CHAPITRE IX
Jérôme, chef de l’aile droite de la Grande Armée.
Le roi Jérôme n’a pas été qu’un figurant destiné à jouer devant le gouvernement du Duché dans des réceptions officielles le rôle d’un Sosie de Napoléon; d’un annonciateur et d’un lieutenant de l'Empereur, envoyé là pour faire prendre patience au public en attendant que le rideau se lève sur le grand drame; d’un candidat sans s’en douter ou sans l'avouer, que ne présente personne, mais dont la venue semble indiquer qu’il y à un trône à convoiter.
Il n’a pas été non plus qu’un mondain couronné appelé à occuper les esprits des dames et à intéresser les salons varsoviens à son aimable, mais très primesautière personne qui, se méfiant de ses entraînements, se tient le plus qu'elle peut sur la réserve. :
Il a dû souvent aussi se soucier des relations à établir ou à régler entre la portion de la Grande Armée qu’il commande et celles, dont Davout, Gouvion Saint-Cyr, Eugène ont la responsabilité. Il a eu quotidiennement à se préoccuper des rapports entre ses troupes ou leurs services et les autorités du Pays. Il à à exercer, son commandement sur ses subordonnés et sur leur corps. Il ne peut perdre un instant de vue l’Empereur qui approche, qui est à Dresde où vient Catherine, qui fait à mainte reprise annoncer son arrivée, dont les agents traversent Varsovie, dont les ordres commencent à affirmer sa volonté d'action. Tout ceci s'enchevêtre : les faits réagissent l’un sur l’autre d’une façon qui n’est pas toujours heureuse; les rouages grincent. Il est clair pour tout le monde, pour les généraux français, pour les gouvernants polonais, pour Jérôme même, que lui Jérôme n’a ni les pouvoirs, ni les moyens, ni l’autorité nécesaires pour se risquer à des initiatives qui se tourneraient contre lui. fl est dans la situation d'un lutteur, auquel il n'aurait été permis que d’encaisser et dont les yeux seraient parfois bandés, ce qui l’empêcherait
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alors de savoir de qui viennent les coups. C’est là un rôle ingrat, que seul un Davout eut été capable d'assumer, à raison de la crainte justifiée qu’il inspirait. Marchand, qui a plus d’une des qualités de Davout, n’a ni le grade, ni les titres de gloire, ni l'indépendance, qu'il eut fallu avoir pour dominer la situation. Les autres collaborateurs de Jérôme perdent par moment leur sang-froid au moment le plus inopportun. Le
jeu des chefs des partis polonais s’intensifie : plus le séjour
de Jérôme se prolonge, plus ils s’en inquiètent et voient en Jui l'intrus au profit duquel doit être fait l'effort prodigieux qu’on
prépare. Tous les éléments qui redoutent la guerre, tous ceux |
dont la sympathie pour la France ou Napoléon est médiocre,
tous ceux aussi qui, tout naturellement, veulent la Pologne,
aux Polonais, tout cela s’aigrit contre le prince qui a si bien appris l'histoire de Pologne, contre le conducteur apparent de
la partie que l’on voit, de cette grande machine dont les rouages
crient.
Le rôle, qu'est forcé de jouer Jérôme à-Varsovie ne peut « en rien se comparer à celui qui pouvait incomber à un chef …
de corps, dont le quartier est à Kalisz, à Plock (1) ou Radom.
Dans ces petites villes, nulle opinion publique, un préfet im- \ pressionné par le déploiement de force militaire qu’il a sous «
les yeux, ne disposant d'aucun moyen de pression morale ou autre sur les occupants, et n’hésitant pas dans son choix entre les suggestions du lointain gouvernement de Varsovie et les ordres précis, impératifs du chef de guerre qui lui parle. Jérôme au contraire doit compter avec l'esprit chatouilleux et frondeur qui caractérise une capitale, avec le vif sentiment que celte capitale a de sa dignité, de sa responsabilité de gardienne du prestige national en face d’un roi d’un soldat, d’un étranger. Il à devant lui, non un préfet modeste, qui peut toujours mettre ses fautes sur le compte des nécessités auxquelles il à été contraint, mais des ministres qui font figure, qui devront toujours songer à sauver la face, que le public assiège de réclamations, de suggestions, auxquels ce public rappelle sans cesse qu’ils sont les gouvernants et qu’ils ne doivent pas se laisser manœuvrer; que l’honneur du pays est engagé, qu’ils doivent être ménagers des deniers de leurs concitoyens, leur apporter aide et appui en toute circonstance.
(1) Marre BRUN (Tableau de la Polog DES à an ologne, p ) donne à Plock 2,580
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Ces gouvernants qui sont de vieux routiers, qui ont vu bien des révolutions, trafiqué de bien des choses, qui ont en Pologne et hors de Pologne des ramifications nombreuses et savent beaucoup de choses, peuvent oser beaucoup.
Ce n’est pas trop que la qualité de frère de Napoléon pour les faire réfléchir, les retenir un peu. Ils n'auraient fait qu’une bouchée de Murat; Vandamme, Reynier, Gouvion Saint-Cyr, tranchants à l'excès, eussent pu par contre créer de redoutables conflits, d’où serait né dans le pays un esprit d’hostilité général à notre égard. Davout sans doute, Eugène peut-être, seuls eussent pu mieux faire que Jérôme et Marchand : tandis que le chef d’Etat-major fait de son mieux pour que les ordres de l'Empereur ou de Berthier reçoivent le minimum d’entorses, le Roi assure les dirigeants polonais de son bon vouloir. Les résultats sont loin d'être parfaits : mais les principes mêmes de l’entreprise napoléonienne, étaient si vicieux, qu’on vivait dans l’anormal, le paradoxal et dans l'attente de l’impossible.
Or donc, arrivé dans la nuit du 2 au 3 mai, le chef de l’aile droite a vu le dimanche 3 les fortifications de Praga, reçu le 4 les autorités; passé, le 5, une division polonaise en revue; eu, le 6, sa première réception de dames, et pris des dispositions au sujet des approvisionnemenis et de la discipline des troupes. Au cours de l’après-midi de ce jour, la traversée de Varsovie par deux régiments de chasseurs westphaliens magnifiquement montés est l’occasion pour le public de constater que « leur literie et leurs ustensiles sont amenés derrière eux sur une foule de pauvres charrettes de paysans attelées le plus souvent d’un pauvre bœuf ou d’un cheval plus misérable encore ». Quel contraste ! À dire vrai, cette misère ne peut dater de l’arrivée de Jérôme en Pologne : et le résultat de cette guerre ne devra-il pas être de constituer une Pologne prospère, pareille au pays westphalien ? D'ailleurs d’où sortent ces attelages, des terres des Ostrowski, des Zamojski ? ou des granges des paysans ? Niemcewicz remarque avec humeur : « On a envoyé dans la région de Cracovie pour savoir quelles sont là les ressources en argent et les réserves en blé. En un mot, on gouverne comme chez soi » ?. Qui cela « on » ? Jérôme et son Etat-major. Agissant dans quel but ? En vue d’approvisionner larmée qui va rétablir la Pologne. Lubienski écrit à son ami Breza : « Entre autres malheurs, il faut noter,
(2) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 313-4.
que parmi les Westphaliens, il y a beaucoup de Prussiens qui, ne supportant pas les Polonais, ne les appellent pas aan que Polnische Schweine, ce qui est une occasion perpétuelle de querelles. De plus, les Westphaliens se permettent de léser les paysans, dont nos soldats froissés commencent à prendre la défense : et quoique les Westphaliens soient toujours plus nombreux, les nôtres les battent. Ceci, quand la guerre aura commencé, peut amener de bien tristes incidents »$. Sans doute : l'étrange, c’est seulement que cette constatation soit faite par Lubienski, qui plus que personne a rempli les administrations de Polonais prussianisés, sans parler des Prussiens authentiques. d'URC DER k
Le 7, Jérôme passe en revue la 2° division d'infanterie (47° de la Grande Armée) polonaise, de la cavalerie, de l’artillerie. Toutes les unités étaient belles : les évolutions ont été superbement exécutées 4 Jérôme et l’armée polonaise continuent à avoir lieu d’être contents l’un de l’autre. La 1" division (16°) reçoit l’ordre de se concentrer à Praga pour se rendre le 8 à Radzymin 5 : les jours suivants les autres divisions en feront autant. Le 5° corps abandonne donc la rive gauche de la Vistule : pour lui c’est déjà presque l’entrée en campagne.
Cependant aux environs de Varsovie, ce ne sont que plaintes contre les exactions et les violences des troupes 7. La cause étant la difficulté de nourrir hommes et chevaux, le moyen d'y mettre fin est d'assurer régulièrement l'approvisionnement. Ce même jour le général Marchand exige donc du ministre du trésor Matuszewicz qu’il verse 10.000 zlotys à une dame Jakubowiez, qui s'était engagée, le 15 avril, à fournir 100.000 quintaux de foin, dont on lui paierait d'avance le prix, soit 100.000 zlotys en numéraire ou partiellement en billets de caisse $. Or le général Dessoles à Poznan s’est refusé net à
(3) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 88, note 2.
(4) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 314.
(@) Archiwum Gtôwny Akt Dawnych, liasse Nr. 1681. Stanislas Potocki. Komendant Miasta Stolecznego Warszawy do J. O. X. Czartoryskiego, Putka 16 P-ty w Warszawie 7 maja.
(6) Rkp. Bibl. Jagiell., Nr. 3733, Rys Dziakan Wojsk Polskich korpus 5-ty Wielkiej armji pod Wodza X-cia Poniatowskiego w Wojnie 1812, skfadajacych, przez Antoniego Siemonskiego, 11 folios.
(7) Niemcewicz, Pamietniki p. 314. Niemcewicz ne nommant pas les Westphaliens, faut-il penser qu’il s’agit de toutes sortes de troupes ?
(8) Le gouvernement ducal par décret du 1° décembre 1810 a émis un papier monnaie sous le nom de Billets de caisse: ces billets ont été mis en cireulation en juillet 1811; il y en avait de 1 thaler ou 6
laisser sortir ses billets de caisse, les gardant pour des besoins locaux. Matuszewiez s’informe, cherche avec Luszezewski un terrain d'entente avec la fournisseuse; mais ne répond pas à Marchand »°. Par contre il y a à la date de ce jour un brouillon de lettre du Prince Joseph à Jérôme, dont la fin manque, mais qui est une invitation à tirer le soldat polonais de la misère, c’est-à-dire peut-être à venir en aide au trésor polonais de façon quelconque : « Venant de mettre sous les yeux de votre Majesté les Livrets de situation du 5° corps, je regarde comme mon devoir essentiel de ne point me borner à ce tableau matériel de l’armée Polonaise, mais d’appeler en même temps Son attention sur ses besoins.
Accoutumé aux privations, dès le premier moment de son existence, le soldat polonais, qui a su les supporter avec résignation pendant plusieurs années pour se montrer digne de la protection du Régénérateur de sa Patrie, pourrait les trouver douces au moment où il a le bonheur de pouvoir Lui donner les preuves de sa reconnaissance et de son dévouement sous les yeux de Son Auguste Frère. Mais si cet élan généreux, qui porte à entreprendre même au delà de ses forces, s’est si constamment soutenu dans le Soldat Polonais, l’œil éclairé de V. M. ne lui permettra point d'oublier, qu’il est un degré de misère auquel rien né saurait résister et un état de choses où les soins les plus attentifs et les plus suivis ne ne peuvent empêcher une dissolution, que tout concourt à assurer. Tel est, Sire, la position, dans laquelle se trouve le 5° corps au moment où il se réjouit de l’avantage de passer sous les ordres de V. M. Privé pendant longtemps de sa patrie, employé au plus rudes travaux, dont Elle reconnaîtra les traces dans les Places fortes du Duché, créées pour ainsi dire dans l’espace d’une année, le Soldat Polonais, accablé de fatigue et de misère, remplit encore les hôpitaux et ne se plaint de ses souffrances que parce qu’elles l’empêchent de voler à
zlotys polonais, 2 thalers ou 12 zlotys, 5 thalers ou 30 zlotys. On avait d’abord voulu les gager sur les salines de Wieliczka; on leur donna comme garantie le plus sûr des revenus de l’Etat, le produit des douanes. Mais le gouvernement les discrédita lui même en ne les acceptant dans ses caisses que pour 4 gros de moins par thaler, lui faisant perdre ainsi sa valeur nominale (Zorrowsx: Stanislaus von), Die Finanzen des Herzogtums Warschau (1806-1815) Posen 1890-2, 2 vol. in 8°, tome 1, . 59-60. Re 5
4 (9) Archiwum Akt dawnych. Protokét Rady Ministroôw, Séance 362, 12 mai, folio 206.