CHAPITRE HI
La crise d’avant-guerre en Westphalie.
(Décembre 1811-mars 1812).
Soudain deux événements sans valeur politique, mais survenus quand on passait de la période des bruits de guerre à celle de la préparation, jetèrent le trouble dans les âmes de Jérôme et de Catherine, attirant l’attention sur eux, prenant de loin figures d’attentats, tout au moins de funestes présages. Le 24 novembre 1811, un incendie détruisait le Palais royal de Cassel; le 24 décembre, le Général Morio, grand écuyer était assassiné. Une atmosphère d’avant-guerre chargeait d'effluves nerveuses les relations entre Jérôme d'une part, l'Empereur, les Polonais, les Westphaliens, la Prusse et les agents français de l’autre.
L’incendie qui prit naissance dans la chambre à coucher de Meyronnet, comte de Wellingerode, grand maréchal de palais, par sa faute, semble-t-il, et qui entraîna sa disgrâce !, a tout l’air d’un accident. Les précautions prises sur le champ par Jérôme contre un attentat furent superflues : il n’eut qu’à se louer du zèle, du dévouement tant des habitants que des soldats 2. Tout en agissant avec sang-froid, il n’en fut pas moins frappé. Reinhard écrit près de deux mois plus tard au duc de Bassano : « Je me rappelle l'expression avec laquelle le jour de l'incendie, S. M. me répéta deux fois : La salle du trône a croulé »%. Encore qu'arraché jeune à l’île natale, Jérôme restait Corse. Sa maison et son trône anéantis ! Quel symbole ! Morio qu’il vient de proposer, — en vain d’ailleurs, —
à l'Empereur comme chef de son armée pour la prochaine
(1) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, Journal de la reine, p. 60 et 63.
(2) Idem, t. 5, p. 137, Jérôme à l'Empereur, 24 novembre,
(3) Idem, t. 5, p. 192, Reinhard à Bassano, 19 janvier 1812. La perte était du reste sensible. Jérôme avait transformé le Palais au point de le rendre méconnaissable, et en avait garni les appartements trouvés par Jui « nus >» ou meublés « d’antiquailles des temps du roi Arthus >, d’un mobilier amené à grands frais de Paris. (Un témoin oculaire : Le royaume de Westphalie, p. 21-28, 178).
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guerre, fui tué, non par un Westphalien, mais par un maréchal-ferrant français des écuries royales menacé de renvoi À : ce fait n'a donc de relations ni avec l’état politique de la Wesiphalie, ni avec la guerre de 1812. Mais Morio était le bras droit du Roi dans l’armée, un ami : le jour où le palais et le trône avaient été anéantis, c’est chez lui que le couple royal avait été chercher un abri. Or, un mois après, un sort tragique le faisait disparaître à son tour. Bref, toutes les nuits la reine rêve qu’on assassine le roi ©.
Le 5 décembre, Jérôme a écrit à l'Empereur la lettre la plus noire sur les dangers qui vont naître de la grande guerre annoncée : « La fermentation est au plus haut degré. on se propose l'exemple de l'Espagne, et si la guerre éclate, toutes les contrées entre Rhin et Oder seront le foyer d’une active insurrection. La cause puissante de ces mouvements n’est pas seulement l’impatience du joug étranger; elle existe plus fortement dans la ruine de toutes les classes, la surcharge des impositions, contributions de guerre, entretien de troupes, passages de soldats, vexations répétées. Le désespoir des peuples qui n’ont plus rien à perdre, parce qu’on leur a tout enlevé, est à redouter. Ce n’est pas seulement en Westphalie et dans les pays soumis à la France qu’éclatera cet incendie, mais aussi chez tous les souverains de la Confédération du Rhin. Ils seront les premières victimes de leurs sujets, s’ils ne partagent pas leurs violences. Je souhaïte avec ardeur que V. M. ouvre les yeux sur cet état ide choses et qu’elle le juge avec toute la supériorité de son esprit pour prendre les précautions qu'elle croira convenables.… Les peuples sont indifférents aux hautes combinaisons politiques; ils ne sentent que le mal présent qui les presse »$. Bignon a appelé ceci faire « preuve d'un zèle éclairé, et digne d’éloges » 7. Catherine qui a vu cette lettre, l’a trouvée « conçue en termes précis, véri-
(4) Mémoires de Jérôme, tome 5, Journal de la reine, 24 déc. p. 66-67; p. 154, Jérôme à Napoléon, 30 décembre; Gazeta Warszawska, n° 3 et n° 6, 11 et 21 janvier 1812.
(6) Mémoires de Jérôme, tome 5, Journal de la reine, 8 décembre, p. 63. Duviquet note : Le comte Morio était aimé de tout le monde : il le méritait à tous égards, était beau cavalier. La cérémonie du convoi fut des plus magnifiques : toute la population y assiste et chose rare pour un courtisan, il n’y eut qu’une seule voix pour louer les qualités du défunt. Son oraison funèbre par Siméon ne trouva point de contradicteurs » (Duviquet : Souvenirs, p. 242-244).
(6) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 247-8.
(7) Biaxow, Histoire de France sous Napoléon, tome 10, p. 354-6.
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diques et énergiques » et souhaite que l'Empereur n'ait pas à se repentir de ne pas vouloir croire » 8. En somme, Jérôme voit que la guerre pourrait lui faire perdre la Westphalie et ne paraît pas curieux de gagner autre chose : il est pessimiste depuis le 24 novembre.
L'Empereur à la nouvelle de l'incendie, s’empresse d'écrire à son frère le 3 décembre : « J’ai appris avec peine l’accident qui vous est arrivé. Il est fort heureux que vous ni la reine n'ayez éprouvé aucun malheur ». Madame Mère, les sœurs de l'Empereur, le Cardinal Fesch, l’Impératrice envoient force choses jolies et utiles°. Mais le court billet de l'Empereur n’est parti que le 9, chargé d’un post-scriptum inattendu dont il y a deux versions. Dans l’une, on lit : « Faïites-moi connaître l’état de vos troupes au 1% décembre... tout cela fort secrètement. Combien vous faudrait-il d'hommes pour occuper la Silésie ? Combien en avez-vous de 1807 ? Quelles sont les places à prendre ? » 10. La seconde que la reine transerit dans son Journal est ainsi conçue : « L'affaire doit bientôt commencer. Combien pourriez-vous me donner de troupes ? Je désire aussi le meilleur plan d'occupation pour m’emparer de la Silésie. Vous, mieux que personne, êtes à même de m'en donner, d’après les glorieux succès que vous avez eus dans ce pays en 1806 et 1807 » 1. Catherine est si flattée de ceci, que Jérôme n'a pas pu ne pas l'être. De toutes façons, c’est le baume sur la blessure. Napoléon substitue aux visions d’incendie des souvenirs riants, guérit les vains regrets par la poursuite d’un but accessible, entraîne dans l’aventure Jérôme, qui y est hostile, en l’amenant d’abord sur son théâtre d’opérations de 1807.
Il écrit d’ailleurs à Davout : « Il sera avantageux que vous portiez plus d’aménité envers le Gouvernement westphalien et envers le Roi; il vaut mieux concilier qu’aigrir » #. Et, peu après, pris d’un grand désir d'équité, il réitère « Comme une grande quantité de troupes va se trouver en Westphalie il est nécessaire de régler avec le Ministre de la
(8) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 62, Journal de la reine, 6 décembre. VANDAL y voit « une lettre admirable de clairvoyance (Napoléon et Alexandre, t. 3, p. 451).
(9) Idem, Journal de la reine, 5 décembre.
(10) Correspondance de Napoléon, tome 23, p. 71, n° 18316. S
(11) Mémoires de Jérôme, tome 5, Journal de la reine, p. 63, 12 décembre. L ;
(2) Corresp. de Napoléon, tome 23 p. 51-52, n° 18300, Paris, 2 décembre. <
“APOCÉE
Guerre de Westphalie ce qui est relatif à ces troupes. Le Roi doit payer et nourrir 12.500 hommes. Il est juste que la dépense de ce qu’il nourrira en sus soit prise en compensaltion.., juste aussi que les autres dépenses soient réglées sur un pied raisonnable. Adressez-vous à mon ministre à Cassel. Faïtes lui connaître que cette compensation étant juste, il s'occupe de la régler pour 1811. Il en résultera une petite convention militaire : cela sera très agréable à la cour de Westphalie et aplanira toute difficulté. J'ai voulu exprès vous charger de porier cette douceur pour que cela vous rapproche de cette cour, parce que la désunion n’est bonne à rien » #. Ces dispositions à regarder la Westphalie comme un Etat avec lequel on traite, s’accentuent dans une troisième lettre : « Je reçois votre rapport, d'où il résulte que la Westphalie devrait 600.000 francs par mois et qu’elle en dépense 735.000. Cela étant, le Roi n'avait pas tort de se plaindre Il est bien urgent de faire cette convention sans délai afin que le Roi ait des bases fixes et soit satisfait » 14,
Faut-il remarquer que Davout a adressé à l'Empereur le 25 novembre un plan visant à l’anéantissement de la Prusse avec la coopération de troupes westphaliennes ? 15. Pour donner à une telle coopération son maximum d'efficacité, il importe que la Westphalie se sente l’objet de réels égards. De là, les ordres de Napoléon à Davout.
Jérôme, rabroué pour sa lettre du 5 à l'Empereur, mais sensible à ses bons procédés, a envoyé le 13 décembre « des plans des camps d'occupation pour la Silésie ». Il a écrit le 19 à son frère qu’il était prêt à entreprendre une opération à la tête de ses troupes . Le voilà dans l’engrenage.
Mais le but de l'Empereur étant moins de détruire la Prusse que de lentraîner avec lui dans la guerre contre la Russie, il a appelé Krusemarck aux Tuileries, lui a témoigné son désir sincère de s’entendre avec la Prusse et sa résolution de la frapper sans pitié, s'il ne pouvait en obtenir une obéissance absolue. Il à prononcé la phrase « J'aime mieux voir le Roi à Berlin que d’y voir mon propre frère » 17, Et dès le 21 décembre, Jérôme reçoit de son frère avis que « si la guerre
(13) Idem, t. 23, p. 79, n° 18320, 10 décembre.
(14) Idem, t. 23, p. 94, n° 18332, 15 décembre.
(15) Vaxpar, Napoléon et Alexandre, t. 3, p. 278.
(6) Mémoires de Jérôme, t. 5, Journal de la Reine, p. 65, 21 décembre 1811; p. 141 Jérôme à l’Empereur, Cassel, 19 déc.
(7) Vanpa, Napoléon et Alexandre, t. 3, p. 283
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se fait, la Prusse sera pour nous, et point contre nous; que par conséquent cela détruit tous ses plans d'opérations » ‘8 en Silésie.
Le 24 décembre, jour du meurtre de Morio, l'Empereur ordonne à Davout : « Vous écrirez à mon ministre que l’intention de S. M. étant de faire chose avantageuse à la Westphalie, vous donnez ordre que la solde du surplus des troupes à la charge du Roi soit payée jusqu’à due concurrence et que vous priez le Roi d’acquitter le reste. Le Roi acquittera ou p’acquittera pas, puisque la note de mon ministre au minisire westphalien sera confidentielle et ne fera pas connaître la raison, mais se bornera à dire qu’une somme de tant a été envoyée pour la solde de 12.500 hommes et qu’il reste dû tant. Par le moyen, cela ne fera pas règle pour les autres princes 4e la Confédération, ni pour la Westphalie qui, lorsqu'elle recevra Une plus grande quantité de troupes, ne sera pas effrayée : et ainsi vous aurez fait solder les troupes qui sont en : Westphalie » !#. Ainsi, plus de convention, une note et un amorçage. Enfin, le 25 décembre, l'Empereur s’est tout à fait ressaisi; Maret écrit à Reinhard : « S. M. ne veut ni convention, ni liquidation contradictoire avec la Westphalie. L’appareil d’une convention, quand il n’aurait pas l’inconvénient que S. M. veut prévenir, serait complètement inutile, et, quant à la liquidation que le concours d'agents westphaliens ne ferait que retarder, la loyauté du gouvernement français est pour la Westphalie la meilleure garantie de son exactitude » ?,
Entre temps, l'Empereur annonce à Jérôme une nouvelle destination, entraînant de nouvelles exigences. Le 17 décembre, il lui écrit : « Comme il paraît que la Prusse sera avec moi, votre corps d'armée, s’ü doit être employé au delà de la Vistule, doit être complètement organisé et muni de tout. Pour faire la grande guerre, vous ne pouvez pas avoir moins de 40 pièces de canon, 250 voitures, 1.200 chevaux d’artillerie. Je ne vois pas dans les états accompagnant votre lettre du 13 les caissons d’ambulances, de transports militaires pour vivres. Il est nécessaire que votre corps ait des sapeurs, des outils pour se retrancher ». Jérôme n’est plus qu’un chef de corps que l'Empereur envoie au delà de la Vistule.
(18) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 65, Journal de la Reine. L’Empexeur n’a pas gardé le courrier 6 heures de temps.
(19) Corresp. de Napoléon, tome 23, p. 120, n° 18363. : s
{20) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 148-9, Bassano à Reinhard,