MA
seph a dû recevoir ce billet le 4 : le bon billet qu’a La Châtre. Pouvait-il s’illusionner sur sa valeur et ne pas entretenir Jérôme de cette grave affaire traitée si légérement par Dumas ?
Cet intendant général ne s’arrête pas en si bon chemin. Le 2% avril, il à écrit au Prince Joseph : « M. l’ordonnateur Clapier m’écrit de Dantzig le 19 pour me faire part des réclamations qui ont été adressées à $S. E. le Général Rapp et à lui par le sieur Moreau, munitionnaire général, relativement au séquestre mis dans le Grand duché de Varsovie sur les denrées et bestiaux qu'il avait achetés pour assurer le service courant de la place de Dantzig et compléter les approvisionnements de réserve ordonnés par S. M. l'Empereur. Il résulte des observations du Sieur Moreau qw’il est dans l'impossibilité d’assurer le service courant de la viande et des fourrages pour plus de 12 jours, si l’on ne lève promptement les entraves mises à l'expédition des bœufs et avoines qu’il a fait acheter à Varsovie, tant pour son compte, que pour celui de la société Anders et Arons qui est chargée d’une partie des fournitures. V. E. jugera d’après cela combien il est important que le transport des denrées destinées à la place de Dantzig n'éprouve aucun empêchement et en conséquence je la prie de vouloir bien donner les ordres les plus prompts pour que ces denrées ne soient pas comprises dans les mesures générales de séquestre décrétées pour toutes celles du Grand Duché. V. E. sentira comme moi l'importance des mesures que je sollicite à cet égard, car s’il n’était pas apporté de changement à l’état actuel des choses, il en résulterait de grands inconvénients » #8. Le Prince Joseph se fait donc l’avocat de Dumas, de Rapp et du Sieur Moreau au Conseil des Ministres qui cède : le 2 mai l’affaire est réglée, et le 10 Dumas priera le Prince de « donner les ordres les plus pressants pour qu'il soit accordé un libre passage à tous les approvisionnements pour le compte de l’armée française » 1%,
De loin, tout ceci paraît fort simple au grand intendant. Heureusement le voici qui se transporte de Berlin à Posen et tombe à son arrivée en plein conflit : « J’ai appris que plusieurs bateaux chargés d’avoine pour le compte du gouvernement français et faisant partie des achats ordonnés par l'Empereur, ont été arrêtés sur divers points par les autorités
(138) Archiwum gtôwne Akt dawnych, X. W. 296, Revues et Inten-
dance pièce 31 Berlin 25 avril. 4 (139) Idem, pièce 39, Berlin 10 mai.
locales et les avoines distribuées aux troupes de passage. Je prie Votre Excellence de vouloir bien donner les ordres les plus sévères pour empêcher que pareilles mesures soient prises à l'avenir. Elles contrarient toutes les dispositions qui ont été faites par l'Empereur pour former des approvisionnements généraux et privent l’armée de ressources sur lesquelles on a lieu de compter pour les besoins à venir. Il importe done d'employer les moyens les plus prompts pour prévenir la consommation prématurée des denrées et on ne pourrait jamais atteindre ce but, si les autorités locales ne secondaient les opérations qui seront ordonnées. Je serai infiniment reconnaissant à V. E. de vouloir bien me faire connaître les mesures qu'Elle aura eru devoir prendre pour empêcher les entraves que les Sous-Préfets de Lipno, Bromberg, Schneidemühl et autres qui ne m'ont point été désignés, ont déjà mises dans l’exécution des ordres qu'avaient reçus les agents de Padministration française 14, [l est sûrement plus commode pour le sous-préfet de Bromberg de nourrir les Bavarois avec les approvisionnements qui vont vers Dantzig, qu'avec les réquisitions faites sur les nobles de la région; plus commode à Anders et Arons d'acheter des bœufs à Varsovie, de les transporter par eau à Dantzig et de rendre le bœuf cher à Varsovie en le rendant rare, que d'opérer leurs achats en Poméranie. On couvre toutes ces opérations du grand nom de l'Empereur; mais l'Empereur écrit un jour à Lacuée, ministre de l’administration de la guerre : « Il faudrait que le Général Rapp ne se mélât pas de lPadministration de Dantzig et avoir là un très bon administrateur qui correspondît avec vous. Levez toutes les difficultés relatives à l’approvisionnement de siège. Mais, si l’on s’en rapporte au Général Rapp, cela ira fort mal » #1, En somme, le résultat des mesures prises par Dumas à la prière de Lothum et de Rapp, ce sera de faire le vide dans la région en aval de Varsovie, d'amener ainsi les habitants et les troupes de cette zone à s’approvisionner dans celle réservée aux Westphaliens.
Au reste, ce travail prussien dans le nord-ouest du Duché s’accompagne d'un auire assez louche. Qu'est-ce que cette proclamation de l'Empereur Napoléon répandue à profusion,
(140) Archiwum gtôwne Akt dawnych, X. W, 296, n° 38. Posen 10 mai.
(141) Corresp. inédite de Napoléon (Colonel Ernest Picard et Louis Tuetey), Paris, Charles-Lavauzelle et C'° 1925, t. 4 (1812) 641 p. in-8°, p. 153, n° 6793, Paris, 16 février.
ner
on ne sait par qui ni comment dans presque toute la Pologne :« Polonais, je viens vous donner un roi et pour reculer vos limites. Votre royaume doit être plus grand qu’il n’a été du temps de Stanislas; le grand duc de Würzbourg notre oncle sera votre roi. Le roi de Prusse nous a donné son amitié et à prouvé son attachement au bien commun pour avoir mis ses troupes à notre disposition. Réunissez-vous à elles et renoncez à voire ancienne haine contre les Prussiens; réunis à ces braves, conservez votre ancienne gloire ».1# Ce style qui prétend être napoléonien, mais contient des germanismes, est bien suspect. Les intentions ne le sont pas moins le mécontentement des Polonais antiprussiens devait être grand, celui des partisans de la Saxe ne devait pas l'être moins, la déception des colons et propriétaires prussiens devait être amère.
Le soir du mardi 5, les ministres ont été « au coucher » de Jérôme : mais à en croire Niemcewiez, ils n’ont pas parlé au roi de l’angoissante question des subsistances et s’en sont excusés le lendemain à leurs amis sur ce «qu’ils n'avaient pas eu le temps de l’entretenir de cela »1#. En fait, qu'ils en. aient parlé à Jérôme, Marchand, Wellingerode ou Fürstenstein, ou que Jérôme ait été averti par ses services, ce qui est sûr, c’est que le lendemain, 6, parut cet ordre du jour signé Marchand : « Il est parvenu à S. M. des plaintes réitérées de divers points occupés par les troupes, sur la conduite des soldats et même des officiers : des excès ont été commis, des demandes illégales ont eu lieu. Le Roi veut que l’Aile droite de la grande Armée soit prévenue de la ferme intention où est S. M. de maintenir vigoureusement l’ordre et la discipline; de réprimer tout abus et de punir sévèrement les infractions aux ordonnances militaires. Tout officier convaincu d’avoir ordonné ou toléré ces abus de pouvoir sera renvoyé au delà de l'Elbe et mis à l’ordre du jour de l’Armée, les délits plus graves seront jugés selon toute la rigueur des lois militaires. L'exécution de cet ordre est expressèment recommandé à Messieurs les officiers généraux ct chefs de corps »1#, Jérôme et son chef d'Etat major font done ce qu’il faut pour obliger les militaires à respecter les pouvoirs de l'autorité civile.
(142) Idem, p. 325-6, n° 7164. Le texte imprimé a été francisé à tort; l’original est incorrect.
(143) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1°, p. 313.0»
(144) Arch. Min. Guerre, Q. G. de Varsovie. 6 mai.
Mais, comme on ne peut exiger du soldat une pleine obéissance qu’en assurant sa subsistance, cet ordre du jour s'accompagne de mesures propres à la lui garantir. Marchand écrit donc à Reynier : « La pénurie extrême où nous nous trouvons et le manque total de vivres dont nous sommes menacés, a déterminé S. M. à envoyer un commissaire des guerres français pour presser l'exécution des réquisitions frappées dans les provinces de Cracovie et Lublin; acheminer sur le champ tout ce qui se trouvera réuni dans ces pays et sur les points non occupés par les cantonnements; faire les réquisitions nécessaires. Je vous prie de veiller soigneusement à ce que ce commissaire n’éprouve aucun obstacle de la part d'aucune autorité dans la mission qui Jui à été confiée; de le faire aider s’il est nécesaire par la force militaire, enfin de protéger l’arrivage des denrées expédiées par tous les moyens possibles et même par des escortes, sil le faut. Je vous réitère tout ce que je vous ai déjà mandé sur cet important objet » 145. Mais, dès le lendemain, Marchand doit reprocher à Reynier d'aller lui-même à l'encontre des mesures. qu'il doit faire respecter : « Par suite des dispositions arrêtées par $S. M. je dois vous soumettre la défense expresse d'arrêter les bateaux chargés de foin et de paille que vous avez fait parlir illégalement de Cracovie, puisque vous devez tirer vos subsistances du département de Radom dans lequel vos iroupes sont cantonnées et où il exisie encore de grandes ressources. Les denrées en magasin à Cracovie sont destinées à l’approvisionnement de Varsovie » 146. Deux estafettes emportent chacune un exemplaire de cette note; une 3, le même jour porte à Reynier l'avis suivant : « Le résident de France m’écrit pour se plaindre des entraves apportées aux approvisionnements de Thorn et de Modlin, le 1* ordonné par l'Empereur, le 2% fait par la Prusse en conséquence d’un arrangement avec la France. Les colonels des régiments cantonnés dans l'arrondissement d'Opatow se sont permis d'arrêter les 140.000 Xorzec 'avoine destinés pour Thorn dans les villages de Korice, Swikow et Menganowice, et réunis par le nommé Tyzenberg, agent de M. Frankel, chargé de ces achais. Deux bateaux de fourrage destinés pour Modlin, ont été arrêtés à Jedlin, département de Radom par vos ordres. Le résident de France réclame vivement contre
(145) Arch. Min. Guerre, Au Q. G. de l’Aile droite, Varsovie, 6 mai.
ces entraves; S. M. voit avec peine que les ordres qu’elle & fait expédier pour la liberté et la protection de tous les arrivages ne sont pas exécutés. Le Roi me charge de vous ordonner de lever de suite toute opposition à l’expédition de ces approvisionnements et de veiller à ce que de telles plaintes ne se renouvellent plus à l'avenir » 47, Ainsi, le chef du corps saxon qui n’a aueun pouvoir dans le département de Cracovie, en fait partir illégalement des bateaux qu'il arrête ensuite au passage au lieu d'organiser subsistances et transports dans le département de Radom qui est son arrière-pays. Varsovie et ses environs que doit approvisionner Cracovie, n'ont plus aucune sécurité à ce sujet, et cela quand Anders et Arons exportent ses provisions à Dantzig. Napoléon approvisionne Thorn à Cracovie et la Prusse invoque cyniquement la convention du 24 février pour se fournir de fourrage dans ce même Cracovie. Jérôme qui a éprouvé en Westphalie les capacités d'infiltration des agents prussiens d'un bout à l’autre de son Etat, les retrouve sans joie, dans le coin de Pologne le plus éloigné de la Prusse, troublant l’approvisionnement de son armée.
Dans quelques jours, Frédéric-Guillaume n’en adressera pas moins à Napoléon ce chef-d'œuvre d’humilité aggressive, élastique et retorse, qui, vu de Varsovie, paraît un défi audacieux, et eut suffi à dégoûter Jérôme de régner en Pologne « M. mon Frère, J'adresse le mémoire ei-joint à V. M. avec cet abandon que m'’inspirent et les liens qui nous unissent et les sentiments de bienveillance dont V. M. m’a donné une nouvelle preuve par sa lettre du 3 avril et la mission de son aide de camp, le comte de Narbonne. J'ai apprécié avec une bien vive reconnaissance le témoignage flatieur de son amitié et ne puis mieux y répondre qu’en me servant dans mes relaiions du langage de la loyauté et de la franchise. J’ai ratifié les conventions du 24 février, parce que je croyais leur exécution possible : elle ne le sera pas, si on persiste à s’écarter de la base de ces traités. V. M. daignera se convaincre par la lecture de ce mémoire que les sacrifices demandés à la Prusse surpassent de beaucoup ses moyens. V. M. ne sauraït approuver ces prétentions, parce qu’elles sont en opposition des traités, et réduisent mes sujets à la famine, au désespoir. Je me décide à faire les derniers efforts pour remplir mes en-
(146) Idem, 7 mai.
(147) Idem, 7 mai.
gagements, j'en appelle uniquement pour le reste à la justice et à l'amitié de V. M. Je suis avec la plus haute considération ei le plus entier dévouement, Monsieur mon frère, de V. M. I. et R. le bon frère, ami et allié »1#. En lisant ceci, il ne faut pas penser qu'à la Prusse piétinée par Davout, mais aussi au Duché vidé de ses produits par la Prusse de Bromberg à Cracovie, en dépit parfois du Chef de l’aile droite de la Grande Armée.
Le 10 à Cassel, la reine Catherine recevra de Jérôme une lettre daté du 6 : prenant la promenade du roi à Praga pour le passage du fleuve par le & corps, elle dit à Reinhard que « l'armée westphalienne a déjà passé la Vistule, que des déserteurs russes sont arivés à Varsovie, dont un officier polonais qui a donné des détails si instructifs que le roi en a fait un de ses officiers d'ordonnance » t#. Ceci ne donnait guère une idée des difficultés au milieu desquelles Jérôme avait à se débattre.
À partir du 6 mai du reste, d’autres difficultés allaient se présenter dans un domaine où Catherine ne soupçonnaïit pas qu’on püt opposer de sérieuses résistances à son royal époux.
Cette journée du 6 qui devait commencer pour Jérôme par la réception « des dames des sénateurs », semblait en effet devoir être l’une des plus faciles, l’une de celles où sa jeunesse, sa bonne mine, son esprit et son affabilité naturelle allaient lui attirer ies sympathies du beau sexe polonais, et par là un prestige, une influence considérable dans la société. [1 a même pu lui sembler d’abord, à lui et à quelques personnes, qu'il avait réussi dès le premier contact. Niemcewiez note : « il a parlé courtoisement » avec les dames et signale le 7 : « ce matin à nouveau quelques dames se sont présentées au roi » 1%, Si nous en croyons Chuquet, c’est-àdire Kleinschmidt, Jérôme aurait à Varsovie fait la cour aux femmes, tourné la tête à trois ou quatre d’entre elles. De cette ville se seraient répandues alors les descriptions les plus exagérées; les Polonais se seraient mis à admirer, à
(148) Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte avec les cours étrangères, les princes, les ministres et les généraux français et étrangers en Italie, en Allemagne, en Egypte. Paris, Panckouke 1820, t. 7, 467 p. in-8°, p. 448. Postdam, 10 mai 1812.
(149) Arch. Aff. Etrangères, Reinhard à Bassano, n° 336, folio 67, sassel 10 mai.
(150) Niemcewicz, Pamiçtniki, t. 1, p. 813-814.
AT
adorer le roi. Sans doute, les dons de séduction du plus aimable des Bonaparte ont exercé leur attrait et ne pouvaient pas ne pas l’exercer dans un milieu aussi délicat et raffiné que Pétait la haute société polonaise. Pourtant, Jérôme tombant en aérolithe dans un monde très parisien d'aspect, mais resté très Louis quinzième ou plutôt très Stanislas- Auguste, et effectivement très polonais, c’est-à-dire très slave, était très exposé à des faux pas. La femme polonaise, non plus vue au milieu d’autres femmes aux Tuileries ou à Saint- Cloud, mais regardée chez elle dans son cadre social, dans son salon, en groupe, dans toutes les manifestations quotidiennes de la vie normale à Varsovie, cette femme d’esprit délié, fine, souple, ondoyante, mobile, a des traits dont la douce Madame Walewska ne pouvait donner une juste idée. Elle fait des conquêtes; mais ni violence, ni bonne grâce ne la peuvent conquérir. Ni son mari, ni son amant, ni un étranger ne la dominent : touies les actions politiques sont venues expirer aux pieds de la mère, de la femme polonaise. C’est devant elles seules que la Prusse et la Russie ont échoué dans leurs tentatives de dénationalisation de la Pologne. Dans bon intérieur, la femme polonaise est « plus que reine » et l’idée que tous les honrmages ne lui seraient pas dûs à priori, à elle d’abord et avant tout et qu’elle pourrait en devoir la première à quelqu'un, est une notion latino-française simple vestige des traditions autoritaires et désuètes du pater-familias des premiers temps de la République romaine. Le Code Napoléon a été introduit en Pologne : mais la Pologne actuelle n’a pas maintenu les restrictions aux droits des femmes qui subsistent encore en France. Au corse, au français, au roi, au roi allemand, au Napoléon, au nouvel arrivé qu'est Jérôme tout ceci échappe et doit forcément échapper, encore qu'il soit plus apte que l'Empereur à s’orienter dans les milieux féminins. Il eut fallu trouver ün moyen de s’arranger pour que ce fût Jérôme qui fit le premier pas vers l’élément féminin de la capitale et que ce premier pas fut l'hommage du roi, non du jeune homme, à la femme polonaise. C’eût été à Bignon à trouver la circonstance, le moyen, la manière, la ou les personnes auxquelles Jérôme eut fait sa première visite. Le 6 mai, au contraire, il a attendu les premières visites des dames de Var-
(151) CHuqueT (Arthur), Lettres de 1812. Paris, Champion 1911, 368 p. in-8°. Les Westphaliens dans la campagne de 1812. (Traduction de
Kleinschmidt), p. 315-337, p. 318-319. 7
sovie. Il en résultera des difficultés auxquelles on eut pu s'attendre et une Fronde de dames qui eut pu être dangereuse.
D’après Bignon, les dames ont été « enchantées de l'accueil gracieux du Roi, des choses aimables et obligeantes que S. M. leur a dites » 15? et il en fait état dans sa dépêche du 7 mai à Bassano. Sans doute, Jérôme, encore que roi depuis peu, à plus d’aisance que Frédéric-Auguste; mais Bignon a-t-il, dans ce que lui ont dit ces dames, fait la part de l'extrême politesse polonaise ? A-t-il voulu épargner à Jérôme une merecuriale de Napoléon ? En fait, la médiocre affluence des visiteuses atteste que le jeune prince n’a pas provoqué dans l’élément féminin le courant de sympathie qu’on pouvait croire inévitable.
Ce qui fit sensation et même scandale, c’est le mode de réception que Jérôme avait adopté. Mme Nakwaska note avec un empressement ironique dans une lettre du 10 mai : « Le roi a voulu faire la connaissance des dames de Varsovie et a adopté un mode de présentation très particulier. La dame qui
veut lui être présentée, doit écrire un billet au grand cham-
bellan pour demander d’y être autorisée. Le roi fixe le jour où il la recevra, invariablement à 11 heures du matin. Il faut
donc être à cette heure en robe de cour à la porte du roi. Habituellement, il vient cinq ou six dames le même jour, mais le.
roi ne les reçoit pas ensemble. On les introduit une à une dans le grand salon au milieu duquel le roi debout attend : il parle deux ou irois minutes avec la dame introduite, puis en prend congé en la saluant d’une inclinaison de tête » #8, Kajetan Kozmian dit de même : « Le roi Jérôme donnait le matin audience aux autorités, aux ministres et même aux femmes qui
voulaient faire sa connaissance, mais ces audiences étaient -
particulières. Les dames assemblées attendaient dans un salon et le chambellan de service les introduisait tour à tour dans son cabinet où le jeune roi leur posait des questions en tête à tête. Je me souviens que Mme Alexandre Chodkiewiez s’in-
digna avec toute la vivacité de son tempérament contre ces au-*
diences inconvenantes, (nieprzyzwoite) et contraires aux égards dûs (ublizajace), principalement parce que le Sieur Roi parlait à une dame présente à la troisième personne » 15%,
Qu'est-ce à dire ? On eût pu craindre que Jérôme donnât
(152) HanpezsmanN, Instructions et dépêches, t. 2 88 (153) FALKOwWSKI, Obrazy z zycia, t. 4, p. 10-11. té ; (154) Kozmran, Pamietniki, 6° partie, p. 78.
de trop éblouissantes réceptions à de nombreux et brillants essaims de beautés polonaises désireuses de faire montre devant lui de leurs toilettes, de leurs charmes et de leur esprit,
de danser, — non de jouer au trois sept, — avec ce roi qui “arrive précédé de la réputation d'un Don Juan. Il ÿ avait là une occasion d’éclipser à jamais Frédéric-Auguste, et cela sans peine, en se jouant. Trop de Polonais d’ailleurs étaient passés par Cassel, y étaient venus en mission, y avaient servi, pour qu’on ne fut pas renseigné à Varsovie sur son inflammabilité et sur ses dons de séduction. Beau garçon, pas sot, en pleine fièvre de vie, « rassérénant les mines renfrognées qu’il pourrait craindre, le plus aimable et le plus gai des compagnons, alerte, brillant, d’un esprit vif qui saisit d’un coup d’œil et rend d’un trait le ridicule des êtres, d’une galanterie recherchée vis-à-vis des femmes, d’une éducation qui ne laisse rien à souhaïter, d’une magnificence à montrer aux peuples et qui, si elle est onéreuse aux créanciers, ne coûte rien à l'Empereur », voilà le roi qui reçoit les dames polonaises au Palais Brühl. Cest le prince qui « dans l’étourdissement des fêtes, seul, porte l’air de s’amuser, paraît le plus empressé, le plus leste, le moins empêtré de sa dignité »; le Roméo qui, s’évadant avec Catherine du bal de l'Hôtel de ville, « par un escalier dérobé, saute les marches quatre à quatre comme un écolier et dans ses habits de satin blanc, couvert de dentelles, de perles, de diamants, sous la toque de velours noir endiamantée où ondoient des plumes blanches, laisse la falote impression d’une princesse en travesti » 155.
À sa cour, le nombre des femmes d’une beauté remarquable était vraiment surprenant 1%, Or, taquin, il leur fait imposer par Fürstenstein de rester debout, jusqu’à ce que ceui-ci leur ait dit de s’asseoir. Poli avec toutes, merveilleux danseur, ingénieusement galant, si dans un bal masqué il Change plusieurs fois de costume, c’est pour débiter des tur- LJupinades à ses généraux, mais aussi pour nouer des intri-
| gues amoureuses; s’il joue au naturel dans quelque comédie,
c’est pour s'amuser, amuser les autres et avoir une occasion
| d'offrir à une aimable partenaire une parure de 200.000 francs. | Masson a publié un essai de palmarès des personnes honorées | par lui de ses napoléoniennes faveurs : dès le début du ma-
(155) Masson (Frédéric), Napoléon et sa famille, t. 6, p. 39-41. (156) MARGRAVE DE BADE, Mémoires, p. 14,
riage une demoiselle d’honneur dont la reine exige le renvoi, puis une comédienne, rencontrée à Breslau, Mlle Henin, Mlle Heberti, Blanche Laflèche suriout qui a retrouvé le pouvoir qu'elle exerçait à Gênes sur le commandant Jérôme, et qui devenue baronne de Keudelstein convoitera un instant le frère de la reine Catherine qui allait sans le savoir sur les brisées de Jérôme; la Comtesse de Lœwenstein, et les dames qui accompagnent Jérôme aux eaux de Neudorf, tandis que la reine villégiature ailleurs. Or, le voici à Varsovie, loin de Catherine d’ailleurs si indulgente à ses caprices féminins; l'y voici pour 45 jours. Il a traversé la Pologne en 1807, ül vient d’y faire des courses désordonnées pendant trois semaines, et sa curiosité naturelle de jeune voluptueux a dû l'amener à se renseigner sur l'éternel féminin en Pologne. Il a dû savoir, comme le remarque la comtesse Potocka qu'il tombait dans un pays « où la beauté des femmes n'est ni rare ni exelusive » 157, « Médina, fou d'amour, emplit Naples d’esclandres » dit Victor-Hugo : c’est ce que l’on attend de Jérôme à Varsovie. Et de fait, emprisonné, comme tout homme, dans sa réputation, il n’échappera pas à l'emprise des commérages, — en siyle noble — de la légende qui l’accompagne. La réalité est moins affriolante. D'abord, Jérôme se calmait : « déjà depuis quelque temps la chronique scandaleuse avait moins d'aventures à rapporter » 8. Non point que Jérôme se soit cuirassé de vertu avant de partir en Pologne, mais parce que sa situation à Varsovie n’était pas celle qu’il avait à Neudorf ou Napoléonshôhe. On devine que l'Empereur a dû lui dire à Paris : « Et surtout, là-bas, pas de ces histoires de femmes qui compliquent inutilement mes affaires ». C’est donc en vain que Mme la Préfète Nakwaska attend depuis le 19 avril ° le feu d'artifice rêvé : Jérôme n’est plus Jérôme, mais le suppléant de l'Empereur Napoléon. Il reçoit les dames debout, irois minutes, en tête à tête, parle cérémonieusement à la troisième personne : compliments, questions personnelles, renseignements utiles, un signe de tête, pas de baisemain et c'est fini. C'était scandaleusement décevant. La chose fit du bruit : longtemps après, la comtesse Potocka, écrivant ses Mémoires si pleins d’impressions justes et de prodigieuses
(157) Porocxa (Comtesse), Mémoires, P.
ADR Ce de Jérôme, t. 5, p. 447. Reinhard à Bassano, Cassel avril.
(159) Fazkowskr, Obrazy z zycia, t. 4, p. 4.
erreurs chronologiques, crut encore devoir y faire une place à cet événement. « Jérôme, dit-elle, fit le roi, annonça qu’il tiendrait cerele et recevrait les dames qui seraient désireuses de lui être présentées. Cela sembla parfaitement déplacé de la part d’un monarque de vingt ans qui se trouvait là en passant et jouait à la couronne comme les enfants jouent à la Madame ».
Le monarque de 20 ans en avait vingt-huit : à cet âge Henri IV et Louis XIV recevaient. Cette phrase est d’ailleurs un simple cliché de la comtesse qui dit aussi d'Alexandre 4* : « Il jouait à la Constitution comme les enfants jouent à la Madame » 16, Elle poursuit : « Il y eut schisme : les unes y allèrent, le plus grand nombre se révolta contre les insinuations de l’Ambassadeur lequel prétendait qu'on ne pouvait rien refuser au frère de Napoléon. Le prince s’offensa du peu d’empressement que les dames lui témoignèrent ». L’ambassadeur de Pradt dont il est question ici, n’arrivera à Varsovie que le 5 juin; or ceci se passe les 6 et 7 mai : l'erreur est flagrante 161, Ceci est écrit à l’époque où Jérôme exilé passe de Trieste à Rome, de Rome à Florence 1%, où il est de bon ton de faire flèche de tout bois contre les Bonapartes, où les défaillances de mémoire ajoutent au romanesque du récit et ne portent pas à conséquence.
Il y eut schisme et c’est Mme Chodkiewiez qui l’a déchaîné. Cette dame qui ne sait pas que dans plus d’une cour on parle aux dames à la troisième personne, et qui trouve inconvenantes les audiences de Jérôme, est la femme d’un colonel qui descend du grand hetman Jean-Charles Chodkiewiez. Le colonel entré dans l’armée du Duché après 1809, commande la place de Varsovie. Sa femme est donc venue chez le roi à raison des relations officielles existant entre son mari et Jérôme. Lui, obsédé par la grandeur de son nom, avait essayé de s’illustrer dans les lettres : ne réussissant qu’à endormir les spectateurs de ses pièces de théâtre, il rêva d’être le La-
(160) Porocxa (Ctesse), Mémoires, p. 318, 376.
(161) La comtesse Potocka écrit encore : « Les premières réunions | de l’ambassade furent mornes et tristes : c'était le désert. L’arrivée du jeune roi de Westphalie mit un peu d’animation en ville. Il com- :mandait un corps de réserve ». Or, Jérôme n’est pas arrivé après l'ambassadeur, mais l’a précédé de 34 jours; loin d’être en réserve, il | doit subir le premier choc en cas d’attaque brusquée. C’est ainsi que | la Ctesse Potocka écrit l’histoire, p. 317-8. | (162) Princesse MATHILDE, Souvenirs des années d’exil (Revue des | Deux Mondes, 15 décembre 1927), p. 722-739. |
voisier polonais, publia sept volumes déjà vieillis, quand ils parurent, devint général en 1813, et, assiégé dans Modlin, dut capituler. Parmi les chimistes, il passait pour un grand général; parmi les généraux, pour un grand chimiste. Quant à Mme Chodkiewiez, membre de la loge Eden et qui ne se con fessait jamais, elle avait le genre de beauté dit appétissante : de beaux yeux, un teint vif, un corps potelé, de la gaîté, du
tempérament. Elle n’invitait à ses dîners que des hommes dont
la plupart étaient ses adorateurs; quiconque la voyait pour la première fois, suivait aussitôt le cortège. Elle avait déjà eu « diverses aventures rappelant les temps de. Stanislas-Auguste. On pourrait écrire sur elle tout un volume », dit Gaïewski. Patriote polonaise ardente, elle s’enflammera pour le prince russe Galitsine. Au temps où le général chimiste « sera assiégé par les Russes dans Modlin, sa femme vivra publiquement avec l'ennemi de la patrie dont elle sera la favorite déclarée » 18, En attendant, elle fait en 1812 de la charpie pour les soldats polonais et westphaliens. Bignon a écrit là-dessus des phrases charmantes : « Dans toutes les maisons, on trouvait alors une table ronde autour de laquelle des mains délicates accoutumées à de tous autres travaux, préparaient des bandes de diverses formes pour les plaies diverses faites par le sabre ou les armes à feu. Dans ce tableau de femmes élégantes devenues sœurs de charité, il y a quelque chose d’attendrissant et de terrible, de cruel, mais de céleste tout ensemble. Je ne sais si dans notre état actuel de société,
cet héroïsme d’épouses, de filles, de mères, faisant à l'amour
de la patrie le sacrifice des plus douces affections, n’est pas
plus digne de respect que le stoïcisme sauvage de ces Lacé-
démoniennes tant vantées qui, à force de combattre la nature. en avaient presque étouffé la voix ». On serait ému, s’il ne citait parmi les « personnes de la première distinetion » qui avaient ce « quelque chose de céleste ». Mme la comtesse Chodkiewiez 164, En fait, si Jérôme avait été moins inconvenant, c'est-à-dire moins réservé, elle aurait violemment affi-
ché sa liaison avec lui, et Bignon en eut été au désespoir. Jé-
rôme n’a rien perdu à s’en faire une ennemie.
Le cas de Mme Nakwaska, femme du préfet, différent, est tout aussi suggestif. Point belle, mais élégante, fraiche avec”
(163) Fazxowsxi, Obrazy z zycia, t. 2, p. 197-199, 217. — Pamietniki, t. 1e, p. 1958. à PÉREASRESS
(164) Bicxon, Histoire de France, t. 10, p. 372 et note.
un nez retroussé et des yeux expressifs, elle est du petit nombre des personnes qui savent diriger la conversation de toute une société et la faire rebondir, quand elle tombe; des tours heureux, des réponses piquantes, un grand sens Ge la politesse et des devoirs de l’hospitalité 15 : quand on a de tels dons, on soufirirait d’être condamnée à un tête-à-tête limité à ce qui serait maintenant le temps légal d’une conversation téléphonique. Après avoir parlé des réceptions de Jérôme dans sa correspondance, elle est revenue sur ce sujet dans ses Mémoires : « Sans perdre de temps, il voulut connaître les dames polonaises dont, dit-il, il avait une idée extrêmement flatteuse. Les heures de présentation n’étaient pas très agréables pour des femmes. Quel plaisir de s’habiller à 10 heures ! Quelques élégantes pourtant saisirent précipitamment cette occasion de voir et de se faire voir de ce roi : il les récompensa de cette politesse en les invitant aux fréquents diners qu'il donnait. Plus d’une fois mon mari indisposa ce prince en s’acquittant strictement de ses devoirs, défendant toujours le département et la ville contre les pillages et les réquisitions. Je ne me hâtai donc pas de remplir cette formalité de la présentation, à laquelle je pouvais me croire obligée comme femme du préfet. Un billet aimable mais impératif de Mme Stanislas Potocka, femme du président du conseil m'y détermina. La princesse Alexandre Sapieha et Antoinette Sulkowska devant aussi se présenter ce jour là, pour éviter les méprises et les plaisanteries du publie au sujet des soi-disant tête-à-tête des dames avec le roi de Westphalie, nous allâmes dans la même voiture jusqu’au Palais Brühl en robes à queue, avec plumes et fleurs, à 11 heures du matin, riant de bon cœur de faire de si bon matin en toilette de bal une visite de cour. Et qui pensez-vous que nous trouvons dans l’antichambre du salon ? Personne sûrement. Eh bien donc nous trouvons. une chapelle improvisée et l’évêque in partibus de Malines en ornements épiscopaux, entouré du clergé, attendant humblement depuis deux heures le moment où sa Majesté le roi Jérôme daignera entendre la messe qu’il doit célébrer. Et la galanterie française ne permettant pas que des dames attendent, aussi longtemps que lui, Sa Majesté Royale, on nous expédia avant la sainte messe, et chacune, introduite dans le grand salon, eut tour à tour une audience du Roi, de-
(65) Fazxowskt, Obrazy z zycia, t. 4, p. 12; et t. 2, p. 201.
nr de
bout près de la cheminée, un chambellan étant présent. Mince, jeune, bien fait, il posa des questions assez de circonstances, le tout en hâte, et sur un ton quelque peu hautain, mais moins accusé que chez l'Empereur. Il me semble que la disgrâce qui pesait sur mon mari, m'atteignit aussi, car je ne fus pas invitée par le roi, peut-être du reste à cause du départ de Varsovie du roi qui suivit de très peu ma réception » *6.
Un récit aussi circonstancié paraît précieux, Malheureusement Mme Nakwaska fixe la date de ces événements le 8 mai, jour qui lui a été assigné par le « Prince Ernest de Hesse, ministre de la cour » 157, A cette date, l'archevêque — point in partibus — de Malines n’est pas encore là, et Jérôme n’est pas à la veille de son départ. Mais il ne peut être question du 8 juin : De Pradt alors ne fait que d'arriver; loin de vouloir forcer Jérôme à entendre une messe, il veut le forcer à quitter le Palais Brühl. L'abbé Gley nous montre du reste en lui le prélat le moins acharné qui soit à ce genre d’exercices 168, C’est si bien le 8 mai qu’eut lieu la réception de Mme Nakwaska que dans sa lettre du 10 à sa sœur, elle parle des réceptions et ajoute : « Je me suis déjà acquittée de cette corvée et j'en suis très contente. Toutes les dames se présenteront, les unes parce que cela leur va, d’autres par simple curiosité ». Elle termine en français : « Au fait, il n'y a rien de plus drôle à mon avis » 1%. Pour conclure, il faut noter que dans ses Mémoires, elle renvoie à sa correspondance comme à une source » 1 « pouvant incontestablement fournir, à raison de l’exactitude des faits et des dates, des matériaux à l’histoire de cette curieuse époque qu'est la première moitié du 19° siècle » 171, Or, cette correspondance, publiée en partie par Falkowski, contredit les Mémoires.
. Outre le défaut de mémoire qui caractérise tous les chroniqueurs, Mme Nakwaska, en à un autre, sa partialité à l’égard de tout ce qui est bonapartisant, français et même francophile, Elle à passé sa jeunesse à Golab à proximité de Pulawi:
(66) Nakwaska (Anna), Wyjatki z Pamietnik W 4 Gazeta Warszawska 1852, n° 218. 1 PRES
oo Nakwaska, Wyjatki z Pamietnikow. Gazeta Warszawska 1852 n° . ë
(168) Gzey, Voyage en Allemagne et en Pologne, p. 173-4
(169) Fazxowsxi, Obrazy z zycia, t. 4, p. 1011. “ l
(170) Jdem, t. 4, p. 12, Varsovie 17 mai 1812.
sel Naxwaska, Wyjatki z Pamietnikow, Gazeta Warszawska 1852,
le grand événement de son enfance, c’est l’arrivée de la Princesse Générale Czartoryska et de ses filles pour les manœuvres d'automne de 1791 172. Un an après l’arrivée des Prussiens à Varsovie (1795), elle à 15 ans, les salons fermés pendant les troubles de 1792 à 1795 se rouvrent : les agents prussiens se montrent très aimables, accommodants et se mêlent à la vie de société. Mme Grabowska maîtresse de l'ex roi introduit dans les soirées la mode pétersbourgeoise des tableaux vivants. Jusque là, la France, c’est la gouvernante qui a ordre d'interdire qu’on parle polonais; qui, quand les hôtes arrivent, commande : « Ne bougez pas, tenez-vous droites »; c’est le « Qu’il mourût » d’Horace auquel on doit applaudir, les plaisanteries de Molière dont il faut rire sans les avoir comprises; c’est l’idée qu’une voisine, Rosalie Lubomirska, qui n’a pas assez aimé sa langue et son pays et trop les Bourbons, est allée chercher la mort à Paris. C'est aussi, Mme de Vauban régnant sur le Prince Joseph et de nombreux émigrés se faisant héberger à Varsovie, les gens de la Blacha trouvant « mauvais goût » au théâtre polonais 1".
De 1806 à 1812, c’est autre chose : Mme Nakwaska a dansé avec le Prince Borghèse faisant vis-à-vis à Murat; les femmes de Varsovie et les officiers français se sont convaincus du renouveau qu’apportait leur rencontre dans leurs habitudes. Napoléon a su trouver les Varsoviennes jolies et parler aux dames âgées. Talleyrand a offert des spectacles uniques à des assistances triées sur le volet. Mme Nakwaska est bien avec le monde de la Blacha par lequel on a bien des faveurs : les Polonais de la garde ont de splendides uniformes. Mais la médaille a un revers : le Français en quartiers de logement est d’une exigence insupportable 174, Mme Nakwaska a souillé une robe de bal dans leur paille; la maréchale Davout réside trop à Skierniwice et pas assez à Varsovie. Les choses n’ont commencé à être à souhait que depuis la réunion de Lublin au duché (1809) : alors la famille Zamojska est revenue à Varsovie où grâce à elle une vie de sociéié normale a repris; alors on a revu la famille Czartoryska; les carnavals de 1810, 1811, 1812, ont été animés, magnifiques. Du reste M. Nakwaski a été nommé préfet de Varsovie le 10 jan-
(172) Idem, n° 198, 200. ;
(173) NaxwaskA, Wyjatki z Pamietnikow. Gaz. Warsz. 1852, n° 203, 204, 200, 199, 202, 205, 206.
(174) Idem, n° 208, 209, 210, 211, 215.
vier 4810: les réunions du mereredi chez Mme la Préfète ont profité de cette vie apportée de Pulawi dans les cercles mondains. Il y a grand renfort de belles et jeunes femmes : aucune quête pour les pauvres, aucune loterie, aucun tableau
vivant sans qu’on fasse appel au savoir-faire de Mme Nak-.
waska. Le prestige que lui donne l’ancienne amitié des Zamojski et des Czartoryski, fait qu’elle est appelée même à jouer le rôle de maîtresse de maison dans la demeure du comte Szoldrski, amant de la belle comtesse Sophie Czosnowska en participation avec le Prince Joseph et le capitaine Gavard. Pour elle, la France alors, c'est la Comtesse Anna Potocka qui prétend la langue polonaise trop rude et trop peu faite encore pour exprimer des sentiments délicats; c’est la correspondance française que, fatiguée du bal de la veille et
encore endormie, elle doit entretenir pour son mari avec les.
autorités françaises en permanence à Varsovie — ennuyeux exposés à traduire au commandant français de la place, réponse à une lettre du résident, remise en français du charabia français d’un employé, — pensums sans profit ni honneur
pour une femme 15, Puis ce sont ces « Westphaliens, Bava- «
rois, Saxons » commandés par Jérôme, « pires que les Français encore, ayant des exigences sans frein ». C’est le mé-
contentement de Jérôme au sujet de son appartement dans le …
palais Brühl, les multiples prétentions de De la Ville-sur-Illon, le lit, les meubles qu’il faut fournir et toujours dans les 24
heures et toujours sans payer. La logique des choses voudrait que Mme la Préfète, informée à souhait, accueillit cor-
dialement en bonne patriote qu'elle est, le jeune chef de l'aile « droite de la Grande Armée qui va rétablir la Pologne. L’illo- :
gisme féminin veut qu’elle irouve ridicule ce jeune passant
qui se jette en travers des habitudes de la société varsovienne. *
La petite Anna Krajewska jadis éblouie par l’arrivée des princesses Czarioryski à Golab, maintenant dans l’enchante- “
ment de leur retour à Varsovie, demain toute à l’orgueil d’être la traductrice de « Malwina », roman de Marie de Wurtemberg "%, est inaccessible à Jérôme, si pleines d’à-propos
(175) NaArwASKkA, Wyjatki z Pamietnikow, Gaz. Warsz, 1852, n° 215, à
(176) Malwina, czyli domysinosc serca, 1816, Var i i ] : sovie. Tr MME NAKWASKA sous ce titre « Malwina ’ou l'instinct du ne. traduit du Polonais par une Polonaise. » Varsovie 1817, et publié ensuite à Paris sous cet autre titre « La Polonaise ou l’instinct du cœur
Peytieux, 1822.
traduit du Polonais, de la princesse W.. par Mme Nakwaska », Paris, |
qu'aient pu être les paroles qu’il a échangées avec elle en trois minutes.
Mais il y a des femmes plus dangereuses pour lui. Ce sont celles qui entourent le Prince Joseph, non pas celles avec lesqueiles ce Prince a des amourettes, non pas même Mme Czosnowska dont il a un fils auquel sa sœur la princesse Tyszkiewicz léguera son bien; mais Mme Tyszkiewiez elle-même et la vieille maîtresse en titre, Mme de Vauban. « De taille moyenne, blonde, très belle jadis, Mme Tyszkiewicz l’eut encore été malgré ses #7 ans, si elle n'eut remplacé un œil qu’elle avait perdu, par un œil de verre qui faisait grimacer ses iraits. Toujours en amazone, coiffée d’un chapeau d'homme d’où sortaient de longues boucles voilant son œil, elle s’était liée à Talleyrand, lors de son passage à Varsovie en 1807 177. Cest par elle que le Prince Joseph s'était trouvé englué à Mme de Vauban. Son extérieur imposant, quelque chose de noble dans la démarche, son esprit, sa connaissance du grand monde depuis le berceau, donnait à tout salon qu’elle fréquentait un air de petite cour : le sien en était une. Avec cela un tempérament qui n’abdique pas : à 40 ans, elle joue le rôle de Rosine dans le Barbier de Séville, encore qu'elle soit borgne. En 1806, c’est elle qui présenta la société varsovienne à Murat au Zamek 178. « Elle lâche la Pologne pour suivre Talleyrand à Paris et à Valencay, le caresse, va au devant de ses désirs, y va de sa bourse, chaque jour lui donne un petit sac contenant 500 frs qu’il accepte et dont il use pour jouer aux cartes » 1%, Talleyrand dira d'elle : « C’est là une de ces femmes dont la conduite a prouvé à l'Empereur que leur sexe pouvait être décrété de prise de corps et emprisonné pour dettes. Mais, comme il lui plaît de traduire ses sentiments à mon égard en faisant des largesses à un homme qui n'a pour elle aucune estime, je lui laisse ceite consolation ». Avertie, elle ne fit que dire : « Oh ! je sais bien, mais j’aimerai sans cesse », et des trois vertus cardinales de Talleyrand, continua d’être « la charité » 1%. Elle n'est pas à Varsovie en 1812 et sera enterrée plus tard à Valencay dans la propriété de Talleyrand. Mais étant donné qu’elle est et veut être l’es-
(177) DemBowsKi (Léon), Moje wspomnienia, t. 1, p. 187-189.
(178) Naxwaska, Wyjatki z Pamietnikow, Gazeta Warszawska 1852, n° 204, 207, 208.
(179) DemBowskr, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 187-189.
(180) KIELMANSEGGE (Ctesse), Mémoires sur Napoléon 1°, t. 1, p. 33, H1b2105:
clave de Talleyrand, étant donné les sentiments que professe Talleyrand à l’égard de Napoléon, et son mépris pour Jérôme 181, les relations que garde Mme Tyszkiewicz à Varsovie, ne peuvent être orientées dans un sens favorable à ce dernier. Mme Nakwaska jadis associée aux fêtes qu’elle donnait? en est un exemple; Mme de Vauban en est un autre. Or, dans le petit palais Pod Blacha# qui flanque à droite le Zamek (Château royal), cette vieille femme qui règne sur le prince Joseph, prétend régner sur tout Varsovie. Elle s'était installée là avec son mari « descendant de lillustre Vauban » et « dignitaire de la cour royale », aux temps consulaires où Louis XVIII s'était réfugié à Varsovie. Celui-ci partit et Vauban aussi, Mme de Vauban était restée Sous la tôle. Peu à peu, elle soumit la société varsovienne à une tyrannie inouie jusqu'en 1813, date à laquelle l'entrée des Russes mit fin à son pouvoir ». Comment cette femme était-elle arrivée à asservir le Prince Joseph ? en vérité je ne le comprends pas, dit Dembowski. Ce n’était pas l’amour, car ni la personne ni l’âge n’y invitaient. De plus la liaison du Prince avec Mme Czosnowska, née Potocka, n'était un secret pour personne à Varsovie » 184, « Elle réunissait toutes les beautés de Varsovie auxquelles le Prince tour à tour offrait son inconstant hommage. Loin d'en être jalouse, elle avait l’air d'applaudir à des passe-temps qui continuaient les traditions de la cour de France et ses propres souvenirs » 1%, Plus d’un jeune homme en se mariant suppliait sa fiancée de ne pas fréquenter Pod blacha, plus d’un mari l’exigeait absolument de sa femme. La malbeureuse fin du règne de Stanislas-Auguste était trop présente dans chaque cœur pour qu’on put pardonner à l’ami de Mme de Vauban des mœurs si nouvelles 186, En
(181) Il dit dans ses Mémoires : Jérômie peu de temps après sa nomination…; il régna seul, c’est-à-dire qu’il eut une cour et un budget ou plutôt des femmes et de l’argent, Il s’abandonnaïit tellement à tous ses penchants que j’ai entendu dire au grave et véridique Reinhard qu’à l’exception de 8 ou 4 femmes respectables par leur âge, il n’en était presque aucune au Palais sur la fidélité de laquelle S. M. n’ait acquis des droits. Le luxe de la cour, ses désordres faisaient détester la France et l'Empereur, t. 2, p. 22-25.
ED NakwasKkA, Wyjatki z Pamietnikow. Gazeta Warszawska, 1852, n° ,
(183) Sous la tôle : le toit de ce palais était en effet couvert non de tuiles, mais de tôle.
(184) Demrowsxr, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 71.
(185) TremBicxa (Françoise), Mémoires d’une Polonaise, tome 2, p. 37.
(186) Naxwask4a, Wyjatki z Pamietnikow, Gaz. Warsz. 1852, n° 205.
réalité, les intimes du Prince ne s’attaquaient guère « qu’au petit nombre de femmes dont la réputation cloche ou a déjà fait naufrage ». Pourtant Mme Trembicka félicite Mme Walewska qui « débuta là », d’avoir, quelles qu'aient été les erreurs de sa conduite », « échappé à la dépravation de la Blacha » et d’être « restée si peu dans cette enceinte souillée, qu’elle conserva intactes une douceur, une bonté, une absence de goût de l’intrigue qui plaideront en sa faveur » 187.
Mme de Vauban avait été « une brune au teint basané caractéristique du midi, avec de petites taches noires sur le visage et des traces de petite vérole. Nerveuse au plus haut point, grimacière encore plus, éternellement couchée sur une chaise longue, couverte de dentelles brabançonnes et entretenant dans ses appartements, été comme hiver une température de serre chaude, elle n'avait que les os et la peau. Ainsi faite, elle domina tellement notre héros que sa mort à lui, seule, l’arracha de ses griffes » 188, Mme Nakwaska la voit « polie, capricieuse, affable, impétueuse, communicative, circonspecte, selon ce qu'il fallait, grande et maigre, de teint blême avec un visage ne manquant pas d'expression, gardant des traces de charmes dont elle semblait continuer à ne pas douter, avec un sourire tant soit peu railleur, une parole tranquille, une santé qu’elle semblait avoir affaiblie par son genre de vie antérieur : avec tout cela exerçant sur le propriétaire de la Blacha, et sur les personnes des deux sexes un empire difficile à comprendre » 1%, Mme Trembicka la peint « sèche de corps et de cœur, vaporeuse, mais grande dame » 1%, En 1808, le jour de sa fête, on la compare à Mme de Maintenon; en 1805 la Comtesse Krasinska lui trouvait déjà « l'air d’une poire sèche ». En 1812, c’est une affreuse vieiile « qui ne peut exciter aucun sentiment tendre » 11,
Le Prince Joseph n’était maître ni de sa maison, ni de son bien : elle touchait ses rentes et en réglait l’emploi. « Consolation à laquelle elle succombait généralement et qui cicatrisait toutes ses blessures, la bourse du prince était à sa dis-
(187) TREMBICKA, Mémoires d’une Polonaise, t. 2, p. 38. Mme Trembicka plus tard femme du général Kamieniecki est citée par Nakwaska comme une des personnes très assidues à la Blacha (Nakwaska, n° 205 de la G. W. 1852). a
(188) DemBowsxr, Moje Wspomnienia, p. 72.
(189) Naxwaska, Wyjatki z Pamietnikow, n° 204.
(190) TremBickA, Mémoires d’une Polonaise, t. 2, p. 37.
(191) Farxowskt, Obrazy z zycia, t. 1, p. 35 et t. 2, p. 178.
te
position, elle y puisait à pleines mains et retourna en France enrichie de dépouilles polonaises pour se plaindre au soleil de son pays des rigueurs du nôtre » ?. Il semble qu'ayant placé à fonds perdu sur les biens du prince les sommes importantes qu’elle avait réalisées sur les débris des siens, elle en ait retiré des intérêts considérables 1%. Bref, le Prince « ne pouvait inviter chez lui qui il lui plaisait; il ne lui était possible d'aller qu'où elle lui permettait ». Vrai type de la maitresse de maison française qui tout régit et régenie. Finalement, « sa position semble si bien établie que des
dames collets montés ne rougirent pas de la courtiser, ce qwil faut attribuer en partie à la royauté du prince dans les cœurs d’une nation si susceptible d’entraînement et de fascination, et plus encore au sens très oblitéré de la moralité en ce temps » 1%, Quand Napoléon arriva à Varsovie et « qu’on vit Talleyrand chaque jour dans cette maison, les maris qui avaient en horreur la société de Mme de Vauban, furent les premiers à envoyer leurs femmes chez elle 1%. Elle tint dès lors, dit Gajewski, tout Varsovie sous sa rude férule, recevait les premières dames de la ville, leur rendait visite et une fois par semaine ouvrait son salon à la jeunesse élégante qui, ayant vieilli sous son règne, s'était déjà renouvelée, en 1812. Le départ de Mme Tyszkiewiez pour la France lui assura l'héritage de relations de cette princesse. Elle rendait visite sans descendre de voiture, et quiconque ne voulait pas perdre ses bonnes grâces, devait alors sortir et faire salon avec elle près du marchepied de sa voiture. Quand on va Pod Blacha, il faut marcher dans sa chambre sur la pointe des pieds et parler à mi-voix. Elle exige que toutes les dames arrivant à Varsovie se présentent à elle, que celles qui y habitent en permanence, viennent à ses jours de réception dans sa serre chaude, sinon viennent se justifier le lendemain en personne, ou écrivent pour donner les raisons de leur absence 15. Elle avait toujours des billets de loterie, des fleurs artificielles, des broderies, un travail, une nouveauté parisienne à la mode qu'on devait acheter cher, pour aider à la publication d’un ouvrage ou subvenir aux besoins d'auteurs problématiques,
(192) Tremsicxa, Mémoires d’une Polonaise, p. 38.
(193) Naxwask4, Wyjatki z Pamietnikow, Gaz. Warsz, n° 204.
(194) TremBick4, Mémoires d’une Polonaise, p. 38 et suivantes.
(195) Gasewskt, Pamietniki, t. 1°, p. 23 — DEemBowskr, Moje
Wspomnienia, t. 1%, p. 72. — FaLkowski : Obrazy z zycia, t. 1, p. 146. — NAKWASKA : Gazeta Warszawska, n° 204,
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érh Le 54
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nourrir une famille pauvre dont le nom n’était pas révélé 196. Elle avait créé un théâtre français installé au Palais Radziwill où des amateurs français ne jouèrent qu’en notre langue — jusqu’en 1806. Et elle avait si bien agacé les Polonais par sa manie de tout franciser qu’on lui jeta ces vers
Jeszeze Polak po polsku i pisze i czyta, Bo nie cala Warszawa jest blacha okryta 197.
M. Askenazy a noté le peu de cas que Napoléon demandait en 1807 à Davout de faire de Mme de Vauban $. Par contre, le Comte Neiïpperg, le futur amant de Marie-Louise et l’un des agents les plus dangereux de la cour de Vienne, ayant habité Varsovie, n'avait pas hésité à s'y introduire dans les bonnes grâces de l’amie du Prince Joseph #°?. Et le directeur des postes deVarsovie, Zajaczek, frère du général, avait après Eylau intercepté une lettre très suspecte de Mme de Vauban à Neipperg, commandant du cordon autrichien 2%. EDembowski pense que si l'Autriche n’est pas repartie en guerre au printemps 1807, c’est que Neipperg informé par la Vauban, c’est-à-dire aux sources que possède le Prince Joseph, à pu démontrer à son gouvernement que l’armée française n'avait pas été détruite à Eylau. Talleyrand, le 9 mai 1807, prenait soin d'associer à Mme Tyszkiewiez dans ses hommages, cette Mme de Vauban dont les charmes flétris n’évoquent cependant rien pour lui?%1, Il est typique que Mme Nakwaska rende hommage à l'énergie avec laquelle Mme Vauban oubliani ses spasmes et autres faiblesses de Française délicate, s’est mise à la tête des femmes du grand monde pour organiser les secours aux blessés en 1809. Il est plus typique encore de voir la Préfète proclamer hautement qu’elle a passé trop d'heures agréables à la Blacha, qu’elle y a gagné trop de relations, y a trop aiguisé son esprit dans ses visites matinales à Mme de Vauban pour confirmer de son témoignage le mal qu’on en a dit « Jeune elle a aimé le monde, la coquetterie, les excès; plus âgée, la considération, le profit, les hommages. Quiconque
(196) Narwasxa, Wyjatki z Pamietnikow, Gazeta Warszawska 1852 n° 205.
(197) Fazxowsxr, Obrazy z zycia, t. 1°, p. 147-153. Le Polonais lit et écrit encore en polonais, car tout Varsovie n’est pas encore couvert de tôle.
(198) Askenazy, Ksiaze Jôsef, p. 133.
(199) Demsowskr, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 313-4.
(200) Askexazi, Ksiaze Jôsef, p. 131.
(201) Idem, p. 257, pièces justificatives.