‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 31 sur 97 · MOST · texte numérisé non relu

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Pourtant, il reste roi, puisque l'Empereur écrit : « Je ne vois pas l’organisation du corps que vous voulez laisser à Cassel pour garder le pays, réprimer les insurreetions, se por ter où il serait nécessaire. Si vous devez vous absenter, qui est-ce qui gouvernera le pays pendant votre absence ? Quelles forces lui laisserez-vous pour le contraindre ? » ?1.

En fait, Napoléon a oublié l'incendie et n’a prêté nulle attention à la mort de Morio : on brime plus que jamais les Westphaliens et leur roi. L'Empereur sacrifiant le particulier au général, asservi au but à atteindre, agit et fait agir sans souci des mécontentements passagers. Jérôme sans protection contre les réquisitions, sans moyens d’assurer le fonctionnement du gouvernement, pas encore chef d’armée et demeuré très roi, défend ses sujets, son royaume. Il éerit à la mijanvier une lettre appuyée d’un rapport du ministre de la guerre, avisant l'Empereur « qu'à dater du 1* février, il serait impossible à la Westphalie de se charger des fournitures pour des troupes françaises excédant le nombre de 12.500 hommes et qu’il ne lui reste qu'à se résigner à ce que la France fasse nourrir dans le pays cet excédent par réquisition » 2. Wintzingerode agent de Jérôme à Paris, remet une note à Maret, due de Bassano où il souligne : « Il est physiquement impossible que nos finances suffisent à ce qu’on en voudrait attendre et tout aussi impossible que de l'état amené par les surcharges militaires, ne résultent des désordres désagréables même à l’Empereur et inévitables au Gouvernement royal de Westphalie » #. A Cassel même, après Furstenstein, Jérôme a expliqué sa situation à Reinhard : « Le trésor devait déjà 900.000 frs aux fournisseurs qui avaient déclaré qu’ils seraient obligés de cesser leur service au 1* février; la France pour subsistances fournies en excédents ou liquidations &Gans le département du Weser, devait plus de 3 millions, et réduction faite des payements à sa charge jusqu’au 51 janvier, en vertu des traités du 14 janvier 4810, et du 10 mai 1811, et même de 1.100.000 frs dûs pour solde des. troupes westphaliennes en Espagne, il restait en faveur de la Westphalie une solde d’au moins un million: néanmoins. elle

(21) Corresp. de Napoléon, tome 23, p. 104-5, n° 18341.

(22) Archives du Ministère des Affaires Etrangères (français), : Fonds: Westphalie. Correspondance pour 1812, vol. 9, folio 30-36. Reinhard à Bassano, Cassel, 18 janvier.

; (23) Arck. du Min. des Aff. Etr. : Fonds Westphalie (1812). Paris, 16 janvier, Wintzingerode à Bassano.

avait acquitté fidèlement les charges imposées par les traités: et échues au 31 décembre; elle acquitterait celles échues au 31 janvier et ainsi de suite; mais la dépense pour la nourriture de l'excédent des troupes françaises ne pouvait plus être supportée par elle » #, Jérôme est done étranglé par des nécessités auxquelles il ne peut rien changer; mais Reinhard l’est aussi par la nécessité de faire exécuter les ordres de Empereur. De là, son invite à Maret du 18 janvier : « Je me: permetirai d'attendre vos ordres définitifs et si j'ose m’exprimer ainsi l’ultimatum de $S. M. I. » #. Un ultimatum peut faire plier Jérôme, mais ne changera rien au problème de la subsistance des troupes.

Il ne s’agit pas en effet de vaincre la mauvaise volonté du Roi : « Je sais, dit Jérôme, le 22 janvier que tous les mouvements sont la conséquence d’un plan général; que c’est une troisième ligne qui poussera peut-être en avant la seconde; que l'Empereur est content Ge moi (comment ne le serait-il pas, quand je lui suis tendrement attaché et que je remplis. tous mes devoirs envers lui comme Roi et comme Frère ?); que, dans les événements qui semblent se préparer, je trouverai la récompense de mon dévouement; mais c’est la nécessité la plus absolue qui m'a dicté la résolution que j'ai prise » #6. La récompense aw’il attend et désire, implique donc que la Westphalie ne soit pas sacrifiée. Reinhard ne le détourne pas de cette façon de voir : « Je priai S. M, dit-il, de considérer que plus le dénouement approchait et plus ces dernières dépenses seraient passagères; qu’elle annongait ellemême l’espérance de recueillir la récompense de son dévouement, que la voie des réquisitions était sujette aux abus, qu’elle pèserait plus sur le pays que les fournitures faites méthodiquement ». Pour amener Jérôme à céder, il invoque done lui aussi l'intérêt de la Westphalie.

Alors, Jérôme lui propose un moyen simple d’épargner son royaume : faire stationner partie de ces troupes dans d’autres Etats de la Confédération. Pourquoi la Westphalie « seule gouvernée par un frère S. M. [. est-elle plus maltraitée que les autres Etats de la Confédération, plus même que la Prusse ? Pourquoi les Petits Princes enclavés dans la Westphalie ou

(24) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 196-7, Reinhard à Bassano, 23

janvier.

(25) Arch. du Min. des Aff. Etr., n° 303, folio 30-36. (26) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, p. 197.

rite:

Pavoisinant n’ont-ils aucune charge à supporter ? Pourquoi évite-t-on même leur territoire pour accabler le sien ? » C'est évidemment qu'il est moins grave pour Napoléon d’exciter les murmures de son frère que ceux des autres confédérés. « S. M. a ajouté qu'Elle avait honte de faire ces réflexions devant ses ministres allemands; qu’elle n’en parlait qu'à M. de Furstenstein et à moi; mais que ces faits sautaient aux yeux, qu’elle me laissait juger de l'impression qu’ils devaient faire ». Jérôme a manifestement raison. Reinhard s'en tire en disant « que la Bavière et d’autres Etats de la Confédération avaient eu leur tour et qu’il savait de science certaine ou qu’ils n’avaient point à espérer de compensations ou qu’elles ne seraient accordées qu’à un taux bien moins favorable que celui qu'on adopterait pour la Westphalie » ?T. Récompense pour le roi, compensation à la Westphalie à proportion de ses charges, mais à un taux plus élevé que les autres pays allemands : tout cela ne fait qu'un. Le roi et la Westphalie seront récompensés en même temps, car quelle récompense plus belle pour le roi qu’une bonne compensation à la Westphalie. Ceci nous éloigne de l’idée d’un transfert de Jérôme en Pologne.

Ces promesses fallacieuses ou sincères, vagues ou précises, séduisantes ou non, ne peuvent d’ailleurs faire trouver en Westphalie ni un sou, ni un grain de blé de plus. Or, plus l'Empereur s'affirme comme devant être généreux dans lPavenir, plus ses exigences sont impérieuses dans le présent. Jérôme qui n’en peut mais, déclare le 22 janvier à Reinhard « J’ai pris mon parti, je déclarerai à l'Empereur que n’ayant plus les moyens de gouverner, je ne puis être Roi; je rentrerai en France et je serai Prince français ». Ce qui prouverait au moins, dit Reinhard que le Roi a calculé les conséquences de son refus de continuer les fournitures »?8. Napoléon répond par Maret, le 1% février : « Si le Roi veut descendre du trône, il en est fort le maître; S. M. n'est pas embarrassée de gouverner des Etats; c’est dans ce sens qu’il doit s’expliquer, et les menaces ridicules ne sont d’aueun effet. Il est de principe que partout où sont les troupes de l'Empereur, il faut qu'on les nourrisse… A dater du 1% février puisque la Grande Armée est créée et que les troupes sont sur le pied de

; (27) Mémoires du Roi Jérôme, t. 5, p. 199, Reinhard à Bassano, 23 janvier.

(28) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 201, Reinhard à Bassano, 23 janvier.

Ps

guerre, tout sera mené militairement »%. L'ultimatum est clair : obéir ou abdiquer.

Il à été précédé d’une longue lettre datée du 27 janvier où l'Empereur, en tant que Protecteur de la Confédération du Rhin, parlait de la concentration russe près du Duché de Varsovie, de la menace qui en résultait pour la Confédération; de la nécessité où il s'était trouvé de pourvoir à la défense de Dantzig, « un des boulevards de la Confédération »; de l’envoi de troupes qu’avait déjà fait dans cette place le roi de Westphalie sur l'invitation du Protecteur et comme membre de la Confédération. L'Empereur concluait : « Je désire ‘en conséquence que le contingent de V. M. se réunisse et soit prêt à entrer en campagne le 15 février prochain. Je la prie de me faire remettre un état de son contingent » %. Alors que pareil appel était envoyé à tous les princes de la Confédération, Jérôme allait-il répondre en descendant du trône ? Les scandales de l’abdication de Louis, de la fuite de Lucien en Angleterre eussent été dépassés : quel exemple pour les membres de la Confédération si peu enthousiastes de cette guerre, si peu convaincus qu'Alexandre menaçait les Confédérés ! Quelle éclatante désertion ! Mais quelle bonne raison il en avait, puisqu'il ne faisait que défendre ses sujets foulés aux pieds ! La guerre de 1812 en eut été rendue beaucoup plus difficile, impossible peut-être. L'Empereur ramené à des conceptions moins grandioses, mais plus raisonnables, y eut gagné d’un côté; mais cette défection lui eut fait un tort moral immense. D’autre part, elle aurait eu peu de chances d’être interprétée comme un acte de courage. La seule issue pour le marin Jérôme était d’obéir au commandant du navire jusqu'au naufrage ou à l’arrivée au port. Le Ministre de Prusse à Cassel 1 et la reine Catherine dans son Journal *? ont également

(29) MarGuErON (Colonel L.), Campagne de Russie, 2° partie, t. IV, Paris, Charles-Lavauzelle, s. d. 632, p. in-8°, p. 107: l’Empereur à M. Maret.

(30) Corresp. de Napoléon, t. 23, p. 23, p. 221-223, n° 18458. 3

(31) Die Armee und die Kriegsrüstungen dürften wohl hinreichen, um die Einkünfte des Kônigreichs zu absorbieren; die Situation seines Souverains gleich täglich mehr der eines derangierten Privatmanns der es für gewiss erachten er werde entweder in der Lotterie das grosse Los gewinnen oder eine reiche Erbschaft machen (Chiffrierte Depesche Senffts an Friedrich Wilhelm, 20 januar 1812) KzremNscaminT, Histoire du royaume de Westphalie, p. 471. à ,

(32) « Si l’état de choses dure encore un mois, la Westphalie croulera > (Mémoires de Jérôme, t. 5, Journal de la Reine, 5 février, p. 161).

bien apprécié la situation. Jérôme doit tenter ce va-banque avec VEmpereur : il le fera. de

En cette fin de janvier 1812, Napoléon lui-même pris dans un formidable engrenage, « esclave de ce maitre sans entrailles, la nature des choses », « d’une volonté supérieure à la sienne », à fait violence à Jérôme : «Il ne pouvait démentir son passé, celui de la France. Malgré lui, dans ce conflit, c’est la rencontre de deux mondes, de la Révolution, de l’orthodoxie russe, de deux ceroisades en un mot »%. Alors que pèsent, en cette affaire, la Westphalie, Jérôme ? En dépit qu’il en ait, Jérôme curieux de grande guerre, mais opposé à celle là, est entraîné par Napoléon à être la grande vedette de la Confédération qui paraît partir en guerre pour sa propre défense : derrière lui, suit le Wurtemberg bougonnant, la Bavière qui surveille le Wurtemberg et ne peut moins faire que lui, la foule des petits princes qui doivent emboiter le pas et la Prusse qui veut éviter d’être la première victime de la Confédération. Il était temps : le 6 février Napoléon ordonne à La Riboisière de préparer les sièges éventuels de Spandau, Kolberg, Graudenz : la Prusse doit signer quatre conventions avant l'entrée chez elle des troupes françaises (24 février ‘4. Ce n’est pas Dalberg, c’est Jérôme qui est le primat de la Confédération, l’entraîneur — malgré lui — de l’Allemagne dans la grande guerre. Voilà son rôle en février 1812.

D'autre part, Jérôme et Eugène apparaissent comme les premiers échantillons d’une seconde génération de lieutenants de l'Empereur destinés à succéder aux maréchaux fatigués et gâtés par les honneurs, dont parle M. Madelin 5.

En tout ceci, que pensaient les Polonais ? La Gazette de Varsovie a consacré une demi-colonne à l’incendie du Palais de Cassel. Quant au meurtre de Morio, elle en a fait un événement, l’a décrit avec un grand luxe de détails : on nous renseigne sur le maréchal-ferrant Lesage; on nous fait une biographie complète de Morio; nous apprenons que « sa digne épouse se préparait à donner le jour au fruit de leur tendre amour » %, Pourquoi tout cela ? Sa mort pour la West-

Ge PNRe (Emile), Manuel historique de politique étrangère, 2 UD: :

(34) LesaGe, Napoléon, créancier de la Prusse (1807-14), Paris, Hachette 1924, 366 p. in-8°, p. 306.

(35) MADELIN (Louis), La France de l’Empire. Paris, Plon, 1926, 332 p. in-16, p. 216, 220.

(36) Gazeta Warszawska, n° 3, 11 janvier, samedi, p. 48, et supplément au n° 6, 21 janvier, mardi, p. 107-108.

püalie n'avait rien de comparable à ce qu'eut été pour le Duché, celle du Prince Poniatowski. Vers le même temps, Pannonce de la capitulation de l’armée turque cernée par Kutuzov prend 17 lignes; celle du mariage du maréchal Oudinot connu en Pologne depuis le combat d'Ostrolenka, deux lignes; JPétat devenu soudain inquiétant du roi d’Angleterre, deux lignes et demie 7. Morio n’est pas transfiguré en grand homme d’ailleurs : mais on veut prouver qu'il s’agit d’un crime d’ordre privé, que Le Sage n’est pas Staps. On est parfois surpris d’avoir à lire des correspondances dans ce goût : Reconmancé spécialement à l'Empereur par le Prince de Tarente, le major westphalien Winkler qui s’est signalé au siège de Kiguieras, a été décoré de la Légion d'honneur ». Qu'importe aux Varsoviens ? Il s’agit de montrer que la Westphalie a des troupes en Espagne, tout comme le Duché et des officiers de valeur. On lit aussi : « Au concours de fin d’études des pages de Westphalie, le Roi présent, leur à posé quelques questions d'histoire et de géographie » #%. Voilà un roi instruit et qui s'intéresse aux progrès de la jeunesse.

La première page du supplément au n° 14 (18 février) est remplie par un décret de Jérôme : « Cassel, 6 février : a été publié ici un décret royal en 29 articles dont voici les principaux : 1° Tous les Westphaliens qui prendront les armes contre nous, seront comme traîtres punis de mort et de confiscation des biens. 2° Ceux pris les armes à la main seront jugés par une Commission militaire, les autres par un tribunal. 3° Seront regardés comme portant les armes conire la Westphalie : a) quiconque aura servi une puissance en guerre avec elle, b) quiconque ici ou en pays ennemi sera trouvé porteur d’un congé émanant d’un chef d'armée ennemie, c) quiconque, servant dans l’armée d'une puissance étrangère, ne l'aura pas quittée pour rentrer dans sa patrie en guerre avec cette puissance, d) quiconque rappelé par

(37) Idem, supplément au n° 3, 11 janvier, p. 57; n° 6, mardi 21, p 97; n° 1, 4 janvier, p. 3.

(38) Gazeta Warszawska, n° 8, mardi 28 janvier, p. 132. Ceci a d’ailleurs semblé aussi intéressant à l'historien allemand KLEINSCHMIDT qu’aux Polonais : « So besucht er in 1812 die Pagenschule, als das Éxamen stattfand; fragte als guter Mathematiker in Mathematik, Geometrie und Algebra ab und stellte Fragen aus Geschichte und Geographie, zeugte sich sehr befriedigt über die Kenntnisse der Pagen, ermunterte sie zu eifrigen Streben und war so ganz wohlwollen dass der preussische Gesandte heim schrieb : « Kinder unterhielten sich mit

ihrer Vater » (p. 49).

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