SERRES
sous le prince de Wurtemberg, près de Mir (1792) et ne brilla pas®%. Marié comme son frère Ignace à une princesse Lubomirska, fille de la « Princesse Maréchale », donc nièce du vieil Adam Czartoryski, il avait eu pour belle-mère une violente ennemie de Napoléon %. Il avait pour ami Lapicki, chapelain de Koscinszko. Tout ceci le rapprochait peu de l'Empereur. Mais il s'était trouvé comme par hasard à Varsovie à l’entrée de Murat; l'enthousiasme de la foule l’avait gagné 5; il s’était présenté : l’on en fit tout naturellement un membre de la Commission de gouvernement, un sénateur, puis en 1809 un Président du Conseil. Il vaut un peu plus comme Président du Conseil que comme général; mais ses collègues « se rejetant sur leur responsabilité personnelle, ne répondent pas à ses demandes, ou ne répondent qu'évasivement ou souvent déclarent attendre la décision royale » 5 Son cousin Alexandre Potocki lui fait encaisser ses sottises 5. Parfois, le roi « après lui avoir fait l'honneur de lui demander son avis, néglige ses indications pour se déterminer par les conseils du ministre de la justice » 5 qui fait de son mieux pour lui enlever la présidence. Au reste, aussi vaniteux qu'inconsistant et inégal, ce qui lui attire ce mot de Senfft, dépité de se voir enlever la première place dans l’église St-Jean : « M. le Comte, je cède ma place à l’âge, à l'autorité; à la vanité jamais » 7. Avec cela, indéracinable dans ses fonctions, ayant par ailleurs tant de si aimables qualités : « Il faut convenir, dit Bignon, que + Comte Stanislas, actuellement le plus grand propriétaire du Duché, homme estimable à qui on ne peut reprocher que le tort d’une vanité peut-être puérile, a droit à de légitimes égards et mérite d’être traité avec un peu plus de considération » 58. Il est le propriétaire du Palais Potocki, qui est au faubourg de Cracovie et du Palais royal de Willanow, dont lui, sa femme et sa belle-fille, la Comtesse Anna, née Tyszkiewiez, s’entendent à faire les honneurs de magnifique et hospitalière façon. Chaque semaine, on y reçoit et aussi bien que Pod Blacha,
(51) Fazrowsxt, Obsary z zycia, t. 1, p. 160.
(52) Porocka (Ctesse), Mémoires, p. 54-57.
(53) DemBowsxi (Léon), Moje Wspomnicuia, t. 1, p. 83 et 200.
(54) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1, p. 357, 24 juin 1811; p. 367, 2 juillet.
(55) Idem, p. 365, 29 juin 1811. ;
(56) Idem, p. 416, 12 sept. 1811.
(57) Fazxowski, Obsary z zycia, t. 1, p. 160.
(58) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1, p. 421, 1° octobre
chez le Prince Joseph : les bals, les assemblées, les grands dîners se succèdent dans un décor Louis XV %. « Hommë de goût, grand seigneur, il s’était fait remarquer par ses manières élégantes dans toutes les cours de l'Europe. Plusieurs séjours en Italie avaient contribué à développer en lui ce noble amour du beau qui constitue pour ainsi dire un sens de plus » %. Napoléon, revenant en décembre 1812, fait demander « le Comte Stanislas Potocki et le ministre des finances ». Le Comte se répand en compliments, parlant « des dangers courus par l'Empereur, de son bonheur de le revoir bien portant, si bien, que l'Empereur en vient à plaisanter sur ce que le repos n’était fait que pour les rois fainéants » fl! À une époque plus critique encore, à la veille du combat de Hanau, Napoléon parlant aux Polonais, demandera où est « M. Stanislas » ©. En fait, l'Empereur aime à s’eniretenir avec cet aimable conteur, d’une éducation parfaite, auquel ses dons naturels, ses relations de famille, sa fortune assurent une influence personnelle considérable sur ses compatriotes et chez lequel accourent tous les étrangers résidant en Pologne à. C’est à raison de ses qualités d’homme du monde, et non parce que président du conseil, qu’il a fait partie des députés », que Frédéric-Auguste a envoyés à Napoléon pour le féliciter en janvier 1810. Le rude Davout même est sous le charme : le noble comte lui demande ses commissions pour la maréchale, à laquelle son mari écrit : « Reçois le bien. invite-le à venir voir ton beau Savigny ». Le bruit ayant couru en avril 1812, que Davout doit se rendre à Varsovie, le comte lui fait offrir sa maison 6.
Cet agréable mondain, doué d’une mémoire prodigieuse, est surtout un homme instruit et qui se pique de répandre autour de lui les lumières. Directeur de la Commission d’éducation, s’honorant de l'être, « consacrant tous ses soins à une si noble tâche, grâce à lui, en peu de temps, cinq cents écoles s'étaient élevées » %. Le Moniteur ne fait qu’une fois en 1812,
(59) Fazxowski, Obrazy, t. 2, p. 38, 180.
(60) Porocxka, Mémoires, p. 42.
(61) CaAuLAINCOURT, En traineau avec l’Empereur 1812, II A travers la Pologne. Revue des deux Mondes, 15 juillet 1928, p. 268 et 271.
(62) AskENAzy, Napoléon a wojsko polskie w 1813 (Kwartalnik historyczny) 1899, p. 79-80.
(63) Zywot Tomasza Ostrowskiego, t. 1°, p. 298.
(64) Mme DE BLocquevizce, Davout, Années de commandement, p. 331. La Russie et Hambourg, p. 137.
(65) Bicxon, Histoire de France sous Napoléon, t. 10, Paris, Didot Nr. 38, p. 374. Koémian, Mémoires, 5° partie, p. 62-68.
mention du Président du Conseil du Duché de Varsovie, et c’est pour annoncer que par un décret du 2 décembre 1811, la « Chambre d'Education » vient d’être remplacée par une Direction chargée de surveliler tout ce qui a rapport à l’Instruction publique. « S. M. le Roi de Saxe donne une preuve éclatante de sa satisfaction aux membres de la Chambre en les plaçant tous dans la nouvelle direction. L'ancien président est nommé directeur en chef de l’éducation avec des pouvoirs très étendus » $%. Membre de la Société des Amis des Sciences, il offre souvent sa maison pour les séances de cette société et loge parfois, dans les ailes, certains de ses membres : Niemcewiez, le collectionneur Sierakowski, Lipinski secrétaire de la chambre d'éducation %. Orateur né, il a la parole facile, abondante, coulant de source; improvisateur merveilleux, les figures des réthorique, les expressions choisies et colorées se présentent à lui en nombre parfois excessif : son éloquence est verbale et peu nourrie de faits $. Sa plume n’est pas moins alerte : c’est lui qu’on a appelé à Tilsitt pour y rédiger sous les yeux de Napoléon « les amendements convenables ou indispensables à la Constitution du 3 mai, qu’il voulait rendre », à la Pologne « avec des formes tant soit peu impériales » 5. C’est lui qui lance une adresse aux Polonais, quand l’archiduc Ferdinand menace Varsovie, dont s'éloigne le Prince Joseph. C’est pour cette facilité qu’on l’apprécie au Conseil d'Etat © et à la Société des Sciences où il se charge des discours de circonstances et des éloges funèbres 7.
Nullement engoncé dans des formules, familier, enjoué, variable, aimable et bon, toujours disposé à écouter ceux, qui venaient réclamer ses conseils, son humeur facile et son exirême politesse contrastaient singulièrement avec une vivacité, une irritabilté, qui souvent prêtaient à rire. Il se mettait en colère comme un enfant et s’apaisait de même. Il semblait comique de voir cet homme d'Etat s’emporter au point de jeter cartes et jetons à la tête de son partenaire » ?. Parlant
(66) Moniteur universel, Samedi 15 février 1812. De Varsovie, 27 janvier.
(67) FaAzkxowskt, Obrazy, t. 2, p. 180.
(68) Demsowsxi, Moje wspomnienia, p. 83 et 95.
(69) Porocxa (Comtesse Anna), Mémoires, p. 156.
(70) NiEMcEwIcz, Pamietniki, t. 1, p. 31 et 17. C + bis
(71) Roczniki Towarzystwa Krélewskiego Warszawskiego Przyjacieli Nauk; tome XI Nr. 7, p. 393-447. Oraison du Prince Joseph 30 avril 1816; tome XIV, p. 98-123, oraison de Thadée Matuszewicz.
(72) Porocxa, Mémoires, p. 43.
idéalement le français et émaillant son polonais de nombreux gallicismes, il n’en est pas moins bon polonais. Le Français qu’il aime le moins, c’est Talleyrand, qui aurait demandé à quelqu'un de la Commission de Gouvernement (1 807) un pourboire de 7 à 10 millions, en échange de quoi : « Oui, oui ! Messieurs, nous aurions eu la Prusse royale et Warmie, Messieurs, et Dantzig et Biatystok et la Silésie, Messieurs, et ensuite les deux Galicies. Et avec ce pays, Messieurs, ayant 200.000 soldats et des forteresses, Messieurs, nous aurions été, Messieurs, respectés de toute l’Europe » %. Cette antipathie à l’égard de Talleyrand ne l’éloigne d’ailleurs pas de Jérôme.
En politique, son expérience de la vie semble lui avoir ôlé toute croyance et tout désir d'action ferme : il est typique, que Skarbek ait pu écrire l'Histoire du Duché de Varsovie, sans parler du Président du Conseil du Duché. Chose curieuse : Potocki est maçon et amateur de réunions secrètes, moins il est vrai pour y tramer de terribles complots, que par un certain snobisme romantique, spécifiquement polonais. Napoléon, n’ayant pas espéré briser la franc-maçonnerie, l’avait asservie en y jetant, comme à l'assaut, les grands hommes de la grande armée : Les ateliers s'étaient multipliés aux armées dans la zone des combats et à l'arrière %. C’est ainsi qu’en 1807 s’était ouverte à Varsovie sur l'initiative du Colonel Stasia Potocki, parent du Ministre, la loge « Bracia Polacy zjednoczeni » %, dépendant du grand Orient de France, toute pénétrée de la religion de Napoléon : les affiliés portaient un ruban gris comme la fameuse redingote. Sur le sceau, on lit Pinscription « À laide d’un bras puissant »; un sabre y est gravé avec deux mains unies, les lettres F-is M-bus (fidis manibus) et, dans des nuages une « N ». En 1808, le Président est le Général Aksamitowski. En 1810, 12 loges en Pologne relèvent du Grand Orient de France; la Gwiazda Wschodnia naît et devient le Grand Orient de Pologne. Il se fonde même pour les femmes la loge « Eden », où entrent Mmes Stanislawa Potocka, la Princesse Czartoryska, d’autres encienes maçonnes et beaucoup de jeunes et belles personnes, Mmes Chodkiewiez, Osiñska, Wielhorska, Zwanowa % voire
(73) DemBowskr, Moje wspominenia, t. 1, p. 322. (74) LANTOINE (Albert), Histoire de la Franc-maçonnerie française.
LAON RER te chez elle, Paris, Nourry, 1925, 514 p. in-6°, p. ?
(75) La loge « Les frères polonais unis ». (76) Zaresk1 (Ks. Stanislaw, O Masonie w Polsce od roku 1738, do
Anna Potocka, belle-fille du Comte Stanislas 7. De militaire, la franc-maçonnerie devient mondaine. Gutakowski, président du Conseil d'Etat et du Conseil des Ministres de 1807 à 1809, puis président du Sénat, grand Maître du Grand Orient étant mort le 1 décembre 1811, vainement le général Rozniecki prit la suppléance et Thadée Matuszewiez s’arrogea le soin de faire l’éloge funèbre : ce fut Stanislas Potocki, qui le 17 mars 1812 fut élu Grand Maître . En fait, ce n’est pas un militant : grand seigneur dans le sens, qu'à ce mot au 18° siècle, encyclopédiste, voltairien, délicieusement paresseux, aimant le madrigal et le pamphlet, il semble être né pour devenir un dignitaire de la secte. Mais il n’apportera pas grand appui à la maçonnerie, et elle n’aura pas grande influence sur lui. Il lui suffit de la primauté qu’elle lui donne et des allocutions qu’elle lui fournit l’occasion de faire; il lui plaît de faire pièce ainsi au Pape et au clergé, qui sont ses bêtes noires. Mais s’il n’avait pas été maçon, il n'en eut pas moins été l’auteur du Voyage à la ville des Ténèbres, et n’en eut fait ni plus ni moins ©. A la vérité, ceci le rapproche encore des Bonapartes, puisqu’en France, c’est Joseph Napoléon qui est Grand Maître du Grand Orient 5. Il connaît d’ailleurs Jérôme depuis 1807, l'ayant vu à Breslau et à Dresde %. De tous les gouvernants polonais, cet amateur distingué est celui avec lequel Jérôme pourra le plus facilement sympathiser : personnage point redoutable au jeune roi, c’est surtout au point de vue mondain, qu'il peut lui offrir un utile appui.
Quelqu'un de moins redoutable encore, c’est le ministre de l’intérieur, Jean-Paul Luszezewski, traité de comte par les monarques dans leur correspondance, mais sans qu'il en ait eu diplôme ou confirmation officielle $t. Il avait été secrétaire de la Diète de quatre ans, puis en 1806 de ceux qui étaient allés au devant de Murat, et s’étaient à Poznan donnés d’un seul coup à Napoléon # : on en avait fait alors un secrétaire de la Commission de Gouvernement, et (1807) un ministre de
1822 na érédtacl wylacznie masonskich. Krakéw, Anczyc 1908, 2744248 p. in-8, p. 133-142. Gwiardæ Wschodnia — l'Etoile d'Orient. (77) Potocxa, Mémoires, p. 70-84.
(78) ZaALEsKkI, O masonie w Polsce, p. 143-151. (79) Kwartalnik historyszny, 1889, p. 358-9. ; (80) LAnToINE, Histoire de la Franc-maçonnerie française, p. 240, 259. (81) Gazeta Warszawska, 1807, supplément au Nr. 59, samedi 25 juil-
(82) Creszxowskt, Senatorowie Ksiestwa Warszawskiego, p. 49. (83) Demsowskr, Moje wspomnienia, p. 295.
l'intérieur $#. C’est un petit homme obèse, qui louche et fort éloigné d’avoir belle apparence, szlachtic, a nie pan (un noble, non un seigneur); mais bien fait pour son emploi, travailleur, le plus travailleur de tous les ministres, avec de la patience, du tact, un passé sans ombres. Il s’était montré très utile lors de la Diète de quatre ans, puis s’en était retourné, aux temps prussiens, dans son village de Mazowie, où il avait dignement vécu en famille, gérant ses terres, plus heureux que dans les dignités, s’essayant parfois à la littérature. Ce n’était pas un aigle : tranquille, modeste, sans ambition, un peu mou, minutieux, taillé pour être secrétaire, plus encore que pour être ministre. Il le sentait du reste, avait longtemps refusé de l'être, n’avait cédé que sur les instances du roi de Saxe êt avait réussi en peu de temps à monter une administration à la française. Cette administration, on lui reprochera de ne l’avoir pas simplifiée, rendu meilleur marché : du moins elle mit dans le pays un ordre qu’on n’y avait jamais vu, elle se maintint sous d’autres noms après le Duché, même après le Royaume et fut plus coûteuse en apparence qu'en réalité. Il avait eu, il est vrai, grand'peine à mettre cette machine en route : comme il était aimable, poli, sociable, partout estimé, il avait force amis et connaissances, qui l’assiégeaient et auxquels il n'avait pas la force de résister. Ses bureaux étaient remplis de ses voisins et amis de la campagne, de personnes, qu’on lui avait recommandées au village. Il en soüffrit beaucoup : peu de ces gens étaient préparés à un service public, à un travail de bureau. Or, comme il avait l’ambition d’assurer le bon fonctionnement de son ministère, il rédigeait tout lui même, et en recopiait une grande partie de sa main, et, comme il n'était plus jeune, ceci le mit au tombeau. Au reste, couvrant toujours ses subordonnés, il en arrive à défendre contre vents et marées le Préfet de Plock, Rembielynski, lequel s'était fait amener Manu Militari quelqu'un, qui ne s'était pas présenté. Peu à peu toutefois, ses clients, honteux de leur nullité en face de son zèle, démissionnèrent, furent remplacés par des compétences : aussi son successeur Mostowski, trouvera-t-il le mécanisme presque au point et tel, qu’il fonctionnera à merveille jusqu’en 1830. En somme, citoyen de grand mérite et de peu de poids aux yeux de l’aristocratie, ministre que ses
(84) FaLKkOWSKkI, Obrazy z Zycia, t. 1, p. 273. Rostworowski, Materjaly etc., 15 janvier 1807, p. 6, et 5 octobre 1807, p. 480.
collègues combattent à l'occasion %, auquel ils font endosser les mesures impopulaires %, qui n’a plus que trois mois à vivre et qui n’a ni le temps, ni la force, ni le prestige nécessaires pour se poser en champion du régime qu'il incarne. Il est, ce comte pour rire, l’objet de peu d’appréciations chez les mémorialistes aristocratiques; il n’est pas du cercle des clients de la Famille : e’est un comparse silencieux et effacé. Bignon l’a exécuté en ces termes dans un rapport du 24 juin 1811
« Lors même qu’il a pris un parti, il manque de force pour donner suite à l’exécution et il ne pourrait rendre compte du résultat d’une seule des mesures, qu’il à été dans le cas d’ordonner. Les observations, que je viens de présenter forment le jugement même, que portent de M. Luszezewski les personnes, qui lui veulent le plus de bien. On peut l’employer utilement pour la discussion au Conseil d'Etat; mais il manque tout à fait de moyens comme ministre. Si jamais on songe à quelque réforme, le choix d’un autre ministre de l’intérieur en doit être le premier acte et comme son indispensable début ». Le 1 octobre Bignon ajoute : « Son seul tort ;mais ce tort est grave, surtout au Ministère de l’intérieur, est de manquer de vigueur pour soumettre les préfets à une obéissance exacte et assurer la pleine exécution des lois ». Mais, telle est l'ambiance et la difficulté de trouver des chefs de service, que Bignon entortillé dans les intrigues et les sollicitations des Polonaiïs e nvient à dire : « Le département de la police ne serait peut-être pas mal entre ses mains. Pour adoucir ce changement, on lui donnerait en outre la place de directeur général des postes, qui est vacante ». Ceci peint le milieu. Luszezewski mourra à la tâche le 4 juillet 181287. Les incidents, qui, auparavant, l’auront mis aux prises avec les subordonnés de Jérôme, ne seront pas prémédités.
Le chef de l’aile droite de la Grande Armée devait de même pouvoir affronter les regards du Comte Ignace Sobolewski, ministre de la Police depuis le 27 novembre 1811 58. Cet homme politique à 42 ans : il a été secrétaire, puis membre de la Commission de Gouvernement ®. Kozmian, lui attribue toutes les qualités : grand patriote, le meilleur des économistes et
(85) Fazrowski, Obrazy z Zycia t. 2, p. 114-119.
(86) Szescioletnia Korrespondencya, p. 148-165, p. 171.
(87) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 355 et 421, t. 2,
(88) Idem, t. 1, p. 454. SAUTER (89) Creszxowski, Senatorowie Ksiestwa Warsawskiego, p. 63.
des administrateurs, il a voyagé en Angleterre, en France, a
lu les livres les plus nouveaux, les plus utiles. D'une modestie extraordinaire, ne heurtant personne, toujours prêt à céder, même s’il a raison, estimé comme spécialiste, aimé comme homme, il est bon mari, bon père, bon citoyen, bon fonctionnaire, bon polonais, aime la campagne et ÿ passe en travaux agricoles les jours libres, que ses fonctions lui laissent. Sans ambition, ni soif de distinctions, sans jalousie pour qui que ce soit, il est en bons termes avec Staszic, avec le Prince Joseph, avec Adam Czartoryski jeune, qui sur le conseil de Matuszewiez, l’aidera à devenir après 1815, ministre secrétaire d'Etat de Pologne à Pétersbourg%. Bignon avait dit de lui avant sa nomination : « Actif, laborieux, jaloux de s’instruire, il peut n’avoir pas encore aujourd’hui lPaplomb nécessaire pour régir un département » °!. Or son prédécesseur, Alexandre Potocki, nul, paresseux *?, à la solde du Prussien Zerboni ** et bien soutenu par l'aristocratie, a orienté ses services d’une façon spéciale : des päysans ayant refusé la corvée, il y eut procès gagné par le seigneur et emprisonnement de 20 paysans; la nuit, on met le feu à la prison, 17 paysans périssent et Potocki trouve cela parfait. Le Comte Zamoyski, marié à une Czartoryska, faillit succéder à Potocki : on voit la tendance. Résultat : le 31 décembre 1811, Bassano engageait Bignon à organiser lui-même un service de police secrète °. Napoléon a également chargé Davout de créer un organisme de ce genre. Ce n’était pas du luxe : Sobolewski n’était ni de taille, ni à créer un service, ni a rien changer à l’orientation antérieure. Que de ce digne homme, on ait cru devoir faire un ministre de la police en un tel temps, c’est ce dont on doit le plus s’étonner : là, où il eut fallu Fouché et Savary réunis, on trouve Joseph Prudhomme. On peut rendre hommage à ses vertus, mais il faut avouer que Jérôme doit s'attendre avec lui à plus de surprises que de services.
Comment présenter le Prince Josph Poniatowski, ministre de la guerre en avril 1812 et faire abstraction de ce qu’il sera
(90) Kozmran, Pamietniki, 5° partie, p. 12-13.
(91) HANDELSMANN : Instructions t. 1, p. 359, 24 juin 1811.
(92) Le prince Joseph le secoue un jour de séance, en disant « I est permis aux ministres de dormir en séance, non de ronfler (FAL KOWSKI, Obrazy z zycia t. 2, p. 123.
(93) AskEnazy, O sprawie polskiej w r., 1812, D'AUILe
(94) HANDELSMANN, Instructions, t. 1, p. 412, 10 sept. 1811; p. 4%, 11 oct.; p. 485.
ps
pendant la campagne, la retraite, en 1813 et lors de sa fin héroïque dans l’Elster ? Après tout, on peut se figurer Clémenceau avant 1918, Washington avant la guerre de l’'indépendance, César avant la guerre des Gaules, et cela sans manquer à leur mémoire. Il est par sa grand-mère, Constance Czartoryska, proche parent de la « Famille », d'Adam Czartowski feld-maréchal autrichien, de son fils Adam l’'ex-ministre d'Alexandre. Ses aïeux paternels sont lithuaniens; son grand-père, castellan de Cracovie à servi en condottière Charles XII et Leszezynski, puis les Saxons. Son père, né à Dantzig, sous l'occupation russe de l'allemand Minnich, pratiqua le même condottiérisme en Autriche pendant la guerre de Sept ans, épousa la comtesse tchèque Thérèse Kinska % et fut fait par Marie-Thérèse, prince tchèque et général maître de camp. Bref, le prince Joseph naquit à Vienne (1763) : son père étant mort jeune, il eut dans son oncle, le roi Stanislas- Auguste un tuteur aimant et un modèle dangereux. Elevé par l'allemand Kônigsfeld, le français Hennequin, l’anglais Plumkett, il parlera bien le polonais sans l’écrire parfaitement : lors du premier partage de la Pologne (1772), ce n’est qu'un autrichien.
Du premier au deuxième partage, le sort de ce prince du sang polonais le ramène en Pologne sans paraître en faire un Polonais convaincu. Sa sœur aînée Thérèse se marie au prince Tyszkiewicz (1779) il vient alors à Varsovie, en Lithuanie, mais entre (1780) avec la permission du roi dans un corps de carabiniers tchèques, forme et commande (1784) un régiment de lanciers galiciens, ce qui implique qu’il reconnaît le premier partage. En 1785, il est aux chevau-légers de Jone IT avec Mack plus tard célèbre. En 1786, il va de Vienne, Il, — à Ne où son oncle le couvre de décorations. En 1788, nouveau voyage à Varsovie : son oncle le charge d'aller saluer Catherine II à Kiev. Rentré en Moravie, aide de camp de Joseph IT, type accompli de l'officier de salon viennois, il est introduit par la famille de sa mère dans le cerele des Indissolubles qui compte, outre des polonais et des allemands, la Comtesse de Thun, dont il tombe épris et le Prince Charles de Ligne. Il lit bien, danse agréablement, aime la musique facile. Entre temps, il fait la guerre au Turc et sauve la vie à Char-
495) AskENazy, Xigze Jozef, p. 10-12.
les de Schwarzenberg son ami; puis en 1789 le voilà Général-major dans l’armée polonaise, non sans avoir signé un Quitierungsrewers par lequel il s'engage à ne servir « jamais une autre puissance contre la Sérénissime Maison d'Autriche ». Le voilà donc polonais. avec restriction; au reste un cavalier accompli, le Prince Charmant %.
Il assiste à la proclamation de la Constitution du 3 mai 4791. Mais, chef de troupes insubordonnées, sans matériel, munitions ni uniformes, il regrette l’armée autrichienne et recule devant les troupes russes bien pourvues. Des pamphlets l’accusent de trahison, de grandes dames prennent sa défense; le discrédit dans lequel le roi est tombé, rejaillit sur lui. Fin août 1792, sur le conseil même du roi, il quitte l’armée, passe de Varsovie à Lwow, en Poznanie, à Dresde, en Bohême : en octobre il est à Vienne. Pendant le deuxième partage, il reçoit de son royal oncle des subsides parfois puisés à la caisse des copartageants. Mais le chancelier Kaunitz et la cour de Vienne le recevant avec une ostentation inquiétante, l’ambassadeur russe Razumowski demande son éloignement. Son oncle voudrait le voir en Italie, en Angleterre ou en Hollande : en juillet 1793, il est à Bruxelles; après avoir été lui aussi condottière, le voilà émigré °7.
De 1793 à la mort de Catherine IT (1796), ce prince de trente ans essaie de jouer un rôle en Pologne, mais sans inspirer plus de confiance qu’äuparavant. Dans les Pays-Bas autrichiens, il retrouve Mack et voit l’archiduc Charles : on chasse, on Joue la comédie. François IT fait à Bruxelles une joyeuse entrée : on amène Dumouriez à trahir; on s'amuse, en attendant d’écraser Paris. Le Prince Joseph fait, chez sa sœur qui l’a précédé là, connaissance d’Henriette de Barbenane, comtesse de Vauban, dont le mari a trahi en Pologne les confédérés de Bar, trahira les Vendéens pour Fouché et enfin vivra aux crochets de Poniatowski, amant de sa femme. Le Prince dans les rets de cette point jeune Astrée, toute en spasmes, en grimaces, en évanouissements, jouant à la victime, à l’incomprise %, est pris pour toute la vie. C’est à ce moment qu’'éclate linsurrection de Kosciuszko (printemps (1794). Il accourt en Pologne : Kosciuszko le reçoit fraîchement. IL
(96) AskENAzY, Xiaze Jézef, p. 12-32.
(97) AskENAZY, Xiaze Jozef, p. 32-54.
(98) TREMBICKA (Françoise), Mémoires d’une Polonaise pour servir à
l’histoire de la Pologne de 1764 à 1830, Paris, Laclieze, 1841, 2 vol. in-8°, t. 2, p. 37-38.
veut changer ses talons rouges pour un bonnet rouge : il est le « citoyen général », bat les Prussiens, puis se laisse surprendre par eux et cède son commandement à Dombrowski, sentant perdue sa réputation d'homme et de chef d’une insurrection : il n’était en rien préparé à ce rôle. Après l’écrasement de Kosciuszko à Maciejowice, le départ du roi pour Grodno, l'assaut de Praga par Souvorov, il fait visite à ce dernier, sans lui inspirer confiance, se promène en simple habit sans décoration, comme un jacobin, aide à vivre d’anciens officiers. Aussi Catherine IT le traite-t-elle en suspect. Que faire alors ? Il rentre à Vienne, flanqué de sa sœur et de Mme Vauban *.
Ce n’est pas de 1796 à 1804 qu’il prend figure de héros Paul 1* le remet en possession de nombreux biens, le nomme général-lieutenant russe, lui donne un régiment de cuirassiers, lui fait prêter serment à Vienne devant Razumowski; son oncle lui fait 700 ducats de pension mensuelle, meurt en 1798, ce qui amène le prince Joseph à Pétersbourg et lui vaut d’être nommé par Paul, prieur dans l’ordre de Malte. Puis le prince rentre à Varsovie devenue ville prussienne, y donne, à Lazienki, asile à Louis XVIII, y reçoit avec sa sœur et la Vauban Pod Blacha et à Jablonna, des Berrys, des Condés 100, des marquis de Carabas aussi. On mange du Jacobin et de Pusurpateur corse à tous les repas; on mène en somme une vie tranquille et agréable, pendant que Dombrowski, Zajaczek, les légions, se font du mauvais sang en Italie en vue de l’indépendance d’une Pologne qui « oublie d'exister » 101,
Le gros ennui alors, c’est la liquidation de l’héritage de Stanislas-Auguste 1%, les procès subséquents, les chicanes du
(99) Askenazy, Xiaze Jôzef, p. 52-66.
(100) Mme NaxwaskaA cite le duc d’Angoulème, le duc de Berry, Grammont, Montmorency, Fleury, Polignac, d’Avaray, d’Agout (Wyjatki z Pamietnikow, Gazeta Warszawska, 1852, N° 205).
(101) PRINCE DE LiGNE, Œuvres posthumes inédites, publiées par Félicien Leuridant, Paris, Champion, 1921, 128, p. in-8°. Lettres à M. de Gentz, Vienne, 20 février, 1806, p. 45.
(102) Le 11 février 1809, il demandera encore l’appui de Frédéric Auguste en vue de régler avec la cour de Russie quelques affaires de cette succession (SKALKOwWskI, Correspondance du Prince Joseph Poniatowski avec la France, Poznañ 1923, imprimerie de l’université de Cracovie, 2 vol. in-8°, t. 2, p. 33. Ces ennuis n’ont pas cessé en 1812, le 5 janvier Poniatowski écrit à Bignon pour que la protection de Napoléon l’aide à « finir cette affaire avec la cour de Vienne avec qui plusieurs fois elle a été commencée et rompue par diverses circonstances et la guerre ». Le 14 janvier le baron de Serra écrit de Dresde dans le même sens à Bassano et souligne le fait que « le Prince a vu
fise prussien. Joseph Poniatowski écrit au prince Antoine Radziwill, marié à Louise de Hohenzollern, voit à Berlin, en 1802, le roi et la reine de Prusse, admire le roi, l’administration prussienne, le bien-être général, fait de la musique, reçoit l’Aigle rouge et l’Aigle noir ainsi qu’une pension de 6.000 thalers reversible sur sa sœur. Il est question pour lui d'un hôtel à Bc:lin : on parle devant lui de faire du prince Louis Ferdinand, frère de la princesse Radziwill un roi de Pologne pour contrarier les menées d'Adam Czartoryski au profit d'Alexandre 4*.
Rentré à Varsovie, le prinee Joseph se meuble, se monte en équipages, cuisines, reçoit, s’habille, aime Mme Czosnowska, joue gros jeu, dort peu, dépense deux fois plus qu’il n’a de revenus, aidé en cela par sa sœur, des usuriers et des actrices. Sa situation paraît sans issue : mais il paraît la préférer à celle des fous qui sèment leurs os en Lombardie, à Naples, en Egypte, à St-Domingue. En 1804, il à 41 ans : que pense<-il de la Pologne ? et que pense de lui la Pologne ? Peu de chose. Il vit sa vie et pense bien vivre, en banqueroutier, comme son oncle. Du moins ne peut-on nier qu’il ait bien manœuvré avec tous les copartageants. Commodément assis au milieu des ruines de la Pologne, il est bien posté pour attendre les événements 19.
De 1804 à Tilsit, s’étend une période décisive : les trois copartageants de la Pologne sont bousculés de maïn de maître, le flot des Jacobins français et polonais poussé par l’usurpateur corse déferle sur la Pologne. Le Prince Joseph garde une attitude d’une discrète élégance. 1805 : Alexandre 1* partant triomphalement pour Austerlitz rêve, à Pulawy chez les Czartoryski, de prendre Varsovie à la Prusse. Le Prince Joseph pressenti doit diriger l’action. Soudain Alexandre part pour Berlin, devient l’allié de la Prusse : le prince libéré de
dans la réussite de cette affaire une manière d’assurer et de faire plus exactement honneur à des engagements qui sont sacrés pour lui ». Le 22 mars 1812, notre ministre à Vienne, Otto, écrit à ce sujet en faveur du « Prince Joseph Poniatowski comme héritier bénéficiaire du feu roi Stanislas Auguste » à son chargé d’affaires qu’il autorise à agir, étant donné que le Prince a invoqué l'appui du gouvernement français : ses qualités professionnelles, sa position, ses services inspirent au gouvernement un véritable intérêt. Vous êtes autorisé à l’exprimer, mais avec la mesure que commandent nos relations avec la cour de Vienne ». Archives du Ministre des Affaires Etrangères, Pologne, Supplément 1808-1812, N° 17, folios 46, 44, 84.
(103) AskENazy, Xiag2e Jézef, p. 68-96.
l'ennui d’avoir à trahir quelqu'un, reçoit sans gêne force généraux russes. Puis c’est Austerlitz, le retour discret d’Alexandre en Russie. Pour un homme d’action, le tsar dût paraître au Prince bien inconsistant (1806). Antoine Radziwill approuvé par Frédéric-Guillaume, a un nouveau plan de partage de la Pologne agrémenté d’un projet de création de légions prussopolonaises : le rôle de Joseph Poniatowski consistera à préparer l'entrée solennelle du roi dans Varsovie. Tout à coup, Téna, Murat devant Varsovie, Dombrowski et des Légionnaires à Poznan : le spectre de Banco. Frédéric-Guillaume ose de Grudziadz charger « son cousin » Poniatowski de créer et commander une milice citoyenne 1%. Joseph le fait, — peut-on jamais prévoir ce qui arrivera ? — pour Varsovie, non pour le roi. Mais Poznan ayant acclamé Murat, et le roi de Prusse reculant sans cesse, Joseph ne mit pas sa milice en bataille devant Varsovie : il reçut Murat. Si c’eut été Davout qui suivit de près, sa carrière se fut arrêtée là. Mais c'était Murat : Joseph parla d’un trône et Murat devint près de Napoléon le protecteur déterminé du neveu de Stanislas-Auguste. Poniatowski rallié jadis à tous les copartageants de la Pologne, maintenant au créateur du Duché de Varsovie, est directeur, puis ministre de la guerre : de Dresde, Napoléon lui envoie la légion d'honneur. Cette décoration s’ajoute à celles reçues d’autres souverains : elle ne signifie pas encore que l’Empereur ait en lui une confiance sans réserve 1%.
De 1807 à 1810, il progresse. Reçu froidement à Dresde en août 4807, ce prince charmant de 44 ans inspire de l’amour à la princesse de Saxe au point que Berlin craignant un mariage et un couronnement, s’émeut. Du moins, le voila persona grata en Saxe. Ministre de la guerre à Varsovie, il a près de lui Davout et leur collaboration n’est guère faite de confiance. Des Polonais disent : « Il a fait introduire dans l’armée le règlement de la cavalerie autrichienne pour faciliter aux Autrichiens les moyens de nous battre ». On avait projeté de donner la cocarde française aux nouvelles troupes polonaises : il s’y opposa formellement. Davout croit sentir autour de lui un travail mystérieux. Par le cabinet noir qu'a organisé le frère du général Zajaczek, le maréchal surprend une correspondance suspecte de Mme de Vauban avec Vienne *%. Enfin
(104) Idem, p. 99-110.
(105) AskEnazy, Xiaze Jôzef, p. 260 et 211.
(106) Idem, p. 261, 131-132.
(mai 1808) la maréchale Davout arrive et fait la paix entre le Prince et son mari. Ce charmeur gagne même les femmes qui ne sont pas à séduire : il reçoit le commandement de l’ar- INÉC
Il n’en reste pas moins toujours un je ne sais quoi autour de la personne du Ministre généralissime. Quand la situation se tend en Espagne, Adam Czartoryski se montre à Pulawy, d’où il est facile de correspondre avec Joseph; Antoine Radziwill se montre à Varsovie même. Des fidèles dont s’entoure Poniatowski, les uns, Fiszer, Wielhorski sont fort bien; d’autres Kamieniecki, Rautenstranch, douteux. Stanislas Potocki et Niemcewicz lui reprochent lindiscipline des troupes en garnison et lui proposent Davout en exemple Lubienski parle de mouvements dans l’armée. Vincent à entendu parler de vêpres siciliennes préparées contre les Français. Les émigrés polonais — ces jacobins — reprochent au Prince ses relations de famille par delà le cordon autrichien,
(107) Le prince Joseph et Davout s’entretiennent par lettres de Ja santé de la maréchale. Lors de la délivrance de Mme Davout, Joseph écrit : « Je suis charmé que ce soit un fils, qui augmente Sa famille, parce qu’il suffit de connaître Ses qualités et son cœur, pour désirer de voir perpétuer la race de l’Etre privilégié, qui les possède. Je prie. V. E. d’être persuadé, qu’Elle ne peut jamais s’exagérer mes sentiments et je sens trop, ce que sa confiance a pour moi de flatteur, pour ne point la justifier toute entière ». Un autre jour : « Ayant toujours cru de mon devoir de ne point laisser ignorer au militaire polonais les titres, que V. E. s’est acquis à sa reconnaissance, je la prie de croire, qu'il n’est personne d’entre ceux qui le composent, qui n’apprécie le bonheur, de servir sous Ses ordres et ne sache que le: meilleur moyen de le Lui prouver, c’est de redoubler de zèle et de dévouement envers Son Auguste Souverain ». Et le 1% janvier 1809 : « Il ne me reste qu’à souhaiter à V. E. de jouir longtemps du noble prix de Ses travaux, avec la certitude si douce pour un cœur comme le Sien, que ces souhaits sont partagés par tous ceux, qui ont le bonheur de La connaître et que des peuples entiers auxquels Sa vigilance et Sa justice épargna les maux de la guerre ont rangé Sa mémoire avec celle des bienfaiteurs de l’humanité » (Sxazxowsxki. Correspondance du Prince Joseph avec la France, t. 2, p. 67, 1). Voir AskENazy. Xiaie Jôzef, p. 133. Mme de Blocqueville fait de Davout dès lors un champion de la candidature du Prince Joseph au trône de Pologne. Le bruit ayant couru, que Davout travaillait à devenir roi de ce pays, Napoléon lui en dit un mot, et Davout de répondre : « Et Vous l’avez pu croire, Sire ! Poniatowski est là. tout dévoué à Votre service; c’est à lui, je n’ai cessé de le dire à V, M. que revient ce trône » (Madame de Blocqueville Le Maréchal Davout. Années de commandement, p. 261).
(108) Archives nationales, A. F. IV, 1687. Relations extérieures (Pologne, etc), 123 pièces, pièce 9, Rapport de Chlapowski : L’esprit des troupes est excellent, mais les hommes n’ont pas beaucoup de confiance dans leurs propres généraux. Ils disent du Prince Joseph qu’il est attaché à l’Autriche, qu’enfin c’est un homme faible, gouverné par Madame Vauban, ancienne émigrée française ».
et, avec des goûts militaristes, trop d’indolence. Son ami Talleyrand a eu d’étranges pourparlers avec Alexandre à Erfurt; son ancien camarade Schwarzenberg est allé à Pétershourg chercher la certitude que le tsar ne gênerait pas l'Autriche dans une guerre prochaine contre Napoléon et le duché. Quand larchiduc Ferdinand menace Varsovie, quoique le Prince ministre ait annoncé l’orage et que la faiblesse de ses effectifs vienne des prélèvements opérés par Napoléon, il n’est pas épargné. Varsovie s’affole, se voyant défendu contre les Autrichiens par cet ex-général autrichien, né à Vienne d’un maître de camp autrichien et d’une autrichienne. Quand Joseph quitte la ville, il s'entend appliquer l’épithète de traître 1®,
Comme en 1807, voici venir des journées décisives dans la vie de cet homme au passé multiforme. S'il renonce à la lutte contre Ferdinand, le cas que fera de lui une Autriche victorieuse sera maigre. Une campagne sérieuse est encore ce qu’il y a de mieux à faire pour en imposer aux Autrichiens. De plus, il y a Napoléon : Poniatowski est resté ébloui par Austerlitz, Iléna, Auerstaedt et Friedland; moins il est un foudre de guerre et plus cela l’impressionne. Il marche done, se défend à Raszyn, exécute la diversion galicienne conseillée par l'Empereur 4°; elle réussit et sans le concours de Dombrowski; il se sent pousser des ailes; cette fois il est quelqu'un. Lors d’Essling, il a son Quartier Général à Pulawy, foyer de toutes les intrigues, de toutes les mauvaises nouvelles : l'atmosphère est débilitante et lourde : il s’en échappe pour aller occuper Cracovie (15 juillet) en dépit des Russes. Le voilà acclamé, consacré Polonais, restaurateur d’une plus grande Pologne, anti-autrichien, anti-russe lieutenant de l'Empereur des Français en Galicie 11, Ni Napoléon, ni Stanislas-Auguste n’iront à Cracovie : c’est le Prince Joseph, qui y symbolise la Pologne renaissante, c'est Cracovie, Wawel, le
(109) Askenazi, Xiaie Jôzef, p. 152, 144.
(110) Mais déjà en germe dans son plan du 4 février 1809, c’est-à-dire avant le début des hostilités (Skazxkowsxr, Correspondance, t. 2, p. 31).
(111) Le 15 mai 1809, il prie Davout de « ne point perdre le souvenir des sentiments, que pour la vie » il lui a voués. Le 11 décembre, il lui demande d’agréer l’expression de son « vrai et profond dévouement ». Le 25 janvier 1810, il lui écrit : « V. E. ne doute certainement pas, que ce soit avec un plaisir toujours nouveau pour moi, que je saisis les occasions de lui réitérer l’expression de mon attachement inviolable ». Madame de Blocqueville, le Maréchal Davout, Années de commandement. Appendice F., p. 445, 449, 450). Il y a en tout ceci un accent de sincérité, qui frappe chez ce Polonais épris plus encore que ses compatriotes de formules élégantes.
Saint-Denis de la Pologne, qui aura ses cendres. Son entrée à Cracovie est postérieure à Wagram : qu'importe ! Cette campagne est son vrai titre de gloire. Elle fait honneur à son sens pratique, à son esprit de décision, elle est son premier acte manifeste de patriotisme polonais.
Or, si forte est l'inquiétude qu'il inspire, que la cour de Dresde s'inquiète de le voir créer à Lublin, à Radom, un gouvernement provisoire qu’il met sur le pied d'égalité avec le roi, de le voir user de cette formule plus royale, que militaire : « Naczelny Wodz taskawie oswiadezye raezyt » 1, comme s’il voulait régner sur sa conquête. Fin juillet d'autre part, après Znaim, mais avant la paix de Vienne, le Prince russe Galitzin, qui a si étrangement manœuvré contre les Polonais qu'il devait appuyer, ose envoyer dire au Prince Joseph par son ami le Prince Eustache Sanguszko qu’Alexandre 1# veut le duché de Varsovie, les 2 Galicies et être roi de Pologne et que si Poniatowski s'y prête, il recevra de grandes terres et de grands privilèges $. La réputation militaire du Prince à accru sa valeur marchande; mais il y a des gens, qui persistent à le croire un condottière à acheter. Il fera figure menaçante à Sanguszko H#, mais ne dira rien à Napoléon. Attitude chevaleresque ou acte de prudence ? l’un et l'autre. Le politique versatile qu’est Kollontaj, lui fait l'injure de vouloir être reçu par lui. Même après cette belle et claire campagne de Galicie, il reste la victime et le prisonnier de son ondoyant passé. Quand il rentrera en janvier 1810 dans ce Varsovie, qui l’a insulté et eut voulu l’acclamer, il le fera discrètement, dédaigneux d'une foule aux réflexes trop prompts.
A cette date, on doit avouer, qu'il est très français. Mais si le grand Staszic, napoléonien convaincu, voudrait voir à la
(112) « Le commandant en chef a bien voulu daigner déclarer. »
(113) AskENAzI : Xiaze Josef, p. 163 et 173.
(14) Sanguszko fait un récit suspect de cette rencontre avec Poniatowski, motivée par un voyage en vue de trouver à Lancut ses enfants malades, qui étaient bien portants en réalité. Le Prince Joseph Va bien accueilli, puis de plus en plus froidement traîté, et lui auraît refusé un passeport. En 1810, à Varsovie, le héros aurait préféré un diner offert par Sanguszko aux réceptions officielles préparées, aurait fait cadeau au même Sanguszko de son portrait, don de la ville de Cracovie, et Sanguszko l'aurait refusé. En 1812, Joseph aurait offert au fils de Sanguszko son sabre, qui fut de même refusé et qui fut celui, perdu à Leipzig. Sanquszko, (Xiaie Eustachy) Pamietnik (1786-1815). 11-176 p. in-8°, p. 54-57.
(115) AskENAzY, p. 176.
tête de la Pologne le « roi —— héros » Murat #16, c’est à plus forte raison avec ce personnage prestigieux, mais trouble et inquiet, que l’on voit le Prince Joseph en coquetterie. Murat n’a pas participé à la guerre de 1809, il est en disgrâce près de l'Empereur, et prépare contre la Sicile une expédition, que Napoléon désapprouve; et le Prince Joseph lui écrit : « Conservant toujours la reconnaissance la plus vive des bontés, dont V. M. a daigné me donner les témoignages les plus flatteurs, c’est pour moi un devoir bien cher à mon cœur, que de profiter de chaque occasion pour Lui en réitérer le sincère hommage. Daignez croire, Sire, que je ne désire rien tant, que de voir V. M. convaincue des sentiments, que je Lui ai voués. En apprenant les préparatifs de l’expédition qu’Elle projette, j'ai regretté que les circonstances et l’éloignement me privassent d’une occasion si heureuse pour combattre sous ses yeux et prendre part aux Victoires, qui L’attendent. Privé de l'avantage de Lui donner cette preuve de dévouement, j’aime d'autant plus à espérer, que V. M. daignera agréer l’expression de mes vœux et l’hommage renouvelé du plus profond respect ». De même quelques mois plus tard : « Je crains, que les lettres, que j'ai eu l’honneur d'adresser à V. M. aient au moins tardé à lui parvenir. Ce retard me serait d'autant plus pénible, que professant envers Elle les sentiments de la plus vive reconnaissance pour les bontés, dont Elle a daigné m'’hoporer, je ne désire rien tant, que de La voir convaincue, combien ils sont gravés dans mon cœur. Daignez, Sire, au milieu de la Gloire, dont Vous ne cessez de Vous couvrir, Vous rappeler quelquefois un de Ses plus sincères admirateurs et ne point douter, qu’il mettra toujours son bonheur à Lui ofrir l'hommage de son profond respect » 117, Le Prince Joseph savait faire vibrer chez Murat toutes les cordes sensibles.
De 1810 à 1819, l’idée d’un Poniatowski attaché à la France prend corps. Quand le tsar veut amener Napoléon à signer Pengagement de s'opposer à tout rétablissement de la Pologne, il demande que Poniatowski ne soit jamais vice-roi, Quand en 1811, Alexandre cherche à détacher les Polonais de Napoléon, Senfft écrit dans ses Mémoires : « On ne pouvait compter pour
(116) AskENAzY, O sprawie polskiej w r. 1812. Krakôw. Naktadem Akademji Umiejetnoéci 1912, 24 p., in-8°, p. 11.
17) Archiwum gléwne Akt dawnych, N° 2019, Correspondance de trois Princes français : Varsovie, 5 juillet 1810, folio 50 et Varsovie 28 décembre 1810, folio 51.
cela sur la participation du Prince Joseph sondé par quelques allusions, mais qui, avec un génie trop peu entreprenant, était trop captivé par Napoléon pour entrer dans des vues contraires à la France ». [1 avertit l’empereur, Frédéric-Auguste, le nouveau résident Bignon de l'offensive russe qui se prépare. Il vient au baptême du Roi de Rome, est cordialement fêté à Paris; l’empereur lui fait prêter de quoi acquitter les dettes de Mme Tyszkiewiez 18. « La ravissante Pauline ne se montra pas indifférente à notre héros et il put ajouter sur ses tablettes galantes une victoire de plus » #9. Tout ceci le rapprochaït certainement de Napoléon. Et Bignon glorifie « tout ce qu'il y a de loyauté et d'honneur dans ce noble personnage », son « héroïsme du respect pour la vérité » 170,
Pourtant, derrière ce décor lumineux, il y a toujours des choses troubles. En février 4811, Adam Czartoryski venu à Varsovie a tâché de lier Joseph au tsar par un acquiescement signé de lui à un projet de restauration de la Pologne sous Alexandre : et effectivement le Prince s’est refusé à se compromettre par une signature et à faciliter de tels projets 1?1. Mais il n’a rien révélé de ceci : il n’a pas coupé les ponts derrière lui. De l’offensive non plus militaire , mais morale opérée par les Russes sur les anciens jacobins polonais, le clergé attentif à la lutte de Napoléon contre le Pape, les magnais, il n'a pas cru pouvoir parler. Un instinct d'élégance l’avertit de ne pas s'engager dans une voie où l’on aboutirait à dénoncer des compatriotes à l'Empereur des Français.
D'ailleurs, si Adam a osé tenter Joseph en février 1811, c'est que, fin 1810, celui-ci avait paru sensible aux caresses des Czartoryski, au moment où les Wurtemberg et les Buxhowden allaient arriver dans le Duché. Alors qu’on s'étonne du nombre des permissionnaires et des déserteurs de l’armée, Joseph va faire des manœuvres dans le sud-est. Il est le 22 septembre à Zamose : beaucoup de dames sont invitées à dîner dont sans doute Mme Zamojska, née Czartoryska. Après l’inspection des troupes et de la forteresse, on va goûter à Iasinice dans l’orangerie, on danse longuement : illuminations, transparents disant la gloire du prince. Le 25, il est à Pulawy où toute la famille Czartoryska réunie le reçoit également : 1l
(118) AskENaAzi, Xiaze Jôozef, p. 189 et 281.
(119) Porocka (Comtesse), Mémoires, p. 298.
(120) Biexow, Histoire de France sous Napoléon, t. 10, p. 68. (121) AskENazy, Xiaze Jôzef, p. 182-188.
amène le 2 chasseurs qu’il devait inspecter à Kozenice, le fait manœuvrer jusqu’à 5 heures du soir pour le plaisir de ses hôtes charmés de la belle tenue des hommes, de la régularité des mouvements. Le vieux prince Adam, feld maréchal autrichien, invite à dîner tous les officiers. Le prince Joseph ne quitte Pulawy que le 28 12, il s’y plait évidemment; rien n’a été négligé pour le séduire. L’hiver, l’aimable escadron féminin de Pulawy s’est transporté à Varsovie ‘#. L'intelligence ouverte et accueillante de Poniatowski lui fait comprendre trop de choses et les lui fait trouver naturelles; il dit à Bignon « La situation des Polonais est sans exemple dans l’histoire; leur malheur vient précisément de ce qu’ils sont condamnés à loger dans leur cœur deux consciences » 24, Il se rend à Paris, flanqué de deux compagnons peu indiqués : Constantin Czartoryski, le propre frère d'Adam, et Michel Radziwill, frère d’Antoine 1%, Est-il leur allié, leur complice, leur otage ? Viennentils là pour être gagnés à la cause française ou pour surveiller ses actes, s’introduire sous son couvert dans la place et jouer les Tchernitchew ? Etrange escorte.
Bignon, nouvel arrivé, écrit : « Si le Prince Poniatowski a eu autrefois quelques détracteurs, il les a forcés au silence et il est aujourd’hui entouré de l'estime universelle ». On a eu antérieurement des doutes sur ses sentiments. Il n’y en a plus depuis la campagne de 1809; même parmi ses ennemis, il n’y a personne qui élève le moindre soupçon sur la sincérité de son attachement à son pays, de son dévouement à l’empereur » 12, Tout cela n’empêche pas que de 1811 à l’arrivée de Jérôme, nombre de personnalités militaires tiennent à séparer leur action de celle de Poniatowski; et que d'autre part, qu’il le veuille ou non, son administration soit entachée de vices venant de ce qu’il est l’homme d’une classe et d’un parti.
Pendant que le Prince est au baptême du roi de Rome, le général Wiclhorski, ministre suppléant constate que plus de 3.000 déserteurs se promènent dans le Duché et qu’on ne peut les faire rentrer au corps. Zajaczek et Dombrowski voudraient
(122) Gazeta Warszawska, n° 79, supplément du 2/10/1811, p. 1411-
(123) Krontka rodzinna 1887, n° 22, Z Pamietnika Zofji z Czartosgskich Zamojskiej, p. 714.
(124) AskENazy, Xiaze Josef, p. 190.
(125) Askenazy, Xiaie Jôsef, p. 190.
(126) HANDELSMANN, Instructions, t. 1, p. 354, 24 juin; p. 381, 28 juil-
let.
le voir ministre à titre définitif. Bignon lui reconnaît « ce qui manque à presque tous les Polonais, de la résolution, de la fermeté. Si le Prince avait été ici, la mise sur pied de campagne de l’armée ne se fut pas effectuée avec tant de promptitude et les mesures adoptées pour les travaux de fortification n’auraient eu ni cette étendue, ni cette énergie » 127. « Je dois rendre à M. le général Wielorski la justice qu'il porte à tout cela une force de résolution, une persévérance d'activité précieuse en ce pays où, après un premier élan, on se laisse aisément retomber dans la tiédeur et l’apathie ». Wielhorski a trouvé nécessaire une réforme de l’approvisionnement et de la paye, mais s’est abstenu : « c’était un coup trop fort pour un intérimat ». Du moins « on est assez d’accord ici sur l'utilité de séparer comme en France du Ministère de la guerre, la partie administrative... On suppose que le Prince ou du moins les personnes qui l'entourent ne verraient pas avec plaisir cette diminution de ses attributions et on n’est pas sûr en conséquence que le Roi s’y détermine ». Cela ne se
réalisa que six mois après et il put paraître alors que le Prince:
l’avait voulu 8.
Bassano informe Bignon le 31 juillet 1811, que le 5° régiment d'infanterie polonais n’a jamais reçu de sabres pour ses officiers sous-officiers et grenadiers 1%. L e 4 novembre, le Conseil d'administration du 7° chasseurs se plaint au Prince Joseph, que depuis le 1* avril les recrues de ce corps sont sans chaussures ni chemises, ce qui fait qu’on ne peut les exercer, et que beaucoup tombent malades : ils n’ont d’ailleurs reçu aucune solde 1%, La comptabilité est tenue d’une façon effrayante : « Le Ministère ayant heureusement à faire à d’honnêtes gens, s’est trouvé leur avoir fait des avances, dont il ne se souvenait plus et que le payeur avait négligé de porter sur ses livres ». Relativement à la paye, « la considération accordée à tels ou tels commandants faisait obtenir aux uns ce qui était refusé à d’autres. Il y a des régiments auxquels il est dû jusqu’à 13
(127) Idem, p. 369, 382; 5 et 23 juillet 1811.
(128) Idem, p. 386, 408. — Moniteur universel, samedi 15 février 1812. De Varsovie, 27 janvier : « Sur la proposition du Prince J. Poniatowski, S. M. le roi de Saxe a établi une direction de l’administration de la guerre et a nommé pour remplir ce poste M. le Conseiller d'Etat et Général de Division, Michel Wielhorski.
(129) HANDELSMANN, t. I des Instructions et dépêches, p. 396, 31 juillet 1811 et 354, 23 juin 1811.
(30) Archiwum Gtowne Akt dawnych, liasse 599-606, fol. 305.
mois de solde, d’autres auxquels il n’est dù que 4 ou 8 » 151. Ceci se passe en 1811 à une date où l’on ne peut arguer des charges que constitue pour le pays le séjour de la Grande Armée. Des soldats du 2° Chasseurs passant dans la Garde Impériale demandent au Prince qu’on leur fasse verser sinon leur solde, du moins leur masse %. Le général baron Pelletier, inspecteur de l'artillerie polonaise, se débat en vain en avril 4812 pour obtenir que 50.000 florins lui soient versés pour l'habillement d’un bataillon supplémentaire, et n'ayant encore rien vu venir le 29 mai, serait content si l’on voulait bien accorder 15.000 florins. Le 30, on apprend, que les corps de l’artillerie et génie n’ont absolument rien reçu, manquent totalement de fonds, et de plusieurs effets d’habillement : les pontonniers manquent de capotes, de pantalons de drap. Pelletier prie qu’on leur donne au moins un mois de masse 1%, Ce qui manque encore au régiment d'artillerie, par suite de l’incurie du Ministère à la date du 2 juin, tiendrait toute une page 1%. À la même date la division Kamieniecki de l’aveu du chef d'Etat-major de Poniatowski manque encore d’ustensiles de campagne , Le 10 mai 1812, il manquera encore 2.206 chevaux à l’armée polonaise 6, Le désordre est donc très apparent 7
On se montre dur aux vieux soldats réclamant une pension pour avoir servi au temps de la Pologne : on répond à l’un, qui a servi 22 ans que « les services rendus dans l’ancien royaume de Pologne, qui n’a aucun rapport avec l'actuel
(131) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. I, p. 434, 22 octobre ia
(132) Archiwum Glowne Akt dawnych, 606 fol. 311, 17 mars 1812.
(133) Archiwum Glowne Akt dawnych : liasse Nr. 1653, Nr. 632, 19 avril 1812; Nr. 633, 21 avril; Nr. 676, 21 mai; Nr. 2905, 30 mai; Nr. 2942, 3 juin; le 21 juin ces corps n’ont pas encore touché leur masse pour avril Nr. 688.
(134) Idem, Nr. 1653 de liasse, pièce Nr. 2928, Pelletier à Wielhorski.
(135) Idem, liasse Nr. 1650, pièce 363, Fiszer à Wielhorski.
(136) Idem, liasse 1653, rapport de Rozniecki, 10 mai.
(137) Avec tout celà, une clairvoyance évidente, une franchise, qui rend ses avis de la plus grande utilité. Il écrit le 16 janvier 1812 « J’ignore les communications qui existent entre S. M. l'Empereur et S. M. le roi de Saxe, mais ce qui est certainement difficile à expliquer, et ce qui fait à tout moment naître des entraves, c’est qu'à côté de l’urgence des mesures indiquant la possibilité d’une guerre prochaine, je trouve dans le Duché toutes les restrictions, formalités, réformes qu’on peut se permettre aussi bien dans la paix la plus profonde ». (Archives des Affaires étrangères : Pologne. Supplément (1808-1812) Nr. 17, folio 49.
duché, ne peuvent constituer des titres pour ce dernier »; on paie en promesses des commerçants, qui ont fait, des fournitures pour la forteresse de Modlin; et on accordera encore des frais de représentation le 15 juin 1812 au Général de brigade Hauke, commandant la place de Zamosé #*. Une lutte violente s’est engagée entre le Prince Joseph et le Ministre des finances, Matuszewiez, tout à l’honneur de ce dernier : « les faiseurs » du Prince lui font voir dans les changements demandés « une diminution d'autorité, une marque de défiance sur sa gestion, une entrave, qui l’arrêterait à l'avenir dans ce qu’il jugerait utile au bien-être des troupes, les formalités nouvelles exigeant une précision de travail, à laquelle le prince ni ses bureaux ne sont pas accoutumés » 1%.
Il y a des questions de prestige, d’égards : on sent tout l’entourage du prince en gants et uniformes de fantaisie. Autour de lui piaffent les nobles généraux, comtes Stanislas Potocki, Michel Grabowski, Thadée Tyszkiewiez, Stanislas Mielzinski, Princes Michel Radziwill et Antoine Sulkowski, les colonels Comtes Malachowski, Zamoyski, Pac, Tarnowski, Adam Potocki, princes Constant Czartoryski, Dominique Radziwill 14. Du moment où Joseph est devenu le chef de l’armée polonaise, vieux militaires et jeunes gens aspirants à un grade ont afflué vers la Blacha : il a formé son Etat-major de ses anciens compagnons, et aussi de ses intimes; les plus
vieux ont reçu des grades égaux ou supérieurs à ceux qu'ils
avaient; il à fait des jeunes, ses aides de camp; ses secrétaires ont changé leur plume pour un dolman de hussard #41, L'armée ne rappelle pas les légions de Dombrowski. Bignon, ébloui, le justifie en accusant les autres ministres de « conduire le pays à la ruine ». Sans doute il ne met pas assez d'économie dans la tenue, mais ce luxe est « dans le goût du pays; c’est une des jouissances de l’amour-propre national; le prince n’a fait que sy conformer Les calculateurs sévères lui en font un crime..., reproche étouffé par le caractère national. La nation entière s’enorgueillit de la belle tenue des troupes. On se croit riche en voyant les officiers brillants; on se distrait
(138) Archiwum Gtôwne : liasse 502, folio 132, avril 1812, fol. 133, 136, 137, 138, 139, 140.
(139) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. I, 6 octobre, 1811.
(140) Fazxowski, Obrazy z Zycia, t. 3, p. 367-8. GEMBARZEWSKI, Wojsko Polskie p. 42-47.
(141) NAKkwAskA, Wyiatki z Pamietniké 3 mhGsS Warszawska 1852, Nr. 910. à 6w. Wspélczesny e
de la gêne particulière où on se trouve, par l'espoir que cette armée doit sous les auspices de l'Empereur rendre à ce pays une plus imposante existence. Il y a des dépenses qu'il serait possible de supprimer : les frais d'entretien de 2 régiments de hussards suffiraient presque à 4 régiments de hulans. Cette réforme serait utile au point de vue financier, mais peut être déplacée sous le rapport politique. Aïnsi le tort du prince, sil en a eu, est tout à fait dans la manière d'être de sa nation. L'orgueil polonais a été flatté et la confiance dans ses destinées en reçoit plus d’exaltation » #2. En 1792, Louis de Wurtemberg faisait passer ses troupes en revue par sa belle-mère, sa femme et sa belle-sœur; et ses manœuvres consistaient à prendre d’assaut une redoute contenant ces dames et un plantureux déjeuner. En 1910, Mme Adam Potocka et ses sœurs mobilisent de l’artillerie et le 15° régiment de cavalerie pour agrémenter de tableaux vivants un bal, qui dura jusqu’au jour et dont rêve encore Mme Nakwaska en 1820 #. Il reste dans l’armée du Prince Joseph des survivances du règne de Stanislas-Auguste.
Par contre, les corps moins favorisés abondent en déserteurs. Or, « ces déserteurs trouvent protection chez les seigneurs dans les villages desquels ils se retirent; dans un pays où tout est subordonné aux liaisons de famille, le préfet ni les commandants militaires n'osent ou ne veulent prendre de mesures, qui puissent nuire à leurs relations. C’est une vieille habitude, un principe obligatoire entre gentilshommes polonais, d’avoir beaucoup de ménagements les uns pour les autres. Cette disposition des esprits rend à peu près inutiles toutes les injonctions aux généraux et aux préfets. On songe à mettre en mouvement quelques colonnes mobiles pour ramasser les déserteurs; il est probable, que les officiers chargés de ces petites expéditions pourront être plus d’une fois arrètés par des considérations de cette nature ».
Ainsi donc, un an avant la guerre, il y avait 3.000 hommes en était de désertion et la chose paraissait sans remède avec un ministre comme le Prince Joseph, pleinement solidaire ‘d’une classe aristocratique, hostile à toute répression. Bignon, admirateur du beau Prince, s’inquiète parfois des persistances
(142) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. I, p. 354-5, 24 juin 1811; p. 382, 23 juillet, Nr. 210. 4
(143) Naxwask4a, Wyjatki z Pamietnikôw. G. Warszawska 1852, Nr : 2007217.
du vieil homme, qui s'affirme dans le neveu de Stanislas-Auguste et l’ami des Czartoryski. « Il y a une lutte sourde et cachée de toutes les grandes familles contre la classe inférieure, contre la petite noblesse — jusqu’à présent le véritable tiers-état; — d’une aristocratie, qui veut conserver les avantages, dont jouissaient jadis les grandes fortunes contre les principes d'égalité, établis par la Constitution et que réclament les hommes de quelque énergie, qui ne sont pas les créatures des premières familles. Aujourd’hui les Czartoryski, les Potocki, les Poniatowski et autres sont d'accord dans une tendance vers le maintien de cet ancien ascendant des grandes maisons » 1##, Il y a donc solidarité naturelle entre le Prince Joseph et les Czartoryski.
Et sans doute, on peut s'endormir avec Bignon sur cette idée, que personne ne doute plus du dévouement du Prince Joseph à la France,
Pourtant, Bignon en convient, — « on ne peut nier, que ce ne soient presque tous les hommes de quelque talent, qui sont comme vendus de vieille date aux grandes maisons, en sorte que ce parti doit assez vraisemblablement finir par l’emporter, à moins qu'il ne se forme un contrepoids, qui tienne la balance dans un plus juste équilibre. Ce contrepoids, il semble que ce sera la France, qui devra travailler à Pétablir : c'est à la France qu'il conviendra de pouvoir compter dans ce pays sur une nation et pour qu’il y existe une nation, d’y voir former un corps de cultivateurs propriétaires, qui, se joignant à la petite noblesse, présente une masse, dont l'intérêt toujours le même, toujours d'accord avec le système français fasse cesser la prédominance de l'intérêt de famille de sa nature variable selon les personnes et les circonstances. Ce but, vers lequel il pourra être utile à la France de diriger ce Pays, ne doit sans doute pas être annoncé trop ouvertement, puisque ce serait blesser des passions et contrarier les esprits d’un grand nombre d'individus sans une utilité présente. Ce doit être l'ouvrage de la patience et du temps » 1. Ainsi donc la France est l’adversaire de l’aristocratie polonaise, la France seule
peut empêcher le triomphe de cette aristocratie, et encore’
a-t-elle besoin de patience et de temps. Or, le temps est re-
(144) HANDELSMANN : Instructions et dépêches : t. I, p. 369, 5 juillet 1811, p. 383, 30 juillet 1811.
EE nA HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 384-5, 30 juillet
fusé à Napoléon : il a besoin d’agir vite en Pologne et contre une Russie, qui précisément est la championne des privilèges de l’aristocratie. Quel jeu pour les deux consciences, dont parlait le Prince Joseph.
Qui dira son découragement au début de 1812, quand, tant de choses manquant à son armée, il doit attendre deux mois et demi de Clarke, Ministre de la guerre français, non le remboursement, mais une promesse de remboursement de 183.618 fr. 96, qui reviennent au Trésor du Duché pour le complément des dépenses des troupes d'augmentation du Duché, qui ont été à la charge de la France pendant la campagne de 1809 ? » 146. Or, les ordres d’en haut pressent de plus en plus son aimable nonchaloir. Qui dira son état d'esprit de chef, qui va partir en guerre contre les intérêts de sa caste ? Il croit en la victoire de l'Empereur, il ne croit même qu'en celà : il obéira donc et jusqu’au bout à ses ordres. Mais, dès la fin de janvier 1812, il a écrit à l'Empereur pour justifier Adam Czartoryski de n'être pas passé au parti français #7.
En somme, on ne peut voir dans le Prince Joseph un chef de parti, ni un prétendant à la couronne de Pologne. On ne saurait dire, que l’armée est pour lui, encore moins qu'elle est contre lui; dans le pays, il est une personnalité très haute, mais la grande noblesse n’en ferait pas son roi; et les modernisateurs de la Pologne ne voient pas en lui leur idéal; le parti russe lui est franchement hostile. Fin novembre 1812, Napoléon, qui a compris presque tout cela, dit à Caulaincourt : « Croyez-vous que les Lithuaniens se fussent arrangés de Poniatowski ? L'état de la Cour de Pétersbourg, la protection souveraine d’un grand empire auraient toujours bien autrement plû que la petite cour de Mme Tyszkiewiez à Varsovie ». Et à l’idée de cette royauté du Prince Joseph, Napoléon associe celle de « la jalousie des grandes familles amenant de nouveau le démembrement » #8. Si l'Empereur voit ainsi les
(146) Archiwum Glôwne Akt dawnych, XII, 449, folio 501, minute d’une lettre du Prince à Clarke, Varsovie, janvier 1812; folio 486, réponse de Clarke. Paris 17 mars 1812, qui prévient le Prince que le Comte Daru a été chargé spécialement par S. M. de lui faire un rapport au sujet de ce payement. J’ai lieu de penser qu’il se réalisera très promptement ».
(147) AskENAZY, Xiaée Jézef, p. 196.
(148) Revue des deux Mondes, 1% juillet 1928. Mémoires de Caulaincourt, publiés par le Duc de la Force. En traineau avec l’Empereur,
choses, il a bien dû en entretenir un peu Jérôme lors de son voyage à Paris en mars 1812. 4 Jérôme, qui amène son ministre des relations extérieures, Lecamus, comte de Furstenstein, à quelques éléments d'appréciation lui permettant de juger de l'entourage si divers du Prince Joseph. Le 10 septembre 1811, le Comte Busche de Hünefeld, son ministre à Pétersbourg avait adressé à Furstenstein une dépêche chiffrée annonçant l’entrée à Reval de transports anglais, escortés par une chaloupe royale anglaise, dont le capitaine était un M. de Finsch, fils d’un général russe et attaché au service de l'Angleterre. Finsch avait un frère « fort lié avec le Prince Casimir Lubomirski », venu quelques mois auparavant à Pétersbourg, où il avait été « parfaitement bien reçu par l'Empereur », qui « l’honorait d’une confiance toute particulière et lui avait donné la clef de chambellan ». « On m'a positivement assuré, dit Busche, et j'ai des données à n’en pouvoir en douter, qu’il s’est embarqué à Abo pour l'Angleterre. Il était acompagné d’un anglais nommé Képler. professeur de mathématiques dans une université de Pologne. Plusieurs jours de suite avant son départ, il avait eu de longues conférences avec l'Empereur. Les gazettes anglaises ont mentionné son arrivée, sans cependant prononcer son nom. Le Prince Lubomirski, âgé de 26 à 28 ans, est un homme d’une bonne tournure, d’une figure assez intéressante, ne manquant pas d'esprit naturel, ni de finesse. Avec ces avantages, il a pu paraître d'autant plus propre à remplir les intentions de l’Empereur, qu'il avait fait antérieurement à Londres une longue résidence. On m’assure d’une assez bonne source, qu'il doit avoir été très intimement lié avec le Prince Joseph Poniatowski, actuellement à Paris; ils ont servi ensemble en Autriche et dernièrement à Varsovie » 1#. Toute cette histoire Lubomirski est bien connue 15. Ce qui l’est moins, ce sont les rapports entre ce Wolhvnien et Joseph : d’ailleurs, le fait qu’ils auraient servi ensemble en Autriche est erroné. Il a pu y avoir confusion avec un Lubomirski (Alexandre) d’Opole, qui a rencontré Joseph à Pulawy 11 et avec Henri Lubomirski qui rejoignit en 1809 le Prince Ministre et vécut ensuite à
(149) Arch. Aff. Etrangères. Paris, Fonds Russie (1789-1812). Supplément, t. 17, n° 142, folios 307-308. Copie d’une dépêche chiffrée, adressée à M. le Comte de Farstenstein et signée Comte de Busche.
. 450) Ocinsxi, Mémoires, t. 3, p. 45, 85, 112. — HANDELSMANN, Instructions, t. 1, p. 328, 334 et note 4. — Bicnon, Souvenirs, p. 94.
(151) DemBowskr, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 185.
Vienne 1*?. Il est du reste admissible que Joseph ait été lié à Casimir par les Czartoryski. Mais qu’il y ait erreur ou non sur la personne, la note reçue par Furstenstein donnait une idée juste des relations cordiales subsistant par dessus les frontières des partis et des états entre le Prince Poniatowski et des Polonais de son rang. Jérôme n’était pas homme à prendre ceci au tragique, ni peut être au sérieux : pourtant il était averti.
Enfin, Jérôme était-il si ignorant des potins de Paris qu'il ne sût pas quels rapports unissaient Talleyrand et Mme Tyszkiewicz sœur du Prince Joseph ? Et Talleyrand cachait-il son antipathie pour Jérôme ? Il est justement question alors de nommer Talleyrand ambassadeur à Varsovie. Jérôme, sans trop s’émouvoir de tous ces faits, sera donc quelque peu sur ses gardes avec le Prince Ministre, personnage de tout premier plan, en passe de devenir son surbordonné, un subordonné souple, puissant sur son sol natal, redoutable à force d’aisance, de nonchalance, d’entregens, sans cesse soupçonné et en fait impeccable. La vertu de Poniatowski n’est pas celle cuirassée et invulnérable d’un Bayard ou d’un Drouot qui effraye, dès le premier essai, les tentateurs et les fait pour jamais renoncer à la suborner. Gaînée d’une soie brillante, d'apparence fragile, elle semble solliciter les attentats : aussi y aura-t-il encore des Sanguszko, des (Czartoryski pour l’entourer de réseaux barbelés, devant lesquels elle paraît destinée à capituler, n’étant pas de ces vertus cyniques qui peuvent se promener en lambeaux. Mais, de fait, en 1812, comme en 1811 et en 1809, le Prince Ministre reste d’une correction dont on ne saurait assez dire le prix : si Jérôme eut une situation difficile en Pologne, on ne voit pas que ceci ait pu être le fait de ce chevalier sans reproche.
Moins purs sont les traits du comte Félix Lubienski, ministre de la Justice. Il à cinquante-quatre ans : c’est un des esprits les plus souples d'Europe, un homme digne d’être rapproché de Metternich, d'Alexandre 1*, de Fouché et de Talleyrand. À vingt ans, il est député à la diète, à trente député encore à la diète de quatre ans. C’est un favori de Stanislas- Auguste, puis un chaud patriote qui mérite hardiment la défaveur du roi, en lui présentant l’acte de confédération d'ailleurs en partie rédigé par lui. Au deuxième partage, en 1793, il
(152) HANDELSMANN, Instructions, t. 1, p. 183, note 3 et t. 2, p. 7-8.
opère une volte-face parfaitement cynique, d’ailleurs préparée de longue main et fort réussie. Très partisan de lalliance prussienne dès 1790, il a couru après le roi de Prusse à Berlin, l’a poursuivi jusqu'à Francfort; s'arrange là pour paraitre lui avoir sauvé la vie, l'accompagne au siège de Mayence, se trouve là à point pour le féliciter de la reddition, ce qui lui vaudra plus tard de voir ce roi se détourner pour Jui faire visite à Szezytno en Grande Pologne 1%. En 1794, après Maciejowice, Lubienski n’y va pas par quatre chemins : « Assez de ce patriotisme : la Pologne est tombée pour toujours et il ne reste à un homme de bon sens rien autre chese à faire que de s’accommoder de cette situation, de rester Prussien et de gagner une fortune à ses enfants » 1%, Varsovie pris par les Prussiens, il trouve un prétexte pour aller à Berlin : repoussé du Palais royal, parce que Polonais, il fit sa cour à la maîtresse du roi, Mme Reitz, à son maréchal de la cour le comte Massan, au ministre Hoym, gouverneur de la Silésie, qu’il sut sauver de la disgrâce royale. Et bientôt, il eut son couvert mis à la table du roi « tous les jours ». C'était peu : il obtient du roi, tout en paraissant « un brave homme désintéressé », l'échange d’une terre de peu de valeur contre celle de Guzow, dont il fit d’ailleurs un éden pour les colons allemands qu’il y a appela. Frédéric-Guillaume IT, à son avènement en fit un comte prussien; la belle reine Louise allant en 1798 à Nieborow, passe déjeuner à Guzow, où l’on fait danser devant elle deux petites paysannes polonaises et deux fillettes allemandes, comme pour souligner l’œuvre de germanisation opérée 5. Le propriétaire de Guzow reçut donc l’Aigle rouge :%. En 1806, convaineu que la Prusse tenait la Pologne pour des sièeles, Lubienski bâtit à Guzow un temple luthérien pour ses Allemands 157,
Tout à coup, Téna, Napoléon à Berlin, Murat en marche sur Varsovie : la Pologne va renaître. Lubienski accourt de Guzow. demande patriotiquement audience à Murat toujours prêt à mordre au premier hameçon qu’on lui tend; se sert de cette audience pour en imposer à ses anciens collègues de la diète, Gutakowski, Stanislas et Alexandre Potocki, Luszezewski,
(153) Creszxowskr, Senatosowie Ks. Wasszawskiego, p. 48. — Lu- BIENSKI Hr Feliks), Pamietnik (Okre$lif i opracowal Chomentowski). Warszawa gebethner, i Wolff 1876, 260 p., in-16, p. 132-145.
(154) Fazkowski, Obrazy z zycia, 2 t, p. 92-95.
(155) LuBrenskr, Pamietnik, p. 146-167.
(156) Cieszkowsk1 place ceci en 1793 après la diète de Grodno.
(157) FALzkowskt, Obrazy z zycia t. 2, p. 95-100.
Gorzenski, Rzutkowski qui le prennent avee eux pour aller en députation à Poznan saluer Napoléon. Là, il pousse Gutakowski en avant, marche le deuxième, les autres suivent 18. Et le voilà au retour membre de la Commission Provisoire, puis Directeur, enfin Ministre de la Justice avec un uniforme brodé d’argent. Le spectre du comte prussien décoré de l’Aigle rouge et protecteur des colons allemands a beau le suivre comme son ombre; sa morgue, sa violence, son impuissance parfois à se dominer, son dédain de la masse et même de gens considérables auront beau lui attirer des ennemis comme Malachowski, Stanislas Potocki, Gutakowski, Niemcewicz qui l’attaqueront sans cesse. Il trouvera moyen de conduire sa . barque contre vents et marées dans le port le plus sûr.
I se met à aller chaque jour à l’église, muni d’un gros livre de messe; ne manque pas une procession, porte le dais, reçoit chez lui force prêtres, et un beau jour l'abbé Schneider, aumônier du roi de Saxe, quand ce roi vint à Varsovie. À ce confesseur il donna le spectacle de la vie pieuse qu’on menait chez lui et fit connaître ses grandes idées sur le gouvernement. Schneider fit de lui le ministre préféré du dévot Frédéric-Auguste : le souvenir d’un parent, le Primat Lubienski, dévoué à la Saxe, le concours d’autres parents, Bielinski et Iablonowski, firent le reste. Sous un tel pavillon, Lubienski vogua malgré les plus forts courants. Il mit dans ses services des Polonais, mais sortis d’écoles allemandes, ou ayant servi sous le roi de Prusse, gens à idées allemandes, très dégagés des préjugés ou traditions nationales, prêts même à choquer les sentiments religieux du pays et qui pousseront Lubienski lui-même parfois dans des voies despotiques, propres à rendre plus aigus les conflits 1%.
Après cela. qu’il ait fait entourer l'adoption du Code Napoléon de tout l’éclat dont on pouvait renforcer sa consécration : Te Deum, remise solennelle du premier exemplaire par l’évêéque Albertrandi au Ministre devant le grand autel de la cathédrale, parade devant le Palais Krasinski, inauguration d’une plaque commémorative, tout cela importe peu. Pratiquement, en faisant du curé l'officier d'état-civil, il a réduit à néant la reconnaissance du droit au divorce, que n’admet pas l'Eglise 160,
(58) Lugrenskr (Félix), Pamietniki, p. 174.
(159) Fazkowski, Obrazy, t. 2, p. 100-106. — DEemsowskxrz, Moje Wspomnienia, t. 1%, p. 363.
(160) Fazkowsxr, Obrazy z zZycia, t. 2, p. 106-108.
RUDTU NES
Par sa rigidité affectée « à suivre de point en point la Constitution », il « indispose beaucoup de gens dans le Duché »; il viole d’ailleurs la loi en donnant « aux juges de paix, qui presque tous sont des gens riches, mais sans connaissances des lois. des coopérateurs versés dans ce genre d’affaires…., subalternes à modiques appointements, qui deviennent une autorité supérieure aux juges ». « La haine qu’on porte au Ministre de la Justice devient une cause de rejet pour ce qui est présenté par lui : c’est un aveu que l’on fait ouvertement; on trouve dans le Code criminel français des dispositions, dont on affecte de croire, que le Ministre pourrait abuser » 161.
Pourquoi cet habile homme s’y est-il pris si mal et de façon si combattive pour faire adopter notre Code ? Falkowski regrette ironiquement, que son cynisme altier n'ait pas été mis à profit au Ministère des finances, où il eut pu déployer envers et contre tous, mais au profit de l'Etat, les qualités, dont il fit preuve en administrant Guzow 1%.
Avec son air de défendre à outrance le Code Napoléon, il n’est pas l’homme de Napoléon : il a vu dans l'appui qu’il reçoit du roi de Saxe un contrepoids imprévu à l'influence française.
Il est au mieux avec Breza, ministre secrétaire d'Etat à Dresde, qui a osé écrire « qu’il fallait se montrer en apparence bien disposé envers les Français, mais qu'au fond il fallait tergiverser et éluder tout ce que le résident français pourrait indiquer et désirer pour les intérêts du Duché ». M. de Serra, résident de France, avait percé à jour ce jeu, ayant connu Lubienski en un temps trop proche de sa volte-face prusso-française pour n’en avoir pas été bien informé. « Après avoir rempli les tribunaux de ses parents, de ses créateurs, de gens peu capables, après avoir écarté bien des hommes estimables, il est à présent en scission avec ces mêmes tribunaux, qu’il voudrait gouverner. Serviteur zélé de la Prusse jusqu’au dernier moment, ainsi que son cousin M. Lubienski, qu’il a fait nommer préfet de la ville à l’étonnement de tout Varsovie, il aurait voulu placer partout des ex-employés prus-
(161) HANDELsmanN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 405, 2 août 1811; Bignon à Bassano, p. 432, 15 octobre; p. 464, 14 décembre 1811.
(162) FaLrOwskr, Obrazy z Zycia, t. 2, p. 114. Il a chargé son propre secrétaire l’abbé Szaniawski de la traduction du Code qui fut si mal faite (Grinwasser, Le Code Napoléon dans le Duché de Varsovie. Revue des Et. napoléoniennes ,1917, p. 140).
siens. Il l’aurait fait sans l’éclat que les gazettes ont donné à ce penchant mis trop imprudemment en évidence. Il est connu enfin par le Conseil d'Etat, qui n'entend que des plaintes contre lui; mais, plus actif que ses collègues, il passe par dessus tout, par sa correspondance assidue avec la Cour et ses intelligences particulières avec M. Breza. Tous les deux s’étayent de lappui des confesseurs.. Autant ce ministre de la justice récalcitrait à faire les démarches d'office pour assurer les créances prussiennes, lorsqu'elles appartenaient à S. M. l'Empereur, autant il est empressé, à présent qu’elles sont cédées au Duché d’y comprendre ce qui n’en fait pas partie ». Cette communication de Serra à son gouvernement est suivie d’autres tout aussi peu édifiantes 16.
Au reste Lubienski rend à Serra la monnaie de sa pièce. Dans une belle lettre à Breza du 9 mai 1809, il se réjouit un peu tôt, d’être débarrassé de ce « véritable désorganisateur », de cet « anarchiste ». Le 8 juillet 1809, il écrit encore au - même : « Le résident de l’Empereur cherche seulement à noircir les gouvernants, à soulever contre eux les partis, affaiblissant par là la confiance en eux, anéantissant l'obéissance au roi. La volonté du monarque et la constitution doivent être nos règles; le roi est le juge des ministres. Qu’ils ne remplissent pas leur devoir ou outrepassent leurs pouvoirs, le résident français n’a qu'à s'occuper des intérêts de son gouvernement, mais jamais à s’immiscer dans le gouvernement intérieur; si la constitution est violée, il peut faire une note au roi, mais ne monter personne contre le roi et le gouvernement ». Lubienski à été en guerre sourde, mais violente contre Serra, pendant tout le temps où celui-ci séjourna à Varsovie.
Bignon, successeur de Serra s’est laissé quelque temps séduire par le zèle de Lubienski. On serait ému, si l’on n’était agacé de le voir écrire naïvement à Bassano. « M. Lubienski n’est pas riche : il a des dettes et une nombreuse famille. On lui croit l'intention de payer ses dettes et de bien établir ses enfants. On suppose que cette double pensée est le mobile de toutes ses actions et cette croyance n’a rien que de très vraisemblable; mais il n’y a pas là de raison suffisante pour lui jeter la pierre et le décrier comme on le fait » 15# Orgon ne
(163) HANDELSMANN, Instructions et dépêches : t. 1%, p. 98, 27 juin 1808, p. 135, 1% janvier 1809; p. 132, 12 janvier; p. 148, 26 mars; p. 239; 30 juin 1810.
prenait pas mieux la défense de Tartuffe. Bignon aura peine à en démordre, même lorsqu'il sera sous la table. Antoine Ostrowski, établissant un parallèle entre son père Thomas et Lubienski, a essayé de les montrer incarnant le premier l'opinion nationale, l’autre celle des Polonais à idées modernes, françaises. Mais il montre aussi Lubienski arrivant à grand’peine à tirer du code et des principes administratifs français, ce qu’il y avait çà et là de bien, et l’appliquant tout chaud à la Pologne encore que cela ne s’y adapte guère. II voit en lui le chef des jeunes gens, qui ont fréquenté les universités allemandes, exercé dans les cours de. justice prussiennes. Tout en faisant l'éloge de la science profonde du Ministre, de ses habitudes austères, de ses audaces, de son acharnement au travail, de sa constance dans ses entreprises, de son tact extrême, il note que Lubienski élevé par les Jésuites était généralement accusé d’honorer leurs principes et de pratiquer leurs méthodes. C’est un vieil ami d’Ostrowski, dont il ne diffère que par la tactique adoptée, et dont le salon est aussi fréquenté par les personnes appartenant à la cour de Saxe. Il à exercé une influence incontestable, et la plus caractéristique, quoique parfois masquée, sur la justice et l’administration du pays. C’est tout au plus s’il ne gouvernait pas
despotiquement. A proprement parler, il fut le ministre diri- .
geant 1%. Il avait donc les réalités du pouvoir, dont l'élément représentation ne pouvait être enlevé à Stanislas Potocki. En 1811 et 1812, Lubienski se prépare à une nouvelle évolution : sans cesser d’être saxon, il devient russe. Il a assisté à Varsovie au lent, sourd et puissant travail d'infiltration de la « Famille » dans le gouvernement du Duché, qu’elle tend à absorber; il sent agir, jusqu'à Dresde, les Czartoryski. Son énergie comme gouvernant lui donne figure d’homme, qui vaut qu’on le gagne. Il à du reste un pied solide dans la place à occuper. Sa mère, mariée trois fois avait eu de son premier mari un fils, Michel Oginski 1%, qui réside en Lithuanie ou à Pétersbourg et a partie liée avee Alexandre 4%. Or Michel Oginski revenant de Paris, où il a joué le rôle d’agent de renseignement du tsar, a traversé le duché de Varsovie en fé-
(164) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1‘, p. 170, note; p. 197, note; p. 342-3. Varsovie, 1‘ juin 1811. Niemcewicz (Pamietnik, t. 1°, p. 182) note, que Lubienski ayant loué aux Juifs sur le marché aux chevaux le palais des Bielinski, s’était fait ainsi de gros revenus.
(165) Zrwor Tomasza OSTROWSKIEGO,, t. 1°, p. 297-300.
(166) Fazkowsk1, Obrazy z 2ycia, t. 2, D97
vrier 1811, non sans être passé par Dresde, y avoir vu Kollontaj et bien d’autres 17. II a vu au passage son frère Lubienski 168 et sait par là ce qui se passe dans le gouvernement. Coïncidence bizarre, — Bignon écrit à Bassano le 17 avril 1811 : « La rentrée en Podolie de la plus grande partie de l’armée russe employée contre les Turcs ne peut plus être révoquée en doute. Un des fils du ministre de la justice du duché, M. Lubienski, arrivé d'Ukraine depuis quelques jours, le confirme encore » 1%. Fort bien, mais que faisait là dans l’ouest de l’Empire russe le fils du ministre Lubienski, le neveu dOginski, lequel Oginski est alors en Lithuanie, qu'il ne quittera, que pour aller à Pétersbourg, où il arrivera le 21 avril 170. Au reste, rien à chercher depuis 1811 dans les Mémoires de Lubienski, d’ailleurs tripatouillés par Chomentowski, qui ne s’en est pas caché dans la préface 171.
Le 20 septembre 1811, la question du remplacement du Ministre des finances étant posée, nous apprenons que M. de Senfft, ministre des Affaires étrangères de Frédéric-Auguste, « sans le vouloir se trouve enchaîné peut-être à un peu de partialité pour M. Matuszewicz », créature des Czartoryski et, dit Bignon, « mon intention n’est point de l’en blâmer. La chose est toute naturelle. La famille Czartoryski, toujours prête à se replier dans tous les sens, a mis de la coquetterie à se trouver une relation de parenté avec Mme de Senfft et de cette cajolerie adroitement conduite, il est résulté une sorte de liaison, qui oblige ce ministre à quelque démonstration d’égards et de complaisance. Il est tout simple qu'entre deux concurrents, qu’il juge d’un mérite à peu près égal, il se laisse aller à un penchant pour celui dont la nomination est désirée par une famille à laquelle il est bien aise de se rendre agréable. Les intentions de M. de Senfft n’en sont pas pour cela ni moins droites, ni moins pures » 172.
(167) Ocixsxr (Michel), Mémoires sur la Pologne, t. 3, p. 19-23.
(168) AskENAzy, Xiaze Jozef, p. 196.
(169) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1%, Bignon à Bassano.
(170) OciNnsKk1, Mémoires, t. 3, p. 34.
(71) Lugrexskt (Félix), Pamietnik. Le titre nous apprend, que la rédaction est de Chomentowski, okreélif i opracowat Chomentowski.
(172) HANDELSMANN Instructions et dépêches, t. 1°, p. 147, 20 septembre 1811. Senfft a été ministre de Saxe à Paris, Mme de Senfft est une personne, quue la Comtesse de Kielmannsegge, l’amie et agent de Napoléon a remise à sa place plus d’une fois. Le couple ne semble avoir été que médiocrement sympathique. La Comtesse Kielmannsegge
Lubienski, qui intrigue alors pour devenir, président du Conseil, comprend la chose de façon moins évangélique : lévénement signifie mainmise des Czartoryski, c’est-à-dire du parti russe sur le gouvernement du Duché. Lubienski fait en même temps l'impossible pour faire nommer un de ses fils Directeur des postes; il a trois de ses fils à la diète « et on juge bien, qu’ils ne sont pas inactifs » 17%, Le 25 décembre, « il a été adressé au Comte Soltyk, maréchal de la Diète, une lettre anonyme, par laquelle on l’assurait, qu’il y avait vraiment dans la Diète un parti vendu à la Russie ». Et le bonhomme Bignon ajoute « On sent le peu de foi, que mérite une lettre anonyn% sur un sujet semblable » 17%. Pourtant un jour viendra, où commençant comme Orgon parlant à Damis sur un ton d’algarade, il finira par le classique : « Voilà, je vous Pavoue... » « C'est une chose singulière que la légèreté, avec laquelle on s’accuse ici réciproquement de faits très graves, sans pouvoir appuyer d’aucune preuve ces sortes d’accusations. V. E. sait combien de haine existe contre le ministre Lubienski. Le ministre est frère utérin de ce Russe forcené, de cet Oginski, que nous voyons si souvent figurer comme le plus actif instrument du cabinet de Pétersbourg. Hé bien ! quoique M. Lubienski soit de tous les ministres celui, que le roi de Saxe aime le mieux et peut-être le seul qu'il aime, quoique ce ministre ait plusieurs fils au service de la France et qu’il se soit signalé par sa fermeté à défendre de toute modification ce qu'il y a de populaire dans le Code Napoléon, plus d’une personne m’a souvent dit avec un air de mystère, que ce même ministre est en correspondance régulière avec son frère Oginski et qu’il y a plus d'intelligence entre eux qu’on ne l’imagine. Les gens qui me tiennent ce langage ne font aucune difficulté de me donner à entendre qu’il ne serait pas du tout étrange que, se- ‘lon l’événement, M. Lubienski se déclarât un jour pour la Russie. Il faut avouer que pour nous, Français un pareil soupçon paraît peu admissible, mais il peut en être autrement entre les Polonais. Ne se connaiïssent-ils pas mieux que nous ne pouvons les connaître ? Leur habitude de se lier successivement à divers partis, de marcher sous diverses couleurs, d'obéir écrit : « Le Comte Senfft avait été nommé ministre du roi de Saxe. Quand la Comtesse et lui suivirent le monarque à Dresde, personne ne les pleura ». S’il a lu la note de Bignon, Napoléon a dû hausser les épaules (Mémoires de la Comtesse Kielmannsegge, t. 1°, p. 62 et 66).
(173) HANDELSMANN, Instruction, t. 1°, p. 435, 26 octobre 1811. (174) Idem, Instructions et dépêches, t. 19%, p. 481, 25 décembre 1811.
à différents maîtres, ne les porte-t-elle pas à jouer presque toujours un double jeu, de manière à se trouver, quand le sort se prononce, sous les drapeaux de la victoire ? Ce n’est pas là le beau côté du caractère de cette nation, mais c'est un de ses traits principaux, suite nécessaire de la nature de son ancien gouvernement. Je cite l’exemple d’une famille, parce qu’une seule peut faire Juger des autres » 1%. Enfin, Bignon a compris.
En 1812, Lubienski a l'air d'un homme très âgé, un teint maladif, un visage donnant l'impression de l’accablement. Malgré ces apparences, il a gardé l’énergie de l’homme toujours aux aguets en un temps si riche d’événements et de coups de surprise 16. Il est garé contre tout danger d'échec d’une guerre franco-polonaise en Russie. D'autre part son fils Thomas s’est présenté à Napoléon dès son arrivée à Varsovie en décembre 1806 : il est entré alors dans la garde d'honneur polonaise de l'Empereur. Il est à Eylau, devient commandant en second de cette garde, puis chef d’escadron du régiment des Chevau-légers de la garde 177. Après Somo-Sierra, il est officier de la Légion d'honneur; après Esling et Wagram, baron de l’Empire ‘8, la guerre de 1809 finie, c’est lui qui de Linz à la frontière bavaroise escorte Napoléon, lequel se montre familier avec lui. Sa femme, Constance Ossolinska a d’ailleurs souvent tenu compagnie à l’impératrice Joséphine 1. Ce personnage bien attaché à la fortune de l’Empire a reçu une dotation en Westphalie, près de Hanovre !$ et les intérêts qu'il a en ce pays, en font un homme bien renseigné sur le roi Jérôme. Il à eu à Paris de bonnes relations avec son oncle Oginski, est venu en janvier 1812 à Varsovie embrasser son père 181. En correspondance fréquente avec tous les siens, il a traversé la Westphalie du 10 au 24 mars, est passé par Hanovre, Brunswick, Magdebourg, a habité chez un baron Alvensleben
(175) HANDELSMANN, Instructions, t. 2, p. 52-3, 29 février 1812.
(176) DemBowsxi, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 363-4. à
77) Lusienskr (Roger Hr.), général Tomasz Pomian Hsabia Lubienski, t. 1°, p. 73, 76, 84. —— SKkaLkowsk!: (Adam), Z nieogloszonych listéw, nôt i dekretow Napoléona : Décret concernant les nominations au régiment des chevau-légers polonais de la garde. Finckenstein, 7 avril 1807 (Kwartalnik historyezny, 1910, p. 551).
(178) LuBiENsk: (Roger), général Tomasz, t. 1°, p. 129-135, AiA2e
(179) Zazuskr (Jozef), Czwarte Wspomnienie o putku lekkokonnym polskim gwardyi Napoleona (Czas : Dodatek miesieczny 1859, avril, #16, p. 61).
LUN (Roger), général Tomasz, t. 1*%, p. 201. AE
(181) Lusienskti (Roger), général Tomasz, p. 208, 221, Paris, 3 février.
qui a chance d’être parent du chef de bataillon prussien recruteur de déserteurs westphaliens 1%. De Magdebourg, il est passé par Berlin où il est resté du 28 mars au 28 avril; où il a vu l’intendant général Mathieu Dumas, le général Corbineau, le maréchal Oudinot, mais aussi, dès le 29, le maréchal Kalkreut venu à lui les bras ouverts, et une Peterson, partant à Pétersbourg, qu’il a chargée d’un bonjour pour Oginski. Dès le 30, il a fait visite à Antoine Radziwill dont la femme, Louise de Prusse est charmante pour lui. Là, on l'invite avec le prince de Solms, le comte de Schwerin : il y dîne souvent. Le prince Antoine, compositeur de valeur, se montre excellent exécutant : le 26 avril, il accompagne les chevau-légers de Lubienski jusqu'au premier village, chantant avec leur chœur, buvant avec eux; puis ramène à Berlin Lubienski traité en parent par lui et par sa femme, invité encore une fois avec le prince et la princesse Guillaume, frère et belle-sœur du roi 1%. Il y a dans tout ce monde une action d’interpénétration indescriptible, indéchiffrable sur le moment et que des événements décisifs seuls pourront cristalliser selon un mode déterminé.
Ce à quoi songe le vieux Lubienski à l’arrivée de Jérôme en Pologne, c’est au rôle probable réservé au jeune roi, à la façon de gagner son appui, sans se livrer à lui, ni rompre aucun des liens assurant une situation solide de tant de côtés. Luszezewski fera la sottise de mourir à la tâche. Lubienski traversera sans peine la crise de trois années qui commence; puis il se retirera à Guzow, où il vivra jusqu'en 1842, patriarche fêté par ses 80 enfants, petits et arrière petits enfants 1%. Dans son ministère, l’exercice de la justice l’intéresse moins que l’affermissement de sa situation, l'extension de sa clientèle. Dans la carrière des Bonapartes, ce que guette sa curiosité, c’est le moment où ils cesseront de dominer un champ action sans cesse élargi. Ni dévoué, ni ouvertement hostile, en avril 1812, il observe.
Mais le grand homme du Ministère, le plus habile, le plus audacieux, le plus franc, le plus insaisissable, le plus sincè-
(182) Idem, p. 225. Pour ce recruteur, voir ci-dessus, p. 112.
(183) Idem, p. 227-231. Louise, Antoine, Guillaume adoraient le prince Louis tué la veille d’Iéna, étaient ses confidents et sympathisaient avec Phüll et Scharnhorst (KIRCHEISEN, Pourquoi la guerre éclata en 1806 entre la France et la Prusse ? Revue d’histoire diplomatique, juillet-septembre 1929, p. 245).
(84) DemBowskr, Moje Wspomnienia, t. 1%, p. 363-4. — CieszxowSkKI, Senatorowie Ksiestwa, p. 48.
rement et ardemment patriote, mais le plus irrémédiablement inféodé au parti Czartoryski, c’est le ministre du trésor, Thadée Matuszewicz. C’est le plus jeune ministre, le plus agissant, le plus plein de vie, le plus: riche en moyens : il a 47 ans, il est de taille moyenne, a les cheveux chatains, les yeux bleus, le nez droit, en massue, le visage contracté, Sa voix agréable porte; de ses lèvres affluent de belles phrases d’où jaillissent des idées classées, le tout servi sans l’amas de fleurs de rhétorique qu’entasse Stanislas Potocki, sans prétention à enflammer l’auditoire, avec un sang-froid absolu. Ses discours semblent le fruit d’un long travail et à la diète de 1811, ses réponses improvisées à des interpellations inattendues offrent le même caractère parce que, très travailleur, il est en général bien documenté.
Lithuanien, il est entré à 23 ans comme député de Brzesé à la diète de quatre ans et aussitôt son nom s’y est mêlé à ceux des plus grands magnats de Pologne : une bonne part des meilleures décisions est due à son éloquence précise 1%. Il est membre de la Commission des Affaires étrangères et enlève le vote de la constitution du 3 mai 1791. Pendant l'insurrection de 1794, il est chargé de négocier avec l’Autriche. Après le dernier partage, il ne retourne plus dans la Lithuanie devenue russe, mais se fixe en Pologne autrichienne près de Sandomir, où il traduit l’Zmagination de Delille, des odes d'Horace, l’épisode de Ninus et d'Euryale dans l’Enéide. Il se rappelle ainsi à l’attention du Prince feldmaréchal Czartoryski, son ancien collègue à la diète, chef de la « Famille » et propriétaire du fameux Pulawy, chanté aussi par Delille. Il est chargé d'aller présenter à Pétersbourg au tsar Alexandre le pupille de Czartoryski, le Prince Dominique Radziwill, après quoi il revient vivre à liasieniec à deux milles de Pulawy, sous l'égide de Czartoryski, passant pour riche en terres héritées de sa mère, puis de sa femme, regardé comme avare, astreint en réalité à un régime de sévères économies 1%. Témoin réfléchi des nombreuses allées et venues qui, de 1795 à 1809, semblaient faire de Pulawy la capitale d'une Pologne virtuelle, il verra dans ce Pulawy le Palladium de son pays, dans la « Famille », la dynastie non couronnée, qui gouvernait réellement les destinées
(185) DemBowsxr, Moje Wspomnienia, t. 1°, p. 93-96. — FaLkowset, Obrazy z zycia, t. 3, p. 381-2. — Ocinskr, Mémoires, t. 1°, p. 26. (186) Demsowskr, Moje Wspomnienia, t. 1°, p. 93-96. — FALKOwSKI,
Obrazy z Zycia, t. 3, p. 381-2.
de la nation et avait droit de régir de même son esprit. Il y verra l'inoubliable réception d'Alexandre 1* en 1805; depuis 1802, le prince Adam toujours en uniforme gris bleu de feldmaréchal autrichien, sans autre décoration que la toison d’or; une ambiance russo-autrichienne, à moins qu’elle ne soit austro-russe, une domesticité haute et basse de provenance austro-allemande 7; la France absente de tout cela, Napoléon apparaissant dans le lointain comme un cataclysme, un cyclone, un séisme, dont il n'y avait qu'à attendre patiemment la fin; le Prince et la Famille paraissant éternels, omnipotents et bienfaisants comme le Saint Empire romain ou l’Eglise catholique.
Fin mai 4809, le Prince Joseph et le Général RozZniecki. ayant occupé Lwéw et le Comte Stanislas Zamojski, gendre du vieux prince Adam étant devenu chef d’un gouvernement central de Galicie, Matuszewiez en était devenu membre #8. Ce gouvernement réuni à Lublin par le Prince Joseph avait délégué à Napoléon, pour demander la réunion de la Galicie au Duché, Ignace Potocki, frère de Stanislas, Miaczynski et Matuszewiez 18. À Varsovie, le 17 juin, Potocki en part le 29 pour Poznan sans ses collègues; de là, ils se rendent à Berlin, sont à Francfort le 15 juillet et se présentent à l’empereur en Autriche, le 3 août. La victoire de Wagram ayant eu lieu le 6 juillet, cette députation peu pressée fut médiocrement reçue par Napoléon, Potocki étant mort et Miaczynski tombé malade, ce fut Matuszewiez qui eut à essuyer les rebuffades de l'Empereur. Mais il fut le premier à savoir que Radom et Lublin, c’est-à-dire Pulawy et Zamosé, les terres des Czartoryski et des Zamojski, étaient incorporées au Duché.
Il crut devoir revenir à Varsovie par Dresde. Frédéric-Auguste, à cheval sur l'étiquette saxonne, ne voulait pas recevoir un homme qui n'était ni ministre, ni sénateur. Matuszewicz néanmoins réussit à obtenir une audience, où le roi apprit bien des choses utiles avant son départ pour Paris qui avait lieu le lendemain. L’habile homme se proposa pour accompagner le prince et l'aider à terminer les négociations relatives à la Galicie : le roi refusa, se privant ainsi d’un auxiliaire informé, intelligent, mais un peu trop empressé. Matuszewicz arrivé à Varsovie s'y heurta à la jalousie de Miaczynski et du prince Alexandre Sapieha son ami. Malgré tout, il arrivait avec une connaissance précieuse de l’entou-
(187) DemBowskr, Moje Wspomnienia, t. 1°, p. 101-104 et 118.
(188) FALKOWSKI, Obrazy z Zycia, t. 3, p. 68 (189) Idem, p. 220.
Ng9ga n
rage de Napoléon et du fait que, vue de près, la paix n'avait pas été une opération facile pour le vainqueur qui paraissait en avoir envie et besoin 1® : le 4 février 1810, un décret royal le nommait membre du Conseil d'Etat pour représenter la région récemment annexée 1°1.
Le Duché avait alors pour ministre du trésor Jean Weglenski, petit noble galicien qu’on avait vu à Paris, à Venise depuis la chute de Kosciuszko et qui manquant d'argent en France, de moyens en Pologne pour fomenter une révolution sociale, était rentré en Galicie après avoir changé deux fois de nom. Devenu intendant des Potocki de Galicie et en apparence bon intendant, il les ruina en réalité; devint à point nommé l’adjoint du vieux Dembowski, ministre du trésor du Duché en 1807 et le remplaça à sa mort 1%. Cet étrange ministre ne peut, ni résoudre le problème monétaire, ni ie la caisse du trésor. Par contre, les vices de sa gérance s’étant révélés, le prince Joseph Czartoryski, beau-père de Jean Potocki, annonça que si le trésor était gouverné comme les biens des Potocki, la banqueroute était sûre. L’élévation inespérée au ministère d’un homme auquel « on ne pouvait pardonner de: n’être qu’un szlachcie sans le sou », excitait des jalousies et des haines qu’il eut dû essayer de faire taire par sa conscience au travail. On surveilla sa gestion, on la critiqua, on lui reprocha d’avoir changé de nom !#. Il avait peu de tact : sentant contre lui les Czartoryski, il se retourna comme un sanglier et fit front brutalement, aveuglément sur les chefs de la maison. Le 25 février 1811, M. de Serra, résident de France à Varsovie déjà désigné pour Stuttgart, envoie à Bassano cette dépêche : « Le ministre des finances du Duché au retour de la course qu’il a faite dans le département de Lublin, s’est rendu chez moi pour me dire qu’il avait passé par Pulawy, séjour du Prince Czartoryski, possesseur de grandes terres dans les trois duchés russes et autrichiens (sic); que le maître de poste à lui très connu et confident du prince, ce qui est bien possible dans les usages du pays, lui avait assuré que, d’après la correspondance du château, on y était inquiet et persuadé d’une
(190) NiemMcewicz, Pamietniki, p. 183-189.
(191) Idem, p. 207. — Farrowskt, Obrazy, t. 3, p. 351. — HANDELs- MANN, Instructions t. 1, 7 mai 1810, p. 226.
(192) Fazxowski, Obrazy z zycia, t. 2, p. 159-165, 9 juin 1809. — Ocinski, Mémoires t. 2, p. 102.
(193) NIEMcEwWicz, Pamietniki, t. 1°, p. 274-276.
rupture prochaine entre la France et la Russie; que, ce cas advenant, on était décidé à faire voyager le fils aîné qui a été ministre en Russie et réside maintenant, depuis plusieurs mois chez ses parents, qu’on y avait reçu la nouvelle de Pétersbourg et de Vienne que des troupes françaises allaient passer en Suède pour garnir les, côtes de ce royaume contre les Anglais et la contrebande » 1%. Cet espionnage d’un Polonais à l’égard de « la Famille », cet avis donné à un résident français devait être regardé comme un cas de haute trahison de la part de la « société » (spoteczenstwo) polonaise, surtout du parti aristocratique qui envahit les avenues du pouvoir. C'était une imprudence de s’être confié à un résident qui n’allait plus être là pour le soutenir. Il eut fallu plus d'envergure et de solidité qué n’en avait Weglenski, pour risquer un tel coup dont une indiscrétion orale ou écrite pouvait révéler qu'il était l’auteur. Le Prince Joseph savait mieux s’y prendre. L’homme qui signale nettement Pulawy comme un centre d'informations où se recoupent les nouvelles de Pétersbourg et de Vienne est perdu. Il a toujours été attaqué, mais cette fois tout le monde le lâche : on dirait que sa révélation a été accompagnée d’indiscrétions ou de menaces de sa part : « Les personnes qui s'intéressent le plus à lui, dira bientôt Bignon, successeur de Serra, ne le défendent pas elles-mêmes sur son habileté. Ici les fonctionnaires publies sont presque tous les créatures connues de quelques grandes maisons. M. de Weglenski est un client de la maison Potocki. Malgré cette liaison, le Comte Stanislas, son protecteur, n'hésite pas à convenir avec moi de la nécessité d’un autre choix » 1%.
Weglenski sentant le terrain glisser sous ses pieds, soit pour se rendre populaire, soit pour amoindrir le poids des impôts, présente un vaste projet de réformes, propose de remplacer préfets et sous-préfets par des membres des conseils de départements qui ne seraient pas payés et se relayeraient tous les trois mois dans ces fonctions, ete. Le roi s’effraye de mesures qui lui semblent trop démocratiques, presque révolutionnaires. Des personnes obligeantes ne négligent rien pour accroître ses craintes 1%.
AVE) HANDECSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 284, 25 février
on HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 356, 24 juin
(196) NIEMCEwICZz, Pamietniki, t. 1°, p. 274-5 et HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 398-403, 29 août.
Or, depuis longtemps, l’homme de « la Famille » a dressé ses batteries : le 12 avril, Matuszewiez était parti pour Paris, où il voulait parler du régime des terres dans la région récemment annexée, et où il allait par « pure curiosité » 197, I! n'en revint qu’en septembre; mais, si « Paris lui a retourné son sac, il ne lui a pas perdu la tête. Il a tout vu avec sangfroid, bon sens, a assisté aux fêtes en l'honneur du roi de Rome, à l’opéra et au ballet donnés dans le parc de Saint-Cloud, où, une averse étant survenue et le couple impérial étant à l'abri, tandis que danseuses, chanteuses, instrumentistes, auditeurs étaient trempés, le spectacle continua jusqu’à la fin » ce qui fit trouver à Matuszewicz que l’absolutisme de Napoléon avait atteint les limites de l’absurde 18.
D'autre part, il fait sa cour à Maret qui lui demande un exposé sur l’état du Duché et il remet un rapport saisissant sur la situation misérable du pays 1%. Il parle longuement avec l'Empereur qui cherche les moyens d'attirer à lui les provinces polonaises rattachées à la Russie, et lui propose la réunion d’une diète confédérative de toute la Pologne. Napoléon tout plein de Rulhière et du souvenir des confédérations de Bar, Radom, Targowica, repousse d’abord un procédé qui a eu de si lamentables résultats. Maiuszewicz lui démontre que le mal fut seulement dans l'opposition entre les confédérations et le roi et qu’elles étaient le vrai moyen de mettre fin au liberum, veto. L’empereur se rallie alors à son idée et après avoir lu le rapport sur la situation économique, promet une aide financière : un prêt de 10 millions est consenti par la banque Lafitte 200,
Ce qu'il y a de curieux en tout ceci, c’est que Matuszewiez n'est pas ministre du duché : il à travaillé pour la Pologne, pour le parti aristocratique, et, ce faisant, pour lui-même, et il a réussi. C’est bien Phomme de talent, habile, patriote, vertueux qu’exalte Kozmian : s’il a remporté un tel succès sans avoir aucun pouvoir, que ne ferait-il pas, ministre ? 201,
Bignon voit monter avec une indicible appréhension derrière Matuszewiez le flot irrésistible de la gens Czartoryska,
(197) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 324, 385. (198) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 273-4. (199) Idem, p. 274, 277.
(200) Kozmian, Pamietniki, 6° partie, p. 13. — Faczkowskt, Obrazy z IZzycia, t. 3, p. 379-7.
(201) KozmiIAN, Pamietniki, 3° partie, p. 142.
cette gens Julia de la Pologne. Les Czartoryski depuis longtemps, a dit Mickiewiez, « dédaignant tout travail législatif qui ne produit que des articles de loi, tendaient à occuper tous les postes importants, toutes les positions légales afin d’infuser peu à peu leur esprit dans les formes existantes et de façonner le pays suivant leur idée », poursuivant « à l’insu » de Stanislas-Auguste « le même but que lui, s'emparer du gouvernement » 2%. Bignon sent que leur homme lige entre en conquérant au Ministère des relations extérieures et aux Tuiïleries, que Senfft est gagné à Dresde. Il informe done Maret avec d'infinies précautions : « Les ministères des finances et de l’intérieur sont ceux sur lesquels l'attention publique se porte... Il y a dans le Conseil d'Etat et ailleurs des hommes que l’opinion désigne et dont quelques-uns, dit-on, ne dissimulent pas trop leurs velléités ambitieuses : de ce nombre, M. Maiuszewiez. Il est à Paris et aura sans doute été présenté à V. E. Ce n’est pas un homme sans mérite, mais il faut dire, sans vouloir lui en faire un crime, qu’il doit sa fortune à la maison Czartoryski, et, pour lui, c’est dans cette maison qu’existe la patrie » 208, C’est très clair.
Mais Paris se laissant néanmoins influencer par Matuszewicz, Bignon récidive et précise : « Tout est tellement combinaison dans ce pays, qu’il ne serait pas déplacé de dire que le séjour de M. le conseiller d’état Matuszewicz à Paris, motivé en apparence par une pure curiosité, tient au désir de faire prévaloir les idées des grandes familles, comme à une
ambition individuelle qui s’y rapporte intimement. Les per-
sonnes d'opinion tranchante disent tout haut que M. Matuszewicz est allé chercher un ministère à Paris. Comme il est de ceux qui prétendent au premier poste vacant, on suppose que travaillant à plaire en France et y réussissant peut-être, puisqu'il ne manque de lumières, ni de talents, il reviendra fort de la considération obtenue à Paris, offrir au Roi, plus de raisons de se déterminer en sa faveur. Or, mettre M. de Matuszewiez dans une première place, ce serait rendre tout pouvoir à la maison Czartoryski, à qui il doit sa fortune, à qui il est dévoué sans réserve. Ce ne sont pas là mes propres pensées; ce sont celles qui se manifestent autour de moi, mais dans lesquelles
(202) Micxrewicz (Adam), Histoire populaire de la Pologne, Paris, Hetzel, 1867, XXIV — 617 p. in-12, p. 354-6.
0 HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 359, 24 juin
je reconnais un fonds de vérité. Ce serait une conclusion trop sévère, même injuste que de chercher à fermer l’accès des emplois supérieurs à M. Matuszewiez et aux hommes du même parti. La plupart d’entre eux sont en état de rendre de bons services; mais en les employant, il est essentiel de les connaïtre et si l'autorité passe toute entière en leurs mains, il ne sera pas indifférent de surveiller leurs opérations » 204,
Bignon a tout dit, mais ce tout était insuffisant : Weglenski donna de lui-même sa démission. Et Frédéric-Auguste qui pourtant craignait dans les Czartoryski de perpétuels candidats au trône de Pologne, nomma par décret du 30 septembre, Matuszewiez, ministre des finances. « C'était, dit Falkowski, une révolution : le nouveau ministre devint rapidement l’oracle du Conseil d'Etat, de la Diète, et à un certain moment de toute la nation » 2%,
Vainement, un jaloux comme Linowski, ou son collègue Félix Lubieñski qui ne peuvent lui pardonner son triomphe, lui tendent des embüches : son ascension, depuis la réunion de la nouvelle Galicie en 1809, est devenue peu à peu un mouvement irrésistible. Au conseil d'Etat il forme avec Stanislas Potocki un duumvirat auquel tout le monde obéit 2%. Rapidement même, Potocki qui vieillit, tourne au coadjuteur de Matuszewiez, en dépit de sa qualité de président du Conseil 27. Appuyé sur Napoléon, sur le Roi, surtout sur les Czartoryski, que ne fera-t-il pas ? Pour son début, il se met. en tête de forcer le Prince Joseph à ordonnancer régulièrement ses dépenses, au lieu de se contenter d'en rendre compte en gros et plus tard. Il taille des croupières à Lubienski, gagne chaque jour en aplomb, en absolutisme : lui et Lubienski «ne semblent d'accord qu’en un point, c’est d’aimer à n’avoir pour collègues que des hommes sans moyens, ni caractère, attendu que c’est un moyen pour eux de s’assurer une autorité plus étendue et moins contestée » 28. Il trouve en Staszic au Conseil d'Etat, un homme qui a des théories, un système, de l’obstination dans le caractère, et l'oreille de ses collègues : il l’attaque avec vigueur. Le pacifique Sobolewski, loin de lui en
(204) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 385, 30 juillet
(205) Fazkowskt, Obrazy z Zycia, t. 3, p. 381.
(206) KozmIAn (Kajetan), Pamietniki, 6° partie, p. 12.
(207) FazKxowski, Obrazy, p. 383-384.
(208) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1°, p. 423-7, 6 octobre 1811; 431-2; p. 445-447; p. 439, 2 novembre 1811.
vouloir, de lui avoir soufflé le ministère des finances, s'arrange pour avoir avec lui les rapports de la plus étroite amitié *.
Bignon en est réduit à se réjouir de l'échec probable de la candidature du Comte Zamojski au Ministère de la Police, qui n'aura pour elle que Matuszewiez. Il en est réduit à dire en faveur de Lubieñnski : « Si la diète avait attaqué M. Lubieñski. ca bien elle l'aurait abattu, ou bien il aurait été obligé de se joindre à ses rivaux. Dans l’un et l’autre cas, l’ascendant des grandes familles eut de nouveau prévalu dans sa plénitude Assurément, je me plais à rendre à M. Matuszewiez toute la justice qui lui est dûe; mais, même avec du dévouement pour son pays et de bonnes intentions, on peut être porté à favoriser plus ou moins, selon ses relations personnelles, le système aristocratique ou le système populaire et il est incontestable que M. Matuszewiez a été jusqu’à présent dans le premier de ces systèmes. Il était d'autant plus urgent de mettre arrêt au triomphe absolu de la haute noblesse, que déjà elle est maîtresse de presque toutes les avenues qui mènent au Roi. M. de Senfft se trouve naturellement lui être livré par ses liaisons journalières et domestiques ?1°.
Pure illusion du reste que cet arrêt du triomphe absolu de la haute noblesse 21, Elle marque le pas, en attendant un nouveau progrès : C’est tout. Pure illusion aussi que les fissures qu’on croit voir se produire dans cette classe. Quand le Prince Joseph va jusqu’à « dire qu’il regrettait le prédécesseur &e M. Matuszewiez », c’est simple mauvaise humeur de grand seigneur duquel Matuszewicz prétend exiger l’exactitude qu’on demande à un bon employé : quand il y aura lieu, on les retrouvera associés dans leurs doléances communes au résident de France ?2.
Matuszewicz qui s’est expliqué avec l'Empereur au sujet de la Confédération du Royaume de Pologne à Paris, qui va être tantôt chargé de l’organiser, qui sait que nul autre n’est en situation de le faire comme lui, sait déjà ce qu’elle sera
(209) Kozmrax (Kajetan), Pamictniki, 5° partie, p. 15.
(210) HANDELSMANN, Instructions, t. 1°, p. 478-9, 24 décembre 1814
(211) Kozmran et Fazxowskr regardent le triomphe de Matuszewicz comme étant tout à fait exceptionnel dans les fastes parlementaires (FaLkowskI, Obrazy, t. 3, p. 405-6) et Niemcewicz dit que ce qui fut sui de ne la Diète fut dû à Matuszewicz (Niemcewicz, Pamietniki, “HSE ND: à
(212) HANDELSMaANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 40, 11 février 1812, p. 69, 2 avril 1812.
la charpente du grand édifice de la Pologne nouvelle qu'il voit comme une continuation de la Pologne ancienne, et en haut de laquelle se dressera l'effigie d’un roi qui n'est pas Jérôme Napoléon. Etant l’homme des Czartoryski, il ne peut concevoir comme roi que le « futur roi » de janvier 1807. A cette date, Adam Czartoryski était candidat à un trône de Potogne encore impossible à installer. Quand, réfugié en France après 1831, il ne peut qu'être pénétré de l'impossibilité qu’il y avait à rétablir un royaume indépendant de Pologne, il fait encore tout ce qu’il faut pour s’attirer des émigrés Polonais en France, le reproche d’aspirer à la couronne de Pologne et de sacrifier à ce but le repos et la vie de ses concitoyens en les envoyant mourir pour la France ou l'Espagne ?#. En 1812, quand tout annonce le rétablissement d’un royaume de Pologne, l’activité grandissante de Matuszewiez n’est-elle pas le signe visible des aspirations d'Adam à la couronne ?
Jérôme entrant en Pologne est donc en face d’un gouvernement peu homogène avec lequel il est difficile, sans instructions précises, de suivre une ligne de conduite déterminée un roi lointain qui tient, sinon à gouverner, du moins à régner; un ministre d'Etat hostile; un président du Conseil sympathique, représentatif, mais peu actif et peu écouté; un ministre de l’intérieur travailleur, mais sans autorité, un ministre de la police débonnaire; un ministre de la guerre loyalement attaché à la France, mais discuté dans l’armée et dans le Conseil même; un ministre de la justice inquiétant et retors, un ministre des finances plein d’allant, qui mène tout et tous, entrainant le gouvernement dans le sillage des Czartoryski. Vincent disait en 1807. « Je ne crois pas qu’on puisse compter entièrement sur les membres même du gouvernement... leurs biens, leurs parents sont en Russie, en Galicie; cette position délicate leur dictera toujours une conduite ambiguë. Je n’aperçois, dans mes rapports avec ce gouvernement, ni franchise, ni volonté décidée : cette espèce de duplicité sera plus sensible encore, quand les puissances voisines auront eu le temps de semer les défiances et fomenter des partis » ?#. Cette prédiction n’a pas été pleinement démentie par les faits.
(213) Zwierxowskr (Walenty), Dainosé Czartoryskich do korony Polskiej, Poitiers, F. A. Saurin, 1839, 10 p. in-8° (Bibliothèque Polonaise du Quai d'Orléans, dans le recueil intitulé : Vingt-huit brochures sur la Pologne.
(214) HANDELSMANN, Instructions, t. 1°, p. 9-10, 6 août 1807.
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En regard de l’exécutif, trois assemblées font figure de pouvoir législatif : le Conseil d'Etat, le Sénat, la Diète. Le Conseil d’État comprend les ministres, 4 référendaires et des conseillers nommés par le roi en nombre non limité, dont le droit de voter à la Diète est une prérogative essentielle, ce qui permet au ministère d'y avoir toujours une majorité. Il rédige les projets de loi ou règlements administratifs proposés par chaque ministre, les soumet au roi et en assure le vote. Ce n'est pas un corps de représentants; il n'aura aucun rôle à jouer devant Jérôme. Mais ses membres tirent de leur titre une grande influence; leur esprit importe donc : le général Wielhorski, l'abbé Staszic ont des sympathies évidentes pour nos idées, Linowski grincheux, Rzadkowski qui ne sait pas le français, sont moins portés vers elles; Kozmian, chroniqueur de ces temps, est loin de nous. Son admiration pour Isabelle Czartoryska, donnant des fêtes à la veille des partages n’a d’égale que son mauvais vouloir pour les Polonais qui, comme Dombrowski, ont acquis à leur pays l’appui de Napoléon. D'un côté, c’est l’attirail romanesque de Pulawy : la Princesse générale ajoute à la beauté des revues de troupes en y amenant ses filles et les plus jolies personnes de Pologne; ce ne sont que bouquets, amusements, chants, bals costumés. De l’autre, Kozmian parle avec dédain de « ces émigrants, vagabonds, prétendus patriotes persécutés, que personne n’avait expulsés de leur pays, mais qu’un esprit inquiet poussait à chercher aventure au loin, protecteurs non sollicités de la Pologne qui, groupés en légions, ont projeté de sauver la patrie, en ont, tiré des collectes, ont exposé aux persécutions les imprudents, gâté nos affaires par leurs discussions et sont revenus, forts de leur connaissance du français, exiger sur un ton de gens lésés des emplois dans le Duché » 26, Jérôme a peu de bienveillance à espérer de ce référendaire et de ses collègues.
Le Sénat qui sanctionne les projets de loi discutés par la diète, comprend 18 membres, 6 évèques et 12 laïques nommés par le roi : ils n’élisent même pas leur président que nomme le roi #7. Ce n’est done pas plus que le sénat conservateur français une émanation de l’opinion. Si certains sénaieurs, un Wybicki, nous sont acquis, d’autres, un archevêque
(215) SkARBEKk, Dzieje Xiestwa Warszawskiego, t. I, p. 140 et 231.
(216) KozMiAw, Pamietniki, 3° partie, p. 112. — GriNwasser (Le Code Napoléon) dit : La majorité réactionnaire du Conseil d'Etat. p. 145.