, amener les Czartoryski à se compromettre avec lui aux yeux de la Russie et de l'Europe, — il échouera et l'Empereur avec lui; il échouera et ne pouvait qu'échouer.
Là s'arrête le prologue de la guerre de 1812. Le rôle de Jérôme n'est pas fini; mais il sera désormais d'autre nature en tout cas, il cessera d’être celui du personnage autour duquel se cristallisent les relations de la Pologne avec Napoléon. Du 10 avril au 17 juin, la prise de contact progressive entre, d’une part Jérôme et son armée, de l’autre les paysans polonais, les administrateurs, le clergé, la noblesse, la capitale, les gouvernants, les femmes, les chefs du parti russe en Pologne, est l’histoire de malentendus échelonnés qui en séparant les deux meilleurs alliés de l'Empereur, attestent l’existence d’un malentendu capital lequel n’est ni d'un côté ni de l’autre le fait du hasard, d'accidents, d’inadvertances, de maladresses, mais tient à l’état social, politique, moral, du pays.
La marche des troupes de Jérôme du 17 juin au 19 juillet sera celle d’une armée dont des causes multiples retardent la marche qu'il faudrait accélérer, d’une ‘armée qui s’enlise. Mais cet enlisement matériel a été précédé d’un enlisement moral qui s’est accentué d’heure en heure du 10 avril au 17 juin et qui n’a pas été sans donner à tous un sentiment des difficultés à vaincre, très supérieur à celui des résolutions à prendre. À la mi-juin 1812, Jérôme et les Polonais sont des collaborateurs déçus, sans entrain et auxquels l'objet de l'entreprise échappe. L'idée que l’on se fait à cette date du génie de l'Empereur, est celle que l’on à d’un dieu dont on
attend un miracle. Ce genre de miracle que réalise la presque | unanimité des impondérables sur une Marne ou une Vistule, était au-dessus des forces de Napoléon, seul sur le Niemen : | s’il avait pu alors avoir assez de confiance en son frère pour | le consulter et le croire, il est probable qu’il n’y eut pas eu le guerre de 1812.