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savent qu'il va abandonner la Westphalie pour la Pologne, « que l’un et l’autre se conduisent comme s'ils le désiraient et « en étaient sûrs : « Le roi deWestphalie est on ne peut plus ”
aimable : ses troupes devant être au compte de notre pays, il
promet que la Pologne sera plus grande qu’elle n’a jamais Ë
été. Ses ministres disent comme un secret que la Westphalie passera à notre roi et que le roi de Westphalie sera roi de Pologne » 5. Habile insinuation. Jérôme et sa suite répandraient ce bruit pour assurer un bon traitement à l’armée westphalienne. Sans ajouter une grande foi à ces propos, Lubienski semble vouloir attribuer à Jérôme et à ses ministres la paternité des bruits qui circulent sur sa candidature au trône de Pologne et il fait part de ceci à l’homme de confiance du roi
LT hPa porte
de Saxe. Le résident Bignon que personne n’a averti d’une « telle candidature, et qui à des raisons de se méfier, s’infor-
mera. Après avoir pris contact avec l'entourage de Jérôme, il écrira à Maret : « On avait attribué aux personnes de la
suite de $. M. des propos qui annonçaient assez ouvertement : aux Polonais la prochaine réalisation des grands événements
qu'ils désirent. Depuis que $S. M. est à Varsovie, je ne re-
marque point que ce bruit ait dû être fondé » 5. Etant donné
(62) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 81, n° 354, Bignon à Bassano.
(63) Archiwum Akt Dawnych, Ksiestwo Warszawskie, vol. 71. Pro- à
tokof Rady Ministrôw 1812. Séances 345 (24 mars) à 354 (21 avril). (64) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, -t°-2/.p:287,2note.2:
(65) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 87, Varsovie,
7 mai 1812.
ce que nous savons de Lubieñski, sa lettre paraît donc être fort sujette à caution.
Le « bruit » de la candidature de Jérôme, de cet étranger, frère de Napoléon, au trône de Pologne, n’en est pas moins lancé dans tout le pays : et venant des ministres eux-mêmes, il est difficile qu'il ne soit pas pris au sérieux par le public. Ceci va donner au jeune prince une figure d’intrus : et plus il affichera son désintéressement, moins on y croira.
Pourtant, une autre correspondance, celle de Jérôme et de Catherine, confirme chez le roi de Westphalie une orientation autre que celle qui lui est attribuée par Lubienski. Dès le 6 avril au soir, il a écrit d'Erfurt à la reine. : il lui à écrit une seconde fois avant Kalisz; puis de cette ville les 16, 19, 21 66. Un courrier de Cassel doit partir tous les quinze jours pour porter au roi le travail des Conseils. Mais sans attendre ce courrier, la reine écrit souvent : sa lettre du 12 visiblement n'est pas la première, il y en a les 14, 15, 22, 23, deux le 26; elle semble écrire presque tous les jours et Jérôme prend grand intérêt à cette correspondance d’une sincérité absolue, la seule, qui le renseigne bien. Le 12, elle entretient Jérôme des iroupes restées en Westphalie, de Siméon, qui lui cache certaines choses, de la pénurie de grains dans le département de la Verra, des têtes un peu montées à ce sujet, des magasins ouverts pour parer au mal, de la répression qu’on pourrait exercer 7. Le 13, elle a déjà travaillé une couple de fois avee Siméon et le maître des requêtes Comte Mervelt 8. Le 14 elle lui envoie un « projet de décret relatif à la révision des usages dans les forêts, adopté par le Conseil d'Etat, le 10 »; parle d’une « rixe », qui a eu lieu à ce Conseil entre le Ministre des finances et le préfet de la Fulda, et fait mention de rapports envoyés le même jour au roi par Siméon et Bongars ?. Le 15, nouvel avis au sujet des têtes montées aux environs de la Verra : «Je donnerais beaucoup pour n'avoir pas accepté la direction supérieure des affaires. Elle me donne
(66) Du Casse, Catherine de Wurtemberg, correspondance inédite, p. 65. Cassel 24 avril. Au roi de Wurtemberg, idem p. 63. Cassel 12 avril. — Arch. Min. Af. Etr. F. W. n° 355, fol. 31-33. Cassel 28 avril, Reinhard à Bassano.
(67) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 432-3. î
(68) Glavny Archiv., N° 3536, Cassel 1/13 avril, Jakovlev, à Roumiantsov. e
(69) Du Casse, Catherine de Wurtemberg, correspondance inédite, p. 64, Cassel 14 avril, Catherine au roi Jérôme.
beaucoup de désagréments, de troubles, d’angoisses sans aueune espèce d'agrément ». Elle apprend à connaitre les ennuis du pouvoir; mais à l’idée que ce pouvoir pourrait étre menacé, elle se redresse : « Bongars croit qu’il pourrait y avoir quelques troubles; j'espère que non. Mais, quels qu'ils puissent être, je me sens la force de les maintenir, si tout le monde fait son devoir »®. Tout ceci pour rassurer Jérôme. En fait, il ne faut pas prendre cette situation au tragique; rien ne montre mieux combien peu le couple royal westphalien est acculé à la nécessité de chercher un autre trône, que cette dépêche du ministre russe à Cassel : « Malgré la présence et la marche de troupes nombreuses à travers ce pays-ci, on ne s’aperçoit pas encore que le bled manque ou renchérisse, comme c’est le cas dans le Midi de l'Allemagne ou en Suisse. La stagnation du commerce n'ayant pas permis depuis trois ans d'exporter le bled par les ports de mer, il y en a d'assez grandes provisions pour suffire à ces besoins; mais comme des entrepreneurs font en ce moment des achats de blé du côté de Marbourg, sans qu’on sache si cette spéculation se fait pour des particuliers ou pour le compte du Gouvernement français, on craint qu’il n’en résulte une disetie pour le pays, surtout, si la prochaïne récolte n’est pas abondante; elle sera en tout cas tardive, vu que la saison est extrêmement arriérée et qu'il y a encore beaucoup de gelées et de neige » 71. En somme, crise, qui r’a rien de catastrophique, non actuelle, mais à prévoir. En tous cas, Jérôme est informé, et, lui qui avait donné à Catherine un pouvoir « nominal », il engage maintenant à prendre la part la plus active et la plus réelle aux affaires. A sa llettre du 14, il répond le 19. « Tu dois exiger, ma chère Catherine, que toute la correspondance diplomatique te soit apportée régulièrement par Siméon. C’est à toi seule à juger de ce qu’on dit; mais cela n'appartient qu’à toi ». Il fait plus : il donne à la reine mission de tancer ce ministre : « Tu diras à Siméon, que j’ai appris avec étonnement et mécontentement qu'il ait permis la discussion indiscrète, qui a eu lieu au Conseil d'Etat entre le ministre des finances et le baron de Reinack et que je compte qu'une pareille seène ne se renouvellera pas ». En chargeant la reine de cette semonce, au lieu de la faire lui-même, il lui donne de l'autorité. Ce qu’il aprend par
(70) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 434-435. (71) Glavny Archiv. N. 3925, Cassel 10/22 avril. Jakovlev à Roumiantsov.
les lettres des divers ministres lui faisant comprendre que Catherine reste bien à Cassel l’incarnation de la monarchie westphalienne, il encourage sa femme : « D’après tout ce qu’on m’écrit, on est aux anges de ce que tu restes et de la bonté que tu témoignes à tout le monde; rien ne pouvait me rendre plus heureux, car toutes les preuves d’attachement que l’on te donne, me sont aussi agréables, que si c'était à moimême, mon attachement pour toi étant à l’abri de tout changement » ®. L'attachement à la reine, c’est l'attachement au roi, à un roi que les spectacles entrevus en Pologne du 10 au 19 n'ont pu détacher de la Westphalie.
Autre fait : l'Empereur a nommé des commandants militaires des zones traversées par les troupes et convois de l’Armée. Reinhard à passé à Siméon une lettre du Général Michaud commandant à Magdebourg l'avisant du commandement qu'il a reçu du pays entre Rhin et Elbe. « Cette nouvelle, écrit le 22 Catherine à Jérôme, a occasionné beaucoup d'alarme ici, les ministres surtout craignent que ce ne soit une prise de possession » %. Toujours la même hantise de l’annexion et de l'attribution de la Pologne à Jérôme, mais propagée par des gens, qui tremblent de perdre leur situation. Or, Catherine apprécie fort sensément ceite nomination. « Je crois, que ce titre ne peut comprendre, que ce qui regarde les hôpitaux, les magasins, les routes militaires et le recrutement des troupes; moi, je n’y vois qu'une facilité de plus de correspondre, car le ministre de la guerre se trouvait parfois embarrassé et ne savait à qui s'adresser. C’est cependant le Comte de Hône (Salha), qui à paru le plus troublé de cette nouvelle ».
Sa lettre du 23, réponse très circonstanciée à celle de Jérôme du 19, nous la montre très décidée à tout voir, très mise en goût d'agir par les suggestions du roi : « M. Siméon m’a apporté depuis ton départ une seule fois une dépêche chiffrée de M. de Busch et sans traduction. C’est aussi par manière de conversation qu’il m'a parlé du Général Michaud... Il me semble qu’il aurait dû me montrer la lettre. Enfin, aujourd’hui, il m’a rendu compte également, verbalement, des dépêches intéressantes de M. de Busch, qu'il t'expédie aujourd’hui. Il me semble encore, mon cher ami, que ce ne doit pas être ainsi que les affaires se traitent et qu'il devrait m'apporter
(72) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, p. 435-436. (73) Idem, t. 5, p. 437. Cassel 22 avril.
les dépêches. M. Siméon m'a paru étonné, quand je lui ai communiqué tes ordres au sujet des comptes qu il doit me rendre sur les dépêches officielles. Je dois te prévenir aussi, qu’il ny a point de conseil des ministres depuis ton départ, ce dont je ne puis te dire la raison, parce que Je l’ignore. Deux fois, seulement le conseil d'Etat s’est assemblé et M. Siméon ma dit, que les délibérations du dernier avaient été trop peu importantes pour me faire un rapport. Il m'a dit aussi aujourd’hui, qu’il avait reçu une lettre du Comte de Furtenstein, qui lui disait que les ministres devaient journellement me faire leur rapport... :
Je ne conçois pas non plus comment il se fait, que le ministre de l’intérieur n’ait pas eu pendant trois semaines le moindre rapport à me faire, car je ne lai vu qu’une seule fois au cercle. Enfin je t'envoie ci-joint le premier rapport militaire de situation, qui m'ait été remis par le Comte de Hône. Je sais aussi, que les ministres tergiversent pour faire . connaître le décret, que tu as rendu relativement à la direction des affaires, que tu m'as laissée pendant ton absence ».
Jusqu’alors, elle n’a rien dit de tout cela à Jérôme, ne voulant pas paraître agir par un motif personnel, et comptant sur les instructions reçues par les minisires. « Mais puisqu'il pa- . raît que tu veux que ces Messieurs me rendent compte journellement de ce qui se passe si ton intention est qu’on me mette au fait des affaires, afin de pouvoir les faire connaître, je tiendrai à ce que tes ordres soient exécutés. Je te prierai done de me répondre très catégoriquement
Nr. 1. Si le ministre Siméon est tenu de me montrer les dépêches et notes officielles qu'il reçoit des ministres étrangers et de m'en faire un rapport par écrit. Nr. 2. Si le minisire Siméon doit t’expédier les notes et dépêches officielles, ainsi que son rapport directement ou si je dois en être chargée. Nr. 3. Si je dois également t’envoyer les notes officielles ce nos ministres dans les cours étrangères, ou s’il en doit être chargé. Nr. 4. Si le Ministre Siméon doit me faire un rapport par écrit de ces notes officielles de nos propres ministres. Nr. 5. Si les Ministres de la guerre, des finances, de la justice, de ‘intérieur, ainsi que les officiers de la Maison chargés d’une partie de Padministration, doivent me faire leurs rapports par écrit sur les différentes affaires dont tu désires qu'ils me ren-
dent compte et si je dois t’envoyer ees rapports ou s’ils doivent le faire directement.
Enfin je te prie de faire écrire directement à ces Messieurs un double des résolutions que je te demande ici » "“#. Incontestablement, Catherine prend sa tâche très au sérieux.
Dès lors, on ne peut être que très étonné de voir Reinhard, —— qui à la vérité ignore le contenu de ces lettres de la reine, — écrire le 30 au duc de Bassano : « Le roi est parti sans faire aucun changement important dans l'administration ou dans le Œouvernement.. Il n’est pas vraisemblable que la direction de la Reine influera efficacement sur la marche de l’administration. Sa timidité et sa douceur naturelles, l’éducation qu'elle a reçue, les maximes qu’elle s’est faites, l'en détourneront. Son vrai département sera toujours celui des grâces » 5. Ou Reinhard ne comprend pas que la question qui se pose, n’est pas d'opérer des changements dans le gouvernement, mais d'affirmer par l'intervention de la reine dans le gouvernement que le royaume de Westphalie existe toujours; ou il lui “éplaît que la Reine ait si bien compris son rôle. Mais il y a pis : le même Reinhard par la dépêche précédente (28 avril) avise Bassano que « le Décret concernant la direction qui est confiée à la reine, lequel devait être publié le 28 avril, ne le sera point. M. Siméon avait fait à ce sujet quelques observations que le Roi a approuvées » 6. Siméon a été bien osé et Jérôme bien accommodant : n’y aurait-il pas du Reinhard derrière tout ceci ?
En attendant, Catherine tient son point bon. Le 26 elle écrit au‘roi : « M. Siméon vient de me rendre compte des discussions qui ont eu lieu au Conseil d'Etat; je t'envoie le rapport qu’il en a fait. De plus, il m’a dit qu’à l'issue du Conseil d’Etat, le Ministre des finances lui avait demandé sur le champ un Conseil des Ministres sur une affaire très importante, la vente du domaine de Barby. Je crois que M. Siméon n'avait pas le droit de tenir un conseil des Ministres extraordinaire, sans m'en avoir préalablement prévenue comme le porte ton décret. Ainsi je te prie de lui en faire l’observation » 7. Par la suite, loin d'abandonner ce ton, elle l’accentuera plutôt.
Le même jour, elle nous donne la clef de l’inaction de Siméon et de ses collègues : Tout le monde continue ici à crain-
(74) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 437-441. (75) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 446-447. (76) Arch. Min. Aff. Etr. F. W. n° 335, folio 31-33. (77) Du Casse, Catherine de Wurtemberg, Correspondance inédite,
dre que le royaume ne soit réuni à la France et surtout les ministres du royaume... ® : ils basent leurs conjectures, leurs raisonnements à ce sujet sur le voyage récent que tu viens de faire à Paris; üs prétendent qu'il est impossible que l'Empereur ne l'ait fait venir à Paris que pour te donner le comman-
dement de l'armée. C'est surtout M. Siméon qui en parait.
convaincu et de dit à qui veut l’entendre. « Conviction née de raisonnements basés sur des conjectures; Catherine fait de son mieux pour dissiper ces nuées : « J’ai beau assurer que tu ne m’aurais pas laissé la direction des affaires, si tu croyais à la possibilté d’un pareil changement; tout ce que je dis à ce sujet est vain ». Inquiète, elle se prend à ajouter :
« Je ne sais si leurs données à ce sujet sont plus certaines et
plus récentes que les miennes » ©. Les lettres suivantes ne
nous la montreront néanmoins que plus résolue, quoi que pré-
tende Reinhard.
Le rapport si nourri que fait Reinhard à Maret le 30, est:
stupéfiant à ce point de vue : « La Westphalie, dit-il, n’a point
dévié de sa première destination de servir d'Etat normal pour fondre ensemble et amalgamer les institutions françaises et
allemandes; l'équilibre jusqu’à présent a été assez maintenu.
par la prédilection que le gouvernement accorde aux uns et Pascendant que l’habitude donne aux autres. Pour qui a ré-
sidé dans le pays, les progrès que cet amalgame a faits, sont.
assez sensibles. Il n’a plus lieu seulement entre Français et Allemands, mais encore entre Allemands et Allemands. Les Français sont devenus plus tolérants et les Allemands moins étrangers. [Il y a trois ans, une ligne de démarcation assez
forte séparait encore Hessois et Hannovriens, Brunswikois et.
Prussiens. À peine aujourd’hui pourrait-on citer un fait où ces nuances se seraient fait apercevoir... Sans l'opinion, trop accréditée en ce moment, de l’instablilité de l’état actuel de ce royaume, les Westphaliens croiraient déjà avoir réacquis une patrie qu’ils préféraient à celle qui n’est plus ». Conclusion attendue : il faut mettre fin à cette nuisible opinion. Conelusion de Reinhard : « quoi qu’il en soit, cette situation intermédiaire les conduira sans secousses à leur destination définitive,
(78) Malchus, ministre des finances en dit autant (A. K. von SPECHT :
ke royaume de Westphalie et sa destruction par le Général, Ai Camp, Tchernichev p. 36. P énéral, Aide de
(79) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, p. 445, Catherine à Jérôme, 26 avril.
quelle qu’elle puisse être » %. Encore un qui pense à l'annexion. Au reste, depuis un an, Benjamin Constant, politique fameux entrainé dans le sillage de Mme de Staël, se promène en Westphalie de Hardenberg à Gôttingen, de Brunswick à Cassel : il dîne chez Reinhard, il trouve Siméon, Pichon à la comédie, il dîne « avec tous les Hardenberg, du monde », étant le mari malgré lui de Charlotte de Hardenberg, une femme qui a du bon », « mais qui ne l’empêche pas de regretter Mme de Staël plus que jamais » t, La présence d’un tel homme à Cassel n’est pas faite pour y faire régner la confiance dans le régime. Cependant la Gazette de Varsovie se donne la peine de mentionner un décret du 15 avril signé par Jérôme à Kalisz, supprimant la brigade de gendarmerie d'Osterwick (Saale) et créant deux brigades à cheval à Hanovre et à Hasselfed £?, mesure d’un intérêt nul pour Varsovie, communiqué tendant uniquement à montrer que, de Kalisz, Jérôme continue à gouverner la Westphalie.
. Pendant qu'ici et là on épilogue, Jérôme a reçu le 21 avril de l'Empereur cette lettre : « Si, lors de voire arrivée à Kalisz, il n’y a rien de nouveau, si, après avoir bien établi votre contingent, et avoir pourvu à tout ce qui est relatif à l’approvisionnement, rien ne porte à penser que les Russes attaquent, vous pourriez vous rendre très incognito et comme pour faire une reconnaissance militaire à Cracovie et Sandomir. Les connaissances locales que l’on prend soi-même sont toujours bien précieuses. Vous pourrez même visiter les mines de Wieliczka. Si vous faites cette course qui n’a d'autre but que votre instruction, tâchez de bien garder l’incognito et qu’on ne sache que c’est vous, qu'après que vous serez parti. Vous visiterez la citadelle de Cracovie et vous reconnaîtrez les différentes situations de la rivière. Vous pourrez d’ailleurs avoir un officier à Varsovie qui puisse venir promptement à Cracovie, s’il y avait quelque chose de nouveau, en même temps qu’il enverrait l’ordre à votre contingent de se mettre en marche. D'ailleurs je suppose que cette course sera courte » 5, L’auteur des mémoires du roi Jérôme atteint de napoléonite
(80) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, p. 449-450.
(81) BENJAMIN CONSTANT Journal intime, Préface de Paul Rival, Paris, Stock 1928, XXXVIII-227 p. in-16 p. 181-186.
(82) Gazeta Warszawska, supplément N° 37, Varsovie samedi 9 mai et Moniteur Universel, N° 125, 4 mai. De Cassel, 26 avril.
(83) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, p. 305-306, Napoléon à Jérôme St-Cloud, 10 avril.
à forme aitendrie, sent son cœur se fondre à la lecture de cette « lettre curieuse qui contraste avec tant d’autres et où perce un intérêt paternel caché sous la sécheresse et la brusquerie du style habituel » $f de l'Empereur. Même vue au microscope, cette lettre ne révèle rien de tel. D’autre part Frédéric Masson ayant distribué les rôles de la pièce « Napoléon et sa famille », et ayant décidé, une fois pour toutes, que Jérôme tiendrait l'emploi de comique, a fait de sa course vers Cracovie une pantalonnade de plus à inscrire au répertoire de ce joyeux arlequin. « Jérôme ne s'arrête point aux fadaises, et adopte avec joie l'idée » #5 de cette excursion. « C’est une joyeuse partie... Il a pris du bon temps ». Ceci n'empêche pas l'éminent historien de risquer cette réflexion pleine de reproches et vide de précisions : « Il y a bien à dire contre cette reconnaissance opérée au travers des Etats d’un souverain allié, par celui qui va commander ses troupes et qui est destiné à prendre sa place; mais par là le plan de l'Empereur achève de se dessiner » %. Par cette reconnaissance, Masson a donc cru que Napoléon rendrait apparente la candidature de son frère au trône polonais. C’est tout juste aussi probant que le voyage de Jérôme à Paris et la nomination de Michaud.
En fait, — et Napoléon pouvait s'y attendre, — le jour où Jérôme reçoit de l'Empereur cette injonction, coïncide avec celui où Alexandre 1* part de Pétersbourg pour se rendre à l’armée. Le plan qui se dessine en réalité, n’est pas politique, mais stratégique. Le moment n'est pas venu de tirer les marrons, mais de les mettre au feu. On va d’abord faire la guerre; l'Empereur termine ainsi sa lettre : « Ma garde est entièrement partie; je ne pense pas que les Russes fassent aucun mouvement. Les dernières nouvelles du 29 mars portaient qu'ils se mettaient en mouvement, mais qu’ils protestaient toujours qu'ils ne voulaient pas attaquer » 57. Tout de même on tend vers une collision : l'heure est venue de prévoir comment se produira le choc. Il n’y a donc rien à dire contre aucune espèce de reconnaissance opérée dans le pays qu’on est venu défendre.
Il ne s’est rien produit de nouveau depuis que Jérôme est à Kalisz : en tant que chef de l'aile droite, il peut dire qu'il
(84) Idem, t. 5, p. 305.
(85) Masson, Napoléon et sa famille, t. 7, p. 298. (86) Idem, t. 5, p. 298-300.
(87) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 306.
Moon
est « absolument oisif ». J'ai, répond-il à l'Empereur, assuré les vivres de mon corps d'armée pour quinze jours, en faisant passer la Pilica au corps du Général Reynier, et je pense que lui-même il trouvera plus aisément à s’approvisionner par Sandomir et la Haute Pologne » 5. Masson pour l’accabler sur ce sujet de l’approvisionnement, n’a pu que lui emprunter les termes de sa lettre du 13 à l'Empereur, et affirmer qu'il ne s'inquiète pas de ses troupes. En fait, toui ceci porte sur lPalimentation du 8° corps : or, Vandamme, Tharreau, Ochs, et l’ordonnateur Dupleix ne sont-ils pas là ? ou n’y sont-ils que comme des instruments inertes, incapables d’agir, si Jérôme ne leur donne l'impulsion. Manquent-ils de pouvoirs, de savoir-faire ? De quel droit attendre de Jérôme ce que ces compétences éprouvées ne sauraient donner ? Dans la région, n’avons-nous pas Sartelon et surtout Garezynski ? S'il faut parler au nom de laile droite, Marchand n’a-il pas qualité pour le faire ? Et Jérôme ne sait-il pas par Grabowski, que le département de Varsovie n'est pas mieux doté que celui de Kalisz ? Et les Bavarois, qu’il a à sa gauche, les Italiens, qui vont arriver, sont-ils plus assurés de leurs subsistances ? Et qu’eût dit Masson, si Jérôme prétextant ce problème de l’approvisionnement, avait renoncé au voyage d’insiruction à Cracovie ? Il y a pis : qu’eût dit l'Empereur ?
Jérôme conformément à l’ordre reçu, envoie donc un de ses aides de camp à Varsovie %; et écrit à son frère : « Je laisse à Kalisz le général Marchand, qui, seul a mon itinéraire, en sorte que, si cela est nécesaire, il me dépêchera un courrier sur le point où je serai. Je l’ai autorisé aussi à ouvrir les lettres du major-général, qui pourraient arriver en mon absence ». « Je vais m’empresser avec plaisir de remplir la mission, que V. M. me donne... Ce voyage aura beaucoup d'intérêt pour moi. Je partirai demain matin à la pointe du jour pour Cracovie, où j'espère être entré le 23 au soir. J’y passerai deux jours pour visiter la forteresse et les mines de Wieliska, je descendrai ensuite la Vistule jusqu'à Sandomir, je verrai Lublin et Pulawy et reviendrai à Kalisz à travers les cantonnements que je visiterai aussi à mon retour. Je compte être de
(88) Mémoires de Jérôme, p. 437, t. 5. Jérôme à l’Empereur. Kalisz
2 avril. CAR (89) NiEmcewicz, Pamietniki t. 1°, p. 307.
retour à Kalisz le 4% mai. Mon corps d’armée continue à être en bon état et à avoir très peu de malades » *. |
Masson a présenté ce voyage à travers la Pologne comme une équipée d’étourneaux, qui se croient des personnages his toriques, promènent leur sotte suffisance à travers cette région incomprise par eux et aboutissent, en fait de reconnaissance, à une aventure galante suspecte.
Or, Jérôme, ayant officiellement annoncé à Cassel par estafette qu'il quittait Kalisz pour « faire une tournée de revues » °! et ayant reçu de dla reine des reproches, sur ce qu'il ne veut rien Jui raconter de la vie qu’il mène, commence à Cracovie une lettre, qu’il continue plus loin, et où il lui envoie, en bon mari, une provision de cette bonne humeur, dont il est si riche et qui agit si heureusement sur la sanié de Catherine 2, « Rien n’est plaisant comme tout ce voyage. je veux ne t'en rien laisser ignorer. Je suis parti de Kalisz le 22 à 4 heures du matin dans ma calèche; à côté de moi, Fürstenstein, Vely et Colin sur le siège, Triat à cheval, servant avec son mauvais allemand d’interprète polonais. Chabert et le prince de Salm suivant dans une calèche, le baron de Sorsum et Garnier précédant ». L'Empereur ayant ordonné l’incognito « j’ai pris, dit Jérôme, le nom du général de division Bruyère », et comme c'eut été pour un simple divisionnaire de trop brillants subordonnés qu’un Comte, un Général, un Prince et un Baron, tous ceux-ci étaient « dans le plus strict incognito ». Et tout de suite une bonne galéjade : « Jusqu'à Garnier, qui voulait se débaptiser; nous l’avons cependant persuadé de garder son nom, l’histoire moderne étant peu connue des Polonais ». On juge de la scène scandée des éclats de rire de tout le groupe, Garnier y compris. « Tu vois, poursuit Jérôme, de ton cabinet notre cortège, mais pour bien te le figurer, il faut voir six cognas, autrement dit chevaux, dont le plus grand est presque de la taille des petits chevaux d’Ouesssant qui sont à Schônfeld, nous voir riant tous comme des jeunes gens et
(90) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 436-7. Jérôme à l'Empereur. Kalisz, 21 avril.
(91) Arch. Min. d’Aff. Etr., t. 10, N. 335 folio 31-33. Reinhard à Bassano Cassel 28 avril.
(92) Arch. Min. d’Aff. Etr., t. 10, N. 334, fol. 27-28, 24 avril. « La reine a été un peu indisposée. Les nouvelles qu’elle reçoit du Roi sont le meilleur remède. Elle ne devait pas recevoir hier au soir: mais
après l’arrivée du courrier, il y û : 1 5 y a eu contre ordre et assemblée »
Rheinard à Bassano. à
trouvant plaisant de nous faire demander des nouvelles du roi de Westphalie ».
Ce ne furent là pourtant que des passe-temps de voyageurs émoustillés au départ par l'air du matin. L’allure de leur course n'implique guère qu’ils aient baguenaudé à tous les carrefours. Parti le 10 de Glogau, Jérôme était arrivé le 13 à Kalisz à 9 heures du soir, ayant fait 36 lieues et demie. Parti de Kalisz le 22 au matin, il arrivera à Czenstochowa le matin du 23, en ayant fait 40. Sans doute, sur une route encombrée de colonnes que parfois l’on passe en revue, de convois, le tout allant à une allure déterminée, stationnant quelquefois, s’arrêtant au bout d’un certain nombre d'heures, on ne va pas comme peut faire un petit groupe sur un chemin libre. Encore faut-il reconnaître, que ce chemin, étant uniformément mauvais, la traite fournie était sérieuse.
À Czenstochowa, on voit la forteresse, la basilique et dans cette même matinée du 23, on repart. « Je fus couché, dit Jérôme, à Siewers, dans un château assez beau en apparence, mais où l’on ne trouvait pas même de la bonne eau; je ne te parle ni de lits, ni de vin, ete, choses, chez nous indispensables, mais ici absolument du plus inutile luxe ».
Dans cette après-midi du 25, on n’avait fait que 15 lieues. Jérôme renonce alors à la voiture. Le 24 « je pris le parti de venir à Cracovie à cheval. Je fis ces 23 lieues en 6 heures, sur des chevaux tellement grands, que mes pieds trainaient à terre; mais n'importe, c’est le cas de dire, que n’est pas le plus mauvais qui est le plus petit; du reste Fürstenstein, Chabert et compagnie étaient tellement près de leur peau qu’il n’en restait plus. Mon entrée dans cette ville est digne de figurer dans Don Quichotte; pour y arriver, figure-toi trois pieds de boue, mon cogna n’en ayant que tout au plus quatre, bien crotté, mais en bonne humeur; c’est ainsi que je descendis dans le meilleur soi-disant hôtel, où j’ai été obligé de passer trois grandes heures à faire nettoyer comme on dit l’indispensable » *&.
Et alors l’aventure galante signalée par Masson : « A peine suis-je à Cracovie, que l’on m’'annonce une très jolie comtesse, arrêtée par un commissaire autrichien, qui lui refuse le visa de son passeport pour Vienne et qui l'adresse à moi, pour lui faire obtenir, comme un simple général. Je reçois la
(93) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 441-443.
comtesse française et lui persuade assez difficilement, que je n’y puis rien, n'étant ni ministre, ni préfet à Cracovie; Je la décide de renoncer à Vienne et à passer par Breslau et Dresde; du reste la jolie comtesse ne me parut nullement jolie et je la jugeai un peu comtesse d'occasion ». Ainsi, d'aventure point: seulement une histoire de passeport; et qui fut courte. Jérôme vit en effet « le Préfet et d’autres personnes » %, la ville, la forteresse, cela après ses 6 heures de course et le nettoyage de ses effets. Le lendemain 25, à 9 heures, il partait à cheval à Wieliezka (trois lieues).
Si l’on ne voit pas, que Jérôme ait beaucoup le temps de s'esbaudir, du moins est-il tout au plaisir de se donner du mouvement : il à passé sur divers points la Warta, la haute Vistule en deux endroits. De Cracovie, il a exprimé, à la reine, son opinion sur Czenstochowa « qui passe pour une forteresse et où les Russes ont eu dans la guerre contre Îles Polonais la sottise de perdre 6.000 hommes. Je suis convaincu, qu’il ne faut que peu de jours pour prendre une pareille place, qui n’en est réellement pas une; aussi disais-je assez plaisamment au commandant, que si j’étais chargé de m’en emparer, je ne ferai autre chose, qu’abaitre l’église dans la place, qui se trouverait comblée ». « Cela fait rire » écrit Frédéric Masson, qui paraît scandalisé de tant de gaminerie %. Czenstochowa est le lieu le plus sacré de l’histoire polonaise, le Palladium de la Patrie autour duquel s’est constitué le sentiment national en face du Tatar et du Luthérien. Czenstochowa est une Jeanne d'Arc de pierre. Toute plaisanterie à l'adresse de « ce miraculeux endroit » semblera toujours sacrilège à qui connaît la valeur de ce symbole. Mais la valeur militaire de la citadelle, avait quelque peu baissé depuis Kordecki et les Suédois. Si Jérôme est irrévérencieux à l'égard de ces vénérables fortifications, c’est que Czenstochowa a été prise aux Prussiens le 18 novembre 1806 par cent cavaliers français %. En fait d’irrévérence, Voltaire a fait pis dans ses lettres au Maréchal de Richelieu, ou à Catherine IL 97, comparant l'église Notre-Dame de Czenstochowa au temple. de Sortine, et se moquant de la Dame de Czenstochowa mise à la raison
re Ge Pamietniki, t. 1°, p. 309.
émoires du roi Jérôme, t. 5, p. 442. —
sa famille, t, 7, p. 299. è enaer (96) Gazeta Warszawska, N° 57, 5 décembre p. 1519, 100 cavaliers du
12* chasseurs : la place était défendue par 500 (97) Ferney, 8 juin 1772. P b. et 25 canons.
: Napoléon et
par deux régiments russes, lamentables flatteries à une grande: aventurière en apparence libre penseuse, en fait agissant en excellente luthérienne doublée d’une très bonne orthodoxe au grand dam du catholicisme. Sur ce point précisément Jérôme est aussi correct qu’on peut le désirer d’un Napoléon : « Léglise est ce qu'il y a de réellement intéressant : elle est digne d’une très grande capitale, bâtie toute en pierre de taille, le dedans en marbre ou stuc. C’est là que se trouve cette fameuse vierge miraculeuse. elle à des habits, qui valent 4 ou 5 millions, brodés en perles et diamants; le nombre des pélerins est souvent de trente mille; chacun apportant un petit tribut, qui forme aux révérends pères un très gros revenu » ‘#8.
A Cracovie même, Jérôme est accusé par Niemcewicz d’avoir: « annoncé à haute voix qu’il y aurait un royaume de Pologne. Puisse Dieu réaliser cette prophétie » % !
Si le fait est vrai, cette affirmation du Général Bruyère n’engageait que lui et ne pouvait produire qu’un bon effet.
À Wieliczka, Jérôme est enchanté : « J’ai joui d’un des plus beaux et des plus merveilleux spectacles de la nature. J’ai chargé le baron de Sorsum d'en faire une description, que je t’enverrai : j'aime mieux, dit-il à Catherine, que tu lises ses vers que de te condamner à lire ceux que je ferais » 10, De Sorsum (Brugnière) étant son secrétaire, homme instruit et de talent {1 le fait en soi n’a rien de grotesque 102.
Soudain, « en sortant des mines, où je passai 4 heures, je fus reconnu; car ma figure ayant presque parcouru le monde, un nègre de Saint-Domingue assura m’avoir servi dans ce lointain pays, il y à dix ans ». C’en était fait de l’incognito.… Rentré à Cracovie, Jérôme n’y peut plus rester : « Me voilà pour éviter les honneurs et les ennuis obligé de partir encore à cheval le lendemain, 26, à 5 heures du matin » 1%. Chose curieuse : ce fameux incognito, dont s’est moqué Masson, a été assez scrupuleusement observé. La Gazette de Cracovie ne
(88) Mémoires de Jérôme : t. 5, p. 442.
(99) Nremcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 309.
(100) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 443.
(101) Glavny Archiv. N° 4602 « Note des personnes, qui se trouvent auprès de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie dans son voyage en Pologne » : secrétaire général du Conseil d'Etat, rédacteur au Moniteur Westphalien. — Norvins dine tous les lundis avec Brugnière « poète agréable », en compagnie de Jean de Müller (Mémorial de Norvins, publié par De Lanzac de Laborie. Paris Plon 1897, 3 avril au 8, t. 3, p. 244).
(02) Masson, Napoléon et sa famille, t. 7, p. 299.
(103) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 443-444.
dit pas un mot du voyage; la Gazette de Lwôw, toujours prête à relever pour l'Autriche et la Russie les moindres faits qu il faudrait taire, n’en parle pas davantage. La randonnée de Jérôme n’apparaît dans le journal de Niemcewicz qu'à une date postérieure au 30 avril. : Les S
Il y avait quatre jours que le roi avait quitié Kalisz :en rentrant par une route autre, c’est-à-dire moins discrète, il ne pouvait espérer y arriver que le 28 dans la nuit. En poussant jusque Sandomir, il prolongeait son absence de deux journées à l’aller et de deux au retour; il ne pourrait done être le 1* mai à son poste, comme il s’y était engagé. Il pouvait encore moins être question d’aller jusqu’à Lublin et Pulawy. II s'était du moins rendu compte de ce que voitures et cavaliers peuvent donner dans un raid de vitesse, sur les routes du pays; il avait vu la forteresse de Czenstochowa, la citadelle de Cracovie, reconnu plusieurs passages sur la Warta ei sur la Vistule autour ‘de Cracovie. Précisément au cours de la guerre de 1809, n’avait-on-pas vu cette ancienne capitale de la Pologne, évacuée par les Autrichiens sous la poussée de l’armée du Prince Joseph et presque disputée à cette dernière par l’armée russe alliée ? Les Russes la convoitaient donc; ils en eussent fait volontiers l’extrême pointe de leurs possessions dans une Pologne repartagée. |
L'incognito de Jérôme ayant pris fin d’une façon inattendue, l'essentiel de sa mission étant rempli, le temps lui ayant été très mesuré, il se dirigea vers Piotrkow, où il comptait reprendre la route de Kalisz. Piotrkow étant à 45 lieues de Cracovie à vol d'oiseau, Jérôme sur le chemin du retour n’y put pas parvenir le 26; le 27 avant d'y être arrivé, un courrier lui apportait un ordre de l'Empereur « de se porter avec toute l’armée sur Varsovie » sans revenir à Kalisz.
Get ordre adressé en réalité au roi par Berthier est du plus haut intérêt, surtout si on le rapproche de la lettre adressée par Napoléon le 10 à Jérôme : il est daté de Paris, 49 avril. Il débute ainsi : « Sire, L'Empereur ordonne, que V. M. fasse mettre en mouvement vers les premiers jours de mai son corps d'armée, qui est le 8 et qu’elle le dirige de manière à se rapprocher de Varsovie et de la Vistule. L’Empereur ordonne aussi, que V. M. se rende de sa personne le 3 mai à Varsovie. Arrivé dans cette ville, Sire, Vous enverrez au Prince Poniatowski, au général Reynier, les ordres ouverts, qui étaient joints à ma lettre du 23 mars et V. M. prendra le commandement du
D", du T°, du & corps d'armée et du 4 corps de cavalerie. Ce dernier corps, que le général Latour Maubourg va commander, se compose, Sire, de la 4 division de cavalerie formée de 6 régiments polonais à Varsovie et de la 7° division de grosse cavalerie, commandée par le général Lorge, formée de deux régiments saxons et des deux régiments de cuirassiers westphaliens réunis à Kalisz ».
Que se passe-t-il ? L'Empereur a envoyé Jérôme en reconnaissance sur la haute Vistule où à première vue il ne semble pas qu'on ait à prévoir des hostilités immédiates. De plus, après avoir répété le 16 et le 25 mars, que Jérôme ne prendra son commandement de l’aile droite, que lorsque les Russes auront commencé les hostilités, le voilà, qui l’en investit au moment, où il est probable que cette reconnaisance est en cours d'exécution.
Le major général poursuit : « L’intention de l'Empereur, Sire, est qu’alors Vous appuyiez Votre gauche sur Modlin, Voire droite sur Pulawy, que Vous vous mainteniez dans cette position, reposant Vos troupes, en passant la revue, organisant Votre artillerie et Vos magasins, ayant soin que la place de Zamosé soit bien approvisionnée, et puisse au besoin, soutenir un long siège; enfin, réunissant même le plus de magasins de vivres qu'il sera possible, pour qu’ils puissent servir à l’armée en cas de mouvement. Vous vous mettrez en correspondance, Sire, avec le général autrichien, qui commande à Lemberg, afin qu’en cas d'hostilités de la part des Russes, soit sur le territoire autrichien, soit sur le territoire du grand duché de Varsovie, les deux corps puissent s'entendre. Dans cette position, Sire, Vous devez laisser sur Votre gauche le 5e corps d’armée, au centre le 7, et sur la droite le 8 corps ».
Ce secteur, appuyé à deux places fortes, paraît un front défensif. Le major général continue : « Si V. M. cantonne son infanterie sur le Bug au delà de la Vistule, il est nécessaire, que les troupes les plus éloignées ne soient pas à plus de deux journées de la Vistule; des détachemenis de la cavalerie polonaise seulement pourront être en avant pour épier les mouverments de l’ennemi. Mais V. M. ne doit rien faire, qui puisse inquiéter les Russes et Voire langage, Sire, doit être très pacifique. Si les Russes attaquent, V. M. doit se contenter de réunir tout son corps pour la défense de Varsovie ». Le rôle de l'aile droite est donc alors celui d’une armée, qui se dispose à soutenir un choc, non à le provoquer, encore moins à aller
au-devant. C’est l’enclume, sur laquelle on jette le fer. EE voici le marteau : « Ayez soin, Sire de correspondre fréquemment avec le Prince d’Eckmühl, qui commande la gauche ».
Quelques indications propres à mettre de la clarté dans le problème embrouillé des subsistances : « V. M. mettra ses soins à organiser ses transports et ses subsistances de manière à pouvoir porter 20 jours de vivres pour tout son corps d’armée; Vous ne devez rien prendre, Sire, dans le pays situé au delà de Modlin et sur la gauche de la Narew; ce pays est destiné à nourrir le 4 corps (italien); Vous tirerez tous Vos moyens de Cracovie et de toute l’ancienne Galicie; mais Vous ne devez rien tirer de Posen, ni de la Grande Pologne, destinée à approvisionner Plock et Thorn ». La route, que suit Jérôme en allant de Cracovie à Varsovie est donc, comme par hasard celle par laquelle il doit s’approvisionner à moins que l’approvisionnement ne se fasse par la Vistule même.
Le major général termine ainsi : « V. M. ne doit point loger au Palais à Varsovie, mais faire préparer ce palais pour PEmpereur. Du reste, Sire, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire plus haut, le langage de V. M. doit être très pacifique, parce que tout peut encore s'arranger » 104. Ceci est exact; l'Empereur feint de croire, que tout peut encore s'arranger, et si cela ne s’arrange pas, il serait heureux de voir son adversaire prendre le rôle d’agresseur, — ce qui donnerait à Napoléon le beau rôle, — et déployer son offensive sur un terrain étudié par Lui. Moralement et stratégiquement l’Empereur trouve du profit à une discrétion modeste et ne détesterait pas qu’on parût hésitant, timide même, pour enhardir Penn à entrer dans le guépier. C’est la tactique d’Austerlitz.
Il y a là un moment intéressant dans la succession des plans préparés par Napoléon au début de la campagne. La phrase de la lettre de l'Empereur à Berthier du 16 mars : « Le prince d'Eckmühl doit se faire annoncer à Varsovie avec tout son corps d'armée, comme s’il était destiné à s’y rendre » a perdu toute sa valeur, puisque fin avril Bignon, Poniatowski et Davout ne se rencontrent qu’en grand secret hors de Varsovie. Il en est de même de l’autre phrase de la même lettre : « Il est nécessaire qu’on ignore jusqu’au dernier mo-
(104) Arch. Ministr. de Guerre, Paris, 19 avril 1812. A S. M. le Roi de Westphalie,
ment que le roi de Westphalie doit commander ma droite ». Le général Bonnal a écrit : « Dans le cas d’une offensive russe sur Varsovie comme dans celui où les troupes de cette puissance seraient maintenues en cordon le long des frontières de la Prusse et du grand duché, la manœuvre de Napoléon par le Niemen, aurait pour effet de rejeter l’aile droite ennemie sur l'autre aile et de précipiter le tout, après une grande bataille dans les marais de Pinsk, ou sur le Bug et la Vistule.. Napoléon ordonna une série de manœuvres politiques et militaires pour attirer le gros de l’armée russe du côté de Varsovie » 105. Le colonel Camon a dit de même : « Le mouvement de l’armée française sera une sorte de grande conversion à droite comme celle de 1805 et dans laquelle Jérôme formera le pivot mouvant. Jérôme attirera à lui, sans se compromettre, les Russes vers Varsovie » 1%, Le général polonais Kukiel a noté entre le 1% avril et le 15 maï : « Si les Russes marchent sur Varsovie, ils se heurtent au puissant groupe de corps, constituant une armée distincte, — du roi Jérôme. Alors Davout, avec son corps qui est proprement une armée, se jettera sur leur flanc et leurs derrières » 197, Clausewicz est muet pour cette date1® : et ceci vient de ce que, si en 1810-1811, l’armée russe songeait à une offensive dans le duché, en présence des gjigantesques préparatifs de Napoléon, en avril 1812, elle n'y songeait plus guère 1%, Thiers a raconté l'ennui de Divov ayant, en venant de Paris à Pétersbourg, à faire rapport sur la désagréable histoire Tchernischev, et ayant à ajouter, qu’il à rencontré partout des troupes en marche, et notamment celles de Davout au delà d’Elbing 1°, Des nouvelles de ce genre arrivent de partout aux Russes. Napoléon ne peut guère en dou-
(105) Bonnaz (Général A.), L’esprit de la Guerre moderne. La Manœuvre de Vilna, Paris, Chapelot 1905, 93 p. in-8°, p. 26-27.
(106) Camon (Lieutenant Colonel), La guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations. Paris, Chapelot 1807, 372 p. in-8° p. 123.
(107) KukiEez (M), Wojny Napoléonskie, nouvelle édition, Varsovie, Cracovie militaire, 1927, t. 1°", 318 p. in-8°, p. 199.
(108) CLausewiTz (Carl von), Der Feldzug von 1812 in Russland, der Feldzug von 1813 bis zum Waffenstillstand und der Feldzug von 1814 in Frankreich. Berlin, December 1862, XII-404 p., in-8°.
(109) BocpanoviTcH dit : « Les gens qui se souviennent de Hollabrunn, Czarnowo, Pultusk, Eylau, Heïilsberg et parmi eux Bagration et Benningsen sont convaincus de la nécessité d’une offensive, Barclay au contraire. Mais personne, pas même lui, Ministre de la guerre, n’ose affirmer la nécessité de se retirer : quiconque l’eut dit, eut été traîté en traître » (Istoria otietchestvennoï voiny 1812, Petersbourg, Strugonnikov 1859, 3 vol. in-8°, 2° vol. p. 108).
(110) Triers, L’Émpire t. 8, livre 25. Paris, Lheureux, 1866, p. 36.
ter : ce pouvait être un jeu en 1796 de masquer le déplacement d’une brigade, en 1812 il eut fallu escamoter à la fois plusieurs corps d'armée, chose impossible. Ce n’est donc guère en essayant de cacher les troupes en marche qu'on agira sur l'ennemi, mais en montrant ostensiblement des choses propres à le tenter. Si le 21 avril l'Empereur Alexandre est en possession de la dépêche de Jakovlev annonçant le départ de Jérôme pour l’armée; il sait par le même moyen dans les premiers jours de mai la présence du roi à Kalisz 1 et ses correspondants dans le duché iront plus vite à le renseigner.
La composition de l'aile droite et son commandement sont propres à inciter les Russes à tenter sur elle une offensive, qui la mettrait hors de cause et paraîtrait leur livrer le Duché. Infliger une défaite aux Polonais au début de la campagne, serait détruire leur esprit d’offensive, amoindrir leur valeur aux yeux de Napoléon, done ôter beaucoup de l'intérêt, qu'offre: pour lui la reconstitution de la Pologne. Battre les Saxons, C'était terrifier Frédéric-Auguste, c'était souligner ce qu'avait d’artificiel la diarchie polono-saxonne, c'était faire ressortir pour les Polonais l’avantage qu’il y aurait à l’union avec la Russie sous le tsar : étant donné les opinions si contradictoires au sujet de la valeur des Saxons, cela pouvait sembler facile. Battre les Westphaliens, c’était ôter toute confiance aux habitants de la Westphalie dans l’avenir de ce royaume, l’ôter de même aux Polonais du duché, qui en seraient témoins, au reste même de l’Europe : étant donné l'absence de traditions, le manque d'âme nationale de cette armée, c'était tentant.
Quant aux chefs, c'était mieux encore. Qu’eût pensé le prince Joseph, si on l’eût, dès le début, laissé écraser sous des forces supérieures. Quelle situation en face de ses compatriotes ? À qui eut-on pu les rallier dans le camp français ? Reynier, l’homme au mauvais œil, le malchanceux, ne paraît pas un adversaire sérieux; il n’a ni le mordant de Ney ou d’Oudinot, ni la décision de Davout, il connaît très peu sa troupe, pas du tout le pays. Vandamme est quelconque. Mais Jérôme surtout paraît une proie facile. Le général Bonnal s’est écrié : « Que dire du choix de Jérôme, le moins expérimenté des généraux français ». « L'esprit familial, poussé jusqu’à
(111) Glavny Archiv., N° 3175, 25 mars/6 avril reçue le 9 avril, por-
tant N° 27; N° 3736, portant N° 28; le N° 29 manque; le N° 30, qui y fait allusion est arrivé le 10 mai.
la démence, avait fait choisir à Napoléon deux parents médiocres pour commander son centre et son aile droite. Le Prince Eugène n’avait brillé qu’au second rang sous Masséna; le prince Jérôme allait faire ses premières armes ». « Si Davout eut commandé les 3 corps de droite, Ney les deux corps du centre et Oudinot les 3 corps de gauche, Napoléon se tenant au point le plus favorable pour diriger l’ensemble, les opérations auraient probablement pris une toute autre autre tournure » 12, Tout ceci est puissamment raisonné, s’il s’agit d'entamer une vigoureuse offensive contre un ennemi qui attend .de pied ferme.
Mais il s’agit de provoquer une offensive de l’ennemi, de lattirer sur un terrain connu. Avant Borodino, il y a Smolensk, il y a la manœuvre de Vilna; avant Vilna, il y a la manœuvre de Varsovie à laquelle les Russes n'ont prêté nulle attention, mais que Napoléon avait tout fait pour rendre intéressante à. ses adversaires. À l’aide de quelques prisonniers et d’espions,
- on connaît vite le chef qui commande un corps. La redoutable fourche dont le général Bonnal nous montre la solidité, n’eut d'aucune sorte incité les Russes à venir se placer entre ses branches.
Du 10 avril à la fin de mai au contraire Napoléon nourrit l'espoir que la physionomie novice de Jérôme, les disgrâces et l'obscurité de Reynier en feront des appâis attrayants pour les Russes, s’ils ont l'esprit tant soit peu offensif. Plus les coups portés sur les 7° et 8° corps seraient prononcés, plus l’ennemi prêterait le flanc au coup de massue que lui assénerait Davout. Si même Jérôme et Reynier devaient reculer de Varsovie et Radom jusqu’à Cracovie, les choses n’en iraient pas plus mal : l’armée russe serait prise dans un immense coup de filet par une conversion de l'aile gauche. L'important, c'est que Jérôme connaisse les lieux et recule sans se laisser rompre et que le Prince Joseph garde le contact à la charnière avec l'aile gauche; chose possible. Jérôme d’une part a un bon chef d'état-major, Marchand; et s’il faut un bouc émissaire, Reynier ou Vandamme sont là pour jouer ce rôle. L'envoi de Jérôme en reconnaissance à Cracovie le 10 avril et l’ordre prématuré
(112) BonNar, La manœuvre de Vilna, p. 87 et 37. Emil Lupwic s’est posé la question : « Warum vertraut Napoléon dem windigen Dilettanten, der sich im letzten Kriege lächerlich gemacht hat, eine ganze armee an, und sei es auch unter dem Rat erfahrener Generale ? » (Napoléon, Berlin, Ernst Rowohlt, 1927, 695 p. in-8°, p. 387).
‘du 49 lui donnant le commandement ostensible de l’aile droite, n'ont aucun sens, s'ils sont sans rapport avec la manœuvre de Varsovie. :
Quand Napoléon sera à Dresde, il s’en tiendra encore à son -opinion sur l’offensive probable des Russes. Metternich en témoigne ainsi : « Napoléon était convaincu que l’armée russe viendrait l’attaquer. Quant à moi, j'étais persuadé que l'empereur Alexandre, au lieu de passer la frontière, attendrait les attaques de l’armée française et qu’il les déjouerait en se retirant devant elle. J’exprimai cette opinion; Napoléon essaya de la réfuter en m’opposant des raisons stratégiques et en aléguant la manière de voir et d'agir du Tsar qu’il croyait connaître à fond; mais ses arguments étaient favorables à mes suppositions plutôt qu'aux siennes » H$.
Jérôme du reste, ou veut rassurer Catherine, ou ne s’est pas bien rendu compte du rôle qui lui est réservé. En tout as, il écrit à la reine: « Tout est à la paix; on négocie » 14.
Le 16/28 avril, un rescrit d'Alexandre faisait entrer la Podolie dans la 2 circonscription militaire dont l’administration relevait directement du général d'infanterie, prince Bagration, commandant en chef la 2 armée de l’ouest : cette mesure était prise en vue de faciliter « la défense de l'Empire » 115,
Que s'est-il passé au 8° corps en l’absence de Jérôme ? Mas-
son dit : « Ce que son armée est devenue pendant qu’il courait la poste, fait le moindre de ses soucis. Le 23 pourtant, Vandamme lui à écrit : « Nos maux vont en augmentant; notre
position devient de plus en plus difficile; le pays entier est dans la disette, Plus nous approchons de la Vistule, plus notre situation empire. Déjà des habitants meurent de faim, d’autres se nourrissent des glands ». Il n’en à pas moins pris du bon temps » 116, Outre qu’on woit mal où Jérôme a pu prendre ce bon temps, Masson a pu lire dans la lettre du roi à la reine : « Nous craignons de manquer de vivres, ce qui m'aurait fait exécuter ce mouvement, même lorsque l'Empereur ne l'aurait pas prévu » 117, Jérôme se soucie donc de ses troupes.
(13) Mémoires, docurhents et écrits divers, laissés par le Prince de Metternich, chancelier de cour et d’état, publiés par son fils le Prince Richard, classés et réunis par M. À. de Klinkowstroem, Paris, Plon 1880, 1° vol. (1773-1815) XI-372 p. in-8°, p. 121.
(114) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 444.
(115) Vosexskr (K.), Akty, dokumenty i materialy dla istorii 1812 goda, Petersburg, Stolzenburg, 1909, t. 1° in-8°, p. 532.
(116) Masson, Napoléon et sa famille, t. 7, p. 300.
Mais on ne peut assez répéter que le mal est général. Le général Konikof, ministre de Russie à Dresde, écrira au Chancelier Roumiantsov, le 4 mai : « Le colonel Vieth a été envoyé d'ici il y a quelques jours à Berlin auprès du général Dumas, intendant général de l’armée avec des représentations sur les difficultés où l’on était en Saxe de pourvoir à l'entretien des troupes en marche, vu le manque de subsistances surtout dans les contrées où elles passent le plus. Il était en conséquence question d'obtenir des changements aux dispositions relatives à cet objet $. La situation dont parle Vandamme n’a donc rien d’exceptionnel; ce n’est pas l’incurie de Jérôme qui l’a créée. Davoui écrivait déjà à Berthier le 5 avril : « J’ai communiqué au général Dumas différentes lettres du duché de Varsovie sur la pénurie de bêtes à cornes. Ce gouvernement est . absolument sans fonds pour faire des achats de viande. On est obligé de prendre par réquisition les bestiaux destinés au labourage. Ces mesures, si elles continuent, plongeront les habitants dans la plus grande misère » H®,
Il y a plus : à regarder de près les documents, nous voyons que les administrateurs du 8° corps n’ont rien négligé de leur devoir, et le préfet Garezynski a également rempli les siens. Tandis que Jérôme galope, le Général Baron d’Ochs, commandant la 4" division, écrit à Vandamme : « Je viens de m’assurer par moi-même que les ressources des nouveaux cantonnements de ma division sont à peu près nulles. Au magasin, il n'existe pas assez de pain et de viande pour la consommation de demain. Je viens d'autoriser chaque commandant à faire tuer ce qu’il pourrait trouver pour la subsistance jourpalière de sa troupe. Si la mesure n’est pas très régulière, V. E. sentira que je n’avais pas le choix des moyens, car la chose ne peut souffrir de délais. Je viens d’envoyer demander du pain à Sieradz. Cette ville peut en fabriquer plus qu’il n’en faut pour la consommation de la 2 division, tandis qu'ici les moulins, fours, blés et la farine manquent totalement. Je prie très instamment V. E. de vouloir bien ordonner qu’il soit envoyé des bestiaux sur pied à la division, si elle doit plus longtemps séjourner dans les cantonnements vraiment déserts qu’elle occupe aujourd’hui. « Cette lettre du 22 et d’autres pareilles peut-être ont déterminé Vandamme à écrire à Jérôme
(117) Mémoires du roi Jérôme, t. 5, p. 444.
(118) Glavny Archiv. N° 4445.
{119) Correspondance de Davout, t. 3, p. 339.
sa lettre du 23, et à Marchand, lequel alarmé lui répond : « Je voudrais pouvoir vous indiquer positivement le jour où le roi sera de retour. Il serait instant que vous le vissiez dans la position où nous sommes 1*. Le rapport du Général d’Ochs, contient du reste une explication de da situation et un postseriptum rectifieatif. Si la 1" division est dans un tel manque de tout, c'est que les Saxons qui l’ont précédé « ont tout enlevé, bestiaux, voitures et chevaux et n’ont rien renvoyé ». Etant donné qu’il n’y avait pas lieu de croire les Westphaliens
moins exigeants que les Saxons, à Widawa, Q. G. de la 1".
division, « il n’y à aucune espèce d’autorité locale. Le bourgmestre lui-même s’est enfui ». Dans l'impossibilité où l’on était d'obtenir des vivres des autorités absentes, il ne restait qu’à se servir. D'ailleurs cet état de choses ne dure pas, d'Ochs
rouvre sa lettre pour annoncer que Garczyñski « va envoyer
de Wielun 400 scheffels de farine, 70 bœufs, 200 quintaux de foin » 21, Le 24, d'Ochs écrit à Vandamme qu’on tient à sa « disposition à Wielun, 6.000 rations de pain, 40 vaches, 400 rations d'avoine, de l’eau-de-vie, de la bière, et des légumes en proportion » pour le lendemain. De plus, Dupleix envoie 8.000 rations de pain qui vont arriver incessamment : « La troupe, dit-il, a souffert un peu, mais n’a pas manqué. Hier, j'ai pu faire distribuer un quart de ration de pain, aujourd’hui une demi-ration; demain elle aura ration entière, sans toucher ce que j'attend de Wieluñ et Kalisch. J’ordonne de faire cesser de suite la mesure, ruineuse sans doute, mais impérieusement commandée par les circonstances, de prendre les bestiaux et la farine dans chaque cantonnement ». De plus, autorisé par Vandamme, il décongestionne la région Widawa- Bombrowna, en envoyant à Radomsk, la 1 brigade : et il expédie là un officier d'état-major qui se rendra compte d’abord « des ressources de ces contrées », où il ne peut pas « s’exposer à jeter des troupes sans avoir la certitude qu’elles trouveront à y vivre » 122.
L’auire divisionnaire, le Baron Tharreau écrit de son côté
à Vandamme : « Les distributions en tout genre se sont
faites assez régulièrement jusqu'à ce jour. La situation des.
RE Min. Guerre, Marchand à Vandamme, Q. G. de Kalisch 5 avril.
RD Arch. Min. Guerre, Ochs à Vandamme, Q. G. de Widawa, 22
(22) Idem, Au Q. G. à Dombrowna, 24 avril, Ochs à Vandammè.
magasins qui doivent alimenter ma division et les versements annoncés me laissent sans inquiétude pour le temps présumé que nous resterons dans Ces cantons. La répartition des divers articles de subsistances ne sont pas faites dans les magasins en raison des besoins des troupes qui y doivent prendre. Il faut donc faire des échanges et des versements de l’un dans Pautre. Comme ils n’appartiennent pas au même district, les sous-préfets paraissent s’y opposer. C’est une mauvaise difficulté à laquelle je rémédierai. Le préfet pouvant et devant prendre les mesures pour égaliser les charges, il sera donné des récépissés par les gardes magasins qui lui seront envoyés et ce sera à lui à frapper les retardataires ». Conception fort Juste : mieux vaut que ce soit une autorité locale et civile qui sévisse, qu'une autorité étrangère et militaire. Mais c’est difficile à réaliser : « Il y a 8.000 rations de pain à Warta qui ne fournit qu’à 800 hommes : le sous-préfet ne veut pas verser sur Sieradz, où les farines manquent vu le défaut de - vent, ces jours derniers. L’ordonnateur Walter fera exécuter le versement de tout ce qui est superflu. Warta manque d'avoine : on en envoie d'ici, où il y en a en quantité supérieure à nos besoins actuels ». Le problème est done, dans bien des cas, une question de répartition et de transports. En dépit des à-coups qui n’ont pu manquer de se produire, Tharreau, du reste, n’a pas « reçu de plaintes sur la conduite de la 2° division » 15, D’ailleurs, Vandamme, le 24, a lancé l’ordre du jour suivant : « Westphaliens, C’est à vous que je m'adresse et je pense que ce ne sera pas en vain. Nous sommes en Pologne, pays allié et particulièrement affectionné du grand Napoléon, peuple soldat et brave qui partout a mêlé son sang à celui des Français. Ces contrées offrent en ce moment peu de ressources; nous y souffrons déjà et nos maux vont augmenter, mais des secours nous arriveront. Votre Roi connaît notre position. $. M. l’exposera à Son Auguste Frère et bientôt nos privations cesseront. Vos généraux s'occupent de vous; des administrateurs sages qui ont la confiance de votre souverain, travaillent à vainere les difficultés. De votre coté, il faut une grande patience, de la sobriété, de la confiance. Un militaire doit savoir souffrir sans se plaindre. La valeur n’est pas la seule vertu qui distin-
(123) Arch. Min. Guerre, Sieradz, 24 avril, Tharreau à Vandamme. (124) Du Casse, Le Général Vandamme et sa correspondance, tome 2, p. 351.
gue le vrai soldat, Vous prouverez aux Polonais que vous savez patienter avec vos amis. En mon particulier, je vous témoignerai toute ma satisfaction » 1.
Ces exhortations furent d'autant plus efficaces que les vivres arrivaient de divers côtés. Le chef d’escadron de gendarmerie, De Kalm, grand prévôt du 8 corps, ayant demandé au Président du Tribunal de Kalisz et au Commandant de la Place » s’il était venu à leur connaissance que des désordres aient été commis par des troupes du 8° corps, ils ont déclaré qu'il ne leur était parvenu aucune plainte, ni même entendu dire qu’il en existât ». Par contre, le Préfet pressenti également à dit « que MM. les Sous-préfets des arrondissements de Warta et Sieradz, se sont plaints des mauvais traitements qu'ils ont éprouvé eux-mêmes ainsi que leurs délégués à Btaszki et Widawa, et les habitants de leurs arrondissements par la même occasion ». En particulier, Garezynski a invité De Kalm « d’avoir soin que les troupes cantonnées dans les susdits arrondissements délivrent à leurs hôtes qui les nourrissent, les rations de vivres qu’elles reçoivent des magasins et à ce que MM. les officiers ne prétendent pas de leurs hôtes du vin et du café, attendu que ce ne sont pas des productions du pays et qu’il est presque impossible à l'habitant de s’en procurer ». Le prévôt se rendant compte du bien fondé de ces observations, envoie le 26 « le Capitaine de Motz avec deux brigades pour parcourir les cantonnements et prendre dans les deux arrondissements les informations les plus exactes sur les plaintes portées » 125.
Les incidents avec les sous-préfets soucieux de l’approvisionnement des habitants de leurs arrondissements continuent : « Le sous-préfet de Wielun a formellement refusé de rien livrer de ce qu’il avait promis » pour la première division. fl a l’ordre de tout diriger sur Kalisz. $i ces approvisionnements sont destinés pour Widawa, il faut avouer qu’on ne cherche pas pour y arriver les voies les plus courtes 1%. En fait, ordre avait été donné le 19 à ce sous-préfet de fournir au magasin de Widawa « 328 quintaux de seigle, 2.830 bois-
(125) Arch. Min. Guerre, Q. G. royal à Kalisz, 25 avril Le grand Prévôt au Général Comte Vandamme n° 272. Tout au plus peut-on remarquer en ce qui regarde le vin que depuis janvier les droits d’importation du vin dans le Duché avaient été diminués (Moniteur : samedi 15 février, De Varsovie, 27 janvier).
(126) Arch. Min. Guerre, Dombrowa, 25 avril n° 84, Ochs à Vandamme.