‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 60 sur 97 · AMEN · texte numérisé non relu

AMEN

la défense de sa Patrie » 1. Si le ministre de la guerre polonais ne peut sur le territoire polonais parvenir à alimenter l’armée polonaise, que peut faire Jérôme pour elle de pratiquement utile, sinon demander que le Ministre du trésor français se substitue à Matuszewiez, ou que Pintendant Général Dumas fasse diriger une partie de ses approvisionnemenis sur le secteur du 5° corps ? Il n’y a que par l'Empereur qu’on puisse obtenir de telles décisions.

Le 8 mai, Jérôme est parti pour Willanôw, dont il veut. éloigner Vandamme. Pendant ce temps les troupes polonaises défilent dans Varsovie, vers Praga et Radzymin, comme c'était prévu. Par contre, des lanciers westphaliens et un escadron de gardes du corps sont venus s'installer à Varsovie : « Bientôt, soupire Niemcewicz, nous n’aurons plus un seul Polonais dans notre capitale » 1.

En rentrant, le roi prépare son courrier pour Cassel : grave affaire. Son ministre des finances Malchus lui a demandé de ratifier un projet de vente du domaine de Barby « dont il. est offert 1.050.000 francs argent comptant ». Il s’agit « de couvrir la dépense de 4.200.000 francs arrêtée pour le courant de ce mois » 2. C’est une ressource sur laquelle ladministration westphalienne compte. Si Jérôme joue sa chance sur la Pologne, il n’a besoin que d'argent et de soldats : que lui importe ce domaine ! Or, il ne ratifie pas. Résultat : Malchus devra proposer au Conseil d'Etat l'augmentation de la contribution foncière; on prévoit un emprunt forcé, le troisième depuis l’avènement du roi. La suspension du paiement des intérêts des dettes pour le premier semestre ne paraît pas douteuse; on en proposera pour la deuxième fois la capitalisation #. Jérôme doit penser que si, pour aider à réaliser une Pologne, la Westphalie prend de telles mesures, le gouvernement ducal doit s'imposer bien d’autres sacrifices.

Le 9, à 7 heures du matin, Jérôme traverse déjà Praga au bruit des salves d'artillerie : il galope vers la forteresse de Modlin #. À cette place, en cas d’attaque russe, était réservée le rôle de point d’appui pour les armées défendant le

(10) Archiwum Gtôwne Akt dawnych, Nr 2019, Correspondance de 3 princes français avec le Prince Poniatowski. Varsovie, 7 mai 1812. (11) NIEMCEWICZ, Pamietniki, t. 1, p. 314.

AUS Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 465. Catherine à Jérôme, Cassel mai.

(13) Arch. Aff. Etrangères, F. W. Réinhard à Bassano, Cassel 15 mal. (14) Nremcewicz, Pamietniki t. 1, p. 315

Duché : on a vu quelle activité avait déployé Wielhorski pour en hâter les travaux et l’étonnement qu’elle avait causé à Frédéric-Auguste. Ces travaux ne sont pas terminés : en mars, trois ouvrages, regardés comme urgents par le colonel Mallet, n'étaient pas encore commencés. Fin mars, 18.000 paysans, qui devaient y être employés, n'étaient pas encore sur place; le million annoncé de Paris pour les payer, n’était pas encore là. La Prusse y envoyait de la poudre et devait y envoyer des fourrages. L’armement comprenait déjà 127 bouches à feu; jes approvisionnements 17.400 boulets, obus et bombes, 82.000 livres de poudre, 731.857 cartouches d'infanterie, 800 gabions et force matériel #5. Le 9 mai, outre des soldats, 9.000 paysans y travaillent. C’est un élément si important de la défense du duché, que le chef de l'aile droite se devait de l’examiner.

I] y avait là comme garnison trois régiments d’infanterie et deux de cavalerie 16. La journée dut comprendre une visite de la forteresse, une revue de la garnison, et les évolutions d’une nombreuse cavalerie réunie pour des exercices d’ensemble. Le Ministre de la Guerre, chef du 5° corps était là et présentait les troupes.

De la forteresse, Jérôme fut « content » : c'était tout autre chose que Praga. Il inspecta minutieusement les troupes de la garnison, examinant jusqu'aux gibecières. Il demanda pourquoi les hommes n’avaient pas tous des pantalons identiques ? Le Prince Joseph répondit : « Dans l’état d’indigence où nous sommes, c’est un bonheur qu'ils soient habillés d’une facon quelconque ». Ayant vu un trou à la capote d’un soldat, il dit à son officier : « Coudre ne coûte rien; Monsieur, Vous mériteriez pour cela quinze jours d'arrêt » 17.

Quant au rassemblement de cavalerie, s’il en faut croire Von Lehsten, il comprenait 12 régiments polonais, 5 westphaliens, 2 chasseurs français, 3 saxons, 1 bavarois et 1 wurtembergeois. À cette date en effet, Gouvion Saint-Cyr est dans le rayon de Plock à l’ouest de Modlin, Reynier au sud de Warka. « Inoubliable » dit le page, fut cette revue de 24 régiments rangés sur six colonnes de quatre. À un trot allongé le roi et le prince Joseph escoriés d’une suite brillante par-

(15) HANDELSMANN, Instructions et dépèches, t. 2, p. 57, 66, 78, 85, 16. (16) Nremcewicz, Pamietniki t. 1, p. 315.

(17) Niemcewicz, p. 315.

coururent le front de ces magnifiques troupes, aux cris de : Vive le Roi! Vive l'Empereur ! Puis Poniatowski se plaça face au milieu du dispositif : son clair et retentissant commandement est, en un instant, répété en trois langues par mille voix. Au cri de : Marche ! ce corps jusqu'alors rigide part au galop. Le pivot à l'aile gauche est le 1* cuirassier westphalien : un puissant nuage de poussière s'élève, le cri de Halte ! et devant nous se dressa la ligne infinie de 24 régiments de centaures richement parés ». Poniatowski fait ensuite retourner les régiments pour qu’ils puissent prendre du champ. Puis ils reviennent sur lui, au pas, d’abord, au trot, enfin les trompettes sonnent le galop : comme les vagues de la mer, la ligne puissante s'approche, les fanfares éelatent et Von Lehsten enthousiaste écrira : « Oui, une œuvre humaine peut égaler la Toute Puissance, un tel choc peut atteindre la violence de la tempête et il faut du courage, du calme et de la réflexion pour tenir contre une telle attaque ». A quarante pas du Prince et du Roi, le cri de Halte ! immobilise cette masse en plein élan.

L'exercice se poursuit par une attaque en nuée de douze régiments de cavalerie légère et se termine par le défilé au galop en ordre serré de tous les corps, qui rejoignent alors leurs cantonnements. La dernière manœuvre « montra sous le jour le plus favorable l’habileté des lanciers polonais dans le combat singulier : ils donnèrent un excellent exemple de l'emploi de leur arme. Il n’y à que les Polonais pour cela le soldat allemand ne s'applique pas à manier sa lance. Le régiment de chevau-légers westphaliens, qui contenait pourtant beaucoup de Polonais, jettera ses lances à Smolensk et attaquera au sabre » 18. Cette journée eut done entre autres résultats, celui d’inspirer aux Westphaliens une juste estime pour la cavlerie polonaise et une certaine émulation, que l'Empereur n'avait pas été probablement sans espérer, en les envoyant dans le Duché.

Du reste, les corps ont été groupés, non par nationalités, mais par armes : hussards, lanciers, grosse cavalerie. Il semble qu'on leur ait voulu donner le sentiment de leur valeur technique, plutôt que tout autre, et de la force qu'ils constituaient non par eux-mêmes, mais parce que groupés dans ce

(18) BOLTENSTERN, Erinnerugen eines Pagen, p. 74-76. C’est le même

sentiment d’admiration que chez RuprPez (Kriegsgefangèn im Herzen Russlands p. 28.

puissant organisme qu'est la Grande Armée Impériale. Les hommes reçoivent toujours un choc moral du fait qu’on les fait agir en masse. Poniatowski lui-même dut être pris par cette séduction, qui se dégage de l’exercice du commandement d’une grande force : le chef appartient à la masse, comme la masse au chef. De tels spectacles, dont il est le metteur en scène et l’animateur, attachent le chef à l’œuvre.

Jérôme fut ravi et déclara — suprême éloge dans la bouche du frère de Napoléon, — qu’il allait écrire à l'Empereur « que Parmée polonaise non seulement est bien disposée, bien exercée, mais encore à l’aplomb de l’armée française ». Après quoi, Jérôme et Joseph s’en furent dîner chez ce dernier dans son petit château de Jablonna *. situé entre Modlin et Praga.

Qui a donné l’ordre d’opérer à cette date ce puissant groupement de cavalerie sur la rive droite de la Vistule 2? ? C’est là une manœuvre visant l'emploi d’une masse de cavalerie contre une attaque brusquée possible des Russes. Quelquesuns de ces corps sont venus d’assez loin : une partie a dû repasser aussitôt sur la rive gauche. Berthier seul, c’est-àdire Napoléon a pu avoir assez d'autorité et d'initiative pour ordonner une opération de ce caractère à droite du fleuve avant la visite de Narbonne à Wilna, avant les fêtes de Dresde, avant la rupture. D’autre part ce rassemblement non daté chez le page, ne peut être l’entrevue de Jérôme avec Eugène, qui eut lieu à Modlin le 26 mai. La personne d’Eugène s’y fut ajoutée, il eut fallu en supprimer celle du Prince Joseph; les Wurtembergeois et Bavarois sont remplacés fin mai entre Modlin et Plock par des fitaliens : le récit ne tiendrait plus debout. Cette journée du 9 d’ailleurs, commençant par des salves d'artillerie et finissant à Jablonna, ne semble pas une journée ordinaire. Jérôme at-il reçu un ordre transmis oralement, ou un ordre de Berthier maintenant perdu : s’agissaitil de pousser les Russes à quelque imprudence ? Il est difficile d'admettre que Jérôme ait pris de lui-même une telle initiative.

Le soir, en rentrant au Palais Brühl, vraisemblablement enchanté de sa journée, Jérôme apprend que d'Haupoult, officier du Quartier Impérial vient d'arriver et a visité les ap-

(9) Niemcewicz, p. 315. D’où Jérôme rentrera à 9 heures à Varsovie.

(20) Siemonski (Rys dziatañn Wojsk Polskich) fait allusion aussi à de grandes concentrations et à de grandes manœuvres sous Varsovie au début de mai, sans préciser les lieux, ni les dates.

— ATD —

partements du Palais Royal? Le lendemain, 10, le bruit se répand de la prochaine arrivée de l'Empereur. Jérôme sait à quoi s’en tenir : c’est une feinte. Il faut que Varsovie, tout le Duché et finalement la Russie croient que Napoléon a une grave raison de venir à Varsovie, que les opérations vont avoir lieu de ce côté.

L'affaire s'annonce d’ailleurs de divers côtés. Kanikof à écrit au chancelier Roumiantzow le 8 mai de Dresde : « On à expédié avant-hier d'ici à Varsovie par des routiers plusieurs barils et caisses de vin des caves du Roi, ainsi que des ballots contenant de la vaisselle et du linge de table. Plusieurs personnes ont eru que c'était pour le roi de Westphalie. M. de Senfft m’a dit à cette occasion, que le château de Varsovie n'étant pas suffisamment pourvu pour une résidence du Souverain, le Roi a jugé à propos d’y faire envoyer ces effets, qui y resteront. Il m’a fait entendre cependant, que cette mesure a été motivé en même temps par la supposition, qu’on était dans le cas de faire que l'Empereur Napoléon pouvait venir à Varsovie, quoique on n'ait pas d'avis à cet égard » 22. D'Hautpoult dut arriver à Varsovie à peu près en même temps que la nouvelle de l’envoi des barils. Il y avait là de quoi faire jaser tout Varsovie et mettre en mouvement les informateurs d'Alexandre 1°.

Le même jour, Niemcewicz note, que les régiments polonais s’avancent jusque près de la frontière russe % : ce sont les seuls qui pourraient le faire sans exciter de protestations, et ce pourrait être une suite logique de la revue du 9. Mais Siemonski, capitaine au 16° d'infanterie, chroniqueur de la campagne, fait cantonner de cette date jusqu’à la fin du mois, la division Zajaczek (16°) dans le rayon de Radzymin-Okuniew, la division Dombrowski {17°) entre Zakroczym et Plonsk, la division Kamieniecki (18) aux environs de Praga et Jablonna. L’artillerie sous le Général Pelletier et la cavalerie sous Kaminski, sont réparties dans les intervalles existant entre les divisions d’infanterie. Le corps de cavalerie indépendante de Rozniecki, qui fait partie du 4 corps de réserve de cavalerie de Latour-Maubourg, se tient entre Stanislawow et Karezew #, En somme la 17 division au nord-ouest de Mod-

(21) Nremcewicz, p. 315.

(22) Glawny Archiw, N°. 4517.

(23) Niemcewicz, p. 315.

(24) Sremoxskr, Rys Dziakan Wojsk.

Page 1