‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 45 sur 97 · PASSE DD · texte numérisé non relu

PASSE DD

engagé à rien avec la Galicie, je n’ai rien promis ». Il ajoute, il est vrai : « Mais voilà la prudence humaine; on raisonne, les circonstances changent, et on se laisse entraîner ». Ceci pour ne pas « ôter l’espérance » ? aux Polonais plutôt que pour leur donner des assurances. Mme de $Staël, critique repenti de Napoléon, lui fait dire en 1817 : « J'ai négligé leparti que je pouvais tirer des Polonais, c’est la plus grande faute de mon règne. Je savais cependant qu’il était essentiel de relever ce pays pour en faire une barrière à la Russie, un contrepoids à l’Autriche… Quoique mon caractère ne m'ait jamais porté à faire les choses à demi, je n'ai fait que cela en Pologne et je m’en suis mal trouvé » ??. Ceci, même avec les explications ineriminant les circonstances et les Polonais, ne répond pas aux réalités. Napoléon ne pouvait, plus qu’il ne l’a fait, user ses forces à faire des créations nouvelles, partir en guerre encore et toujours : il lui fallait aussi sacrifier les projets au besoin d’une vie plus ou moins normale. Même pour lui, la guerre est un mal : primo vivere.

Bref, obligé de mal payer aux Russes une collaboration douteuse, il est gêné pour taxer l’Autriche. Il écrit à François II : « On propose que V. M. conserve la Pilica, et continue à être à une demi-marche de Varsovie. On n’a d’autre but que de jeter une pomme de discorde entre la France et la Russie ». Il se fâche, puis il cède : « La Galicie à 4.800.000 habitants; la moitié est de 2.400.000 : voilà ce que les Autrichiens doivent Ils offraient 1.474.000. J'ai renoncé à la moitié de la différence pour aplanir les difficultés » %. Là dessus, le tsar reçoit 400.000 âmes, une aumône, quatre fois moins que ce duchépygmée, offense méritée, mais offense. Alors que le duché prend figure d'état viable, le tsar auquel rien encore n’a été pris, auquel deux fois il a été donné un morceau de Pologne, sans qu'il l’ait gagné, prend figure de mécontent.

L'affaire du mariage russe se présente aussitôt. Napoléon y prélude au sujet de la Pologne par des actes rassurants pour Alexandre. Dans l’exposé de la situation de l’Empire au 1* décembre 1809, Montalivet, ministre de l'Intérieur, dit que l’Empereur n’a jamais pensé à rétablir la Pologne, que rien n’eut

(28) NiEMCEWICZ, Pamietniki, t. 1°, p. 187-8.

(29) Manuscrit venu de Sainte-Hélène d’une manière inconnue. Editions Albert Morancé, 100 p. in-8°, p. 41.

(30) Corresp. de Nap., t. 19, p. 577, n° 15837, projet de note, Schæœnbrünn, 23 sept.; p. 630, n° 15888, 1°" oct.

été plus facile que d’annexer toute la Galicie, mais qu'il n'a pas voulu donner d'inquiétude à son allié le tsar; que ce qu il a fait pour les Polonais, l’a été moins par politique que pour ne pas exposer à la vengeance des gens qui s'étaient dévoués à la cause de la France. Il désire que les habitants du duché se contentent de voir exister le pays, tel qu'il est sous le sage gouvernement du roi de Saxe, et n'inquiétent pas leurs voisins. C'était là une arme à deux tranchants et qui blessait les Polonais 31, Le 3 décembre, Napoléon parlant au Corps législatif, panse de même les blessures d’amour-propre d'Alexandre

« Mon allié et ami, l'Empereur de Russie a réuni à son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet empire. Mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord avec ma politique ». Ici, pas un mot sur le duché, bien que Napoléon parle de la Suisse, de la Hollande, de la Suède : il cherche à dissimuler les progrès de la Pologne, plutôt qu’à les souligner. Il avertit Berthier d'éviter dans ses notes sur les opérations d’Espagne de prononcer le mot « polonais » #2. De Napoléon, il circule une lettre à Alexandre disant qu’en « aucun cas les sujets polonais du tsar ne devront compter sur la protection de l'Empereur des Français » #. Alexandre répond à ces procédés en disant de Napoléon : «Mes vœux sont pour tout ce qui peut asseoir et perpétuer sa dynastie » °#,

Le mariage russe va-t-il done empêcher le rétablissement intégral de la Pologne ? C’est certain. Ce mariage souhaitable pour la Russie, hommage rendu par Napoléon, chef du plus puissant Etat de l’Europe aux Romanofs alliés jusqu'alors à des principicules, était une assurance tacite qu’à la création d’une grande Pologne, Napoléon préférait une alliance intime avec la Russie. Pour Napoléon, beau-frère d'Alexandre, quel besoin d’une Pologne plus vaste que celle de 1809 ? Le tort du tsar est d'abuser des avances de Napoléon sur ce terrain, et de vouloir l’enchaîner avant même qu’il sache s’il épousera la grande duchesse. Napoléon époux, sans conditions, d'une

(31) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 198, 29 déc. 1809. — FALKOWSRKI, Obrazy z Zycia, t. 3, p. 439.

(832) Corresp. de Nap., t. 20, p. 56, n° 16031; p. 155, n° 16151, Paris, 20 janvier 1810.

(83) NiEmcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 194-5. — Lurosransxt, Les Partages de la Pologne, p. 282, n° 184. Schœnbrünn, 10 oct. 1809.

(34) B1GNoON, Histoire de France, t. 9, p. 104.

Russe, n’eut anéanti, ni laissé anéantir la Pologne; mais elle fut restée entire les deux géants un Danemark peu inquiétant. Que fallait-il de plus à la Russie ? À peser les considérants, on prend peu d’estime pour Alexandre qui à entravé la simplification de l’Europe, donc la prospérité de la Russie. Mais visiblement nous ignorons l'essentiel dans cette affaire. Cette union qu'Alexandre eut dû réaliser par tous les moyens lui inspirait une sorte de terreur : il se voit satellite dans l'orbite de l’asire napoléonien, peut-être un Charles IV, un Ferdinand VIT Et il règne un tel esprit parmi les officiers russes que certains osent dire devant Szumlanski que, leur fallut-il étrangler le tsar, ils feraient la guerre aux Polonais, le rétablissement de la Pologne annonçant pour eux la décadence de Moscou » %. La comparaison entre les projets français et russe de convention relative à la Pologne est suggestive. Napoléon accepte la formule : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli » qui obligerait le tsar autant que lui. Le isar rectifie ainsi : « L'empereur des Français s’engage à ne favoriser aucune entreprise tendant à rétablir le royaume de Pologne, à ne donner aucune assisiance à toute puissance qui aurait cette Vue, ni aucun appui ou encouragement, direct ou indirect à toute insurrection ou soulèvement des pays qui composaient ce royaume ». Et ceci n’obligerait pas Alexandre. Napoléon pose dans l’art. 5 : « [1 est établi en principe qu’à l'avenir ni la Russie, ni le duché de Varsovie ne pourront accroître leur territoire aux dépens des provinces de l’ancien royaume de Pologne, ou que, si le cas arrivait, ce ne serait qu'après un concert préalable entre les deux hautes parties contractantes ». Dans la rédaction russe, on se borne à déclarer « comme principe fixe et inaltérable que le Duché ne pourrait jamais s’accroître de territoires enlevés à l’une des parties qui composaient l’ancienne Pologne » %. Il eut fallu que la Russie prit un engagement identique, ce qu’elle évite. Ces obligations unilatérales sont inquiétantes, suspectes, inacceptables. Alexandre a préféré poser la question de Pologne sous sa forme la plus inadmissible que de réussir le mariage de Napoléon. Résultat, Napoléon doit renoncer à la convention et chercher une autre union.

Napoléon, prétendant sincère, est bon gré, mal gré, tenu

(35) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 199, Officier de liaison de Poniatowski, près de Galitzine.

(36) BicNon, Histoire de France, t. 9, p. 106-108.

à une attitude expectante vis-à-vis de la Pologne. En 1810, Napoléon prétendant évincé voit le Duché menacé, alors qu il a, lui, une main prise dans le lazzo espagnol : avant l'histoire de l’Oldenburg, c'est nettement Alexandre qui fait de l’offensive.

Situation dangereuse pour Napoléon : s’il laisse libre action au tsar en Pologne, c’est la coalition de 1813 qui se forme

dès 1811. De 1810 à 1811, rien n’atteste que Napoléon tende au

rétablissement intégral de la Pologne“; mais tout l'invite à empêcher qu’elle soit écrasée ou séduite par Alexandre. Dès l’exposé de Montalivet, il charge Serra, Poniatowski et Chlapowski d'expliquer en Pologne que ce discours n’est qu’une nécessité de la situation et sans importance, quant aux sentiments de l'Empereur #8. Puis, parant aux dangers qui menacent le Duché, il invite en secret le roi-duc à fortifier Modlin, Sierock, Praga et le questionne sur le matériel qu’il a « pour armer les troupes ou les populations ». Ceci « par pure précaution », ses « relations avec la Russie continuant à être fort bonnes ». Il écrit à Champagny : « Si le duché manque de fusils, je ne suis pas éloigné de lui en fournir 30.000 ». Puis : « Ces armes, je n'ai pas entendu les vendre, mais les donner, s’il en avait besoin. Faire comme si le roi de Saxe les avaient achetées; que cela n'ait pas l’air d’un projet d’ar-

mement et se fasse sans exciter d'alarme » ®. Il dépensera.

un million par an aux places de Pologne. En janvier 1811, il veut que Bourgoing achète en Hollande 20.000 fusils « powr armer les paysans du Duché de Varsovie ». Le 27 février, il incite Senfft à « acheter à Vienne une très grande quantité de fusils très bon marché, à faire demander sous main à Vienne qu'on l’y autorise, vu qu’il à perdu ses armes à Iéna. Ils seraient expédiés à Dresde. Mettre de la réserve dans cette affaire où je ne dois être pour rien. Dire à Senfft que je n’ai aucune raison de croire à une rupture avec la Russie, mais dans la situation actuelle, il faut pouvoir disposer de 2 ou 300.000 armes en Pologne ». La Saxe en enverrait la moitié

(37) AskENazy souligne le fait qu’il y a dans l’armée russe du Danube une masse de Polonais, dont il est mort davantage au Caucase et dans les Balkans qu’au service français dans les Apennins et en Espagne (O sprawie Polskiej w r, 1812, p. 10-11).

(38) Farkowskr, Obrazy z zycia, t. 3, p. 439, Chlapowski, aide de or t. 21 22

orr. de Nap., t. UD: 1110702: np 163 n°16812 21 août 1810; p. 195, n° 16981, 3 oct. RES

dans le Duché #. C’est le lendemain qu’il envoie au tsar la fameuse lettre : « Des hommes suscités par l'Angleterre fatiguent les oreilles de V. M. de propos calomnieux. Je veux, disent-ils, rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit : 12 jours après Friedland, je pouvais être à Vilna. J’eus désintéressé l'Autriche qui demandait à conserver ses communications avec la mer en sacrifiant ses possessions de Pologne. Je le pouvais en 1810, quand les Russes étaient engagés contre la Porte“, Je le pourrais en ce moment sans attendre que V. M. terminât avec la Porte l’arrangement qui sera conclu cet été. Puisque je ne l’ai fait en aucune circonstance, c’est que ce rétablissement n'était pas dans mes intentions ». Le 24 mars, il écrit à Davout : « Rien ne me permet de penser que les Russes se mettent avec les Anglais pour me faire la guerre; mais, quand, ayant fini avec les Turcs, leur armée sera près de la Pologne, ils pourront être plus exigeants : il ne sera plus temps de faire des mouvements qui les décideraient à brusquer une invasion. Donc, que nos mouvements soient faits en avril; cela fait, nous nous expliquerons et gagnerons du temps; mais alors je serai dans une position offensive. Tenez un langage pacifique. À moins que les Russes ne m'atiaquent, je ne compte pas faire d’autres mouvements cette année; mais je veux me mettre en état. Je ne veux pas la guerre, mais prendre une position offensive, faire des mouvements qui, réalisés plus tard, pourraient faire éclater la guerre : Car, les Russes, ayant leurs forces disponibles, ne voudraient plus croire à mes explications et marcheraïent sur Varsovie. Faites sentir au Prince Poniatowski la nécessité de belles gardes nationales. Dites lui que vous avez 80.000 hommes, 15.000 à Dantzig, trois fois autant en arrière prêts à marcher, si on attaquait le grand duché; que je ne veux pas aitaquer, mais me mettre en mesure, que l'espoir de prendre 80.000 fusils, des munitions, pourrait pousser les Russes à un coup de main sur Varsovie » #2. Fait typique, tout ceci précède l’avis donné par Poniatowski des préparatifs d’offen-

(40) Idem, t. 21, p. 220, n° 17001, note sur les places de Pologne, 6 oct.; p. 425, n° 17283, À Clarke; p. 495, n° 17391, à Champagny.

(41) En 1810, des Autrichiens conseilleront à leurs gouvernements de pratiquer une alliance sincère et éternelle avec la France, et estimeront une restauration de la Pologne plus utile à l’Autriche que l’extension à l’ouest de l’immense empire russe (O0 sprawie polskiej w r, 1812, p. 9).

(42) Corresp. de Napoléon, t. 21, p. 497 -9, n° 17395, p. 594-8, n° 17516.

sive russe contre le duché #. Et cet avis ne bouleverse rien dans les décisions de l'Empereur qui s’en tient à l’idée qu’une défensive formidable, base facile d’une offensive, peut faire renoncer les Russes à leurs projets, et en imposer aux deux autres copartageants. Selon la formule, il veut montrer tant de forces, qu'il devienne inutile de s’en servir.

Le 3 avril, il mande à Lauriston : « Je ne ferai pas la guerre pour la Pologne, quoique je ne veuille souffrir aucun empiètement sur le grand duché. Présenter ainsi la question : l'Empereur fait son possible pour ôter tout soupçon, et aux ennemis des deux empires, prétexte pour troubler leur harmonie : réitérer ces assurances, employer toutes les formes pour prouver que la politique de la France n’est pas là, et a pour but unique l’Angleterre ». Le 6, exaspéré d’être entraîné à la guerre, il écrit au tsar : « Les Russes quittent la frontière où ils sont nécessaires et se rendent sur un point où V. M. n’a que des amis. J'ai dû penser aussi à mes affaires, me mettre en mesure. Le contre-coup de mes préparatifs portera V. M. à accroître les siens : ce qu’elle fera, me fera faire de nouvelles levées : tout cela pour des fantômes. C'est ia répétition de 1807 en Prusse, de 1809 en Autriche » #. Le 16, il écrit au roi de Saxe : « Je suis fort dans l’obscur sur les dispositions des Russes. Leur langage est tranquillisant, mais les mouvements de leurs divisions de Moldavie portent à penser qu'ils en veulent au grand duché ». Et ses avis sont d’ordre défensif : « Si Zamosé peut se défendre, il faut l’armer, l’approvisionner pour 6 mois; s’il ne peut se défendre assez pour

qu’on vienne à son secours, évacuer son artillerie sur Varsovie

et le faire sauter ». Evacuer « une partie des munitions par échelons de Varsovie à l’Oder » pour que l’armée en se retirant « puisse rencontrer des munitions suffisantes »; évacuer des armes sur Glogau, Kustrin, Dantzig. Ecrivant le 17 mai à Frédéric-Auguste, il prévoit l’abandon de la Vistule #5. Le 3 juin, traitant Caulaincourt en naïf, il s’écrie : « Vous croyez donc que la Russie ne veut pas la guerre, resterait dans l’alliance et rentrerait dans le système continental, si je la satisfaisais sur la Pologne » ? Il dit et répète à Caulaincourt

« Je ne veux pas la guerre, je ne veux pas la Pologne, je

(43) HANDELSMAN*X, Instructions et dépêches, t. 1°", p. 299, n° 186. (44) Corresp. de Nap., t. 22, p. 55, n° 17.571; n° 17.579. (45) Idem, t. 22, p. 79-82, n° 17.612; p190 00170790:

veux que l’aliance me soit utile » #. Le 2 juin, il prescrit à Maret : « Dites à Lauriston qu'il comprend mal : la Russie sait tout cela (armements); je l’ai dit à tous les Russes; il faudrait être aveugle pour ne pas voir les routes chargées de convois, de détachements. On ne peut dépenser 25 millions par mois pour un objet sans que tout soit en mouvement. Mais ces mouvements, je ne les ai ordonnés qu'après que la Russie m'eut fait connaître qu’elle pouvait saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilités. La déclaration d'Alexandre qu’il est prêt, n'est-ce pas suffisant pour s’apprêter aussi ? Lauriston doit parler franchement : nous voulons la paix, mais sommes prêts à la guerre. Nous n’étions pas prêts : depuis Vienne, nous n'avons que désarmé et ne pouvions croire à une rupture avec la Russie. J'ai fait publiquement mes dispositions, j’ai tout déclaré au Prince Kourakine. Alexandre ayant dit être prêt depuis 2 mois, ceci suppose des mouvements ordonnés depuis quatre. On ne trouvera donc pas mauvais qu’on s'apprête. Si la Russie veut la paix, qu’elle finisse par un arrangement quelconque cette querelle ouverte par un manifeste. Le prétexte qu’on veut rétablir la Pologne est banal. Si on avait voulu la rétablir, on l'aurait fait; le projet de convention offrait toute sûreté. Si on a des inquiétudes, qu’on dise ce qu'on veut. Quant à la cession d’un district de Pologne, il faudrait que les Russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous faire consentir à un démemhrement si déshonorant. L'empereur veut la paix; elle lui est avantageuse, mais doit aussi être désirée par la Russie, si elle sait calculer. Conjurer le tsar de mettre un terme à cela, ne laissant cependant aucun espoir de toucher à la Pologne : pour l'Empereur, l'honneur est plus cher que la vie ». Il prescrit : « Faites connaître en Saxe que les paroles de la Russie sont bonnes

elle paraît effrayée, mais rien n’est décidé; son but paraît être d'obtenir pour l’'Oldenburg la cession de deux districts de Pologne, ce que je ne veux pas faire, ce qui anéantit le duché. J1 est possible que cela traîne; mais je suis constant dans mes dispositions : le Prince d'Eckmübl a 130.000 hommes, 2 divisions saxonnes, 3 polonaises, 1 westphalienne, et 12.000 hommes que fournirait la Confédération — 200.000 hommes; avec la deuxième ligne, on en réunirait en quelques jours 400.000 sur la Vistule. Ecrivez dans le même sens à

(46) VANDAL, Napoléon et Alexandre 1°, 3° vol., p. 177, 178, 180, 188.

Bignon ». Le 18 juillet, il fait savoir à Lauriston : ce Nous attendons que la Russie envoie ses pouvoirs, et efface l'apparence des brouilleries auxquelles ses notes ont donné lieu. Je suis prêt à diminuer la garnison de Dantzig, à cesser des armements qui me coûtent, si la Russie veut en faire autant : ils ne sont que défensifs et provoqués par ceux de la Russie » 47. Le 13 août, c’est la scène à Kourakine : « Vous me supposez des projets en faveur de la Pologne, moi je commence à eroire que c’est vous qui voulez vous en emparer “. Ne vous flattez pas que je dédommage jamais le duc d’Oldenbourg aux dépens de Varsovie. Quand votre armée camperait sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderais pas un pouce

du territoire varsovien, pas un village, pas un moulin. Je re

pense pas à reconstituer la Pologne; l'intérêt de mes peuples n’est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous » 4°. Le 25 août, il explique à Lauriston que la vraie pensée d'Alexandre est de renouer avec l'Angleterre. Le 6 novembre, nouvelle allusion : « Si la Russie veut désarmer, je ne demande pas mieux de désarmer : cela tranquillisera la Prusse, tout le monde; mais il faut finir avec l’Oldenburg, ou expliquer le but de cette réserve et ne pas montrer un germe de mécontentement qui entre grandes puissances se résout toujours par la guerre. Alexandre se fait beaucoup de mal, et en fait à l’Europe en donnant aux affaires une direction dont on ne peut prévoir les résultats, quand il serait si facile de revenir à l'esprit de Tilsitt » 5, En tout ceci Napoléon résolu à défendre l'existence du duché, ne semble venir que peu à peu à l’idée d’une grande Pologne moyen de guerre contre une Russie qui se rapproche de l'Angleterre.

En 1812, la création de cette Pologne grande puissance parait devoir être la rémunération obligée du gigantesque effort qu'intensifie Napoléon. Il peut vouloir agrandir le pays

(47) Corresp. de Napoléon, t. 22, p. 312, n° 17.832; p. 321, n° 17.839; p. 384, n° 17.917.

(48) C’est le moment où Alexandre, par Czartwyski et Zamojski, offre de recréer une Pologne où entreraient les gouvernements de Minsk, Grodno, Wilna, Bialystok, Podolie et Wolhynie; mais où en même temps il persécute, dépossède les nobles de ces régions qui agissent comme s’il était sincère; et incorpore comme soldats au loin les non nobles (Askenazy : O sprawie polskiej, p. 11-12).

(49) Vanpar, Napoléon et Alexandre 1°, t. 3, p. 213-4. — BouRrGEO!S, :

Manuel de politique étrangère, t. 2, p. 482.

(60) Corr. de Nap., t. 22, p. 516, n° 18.082; p. 652, n° 18.242.

M ioG0

dont les soldats « meublent bien » un champ de bataille. Mais comment réaliser cela ? En 1807, étant seul, il a amputé sans peine la Prusse des 4/5 de sa part de Pologne; en 1809, ayant des alliés, il n’a pris à l’Autriche que les 3/8 de la Galicie et avec quelles difficultés ? En 1812, embarrassé de tant dalliés, qu’espérer ôter à la Russie et réunir à la Pologne ?

En février, Maret écrit à Lauriston « de proposer, toutefois sans rien écrire, une entrevue sur la Vistule ». Sans écrire, paraît peu sincère; mais il poursuit : « L'empereur veut porter 400.000 hommes, partie sur l’Oder, partie sur la Vistule, et les tenir dans cette situation digne de sa puissance pendant la durée des discussions. Quand les troupes seront ainsi placées, l'Empereur verra avec un plaisir réel, des négociations, une entrevue, tant ce qui peut aplanir les différends. On ne croira pas alors que c’est par faiblesse qu'il négocie : on pourra compter ses armées. Cet appareil formidable ne le portera pas à la guerre; il ne menace point, il ré- - pond à la menace. Avant de proposer une entrevue qui doit être votre dernier moyen, vous devez offrir un congrès entre l’Oder et le Niemen ». Napoléon, dit Bignon, s’est persuadé qu’en se montrant sur l'Oder et la Vistule avec les plus grandes armées que l’Europe eut jamais vues, il pourrait faire fléchir Alexandre 51. Le 25 février, Maret réitère que l’Empereur est content que Czernichef connaisse les préparatifs français : « L'Empereur ne se soucie d’une entrevue, même d'une négociation que si les 450.000 hommes mis en mouvement et leur immense attirail font faire de sérieuses réflexions au cabinet de Pétersbourg, le ramènent sincèrement au système établi à Tilsit, et replacent la Russie dans l’état d’infériorité où elle était alors »%?. Bignon avoue ne pas comprendre comment réaliser cela : pour le chancelier Romanzof, tout ce qui arrive « tient à l’affaire varsovienne » et Napoléon dit à Czernichef que « la Pologne n’entre pour rien dans les affaires » 5, L'idée d’en revenir à Tilsit sans guerre, implique difficilement l'annexion au Duché d’une partie de la Pologne russe.

En mars et début d'avril, Fain atribue à l'Empereur l'opinion suivante : le rétablissement de la Pologne Iui « à toujours paru désirable pour toutes les puissances de l'occi-

(51) BicNow, Histoire de France, t. 10, p. 426-7, 431,

(52) Idem, p. 433-5. .

(53) Idem, p. 423, Lettre à Lauriston, 31 janvier et 433.

Op

dent ». « L'Europe sans cela n’aura pas de frontières du côté de l'Asie ». Mais ceci qui est « le bien de tous » n’a pour Jui « aucun avantage personnel » autre que l'honneur d avoir rendu la Pologne « indépendante ». « L'entreprise est d’un intérêt trop éloigné pour que la France doive s’y jeter à l’aventure : elle ne saurait être le motif d'une guerre. La rupture avec la Russie peut être hasardeuse : il ne faut pas écouter un zèle inconsidéré pour la cause polonaise. La France avant tout. Les Polonais ne sont pas le sujet de la querelle; ils ne doivent pas être un obstacle à la paix ». Napoléon serait done prêt à sacrifier la Pologne.

En fait, il voit les Polonais bénéficiaires d’une entente comme d’une guerre : « Ils peuvent être pour nous un moyen de guerre. Si la démonstration armée de nos troupes sur la Vistule intimide les Russes, on négociera : après un si grand développement de forces, nous aurons droit à des dédommagements; la reconstruction de la Pologne peut en devenir l’équivalent. Si une rupture éclate, les Polonais ne doivent pas seulement joindre leurs armes aux nôtres; il faut que dans cette grande occasion, la dernière peut-être qui leur soit offerte, ils se déterminent à agir d'eux-mêmes, pour leur compte. Cette guerre ne doit être considérée par eux que comme un moyen ajouté à leurs propres forces : il est bien convenu que la France ne sera pour eux qu’un puissant auxiliaire. Qu'ils se préparent à tenter les plus grands efforts et qu’aussitôt que les circonstances le permettront, toute la Pologne monte à cheval » 54,

Au moment où Napoléon envisage cette alternative doublement illusoire, il reçoit le 24 avril l’ultimatum d’Alexandre exigeant l’évacuation des Etats prussiens et de la Poméranie suédoise que Napoléon occupe depuis 1807, « la réduction de la garnison de Dantzig sur le pied où elle était avant le 1« janvier 1811 et la promesse d'une négociation avec la Suède. L’admission de ces conditions « peut seule rendre possible encore un arrangement entre les deux cours ». Elles ne serviront d’ailleurs que « comme base de l’arrangement à conclure. qui pourra contenir les engagements » 1° d’un système de licences à introduire en Russie 3° d’un traité d'échange de l’Oldenbourg contre un équivalent convenable 5. Ainsi done,

{54) Fain (Baron), Manuscrit de 1812, p. 49-51. (55) Bicxow, Histoire de France, t. 10, p. 468-472.

à l’étalage de forces que prépare Napoléon sur la Vistule, le tsar répond en linvitant à s’avouer vaincu sans combat devant la Prusse, la Suède, les membres de la Confédération du Rhin dont les troupes composent la garnison de Dantzig, devant les Polonais du Duché, abandonnés en face d’une forte armée russe restée sur leur frontière; après quoi la Russie, maîtresse de l’heure, négocierait l’entrée chez elle des marchandises anglaises, l'échange de l’Oldenbourg avec un Napoléon sans gages et sans positions stratégiques. Et sans doute, ici, la Pologne n’est pas nommée, mais elle est visée. Le mot guerre n'est pas prononcé, mais l’admission des conditions « peut seule » l’éviter : si Napoléon n'accepte pas, il ne restera qu’à le contraindre. Il semble que pour la Russie ce soit non seulement une déclaration de guerre, mais encore l’annonce d’une offensive, la réalisation des exigences d'Alexandre ne pouvant s’effectuer que par un recul de Napoléon ou l’emploi de la force par le tsar.

Telle est la situation que doit envisager Napoléon le 24 avril : Congrès, négociations, entrevué sur la Vistule à la tête de 450.000 hommes, tout cela s’est évanoui. Il ne reste que la seconde alternative, l’entrée en guerre de la Pologne contre la Russie, avec la France comme auxiliaire. À Metz, le 11 mai, il dira à Vaublanc qu’il va mettre à cheval « toute la Pologne, oui, toute la Pologne, 16 millions de Polonais »; le 24, il dira à De Pradt : « Je ferai la guerre avec du sang polonais » 5%,

Entraîné par saccades dans cette impasse, Napoléon créateur du Duché, y a-t-il fait ce qu’il fallait pour que d’un bond la Pologne montât à cheval au signal donné ? Les rapports avec les éléments dirigeants dans l’armée, avec les hauts fonctionnaires civils, le monde ecclésiastique, les débiteurs de l'Etat français en Pologne, ont, du fait même de l’intermittence de ces rapports, créé autour de sa personne une ambiance peu propre à déchaîner les enthousiasmes.

En 1806, il a eu la malchance de se faire précéder à Varsovie par Murat qui y fut son « Lieutenant par la grâce de Dieu »57 et créa une situation irrémédiable. Le choix des gouvernanis, le Statut accentuèrent l'orientation ancien régime. Les deux premiers résidents de France, Vincent et Serra

(56) DE PRADT, Histoire de Era p. 51, 55-57.

(57) SkARBEK, Dzieje Ksiestwa, t. 1°, 81.

se raidirent en vain contre ce courant qu’ils jugeaient défavorable à notre influence. Davout qui commande à Varsovie de 4807 à 1809, finit par s’accommoder d’un état de choses qu’il a d’abord jugé en vieux jacobin : les résultats militaires obtenus le font passer sur le reste. Le troisième résident, Bignon voit les divergences entre les principes et les hommes, mais cherche à vivre avec les hommes. Maret, ministre des relations extérieures, ami de la Pologne, l’est en fait des dirigeants que, seuls, il connaît. Bignon, bourgeois intelligent, confiné dans des rôles secondaires, bloqué entre Maret et les magnats, bon indicateur, mais prudent, n’est pas homme à précipiter une révolution. L’Empereur, quand il envoie Jérôme en Pologne, est plutôt disposé à aborder cette question de biais que de face, instruit qu’il est par ses fautes en Espagne. Depuis 1807, qu’il s’agisse de l’armée, des hommes politiques, des questions religieuses, financières, la situation de la France en Pologne est de plus en plus fausse : pour n’en pas pâtir, il eut fallu à Jérôme plus de sens pratique et de connaissance du milieu, qu'il n’en avait.

Napoléon devait s'appuyer d’abord sur les Polonais témoins et compagnons de ses exploits. S’il a récréé un embryon de Pologne, c’est à la fidélité des légionnaires qu'il a payé ce tribut de gratitude; c’est au patriotisme de leurs chefs que la Pologne doit sa renaissance. Or, les légionnaires, les émigrés polonais, les idées rapportées de France et pouvant faire converger institutions et intérêts polonais vers les nôtres, tout cela est vite mis à l’écart58 : « Au moment de l’arrivée de S. M., écrit Davout, les grands ont été vivement alarmés, voyant autour d’Elle des généraux Polonais qui avaient suivi le sort de la France et qui, ayant montré aux Russes, aux Prussiens le plus de courage, pouvaient être appelés aux principales fonctions : alors c’en était fait de la prépondérance des patriciens. Le moment était décisif. Le Prince Poniatowski, homme douteux, léger, conduit par des femmes qui n'aiment pas la France, porieur d’un nom odieux aux vrais Polonais, fut mis sur les rangs; ce général que beaucoup de militaires accusaient peut-être injustement de plusieurs trahisons, reçut le poste de confiance de ministre de la guerre » 5°,

(68) Corresp. de Davout, t. 2, p. 81-2.

(59) Grinwasser à été jusqu’à dire : « Napoléon paraissait s'être engagé à Tilsitt envers Alexandre à écarter du gouvernement les

hommes compromis vis-à-vis de la Russie dans la dernière insurrection », Rev. Napoléon, 1917, p. 132.

Poniatowski ses ordres prussiens sur la poitrine a reçu Murat devant Varsovie et parlé du trône en homme sans ambitions. Murat se voit roi, dépeint le Prince comme un bon Polonais à Napoléon qui répond : « Non, il est léger, inconséquent : on a peu de confiance en lui à Varsovie ». Murat se croyant l’élu du neveu du feu roi, n’en démord pas. En vain Napoléon écrit à Davout : « Si Varsovie s’insurgeait, il serait bon d'y envoyer sur le champ Dombrowski pour y organiser les gardes nationales ». Murat riposte : « Former une nation indépendante sous un roi étranger donné par V. M. est le vœu général. Les grands seigneurs instruits par l'expérience disent : « Oui, nous sommes et serons Polonais : mais pourquoi avant de connaître les intentions de l'Empereur, et sur des proclamations de quelques militaires réfugiés en France qui n'ont rien à perdre, nous insurgerons-nous, hasardant notre existence ? ». Puis, il annonce : « Dombrowski est arrivé, la garde nationale va être organisée. Le Prince Poniatowski qui a pris son parti de très bonne foi, me présentera dans le plus court délai un projet d'organisation des troupes réglées à lever, en a accepté le commandement. Sa détermination et celle des autres magnats produira un grand effet, car je ne dois pas le dissimuler à V. V. : presque tous les grands avaient les yeux sur lui et attendaient le parti qu’il prendrait pour se décider ». L'arrivée de Dombrowski a hâté la conversion du Prince Joseph qui a craint de le voir chef de l’armée. Ce qui a préoceupé Murat, ce n’est pas d’entourer nos partisans du maximum de prestige, mais de nous rallier les grands.

Le Prince, chef improvisé des magnats, se garant contre les légionnaires et contre un retour offensif russo-prussien, exige de Murat un ordre exprès au nom de l'Empereur, de prendre le commandement. Et Murat répond. « Partout on demande un chef; l’amour de vos concitoyens, leur confiance en vos talents vous appellent au commandement de la force polonaise. Je vous ordonne donc de reprendre le rang et l’activité que vous aviez dans l’armée polonaise ». M. Askenazy a vu ici et bien vu « la date importante de la vie du prince ». Le voilà lancé et à l'abri derrière le cas de force majeure, l’ordre du Lieutenant de l'Empire. Napoléon ne s’y trompe pas : arrivé à Varsovie, il accueillit avec distinction les hommes les plus ardents, mais se montra plus que sévère pour le Prince qu’il blama de n'avoir repris son grade que sur un ordre positif. Cette scène eut lieu dans le palais où avait trôné Stanislas-

Auguste, où son neveu avait paru comme général, quand Napoléon était encore lieutenant %. Ce petit homme de 38 ans, empereur depuis deux ans, rabrouait chez lui ce prince du sang qui en avait 44. En fait, cette algarade ne souligne que la défaite de l’empereur. Joseph a atteint son but — un compromis tacite entre Napoléon qui lâche les légionnaires et l’aristocratie qui paraît lâcher les russo-prussiens. Il ne reste pas sur cette semonce : le 5 janvier 1807, il fait ainsi sa cour à l'Empereur : « V. M. qui est roi d'Italie, ne pourrait-Elle être roi de Pologne ? Ne pourriez-vous donner le trône à un membre de votre famille » 61, Il écarte de soi tout soupçôn d’ambition, quand, prenant la première place, il fait rentrer dans l'ombre les Jacobins.

Or, quand on voit ce que, non content des services passés, Dombrowski fait encore, on est de cœur avec lui : appels aux Polonais, aux Poznaniens, au clergé, à la szlachta, aux étrangers . Devant Tezew, son fils étant blessé, il continue à diriger l’action, a 3 chevaux tués sous lui, est félicité par l’'Empereur toujours son partisan % et qui écrit à Duroc : « On bouleverse par animosité ce qu’a fait Dombrowski ». Napoléon écrit le 29 avril à Talleyrand : « Les Polonais ne veulent point de Poniatowski. Si l’on pouvait l’appeler à l’armée et mettre Dombrowski au ministère, ce serait bien ». Joseph, averti par Murat, lui répond le 8 mai : « Exposé à mille désagréments par la vanité, l'astuce de ceux qui les premiers devraient seconder mes soins, j'aurais il y a longtemps abandonné une carrière semée de tant d’épines, si ces dégoûts n’étaient compensés par la satisfaction de voir ma vigilance donner des résultats avantageux au bien général. Mais je n’accepterais aucun Commandement qui me mit dans la dépendance de ceux qui étaient jusqu'ici dans la mienne, que j'ai trop appris à connaître pour n'être pas certain qu’ils ne manqueraient pas de se venger de mes efforts pour les ramener à la subordination ». Quelle superbe ! Si l’on arme en 9 mois 25.000 hommes, Joseph lui-même n’a guère organisé qu’un corps de 3.000 hommes, ce qui fait douter qu’il ait travaillé jour et nuit. On voit d’ailleurs que ni Murat, ni Napoléon ne connaissent le combat de Powazki (1794) après lequel Joseph a résigné son

(60) AskENazy, Xiaze Jozef, p. 108, 248, 249.

(61) AskENAzy, Xiaie Jozef, p. 250.

(62) Moscicki, Drieje Porozbiorowe Polski, p. 81, 87, 88, 105, 109. (63) SKARBEK, Dzieje Xiçstwa, p. 157-8.

commandement aux mains de Dombrowski®# La direction, puis le ministère de la guerre n’en échappent pas moins au chef des légions, au jacobin 6.

Le compagnon de Bonaparte enEgypte, Zajaczek, chef d'un corps polonais indépendant, écrit le 19 avril à Joseph : « Je suis fatigué de votre correspondance. Le ton de vos lettres ne me convient pas; le plus sage est de ne pas nous écrire. Je suis général français, je commande les Polonais, parce que l'Empereur l’a voulu. Je ne dépends pas de vous pour le mouvement des troupes. Persuadez-vous une fois pour toutes que je n’ai et veux rien avoir à espérer que de Lui. Ma fidélité m'impose de ne recevoir que des officiers capables de servir la chose publique : toutes les fois que vous m’en enverrez d'incapables, je ne les recevrai pas. Je vous représente pour la dernière fois que ma troupe a mille besoins. Je vous en ai parlé dans plusieurs lettres : elles n’ont produit aucun effet » %. Le 8 juin, il récidive : Berthier prend son parti; Da- - vout fixe les cas où Joseph ne peut rien sur Zajaczek qui affecte de ne pas connaître le Directeur de la guerre, mais « S. A. le Prince Poniatowski, général de division, chevalier de plu- ‘sieurs ordres » étrangers, qui refuse le serment au roi-duc et s’obstine à vouloir rester général français pour n'avoir pas à obéir à Joseph. Il ne cède que devant la volonté de Napo- Héon ‘6,

Entre temps, Talleyrand devenu l’amant de Mme Tyszkiewicz, sœur du Prince, rend définitif le triomphe de ce dernier auquel il écrit : « Tout ce qui est bonté, prévenance, noblesse, délicatesse est à la Blache, ne s’oublie jamais, ne se retrouve nulle part. Présentez mes respects à Mme votre sœur, à Mme de Vauban, recevez de nouvelles assurances de l’amitié la plus sincère » 67.

Ce n’est pas trop que ces puissants appuis. Déjà un groupe de jeunes magnats, en tête le Comte Vincent Krasinski, cherche à gagner Poniatowski, de vitesse dans la faveur de l’Empereur. Wybicki, dès le 3 novembre, a envoyé par les lignes prussiennes un appel à Krasinski qui malgré le danger se

(64) Asxenazy, Xiaze Jôsef, p. 114, Osterode, 23 février, p. 257,-9, p- 129, 113, 65.

(65) GEMBARZEWSKI, Wojsko polskie, p.

(66) Davour, Correspondance, t. 2, p. 14, de, 24, 125. — AskENaAzy, Xiaze Jézef, p. 259-260.

(67) ASKENAZY, Idem, p. 257.

rend à Poznan : avec la rapidité que permettent fortune et jeunesse, en gens qui ne veulent rien devoir au Prince Joseph, ni aux Czartoryski, ils font une garde d’honneur à Napoléon. Moins lents à se former que les levées de Poniatowski et de Dombrowski auxquels il faut argent, vivres, matériel, ils répondent pleinement au vœu exprimé par Napoléon à Wybicki : « Je ne veux pas que vous ne leviez que des paysans; je veux que vos magnats aussi prennent les armes » %. Krasinski et ses amis seront à Eylau (9 février), même à Pultusk (décembre) ®. Ils formeront le corps des chevau-légers de la la garde qui devront justifier qu'ils sont nobles, propriétaires, se monter, s’équiper à leurs frais ©. Les décrets de formation du régiment et de nomination de Krasinski viendront plus tard (6, 7 avril) 1. Mais ce n’est pas leur faute : Duroc en a référé dès le 31 janvier, et n’a obtenu réponse que le 19 février ?. Puis le Prince Joseph fait traîner les choses : la présence de cette aristocratie autour de l'Empereur l’inquiète au point qu'il presse sur certains pour leur faire quitter la garde, met en prison des nobles qui veulent y entrer, et attaque ainsi Krasinski : « Peut-on, quand on se dit bon Polonais, chercher à lever des régiments pour la France ? A-t-on oublié le sort de nos malheureux compatriotes à St-Domingue » #. Napoléon se persuade qu’il n'y à pas moins à compter sur l'esprit de la noblesse que sur celui des légionnaires * : Krasinski auquel on le doit, échappe à l’autorité de Joseph.

Dès lors, en face de ces seigneurs empressés, que pèsent Dombrowski, Zajaczek, jacobins attardés, mécontents, émigrés sans fortune, qui se croient des puissances en Pologne parce que Napoléon y a paru en maître et qu’ils ont servi la France. L'empereur invite Davout à ne pas les écouter : « J’ai vu tous ces Polonais des grandes familles être justement ceux qui se sont prononcés davantage : il n’est pas rare de les re-

(68) Fazxowskt, Obrazy z zycia, t. 1°, p. 257-9, p. 270.

(69) GEMBARZEwWSKI, Wojsko polskie, p. 330.

(70) RemBowskt, Sources documentaires du Régiment des chevaulégers, p. 4.

(71) SKALKOWSKI, Z nieogloszonych listow, not, dekretow (Kwartalnik historyczny, 1910, p. 551).

(72) Rosrworowskr, Materialy Komisyi Rzadzacej p. 26, 54, 56.

(73) DavourT, Correspondance, t. 2, p. 76-77.

(74) Voir la carrière faite par Chlapowski, ancien élève à l’Académie

militaire de Berlin et qui s’est rallié le 4 nov. 1806 (Mémoires, Paris, Plon, 1908, 349 p. in-16).

oh

trouver dans les troupes polonaises » 5. L’armée comme tout en Pologne est un compromis : les légionnaires en sont le noyau, une partie des cadres et veulent lui donner leur esprit; mais leurs chefs vont jouer un rôle effacé et le neveu du dernier roi, rallié à tous les copartageants, puis au créateur du Duché, la dirigeant, tendra à lui donner un autre ton.

De 1807 à 1810, le Prince pousse ses avantages. Ministre de la guerre, il a près de lui Davout « chargé de tout » et le résident Vincent qui constate : « Le gouvernement paraît très mal disposé pour Dabrowski et Zajaczek. On a cherché à éluder le décret par lequel S. M. leur accorde 50.000 frs de revenus en domaines, enflé la valeur de ceux qu'on a désignés ». « Le système des gouvernants est d'éloigner les individus ayant pris part aux révolutions de 1791, et 1794, tous ceux désignés sous le nom de partisans de la France. Des observations multipliées font croire ce plan le résultat d’une influence étrangère : ceux qui les suivent ne savent trop où ils vont. Le titre de protégé de la France, de membre des Légions, d’admirateur de ce qui se fait en France, d’apologiste de l’abolition du servage procure une sorte d'exclusion ». Vu « le mécontentement de l’armée, les propos des officiers, on ne saurait prendre trop de précautions, pour que cette armée nationale soit tenue en respect par nos troupes. On fait courir le bruit dans les départements qu’il y a eu une insurrection à Varsovie, que les Français ont été massacrés. Tout cela indique une fermentation sourde » %. D’après Davout «mille indices et ses indiscrétions déposent contre » le Prince Joseph : mauvais accueil aux volontaires lithuaniens, correspondance avec Neipperg, avec des Prussiens, omission des légionnaires sur la liste des militaires à décorer, intervention pour les Benonites 77. Napoléon sait donc à quoi s’en tenir : mais il a aussi des chambellans polonais qui, s’ils sont rarement à Paris, y ont des relations agissantes 8. Davout écrit un jour au Prince : « J’ai été poli envers vous; désormais, je cesserai de l'être ». Poniatowski répond : « Je fais peu de cas de vos politesses, quand elles ne sont pas appuyées sur l’estime que

(75) DavouT, Correspondance, t. 2, p. 79, note, 22 oct. 1807.

(76) HANDELSMANN, Instructions, t. 1°, 6, 10 août et 9 oct. 1807, p. 10, 13, 37,

(77) Davour, Corresp. t. 2, p. 89, 110, 129, 159, 206.

(78) Skazkowski, Z nieogloszonych listéw, p. 559, Alexandre Sapicha, Michel Radzivill, Alexandre Potocki, Broniec.

vous me devez » ®. C'est une lutte de tous les jours. Joseph est impopulaire : le bruit court qu'il quitterait le ministère si quelqu'un voulait le remplacer ®’. Enfin en mai 1808 arrive la maréchale Davout : elle fait la paix entre son mari et le ministre qui devient généralissime et triomphe des légionnaires sans avoir prouvé sa supériorité 81, Chlapowski rapporte alors : « Les troupes n’ont pas beaucoup de confiance dans leurs généraux. Elles disent du Prince Joseph qu’il ne saurait seulement commander une manœuvre » &. Il a conquis Murat, Talleyrand, Davout; mais une partie de l’armée lui résiste encore.

La campagne de 1809 établit sa réputation ide général, de fidèle de Napoléon. Mais rien ne prouve que Dombrowski ou Zajaczek eussent fait plus mal. En tout cas, leur effacement les aigrit. Lorsqu’en 1811, Alexandre cherche à détacher les Polonais de Napoléon, Senfft écrit : « On aurait pu plus facilement engager Dombrowski, Zajaczek et Rozniecki » # que le prince Joseph. Il y a derrière ce mot plus qu’une simple supposition. Orchowski place à cette date une étrange histoire de complot : « Les généraux Dombrowski, Fiszer, Niewiadomski; le colonel Sierawski, Trzczinski étaient à la tête; on aurait pris les armes, chassé les oppresseurs. Mon plan d’émancipation et de transformation des corvéables en citoyens devait être adopté comme base de la reconstitution du pays : le misérable duché devenait la Nation polonaise ». Voici done Dombrowski à la tête d’une insurrection tendant à créer l’état démocratique que Napoléon n’a pas réalisé : « Il fut décidé de faire venir Kosciuszko et d’en faire le chef de la force armée, Dombrowski avait conseillé d’appeler le jeune Adam Czartoryski pour diriger les affaires politiques et diplomati- : ques, ce à quoi on avait consenti à raison de son patriotisme <onnu ». Ainsi, Dombrowski veut confier l’armée à Kosciuszko dont l’hostilité à l'égard de Napoléon est irréductible: la diplomatie à l’ami d'Alexandre; réaliser l'émancipation des pay-

(79) AskENazy, Xiaie Jôzef, p. 261, 131.

(80) Naxwask4a, Wyjatki z Pamietnikôw Wspôlezesnych. Gazeta Warszawska, 1852, n° 205. — Darzewieckr Jézef), Pamietniki, p. 219, 2 avril 1808.

ED Davour, Correspondance, t. 2, p. 257, 17 mai 1808; p. 269, 26 août.

.(82) Arch. nat., À F IV, 1687. Relations extérieures (Pologne etc.), pièce 9; 4 mars 1809.

(83) AskEnazy, Xigze Jozef, p. 180.

sans, l’égalité des citoyens avec l’aide du chef de l'aristocratie. Cet imbroglio se rattache aux menées de fin 1810, et début 1811, de Czartoryski, Buxhowden, Louis de Wurtemberg « L’insurrection devait avoir lieu en 1811. Comme secrétaire du Conseil exécutif, j’avais préparé pour Napoléon une apologie de notre conduite. Dombrowski avait déclaré qu'il signerait cette justification et la remettrait au terrible empereur. Des appels au peuple et aux nations de l’Europe étaient prêts. Nos groupements étaient d’intelligence avec les groupements allemands » $, Ce rappel par Dombrowski à Napoléon de l'idéal démocratique oublié par lui, cette collusion avec des groupements allemands, lisons prussiens, n’eussent guère plu à l’empereur. Ce soulèvement visant à faire de corvéables des citoyens, eut facilité en réalité l’invasion.étrangère, puisque la fraction la plus démocratique du pays l’armée se fut trouvée en révolte contre le gouvernement. Le brave Dombrowski et ses amis justement aigris par notre abandon, étaient tombés dens un traquenard.

C'est alors que Poniatowski est cordialement fêté à Paris et qu’il informe Napoléon des menaces d’offensive russe contre le Duché. Le complot Orchowski-Dombrowski doit lui être inconnu, et sans doute il en devait être une des premières victimes. Il n’en impose pas à ses subordonnés. Le général Michel Sokolnicki est à Paris en même temps que lui, entre en conflit avec lui, voit l’empereur, quitte l’armée polonaise et passe à l’armée française %. « Zajaczek, ni Dombrowski, écrit Bignon à Maret ne seraient fâchés d’être détachés à la tête d’un corps peu considérable, dont ils fussent les chefs absolus sans être subordonnés à aucun commandant supérieur de leur nation ». « Ils sont en première ligne dans un espèce de parti d'opposition. D’après le vieux esprit, tout ce qui tient à ces généraux déteste le cercle du prince Joseph et en est détesté. De là des jalousies, de l’aigreur, des propos inconvenants. Ils se persuadent que le Prince profite pour leur nuire du bon accueil reçu en France, supposition sans doute injuste. Ils sont

(84) Limanowskt, Historya demokracyi polskiej, p. 114-115.

(85) AskEnazy, Xiaze dJôzef, p. 193-4. — Cet ennemi de Joseph a voyagé en Westphalie (1810), n’a guère pu ne pas se présenter à Jérôme, et n’était pas de tempérament à lui cacher ses sentiments {Moniteur universel, n° 130, 9 mai 1812. Recherches sur les lieux où périt Varus avec ses légions, extraites d’un journal de voyage fait en 1810 par M. le Général Sokolnicki. Idem, n° 133, 12 mai; n° 135, 14 mai 1812.

peu satisfaits de le voir ministre et commandant en chef; prétendent que l'administration de la guerre gagnerait beaucoup en d’autres mains; seraient enchantés de voir arriver un général français dont la présence les dispensät de servir sous le Prince » 8. Dans ses Souvenirs, Bignon note encore « une certaine froideur » entre ces généraux : « Plein d’estime et d’amitié pour tous trois, j'avais essayé de détruire ce vieux levain d’animosité injuste. Je les avais quelquefois réunis sans affectation à dîner, en petit cercle, et ils se trouvaient si bien ensemble que je devais croire à la sincérité de leur réconciliation. Maïs chacun avait ses amis, ses partisans : ceux de Dombrowski et Zajaczek détestaient ceux du prince qui le leur rendaient bien. Dans la guerre de 1794, ils avaient, comme le Prince, commandé des corps particuliers. Depuis, ils avaient eu de plus que lui d'importants commandements dans les armées françaises : ils auraient mieux aimé servir sous un maréchal de France que sous un prince qui avait été leur égal.

Lui n’aurait pas mieux demandé que d’avoir des divisionnai-

res plus dociles » $7. A l’arrivée de Jérôme, ces deux divisionnaires sont néanmoins sous les ordres du Prince, chef du 5 Corps.

L’état moral de l’armée est donc incertain en ce qui regarde l'Empereur : l’action de Napoléon a cessé de s'exercer sur ses vieux compagnons d'armes; devenu lointoin de 1807 à 1812, moins chef de guerre, plus monarque régnant, il intéresse les milieux aussi mondains que guerriers de l'aristocratie; sa position devient proche de celle d'Alexandre. Elle a donc perdu en force.

Si Napoléon à trop peu fait acte de volonté pour mettre ses compagnons d'armes à la tête de l’armée polonaise, on ne pouvait s'attendre à ce qu’il mît plus de ténacité à imposer au

Duché des gouvernants dévoués à la France et au nouvel

ordre de choses.

L'exemple type, c’est celui de Wybicki : représentant des:

confédérés de Bar à Vienne, à Berlin, mais toujours estimé de

Stanislas-Auguste, — il a ensuite aidé Dombrowski à soule-

ver la Poznanie en 1794. Passé en France, il a tout fait pour

réconcilier entre eux les Polonais, former les légions, il veut

même réunir à Milan la diète polonaise. Il a alors ‘50 ans;

NE Lip es Instructions, t. 1, p. 353, 21 juin 1811; p. 381-3, (87) BiGNon, Souvenirs d’un diplomate. La Pologne, p. 118.

patriote jusqu'aux moelles, esprit éclairé, il a la plume et même le vers facile; vif, bon, cordial, un peu chimérique, croyant à la résurrection de la Pologne par la Prusse, c’est P« optimiste né ». C’est lui qui envoie à Dombrowski le plan des négociations à engager avec Bonaparte, qui réchauffe le moral du général polonais après Léoben; qui adresse au Directoire un Mémoire visant à faire participer la Pologne au traité, qui se rend en Italie pour voir Bonaparte et cherche à agir sur lui jus’à son départ de Milan pour Rastadt. Il est si peu abattu, quand tous les Polonais le sont, qu’il compose alors le Zeszcze Polska nie zginela 8 fait des appels aux Galiciens, demande aux gouvernants cisalpins de ne pas rompre leur contrat avec les Polonais, et fait promettre à Drzewiecki de n'aimer de jeunes filles qu’en Pologne. Il maintient le contact avec Kosciuszko qui répond à ses avances; fait avec Dombrowski, jusqu’à la débacle incluse, la campagne de 1799. Si Bonaparte consul ne le reçoit pas et le déçoit, ce n’est pas oubli ou dédain; c’est qu’il ne peut rien pour les Polonais et ne doit ni les désespérer, ni les illusionner #?.

En 1806, Napoléon, à peine à Berlin, mande Wybicki alors à Breslau, et qui, le 3 novembre, signe avec Dombrowski un appel sensationnel aux Polonais %, un autre aux personnages influents du pays. C’est Wybicki qui prépare les réceptions de l'Empereur à Poznan, à Varsovie, organise l’administration à Poznan, Kalisz, Varsovie, partout le ralliement à la France °!; lui qui lance la fameuse proclamation dans laquelle, mettant Napoléon au-dessus de Nemrod, Xerxès, Alexandre, ‘du sénat romain, d’Annibal, des conquistadors et des banquiers de Londres, il finit par l’imposant « Siluit terra in conspectu ejus » 2; lui qui enlève du palais de Varsovie le portrait du roi de Prusse, assiège le Prince Joseph et aide Murat à le rallier à nous %. Napoléon dit : « Sans Wibicki, il n’y aurait rien à

(88) Chant national de la Pologne commençant par les mots : « Non, la Pologne n’est pas encore morte ».

(89) Den. eee t. 2, p. 13, 102, 183, 204, 278, 280, 282, 289, 293. — Askenazy, Napoléon a Polska, t. 1°, p. 109-112, 152; t. 2 D 01 116-9, 157-8, 162, 172, 198, 200, 234; t. 3, p. 9-11, 33, 35, 48, 93, 205, 218, 242. $ à ;

(90) Moscicxtr, Dzieje porozbiorowe Polski, p. 87. ,

(91) Fazxowsxt, Obrazy z zycia, t. 1, p. 257-8, 268. — WyBickI, Zycie moje, p. 264-270. S

(92) Moscicxi, Dzieje porozbiorowe, p. 103-4. ,

(93) Fazxowski, Obrazy z zycia, t. 1°, p. 273-4, — WyBicki, Zycie moje, p. 271.

manger » et le nomme membre de la Commission de gouvernement. Il eut pu et dû l’en nommer directeur. Mais la domination de Wybicki ne pouvait entrer dans la tête des magnats %. C’est Gutakowski fatigué, malade, qui assumera ce rôle : d’autres prendront en mains les divers services et deviendront ministres à la dissolution de la Commission. Wybicki, lui, est l’agent de liaison ou de la Commission avec le Minis-

tre d'Etat Maret; de plus, c’est Maître Jacques, il rédige un.

Universal aux mobilisés de la Pospolite Ruszenie, examine et coordonne les propositions des cinq directeurs, fait un tableau des dépenses des 3 départements, présente un projet de « Chambre d'éducation ». Puis l’empereur demandant qu’un membre de la Commission assure à Plock l'administration, l’approvisionnement, les communications, c’est Wybicki qu’on envoie. Il part le lendemain, non sans avoir remis à la Commission un projet de budget et un autre sur les conseils de districts. On ne le reverra là qu'après Friedland %. Il assis-" tera à Dresde à la rédaction du Statut : « enivré dès l'enfance des maximes des vrais républicains », admirateur passionné du Statut, il en dira : « La dernière diète a duré 4 ans et n’a enfanté qu’une constitution quelconque arrivée trop tard. Napoléon en marchant une heure dans sa chambre en notre présence et dictant au duc de Bassano qui écrivait en abrégeant et presque sur ses genoux, nous en à donné une irès adaptée à notre temps et ajoutant un caractère d'indépendance à la représentation du pays » %. De cet homme dévoué, on ne fera qu'un sénateur.

Mais on le retrouve en 1809 pour le charger de la tâche ingrate de s’aboucher avec les débiteurs de l'Etat. Après l’in-

vasion autrichienne de 1809, Serra écrit à Champagny : « La.

bonne conduite de la levée de Posen, l’affranchissement de toute la gauche de la Vistule de la présence de l’ennemi, sont dûs au dévouement de Dombrowski et à l'activité du sénateur Woybicki, qui en a été le premier organisateur »%7, Et Na-

(94 Wygicxi, Zycie moje, p. 280, 270. Pospolite Ruszenie — ban et arrière ban. WyBickr a été jadis « domestique » dans la maison d’André Zamojski, (Wygicki, Dodatek do Pamietnikow Wybickiego, p. 23.

(95) Rosrworowskti, Materialy do dziejow Komissyi Rzadzacej, p. 4, 15 janvier, p. 8, 18 janvier; 23, 29 janvier; p. 38, 58-9 et 20 février; p. 11, 21 janvier; p. 32, 65-4 et 24 février; p. 89, 95, 101-2, 104-10, 13 18, 19 mars; p. 266, 26 juin. Il est félicité au retour.

(96) Wygickr, Zycie moje, p. 290, 292-3.

(97) HANDELSMANN, Instructions, t. 1%, p. 132, 168 (3 juin). — Wy- BICKI, p. 296.

rie

poléon porte au 17° bulletin : « Le sénateur Wybicki s’est distingué par son patriotisme et son activité » %, C’est beau, mais c'est maigre : c’eut été encore une fois le moment d’en faire un ministre. On requiert ses services, quand il faut un homme décidé à s’engager à fond : puis on le renvoie se reposer. En mai 1812, c’est Wybicki et Sobolewski que le roi charge de recevoir l’empereur à la frontière. Encore que peu en verve, Wybicki est l’homme de la situation : il fait le discours, Napoléon content fredonne une cracovienne %. Puis Wybicki disparaît. Enfin, pour provoquer chez l'Empereur de bonnes dispositions, en juillet, on le met à la tête de la délégation qui ira à Vilna provoquer la déclaration sensationnelle de Napoléon 1%. Wybicki est une façade, un paravent, un mannequin et il n’est si peu de chose que parce que Napoléon n’a pas dit qu’il fallait que cet homme sans cesse en dépenses et en voyage pour le service de la Pologne et de l'Empereur 101, fût quelqu'un. Napoléon reprochera aux Polonais : « Vous êtes légers, critiqueurs, difficiles à manier »1%, S'il en était ainsi, il fallait leur imposer des chefs, non les blamer tout en les laissant se gouverner eux-mêmes, ce qui ne les empêchait pas — parce qu'ils le craignaient — de ne pas se croire libres, ce qui est très humain. La liberté qu'il laissait aux gouvernanis polonais — et qu’il refusait à ses frères — c'était la liberté d'agir contre lui et de continuer à asservir le peuple.

Stanislas Potocki qui a le pouvoir, l’amitié de l'Empereur et fait figure d’ami de la France, ne paraît, bien que chef de la maçonnerie polonaise, avoir reçu de Napoléon aucune directive militante, ce qui d’ailleurs n’eut convenu ni à sa situation, ni à son tempérament. Napoléon laisse même entamer la situation de Potocki par Lubienski dont, il est vrai, le zèle en faveur du Code masque les intrigues saxonnes.

Mais ce qui est le plus paradoxal en face des longues éclipses de Wybicki, c’est l’ascension de Matuszewiez. Lors de sa rencontre avec l’empereur en 1809, il n’a pu lui inspirer de grandes sympathies; son voyage à Paris en 1811, sa manière d’aborder Napoléon est conforme à la bonne doctrine de

(98) Corresp. Nap., t. 19, p. 99, n° 15316, Vienne, 8 juin.

(99) NIEMCEWICZ, Pamigtniki, t. 1°, p. 318, 337. — HANDELSMANN, Instructions, t. 2, p. 90, 23 mai.

(100) HANDELSMANN, ose 22;

(01) Wygickir, Zycie moje, p. ee PUS Po ‘279, 283, 288, 295, 296; — p. 258-9, 269, 275, 277, 278, 280,

(102) NIEMCEWICZ, Pamietniki, Ge fe . 188.

l'offensive napoléonienne avec surprise : et c'est Napoléon qui paraît vaincu. Bignon explique en vain que Matuszewicz, c'est Czartoryski mis à la tête de la Pologne. L’empereur va jusqu à se laisser convertir par Matuszewicz au système des confédérations de Bar et autres. Lui, qui s'intéresse à Rulhière jusqu’à l'emporter en campagne 1%, à en faire vérifier l'authenticité par l’Institut 1%, qui y à lu l’histoire lamentable des confédérés de Bar, et dans la préface de Daunou la condamnation de ce « remède déplorable », de « ce désordre habituel », de cette « maladie permanente » 1% et qui, voulant éviter les erreurs anarchiques de l’ancienne Pologne, veut en fonder une nouvelle, il accepte les idées de Matuszewiez, et Île traite en persona grata en dépit de Bignon. Frédéric-Auguste qui n’est pas enthousiaste de Matuszewiez, qui craint en lui l’agent de cette Famille toujours candidate au trône, le nomme pourtant ministre des Finances. « C'était une révolution : le nouveau ministre devint rapidement l’oracle du Conseil d'Etat, de la Diète et à un certain moment de toute la nation » 1%, Un mot de Napoléon eut suffi à empêcher cette nomination; le décret ne fut signé que parce qu’il répondait aux vues de Napoléon. Loin d'arrêter Matuszewicz dans son ascension, l’empereur l’a donc facilitée : il voulut gagner ce politique intelligent, osé; gagner par lui les Czartoryski, les détacher d'Alexandre, ôter par là à celui-ci toute emprise sur la Pologne, le rejeter « dans ses forêts ». De là, le rôle de premier ministre qu’il laissera de plus en plus jouer à Matuszewicz, au grand dam de Potocki.

D'autre part, si Napoléon cherche en lui le contact avec les Czartoryski, ce que ceux-ci cherchent à avoir dans le camp de Napoléon, c'est un homme habile, patriote, sincère qui jouant franc jeu avec l'Empereur mérite sa confiance, espère lui aussi unir Napoléon et les Czartoryski autour d’une œuvre de reconstruction de la Pologne, mais garde à ses maîtres un dévouement supérieur à tout et se trouve vis-à-vis d’eux dans la situation de Ruy Blas au dernier acte, s’il oublie pour

Napoléon et la Pologne qu'il n’est que la créature de ses maïtres.

(103) Wygicxt, Zycie moje, p. 273,

(104) Corresp. de Nap., t. 16, p. 551, n° 18715. À M. Cretet, St-Cloud, 2 avril 1808.

(105) RuLKIÈRE, Histoire de l’anarchie de Pologne, t. 1°, p. LXV et tome IV.

(106) Fazkowsxt, Obrazy z zycia, t. 3, p. 381.

Matuszewiez n’est venu à Napoléon ni à l'insu des Czartoryski, ni contre leur gré. D ou doit le comprendre, regarder cela comme une avance : il n’a donc pas à éviter cet homme pour chercher le contact avec Pulawy. Wybicki, pauvre hère qu’on enterrera dans un cercueil de bois, n’est pas fait pour un tel rôle. Il y a trop de choses entre les Potocki et les Czartoryski pour qu’on puisse user du Comte Stanislas. Ostrowski est trop vieux. Matuszewicz a pour lui d’être agréé, peut-être envoyé par la Famille : à cette avance apparente ou réelle, Napoléon répond en ayant Matuszewicz pour agréable. Jérôme mis à la tête de l'aile droite et partant avant les autres chefs pour le théâtre présumé des opérations, aura le temps d'approcher les Czartoryski, dont l'attitude éclairera l'Empereur, sans qu'il ait besoin de s’engager à fond personnellement. Jérôme qui est homme à entourer son commandement d’un certain apparât, se fera une situation mondaine qui, rendant normales certaines relations, facilitera une rapproche- - ment. S'il n’y a rien de tel, Vandamme suffisait pour diriger le 8 corps, comme Reynier le 7°.

; Napoléon s’illusionnait sur cette possibilité d’une alliance

avec les Czartoryski : vue de Pologne en 1812, la chose était peu compréhensible. La richesse des Czartoryski, comme «elle d’autres magnats, plus peut-être, est surtout en terres, en paysans. Ce qui leur manque le plus, c’est l'argent liquide : de là leurs besoins, leur dépendance à l'égard d’un monarque riche. C’est par là que le tsar les tient, eux, les Branickis, les Sangurszkos, etc. Napoléon vainqueur de la Russie, c’est le nivellement de l'Europe, l’affranchissement probable des paysans, la fin des grandes fortunes terriennes. [l ira vers d’autres projets grandioses, aura de l’argent pour les réaliser, pour faire des routes, des ports, des constructions, mais en aura peu à distribuer gracieusement à tout ce monde pour lui permettre de vivre dans l'oisiveté. Tout au plus récompensera-t-il des agents actifs et cela dans une mesure propre à satisfaire des gens partis de rien, non de grands seigneurs. Les Czartoryski ne peuvent donc guère abandonner le tsar; et leur accession au pouvoir dans le duché ne peut frapper le public que comme la preuve que leur puissance s'impose à Napoléon même. Ce public ne saura plus, s’il doit croire en la force de la France ou en douter, si l’avenir est à la démocratie ou à l’aristocratie : désorienté, depuis 1811, il cherche la pensée de Napoléon sans la trouver.

Michelet, romantique qui simplifie à l'excès l'histoire, attaquant les despotes et traitant souvent injusiement les Français œuvrant à l’étranger, a trouvé, lui, la pensée de l'Empereur, et a exécuté Napoléon, ainsi que son œuvre, en quelques lignes : « Napoléon, on le sait, ne fit rien pour la Pologne, rien pour ses libertés intérieures ni extérieures. La loi française prenant le paysan polonais pour un fermier, le déclarait libre, c’est-à-dire libre de partir en quittant la terre qui le faisait vivre. Cette loi fut, par ignorance, très partiale pour le noble, lui reconnaissant des droits sans devoirs, le considérant comme propriétaire sans condition » 197, Napoléon ne se serait done jamais soucié de la situation intérieure de la Pologne : rien n’aurait done pu contrarier son rapprochement avec les Czartoryski.

Sorel lui voit comme partisans en Pologne « une aristocratie crédule, aventureuse, belliqueuse, prodigue de sa confiance et de son sang », au contact de laquelle il perd ce qui lui reste d’esprit émancipateur : « S'il avait ressuscité Charlemagne et Barberousse; s’il avait fait l’Italie avec Rome pour capitale; s’il avait rétabli en sa personne Constantin à Constantinople, labouré les terres slaves et restauré la grande Pologne du temps où les Polonais s’emparaient de Moscou et touchaient à la mer Noire, je vois bien alors l'Empire d’Allemagne, le royaume d'Italie, l'empire d'Orient, l'empire des Slaves, mais la France et sa Révolution ? » 198.

René Pinon reconnaît au contraire que c’est entre Napoléon et l'aristocratie que des difficultés existent : « Une partie de la noblesse ne voyait pas sans appréhension une Pologne avec le code Napoléon ct l’abolition des privilèges » 1%, Handelsman voit malgré tout, en Napoléon un continuateur de la Convention et dans l’orientation française de certains Polonais un système révolutionnaire. Il estime que Napoléon et ses adversaires les idéologues français ne font qu'un en Pologne, et voit en eux des ennemis de la tradition patriareale 110. Zamorski qui a connu bien des contemporains de la guerre de 1812, dit hardiment que les nobles polonais sont ce qu’étaient en France les légitimistes ennemis de l'Empereur, et qu'ils voulaient à la fois empêcher la renaissance de la

(107) Micxerer, La Pologne-martyr. Russie-Danube. Pari 1863, 265 p. in-12, p. 89. È y CARE aris, Dentu,

RE? SOREL (Albert), L'Europe et la Révolution française, t. 7, p. 506,

Pologne, et miner le sol sous les pas de Napoléon. Pour lui, Napoléon n’a jamais fait sentir son ahsolutisme à la Pologne, mais il n’a pas trouvé en Pologne les hommes nécessaires à sa politique libérale 41, Montgaillard, porte-parole autorisé de l'Empereur, révèle au cours de la campagne de 1812 la pensée de Napoléon. « L’affranchissement des serfs, dit-il, est le premier bienfait que doivent solliciter les Polonais. Si jamais souverain eut droit de demander aux grands de Pologne le sacrifice de leurs anarchiques prérogatives, c’est l'Empereur dont la générosité et la protection se montrent avec tant de grandeur sur les rives de la Vistule. Sans doute les familles les plus illustres seront les premières à s’honorer aux yeux de l'Europe par le noble abandon de ces privilèges qui dégradent en Pologne la condition du cultivateur et de l'artisan; une juste compensation peut être établie entre les droits de l’humanité et les intérêts des privilègiés. l’agriculture exercée par des mains libres améliorera la fortune des nobles en les débarrassant de ce pouvoir arbitraire sous lequel gémissent leurs vassaux » 12, Napoléon espère done qu’une fois victorieux de la Russie, il pourra imposer l’affranchissement des paysans et convainere de gré ou de force les nobles qu’il y va de leur intérêt. S'il veut rallier les Czartoryski, ce n’est pas pour épouser leur cause, mais pour les détacher d'Alexandre : quand ils en seront séparés et que le tsar sera vaineu, ils seront à sa merci, et rien ne pourra empêcher Napoléon d’opérer une révolution en Pologne. Mais ni les Czartoryski, ni les autres nobles ne sont « prodigues de leur confiance » dans le bloc enfariné du ralliement : renseignés par les victimes de la nuit du 4 août réfugiées en Pologne, ils sont rétifs à toute invite à suivre une direction analogue. La publication de Montgaillard est une lourde faute : elle révèlera aux nobles, à

(109) Pinon (René), Histoire diplomatique, p. 434.

(119) HANDELSMANN (Marcel), Les idées françaises et la mentalité politique en Pologne au XIX* siècle, p. 20-21.

(111) Zamorskt, Polska od 1807 do 1815, p. 102.

(112) MonTGaiïzLarp (M. de), Seconde guerre de Pologne ou considérations sur la paix publique du Continent et sur l’indépendance maritime de l’Europe. Paris, Lenormand 1812, 330 p. in-8°, p. 189. Tout ceci porte à faux : Xavier Branicki, magnat polonais d'Ukraine déclare avant la guerre : « Je ne suis pas Français, je ne suis pas Moskal, car je suis né Polonais; mais je ne suis pas Polonais, car il n’y à pas de Pologne » et il conclut, non en recommandant de sacrifier les fortunes à la restauration de la patrie, mais en conseillant l'indifférence aux magnats pour qu’ils conservent leurs fortunes (ASKENAzY, O sprawie polskiej, w r 1812, p. 21).

laffût de tout ce qui paraît en français, les plans secrets de Napoléon contre eux, et les paysans illettrés même en leur propre langue ne sauront rien de ce que l'Empereur veut réaliser pour eux 1. En attendant, Jérôme n'aura eu droit qu à leur méfiance.

Chose non moins grave, l'attitude de Napoléon au point de :

vue religieux, déroutait la masse, froissait Je clergé et ‘une partie du publie cultivé. Le procès et l'expulsion des Benonites par Davout avait bousculé les idées régnantes sur les privilèges d’un clergé dont la robe devait couvrir les fautes. On a vu ce que n'avait pas fait Napoléon pour organiser un clergé national aitaché au nouvel Etat et qu’eussent guidé des chefs attachés à l'Empereur. Il ne paraît pas s'être rendu compte de l’état des esprits, quand il rédige le projet suivant de lettre au pape : «Je bénis tous les jours le Dieu de nos pères de ce qu’il m'a choisi pour rétablir son culte, pour le faire honorer en France, en Italie, en Allemagne, en Pologne ». Il croit ainsi justifier son « mépris » pour une excommunication « fondée sur des assertions fausses » 114, Mais quant à la Po- Jlogne, Raczynski se fut inscrit en faux, le roi prussien et luthérien ayant, d’après lui, mieux protégé le clergé catholique. Handelsman estime que le trait essentiel des institutions napoléoniennes en Pologne est « la laïcisation de notre organisme officiel ». Contre les partisans de la France impériale; il voit dressés « les efforts, on peut dire héroïques de l’épiscopat qui tâche ouvertement ou par des menées secrètes de retrouver ses anciennes positions et fait son possible pour gagner à sa cause le roi catholique ardent » 145, Napoléon geôlier du pape ne peut prétendre aux sympathies du clergé polonais.

De plus, son attitude à l'égard des Juifs fit scandale dans un pays où leur culte est libre, où ils ont reçu asile en foule, mais où un abîme les séparait des chrétiens. Dès 1806, Napoléon cherche une solution à la question juive 26, I] réunit

(113) NrepziEzski démontre qu’en Lithuanie seule l’aristocratie voulait une Pologne (Rys dziejow Ksiestwa Warszawskiego, 2° vol., p. 40-60). D’autre part, l’amitié entre un Karpinski et Bagration montre que les

Russes savent caresser les nobles polonais (Pamietniki, Karpinskiego, Poznan, Stefanski, 1844, 204 p. w 16, p. 182).

(114) Corresp. de Nap, t. 20, p. 195-199, n° 16194, fin janvier 1810.

(115) HANDELSMANN, Les idées françaises en Pologne, p. 16. — Les Polonais s’étonneront qu’il n’y eut pas un prêtre attaché à la grande armée (Maxsuy, Revue des Etudes franco-russes, février 1903).

(16) Corresp. de Nap., t. 2, décret du 30 mai, p. 502, n°10291

22 juillet 10537, 10538, p. 700, t. 13, p. 122-6, 23 août n° 10606, p.158- 160 n° 10725, 3 sept.

à Paris des députés juifs de tout l’Empire; il veut « faire des Juifs des citoyens utiles, concilier leurs croyances avec les devoirs des Français, éloigner les reproches qu’on leur fait, remédier aux maux qui les ont occasionnés ». Puis il convoque un grand Sanhédrin pour entériner les réponses de l’assemblée aux questions de l’empereur : ce tribunal suprême n’ayant pas été réuni depuis la dispersion des Juifs, Napoléon espère en faire un concile dont les décisions « s’empareraient de la conscience des croyants juifs » et qu’« avec d’habiles ménagements son autorité impériale ferait accepter » une £onstitution napoléonienne aux Juifs français d’abord, étrangers ensuite. Les Juifs anglais, italiens, allemands, hollandais, observent ce qui se passe et le synode orthodoxe de Moscou juge ainsi l'événement : « Pour achever d’avilir l'Eglise, Napoléon convoqua en France les synagogues, rendit aux rabbins leur dignité et fonda un nouveau Sanhédrin, le même infâme tribunal qui jadis osa condamner à la croix Notre Sauveut Jésus-Christ. Maintenant, il ose penser à réunir tous les Juifs que la colère de Dieu a dispersés et à les lancer à l'assaut de l'Eglise du Christ pour, Ô audace indicible, dépassant tout les forfaits, qu’ils proclament que Napoléon est le Messie » 117, La chose ne pouvait pas davantage rester inaperçue en Pologne : fin 1806, la Gazeta Warszawska annonce l'ouverture du Grand Sanhédrin (9 février 1807) et note qu'il y aura des rabbins de France, d'Amsterdam, de Riga. En 1807, elle signale qu'un Juif de Paris invite tous les Juifs à se ranger sous les drapeaux de Napoléon pour prendre Jérusalem et relever le temple de Salomon ‘#5. Sans doute, la Pologne n’est pas représentée au Sanhédrin; mais un juif français s’appelle Polack; un « Litwag », qui y est dit hollandais, est lithuanien d’origine. Dès le 5 mars 1806, on prévoit l'application de ses instructions aux Juifs de Pologne. Il vient de Pologne en France des Juifs en quête de pain et de liberté. Furtado et Michel Lévy venus de Paris et Nancy par la Pologne irouver l'Empereur à Tilsitt, ne durent pas ignorer leurs compatriotes de Varsovie 119, Le fait que Napoléon est en Pologne, quand il prépare

(117) ANCHEL (Robert), Napoléon et les Juifs, Paris, Les Presses universitaires, 1928, XXXI-598 p. in-8°, p. 157, 159, 167, 189, 221-2.

(118) Gazeta Warszawska, n° 105, 30 déc. p. 1642; n° 1 de 1807, 2 janvier, supplément.

19) es p. 360, etc.; p. 222 notes; pa 78, 532, 282. Ascher Lyon, député de Metz au sanhédrin, rabbin à Wallerstein (Bavière), est né en Lithuanie, p. 489. =

et réalise le Sanhédrin, n'est pas négligeable. Il y avait 40.000 Juifs en France sous la Révolution, 79.000 en 1814 12. L'empereur, les voyant en masse compactes dans l’est européen, à pu vouloir en faire un puissant levier. Mais les Juifs n'ayant pas les mêmes intérêts que les Polonais, ceux-ci devaient médiocrement goûter cette politique. Pour eux, le Juif était un oriental, un asiate, un paria fanatique, portant la tare originelle qu'est le meurtre &u Christ. Qu'un européen occidental, latin, intellectuel, catholique voulût réorganiser le peuple juif, c'était là chose suspecte, étrange, contre nature, qui suffisait à éloigner bien des gens de Napoléon. Quelque chose de cette horreur devait rejaillir sur Jérôme entâché de la même faute.

Enfin un malentendu profond existe entre Napoléon et les Polonais. Dombrowski et Wybicki ont clamé très haut le désintéressement, la générosité de l'Empereur, et l’on s’est attendu à voir les bienfaits pleuvoir comme une manne céleste prodiguée sans compter par un providentiel Créateur. Or Napoléon compte, et ne réussit que parce qu'il fait tout entrer en compte : ayant pris les finances de la France ruinées, il les laissera, après des désastres inouis, meilleures que celles de ses vainqueurs. Au plus fort d’une campagne, il examine le bilan du trésor. Il s’afflige que « sa manière de vivre dans les camps le détourne de ce premier objet de ses soins, de ce premier besoin de son cœur : une bonne organisation des banques ». Quand en 1805, il part en guerre, la Banque de France n'a que des valeurs véreuses : il ne sait avec quoi nourrir ses armées. Quand il revient d’Austerlitz à Paris, il ramène 80 millions et fait rentrer la Banque en possession de ses billets qui reprennent leur valeur nominale. Après Eylau, le 28 mars 1807, il se rend compte qu'Ouvrard et consorts ont soustrait 142 millions au trésor, presque la contribution qu'il va imposer à la Prusse, mais qu'il ne touchera pas de sitôt. Le 31 décembre 1807, Ouvrard lui échappe en déposant son bilan 1, Résultat : son beau-frère Murat qui vient d’annexer des pays prussiens, ne sera pas exempté des contributions imposées à ces pays — 1 million 4/2 dont 2/5 sur le champ, le reste en 8 mensualités. Son frère Jérôme dont tous les Etats ont été soumis à ces contributions, reconnaît le 22 avril 1808

(120) ANCHEL, p. 2 et 371.

a) ss FRS Un HS proReur de guerre sous la Révolution, l'Empire, la Restauration : G. J. OUVRARD, CaALMANN-LÉvy, 192 . in-16, p. 99, 114, 141, 151, 163, 170. SES

devoir à l'Empereur 26.364.248 francs 12. A cette date où la Prusse après avoir versé 68 millions, chicane, atermoie, où l'Empereur met le pied dans le guêpier espagnol, il soutient une lutte incessante pour la défense de ses finances. Il le doit. Et c’est le moment où il règle ses comptes avec le Duché.

Skarbek dira : « Il regardait notre pays comme un butin,

notre trésor comme son bien, ainsi que nos revenus publics an- térieurs à la remise du duché au roi de Saxe » 12%. Zoltowski s’en tient 1# à l’opinion de De Pradt : « Il en était de l’esprit de Napoléon comme de sa bourse dont la magnificence et la lésine tenaient chacune un cordon ». IL y a donc entre la Pologne et lui un malentendu qui lui survivra. La générosité polonaise, large, est souvent à court de moyens; l’infinité des ressources de l’empereur vient de l’économie stricte, minutieuse, rapace, avec laquelle il gère tous les chapitres de son avoir. Tour à tour généreux et avare du sang du soldat français, Napoléon n'a pas un moindre devoir de ménager le contribuable français, quand d’autres contribuables sont en cause.

Il n’y a pas à faire étalage de générosité : son moyen d’être bon, c’est d’être puissant et d'apprendre l'effort à tous. Venu en Pologne avec une armée, il y a encore des dettes en 1808, 3 ou 4 millions. Ses agents assurent qu’il ne doit plus rien : il veut voir, n’être ni naïf, ni odieux, et il distingue entre les deites contractées avant l’avènement du roi-due, celles contractées après, celles contractées depuis le 1* janvier 1808 1%. TI solde le corps français, laissé dans le Duché pour le protéger pendant qu’on l'organise, mais il sent la charge qui en résulte néanmoins pour le pays : « Je ne me refuse point, dit-il, à des mesures telles que mes troupes ne coûtent rien à la Pologne. Je leur donnerai la solde, les vivres de mes magasins ». Il fait à la fois demander aux députés polonais alors à Paris et à son résident à Varsovie, à combien se monte cette charge 1%. Il a commandé à Varsovie des caissons pour faire gagner les ou-

(122) Lesace (Charles) : Napoléon 1, créancier de la Prusse, Hachette 1924, 366 p., in-8°, p. 10-12.

(123) SkarBEx, Dzieje Xsieétwa, t. 1°, p. 207.

(124) Zozrowskr (Stanislaus von), Die ie des Herzogthums Warschau, Posen, 1890-2, 2 vol. in-8°, t. 4-

(125) Corresp. de Nap., t. 16, p. 438-440, 2 février, A Champagny et Daru, n°: 13.599 et 13. 601.

(126) Idem, n° 13.599 et HANDELSMANN, Iustructions, t. 1°, p. 58, 27 février.

vriers, puis constate : « J’ai beaucoup dépensé d'argent : je n’ai rien » #7, En créant la Commission provisoire, il lui a prêté un million pour administrer sans attendre les levées d'impôts : il note ce million comme dû par le Duché. Il a pris des magasins de sel prussiens, et en les cédant au Duché, il a porté en compte 3.148.732 frs; pour du papier timbré, des cartes à jouer, etc. 4.852.176 frs; du matériel d'équipement 349.803 frs; 86 canons, des munitions, du matériel, 1.997.270 frs. Cette artillerie était, disait-on, le butin de Friedland : le roi-due avait remercié pour ce « don précieux, témoignage de

la satisfaction de S. M. Impériale et Royale ». Et cette note à |

payer avait causé une amère déception. Au total, cet Etat de 2 millions d’âmes était né avec une dette de 10.847.985 frs à l'égard de l'Empereur » #8. :

Cependant, c'est Napoléon qui a avancé l’argent pour l’or- |

ganisation des chevau-légers et qui les solde; c’est lui qui à fait les frais de création de la légion polacco italienne; c’est Jérôme qui l’a complétée et rééquipée en Silésie. Elle ne cesse d’être soldée par la France que pour l’être par la Westphalie et Napoléon veut voir Jérôme se l’attacher 1, donc la garder à

son compte. Napoléon ménage le trésor polonais et le sien. »

Tout ce que le Duché peut faire, c’est de payer la solde des troupes polonaises, restées sur son territoire : le 1* mars, il

n’y à encore aucun fonds assigné pour l'habillement et l’équi- ”

pement; on n’entrevoit pas quand il y en aura; chaque jour les embarras croissent. Davout prie l'Empereur d'envoyer 80.000 paires de chaussures à l’armée polonaise 140,

Or les projets espagnols de Napoléon se précisant, il re-

tire de Westphalie tous les Polonais pour les utiliser sur nos -

côtes : il les solde, doit même rabrouer Jérôme qui voudrait se faire rembourser par son frère ce que les Polonais lui ont coûté. Il dépense 471300 pour eux (habillement, équipement #7). Concluant des rapports de Davout que « l’armée polonaise est trop forte pour les finances de ce pays qui ont be-

(27) Idem, p. 520, n° 13687, Au général Dejean.

(128) Zocrowskt, t. 2, p. 4-6. Voir aussi FINKEL (D' L.), Ksiestwo: Warszawskie, p. 204.

(129) Corresp. de Nap., t. 16, p. 101, n° 13.249 A Davoût, 13 oct. 1807; n° 272, n° 13.433, À Jérome, 4 janvier 1808; p. 349-51, n° 13.512, À Jérome, 20 janvier 1807.

(130) Corresp. de Davout, t. 2, p. 147, 1° mars 1808.

(131) Corresp. de Nap. (Picard), t. 2, p. 112 et 114, n° 1690 et 1695, 10 mars; p. 150, n° 1758, 28 mars.

soin de se remettre » et que pourtant « une armée un peu forte est nécessaire en Pologne pour former des officiers et des: soldats », il propose au roi-duc de lui emprunter 8.000 Polonais, de leur faire passer le Rhin, de les habiller, armer, solder. De Bayonne, il équipe, approvisionne ceux qui sont déjà en France et, le 21 avril, quand les chevau-légers sont à sa porte, témoignant de ses soins, il invite les trois envoyés du roi, Potocki, Dzialynski, Bielinski et son ministre De Senfft, à le rejoindre #2, L’Espagne, sa prochaine conquête, ne lui apparaît pas d’ailleurs comme pouvant lui apporter de suite les moyens de la conquérir. Il écrit à Murat le 23 mai : « Dans la situation où est l'Espagne, il lui faut de l’argent.. Il faut encore aller un mois comme cela. Cependant, il faut se procurer de l’argent pour les besoins des ports et pour mettre de laisance dans administration. Moi, je n’en ai point. Si j'en avais, je n’hésiterais pas à en prêter ». Et il conclut à un emprunt à la Banque de France, gagé par l’argenterie et les diamants de la couronne d’Espagne 155.

Si Napoléon n’a pas d’argent, il lui en faut beaucoup et bientôt; il faut du reste alléger les charges du Duché. De cette antinomie sortent les deux conventions de Bayonne du 10 mai 1808. Par ces actes, il renonce à ses créances sur les produits du timbre, les effets d’équipement; à 497.270 frs représentant l'artillerie prise aux Russes; à 1.648.762 frs de sa créance pour le sel, ce qui ramène la créance totale de 10.847.983 frs à 4 millions remboursables de 1809 à la fin de 1813. De plus, il cède : au roi-duc les créances prussiennes dans le Duché que l'Empereur s'étaient réservées en 1807, « celles qui sont présentement connues », évaluées 43.466.220 frs, plus 4 millions d’intérêts arriérés ou échus, et « celles qu’on pourrait ultérieurement découvrir » « sans exception, pour améliorer les finances du grand duché »; ceci contre 20 millions payables en 1809, 1810, 1811 1%, Les 8.000 Polonais passés au service de France et tous ceux à envoyer pour tenir au complet cet effectif, seront aux frais de l'Empereur, dès qu’ils auront franchi l’Oder 155.

Cette convention a fait l’objet des récriminations les plus

(132) Corresp. de Nap., t. 16, p. 494, n° 13.655, 16 mars 1808, et Champagny. — Picarp, t. 2, p. 167, n° 1798. — BROTONNE, Dernières lettres, p. 312, n° 683, 16 avril. — A. BerrTIEr, Lettres inédites, p. 115,. n° 274, 2 avril et Champagny.

(133) LecesTRe, t. 1°, p. 194-5, n° 281.

(134) Articles 1, 4, 5 (°° Convention).

(135) Articles 3 et 7 (2° Convention).

20 rie

amères des Polonais contre l'Empereur : certains sont allés jusqu'à s’abriter derrière le fils du grand Niebubr, historien lui aussi, de la Banque de Berlin, financier du ministère prussien et qui a appelé cet acte « ein gevôhnlicher Raub » 1e

Pour juger Napoléon, il importe d’abord de ne pas séparer ses concessions dans l'affaire de ses créances propres (6 millions 847.983 frs sur 10.847.983) dont on ne dit rien, de la question des créances prussiennes dont on à fait grand bruit. Ceci noté, il faut voir toutes les pièces relatives à ces créances prussiennes.

La Prusse, faisant état de ses créances en Pologne dans ses comptes avec Napoléon, avait été la première à en enfler le chiffre jusqu’à 66 millions. Un inspecteur français d’enregistrement les évalua sur place à 43.466.220 frs, plus 4 millions d'intérêts 137, Le 27 juin 4808, Lubienski table sur 46 millions 855.193 frs 60 135, Après rectifications, on descend à 41.817.301

frs, même à 39 millions. De Serra tombe à 36 en janvier

1809 139. Skarbek n'arrive qu’à 8.099.738 thalers, soit 29 millions 969.030 frs 6014. La chute se poursuit : « Le roi de Prusse dira peut-être qu’il a bien cédé les créances provenant de ses caisses, mais ne peut céder celles ne lui appartenant pas : caisses de veuves, etc... Il paraît qu'il veut faire usage de cette restriction. Si l’on faisait soustraction des titres de créances autres que ceux des caisses royales, il en resterait bien moins au Duché que les 20 millions pour lesquels il a acquis cette créance. Si le gouvernement français n’a pas garanti dans la convention la quantité précise, il est censé avoir voulu en donner une égale à celle qu’il recevait, et surtout une garantie de qualité et légitimité de titre. C’est le roi de Prusse qui doit dédommager ce que les particuliers de ses Etats perdraient par l'abandon des créances prussiennes du Duché ». Sans doute; mais des nombreux Prussiens ou ex-employés prussiens restés dans le duché colportent que la Prusse ne renonce à rien; que même le duché peut retourner à la Prusse. Des débiteurs possessionnés en Prusse, se disent menacés par

(136) ZozTowski, t. 2, p. 31-32.

(137) Lesace, Napoléon 1° créancier de la Prusse, p. 150-3.

(138) Diela Stats Sekretariata Gertsogstuva Varchavskavo i Tsarstva Polskavo, s 1807 po 1825 (Archiv gosadarstvennavo Sovieta) 1808; n° 177. Dielo o Konventsii zakloutchennoï, 10 Maïa 1808 v Bayonnié, 1'° partie, 125 folios, folios 90-91.

(139) HANDELSMANN, Instructions, t. 1‘, p. 131.

(140) Skansek, Dzieje Xiestwa, t. 1°, p. 213.

la Prusse «d'exécution s'ils acquittent au gouvernement ducal les sommes qu'il leur demande pour des créances prussiennes hypothéquées sur leurs terres du Duché » 1#, Beaucoup de ces débiteurs sont des Prussiens installés par la Prusse en Pologne et leur hypothèque est un prêt par lequel leur gouvernement les aidait à s'installer là, prêt à longue échéance et qu’il eut annulé pour services rendus à la prussification. Quelques noms éclairent le tableau : Von Treskow (30.000 thalers), général Tempelhoff (25.000), Mme Kalkreuth (3.500), Von Pannwitz (38.000), Prince de Hohenlohe (72.000, puis 102.000), Schænaich (166.000), Prince de Wurtemberg (20.000), Henckel von Donnersmark (21.000), Président Reibnitz (30.000), A. F. Golz, ambassadeur (12.000) #2. Le défaut de la convention git en ceci qu'à première vue le gouvernement ducal est mieux placé pour recouvrir sur place ses créances, que Napoléon qui du reste veut éviter de jouer le rôle de créancier persécuteur des Polonais, mais qu’en fait ce gouvernement est sans force vis-à-vis de débiteurs prussiens puissants, résolus à ne pas payer et donnant un fâcheux exemple aux débiteurs polonais.

À côté de ces débiteurs prussiens, il en est de Polonais pour qui le prêt hypothécaire fait par la Prusse a le caractère d’un don dans la mesure où s’avérera leur fidélité à ce pays. Lesage a cité parmi les débiteurs le Prince Joseph (440.000 frs, en réalité 120.000 thalers) un parent de Lubieñnski (110.000 frs). Mais il y a Lubienski lui-même (30.000 thalers, sur son bien de Guzow, 8 juin 1899); la comtesse Oginska (49.000 thalers) ; la comtesse douairière Miélzynska (90.000), Dzialynski (30.000), Dembrowski (10.000), la comtesse Skarbek (10.500), le prince Giedroyc (12.400), un Nakwaski (5.000), le préfet Garczynski (16.666), un Chlapowski (15.500) 14%, On voit mal le zèle que ces personnages mettront à s’exécuter; on voit mieux leur souci d’entraver la procédure visant à leur faire payer leurs dettes pour que le Duché puisse s’acquitter envers Napoléon. « Lorsque Je vois, écrit Serra, le roi retirer la connaissance de Paffaire, et l'exécution des mesures au Conseil d'Etat qui commençait à s’en

(141) HANDELSMANN, Instructions t. 1°, p. 131-2.

(142) Diela Stats Lekretariata, Prilojenie k dielou, n° 176, 51 folios. Wypis z Protokolu Sekretariata Stanu, 13 décembre 1808, folios 13 à 36. Voir Grinwasser (Le Code Napoléon, p. 152): Le gouvernement prussien fournissait des prêts abondants, ruinait les propriétaires, dénationalisait la propriété foncière.

(143) Prislojenie k dielu, n° 176. Wypis z Protokolu Sekretariatu

Stanu, 13 déc. 1808. :

occuper avec énergie et la remettre à une commission composée de membres, partisans, parents et affidés de débiteurs, à la demande du ministre de la justice, débiteur lui-même je ne puis rien augurer de favorable » 14. Dès le débat, Serra à écrit à Lubienski : « Si nous ne devions pas nous entendre mieux, je devrais regretter d’avoir fait par surabondance de soins pour les intérêts. du duché, ce que vous ne penseriez pas faire d'après mes observations fondées sur la justice. Quoiqu'il en soit, vous serez disposé à recevoir l'état des créances tel que nous vous le présenterons ou M. l’Intendant général sera forcé de suspendre la remise, de faire des actes conservatoires et de référer le tout à S. M. l'Empereur » 1#5.

On conçoit l'embarras du roi-duc. De Dresde, on n’avait en mai osé, ni faire un communiqué officiel, ni aviser le Conseil d'Etat. Après ce silence d’un fâcheux effet 1#, on donna au nom du roi des ordres d'exécution fébriles, tracassiers, dans le goût, non du roi, mais de Lubienski et tendant à faire croire à une contrainte de la part de Napoléon. En réalité, fin janvier 1809, Champagny avise Senfft que l'Empereur « apprenant les difficultés que le Roi pourrait trouver et persuadé des soins que mettrait le Roi à remplir ses engagements, ne gênerait aucunement son Allié pour les paiements et les termes auxquels ils étaient stipulés » #7. Napoléon n’a donc rien du créancier féroce qui fait vivre toute la Pologne sous la menace de la saisie.

Néanmoins, il n’y à plus de « créances prussiennes » : elles sont devenues les « sommes » ou «créances de Bayonne ». On ne parle que d’exécutions judiciaires. Au Conseil d’Etat, on propose d'employer 1 million de thalers de titres prussiens déposés à Kænigsberg et Bialystok pour des particuliers, des. orphelins, à payer les sommes de Bayonne; de répartir entre des propriétaires des fournitures de blé et fourrage à l’armée française à valoir sur ces sommes. Des versements à faire, celui desdites sommes devait venir d’abord, puis les revenus attribués au roi par la Constitution, puis la solde des troupes et seulement enfin les choses nécessaires au pays. L'argent de la

(144) HANDELSMANN, Instructions t. 1, p. 132, 12 janvier 1809.

(145) Dielo o Konventsit zakloutchennoï v Bavyonnie 1r° ti folio 94, 25 juin 1808. d Pa

(146) HANDELSMANN, Instructions, t. 1, p. 87, 5 juin 1808.

(147) Diela Stats Sekretariata gertsogstva Varchavskavo, 1808, n° 176. Dielo ob ouplatié frantsuzkomou pravitelstvou n° 136, et M. de Bourgoing. Note signée, C. de Boze. Leipzig, 24 mai 1809.

solde des 8.000 hommes au service de France devait être affecté aux sommes. Des débiteurs, cités en justice, furent bientôt menacés de saisie, saisis, leurs biens mis sous séquestre, vendus en partie #, A la grande indignation de Napoléon, le roi-duc veut faire intervenir le roi de Prusse pour les contraindre, ce qui lui eut rendu « une juridiction sur ses anciens sujets » 1# et eut bien ridiculisé le roi de Saxe : Napoléon ne pousse donc pas les choses au pire.

Ce qu'il y a de terrible pour les débiteurs polonais, c’est

que quand ils ont emprunté, il n’y avait plus ni Pologne, ni espoir d’en refaire une; que beaucoup songeaient moins alors à rembourser qu’à vivre longtemps tranquilles sur leur bien hypothéqué. La Prusse attendait patiemment leur ruine ou leur mort. Napoléon créancier, et son successeur, le roi de Saxe, désirent au contraire voir les débiteurs, — non succomber —, mais se relever peu à peu : or, en les violentant, ils perdraient ces gens frisant déjà l’'insolvabilité. Bien des - créances n'existaient en 1807 que parce que les débiteurs vivaient dans une insolvabilité calculée. Force gens n’ont éteint leurs hypothèques qu’en en contractant d’autres : un Gajewski a 181.362 thalers de dettes qui n’en font que 40.000, l’une couvrant l’autre; un Zaleski arrive de même à un total fictif de 573.418 thalers 0. Maïs ce beau temps est fini : il ne s’agit plus d’éteindre une dette par un emprunt; il faut rembourser et à bref délai. Et c’est Napoléon qui est le responsable de cette révolution : inde irae.

La guerre de 1809 étant venue troubler les dispositions du roi de Saxe, il demande de surseoir au paiement des bons et coupons dûs à l'Empereur #1. Le 3 février 1810, une convention signée à Paris prolonge jusqu’à 10 ans les termes fixés pour ce qui est dû à Napoléon. La condition mise par le roi est que les intérêts arriérés soient payés par les débiteurs, le 24 juin 1811 : ceux qui le feront, ne paient plus désormais que la moitié des intérêts. Mais ceci est mené avec un désordre inoui : le décret d'application du 25 octobre 1811 est publié le 48 novembre; le dernier terme fixé aux débiteurs pour pro-

(148) SKARBEK t. 1°, p. 210-213.

(149) Corresp. de Nap., t. 21, p. 237, n° 17.019, 7 oct. 1810, et Frédéric Auguste. à .

(150) Prilojenie k dielou n° 176, Wypis z Protokolu Sekretariatu Stanu, 13 déc. 1808, fol. 13-36, Dépt Poznan, Plock. ‘

(151) Stats Sekretariat gertsogstuva, 1808 n° 176. Dielo ob ouplatié frantouskomou Pravitelstvou, folio 136 et M. de Bourgoing.

fiter de ces avantages est le 1* janvier 1812. Beaucoup n'en eurent connaissance qu'après. Un formalisme bureaucratique déplacé rendit vains les efforts de certains disposés à payer. La délégation chargée du réglement des créances se réunissait peu, ne renseignait ou avisait ni directement, ni par les journaux : elle licencia sans les payer certains de ses employés. Le publie crut comprendre qu’on supprimait purement et simplement cette administration 1. Voilà où l’on en est, quand Jérôme entre en Pologne.

D'après Zéltowski, le Duché a reçu, du capital et des intérêts dûs, 2 millions en tout; d’après Niebuhr 97.427 thalers de capital et 521.287 thalers d'intérêts 1%. D’après Matuszewicz, la plupart des débiteurs n’avaient pu profiter des avantages offerts, « la majeure partie des terres hypothéquées étant aux mains du fise pour les arrérages non des dettes, mais de l'impôt » 154, Les sommes de Bayonne seront du reste restituées sous la forme « créances prussiennes » à la Prusse en 1815 15. Ce qui importe en tout ceci, c’est moins la question d’argent que la menace suspendue sur les débiteurs par la convention de Bayonne : au lieu d'aller d'emprunt en emprunt, de dormir sur ses hypothèques, il allait falloir tôt ou tard faire un effort, rembourser. Napoléon a beau être accommodant : les sommes de Bayonne sont «la cause suffisante des arriérés énormes dans les versements ordinaires du trésor, du tarissement des revenus », le contraire d’un « renfort financier », la « prineipale raison du besoin et des pertes irréparables ‘du pays », une « réelle contribution de guerre ». Aïnsi parle Skarbek 156, dont la mère était l’une des débitrices. La convention de Bayonne fut, non « ein gewôhnlicher Raub », mais le plus sûr titre d'impopularité de l'Empereur en Pologne.

Jérôme rencontrera sur son passage le souvenir des créances de Bayonne. Pour éviter le reproche d’âpreté, de lésine auquel l’expose la réputation de Napoléon, il lui eut fallu pou-

(52) Stats sekrétariat gertsogstua, 1812, n° 61, 152 folios : folios 18-19. Ob Outchrejdenii Kreditnoj Direktsii dla likvidatsii Obiazatelstv, osnovannich na Bayonnskoï Konventsii, décret de Frédéric Auguste, Dresde, 16 avril 1810. — fol. 20. Note de Breza, Dresde 26 mars 1812. — folios 62-3 : Note sur les motifs qui rendent l'institut des créances de Bayonne non seulement sans succès, mais qui encore le font déchoir de plus en plus, 30 mai 1812.

(153) Zorrowsxki, t. 2, p. 21.

(154) Zorrowsxi, t. 2, p. 31 (août 1811).

(155) SKARBEK, t. 1°, p. 213.

(156) SKARBEK, t. 1°, p- 213.

voir distribuer en arrivant les trésors de Golconde : or il est peu pourvu. Il n’échappera donc pas au danger qu'a attiré sur lui l'Empereur.

En somme, les sympathies qu'excite Napoléon en Pologne ne sont pas à la hauteur de l’ascendant qu’il exerce. Cet ascendant même sur un peuple que travaillent tant de courants hostiles, n’est pas si grand qu’on le croit généralement : c’est celui d’un génie qu’on regarde faire, ne sachant à quoi il tend, mais auquel force gens n’apportent, ni le concours actif d’une activité sympathique, dévouée, ardente, ni même leur appui moral; auquel beaucoup marchanderont une neutralité bienveiïllante.

Que Jérôme soit de taille à changer un tel état d’esprit, il n’y à pas à y songer; qu'il soit appeler à en pâtir, c’est certain; qu’il ait créé la situation parfois pénible dans laquelle on le verra, ce n’est pas soutenable; qu’il l'ait aggravé, il ne le semble même pas. Placé là comme entre Saint-Marsan, Rheinhard et Bülow, c’est un français moyen, jeune, bien intentionné et qui, point distrait ici par une cour frivole et désœuvrée, est amené à agir avec assez de bon sens et d’allant, ayant d’ailleurs tout contre lui. Le résultat a été nul : mais on ne voit pas qui, à sa place et en ces circonstances, en eut obtenu un autre.

Page 1