‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 66 sur 97 · AIT · texte numérisé non relu

AIT

Matuszewiez, il y a seize ans, a perdu sa femme, morte en donnant le jour à une fillette. Cette enfant, élevée par les princesses Czartoryski, est devenue une délicieuse jeune fille, dont les jeux, les badinages et les rires ensoleillent la cour des Czartoryski. Son père a toujours été l’homme de la Famille: mais à mesure que grandit Sophie Matuszewiez, et que sa situation grandit dans cette maison, il est clair que le ministre des finances est plus attaché aux bienfaiteurs de sa fille. En 1813, le vieil Adam Czartoryski ne voudra pas aller aux eaux à Bardyow sans avoir près de lui Sophie Matuszewiez. Le 18 octobre 1816, Adam Czartoryski, l’ancien ministre, au bal chez PEmpereur Alexandre à Varsovie, déclarera à Sophie un amour, qui durera dix mois. En attendant, le 148 mai 1812, Sophie, son futur fiancé, la Princesse Isabelle, quatre autres jeunes filles et quelques invités, vont quitter Sienawa pour aller excursionner de l’autre côté du San et y faire un piquenique °.

Pour qui et pourquoi, deux jours avant ce pique-nique, Matuszewicz a-t-il tenté ce coup d’état au conseil des ministres ? Il y a un homme qui peut se croire placé pour faire la paix entre Alexandre et Napoléon, pour bâtir la Pologne nouvelle sur la réconciliation entre l’orient et l’occident européens, un homme autour duquel toute la elasse riche et cultivée peut se grouper pour assoupir les velléités d'éveil de la basse classe anémiée physiquement et intellectuellement : cet homme c’est l’ancien ministre d'Alexandre, Adam (Czartoryski. Sans doute, il est impossible de proposer sa candidature soit à Napoléon, soit à Alexandre. Mais ce qu'il faut faire, c'est abattre toute candidature qui offre quelque chance de réussite, pour que le nom d'Adam Czartoryski soit au bon moment le seul qu'on pût mettre en avant. Plus Matuszewicz avoue à la comtesse Zamojska d'estime pour Jérôme, plus ce dernier apparaît comme un obstacle à abattre. Niemcewicz, qui est aussi un ami de la Famille, et qui est secrétaire du Sénat ne peut guère se tromper, écrivant huit jours après la séance du Conseil des ministres du 16, quand il donne ce qui s’y est fait, comme dirigé contre Jérôme. Il à oublié dans son récit de faire mention de Matuszewicz et veut, que ce soit le Prince Joseph qui ait conçu et exécuté cette attaque contre

(94) KickA, Pamietnik Zofji z Matuszewiczow Kickiej (1796-1822) Cracovie, Czas, 1910, 143 p. in-8°, p. 11, 18, 63-64, 80-83.

ce Roi. Le procès-verbal officiel de la séance, ne fait pas allusion à Jérôme, mais met en vedette le nom et le rôle de Ma-.

tuszewiez. 11 faut compléter l’un par l’autre les mémoires de Niemcewiez et le procès-verbal.

L'attaque avait des chances de réussite : le Prince Joseph,

chargé de l’engager, ne pouvait guère se dispenser de la soutenir: Lubienski attaché à Frédéric-Auguste semblait ne pou-

voir se prononcer que contre Jérôme %; Stanislas Potocki ne.

semblait pouvoir compter au maximum que sur le faible Sobolewski. En fait, le Prince Joseph ne songeait qu'à l'intérêt

du service; Lubienski était trop prudent pour se compromettre dans une attaque de fond contre le frère de l'Empereur; c'est

pourquoi, non seulement on ne démissionna pas, mais encore

on ne laissa pas trace des attaques contre Jérôme dans le «

procès-verbal de la séance. Et suprême habileté, on chargea Matuszewicz de rédiger la note qui par le Roi de Saxe devait arriver à l'Empereur, lui en laissant tout l’honnéur et toute la responsabilité. |

Cette note n’est insérée, ni analysée dans aucun procèsverbal, mais c’est elle que Niemcewicz semble avoir vue : Il en semble avoir mesuré toute l'importance et, nerveux, note avec angoisse le 24 mai : « Il n’est encore venu aucune réponse à ce courrier » %. Quelle qu’en soit la forme, cette note est d’une grande audace : au moment où Napoléon réédite Erfurt à Dresde, elle est l'acte du représentant d’un gouvernement non invité à figurer dans ce parterre de rois et qui, se présentant néanmoins, frappe du poing sur la table et dit : « Vous nous avez oubliés, nous, qui sommes l’enjeu et le but de la partie qui va se jouer. Nous vous faisons savoir dès aujourd’hui, que nous y sommes aussi partenaires ».

Ce qui va se passer à Dresde, ne peut donc être indifférent au sort de Jérôme en Pologne. Napoléon est arrivé dans la capitale saxonne avec Marie-Louise le 44 mai à 11 heures du soir et il en partira dans la nuit du 28 au 29 %7.

. Catherine de Westphalie à Cassel, le 10, avait ses paquets faits, « se proposant d'aller à Dresde » à moins qu’elle net reçoive des nouvelles directes de S. M. I. »°#, Ayant recu une

(95) Wygicxi, Dodatek do Pamietnikow Wybickiego, p. 23. (96) NIEMCEWICZ, Pamietnik t. 1, p. 324.

(97) Glavny Archiv., Nr. 5081, Dresde 16 mai Kanikof à Jakovlef; Nr. 5535, Dresde 28 mai, post-scriptum du 29 à 3 h. 1/2, Kanikof à Roumiantsof.

(98) Arch. Aff. Etr., F. W. Reinhardt à Bassano 10 mai, Nr. 336.

invitation de l’impératrice *”, elle part pour Dresde le 15 mai, à 11 heures du soir, précédée par son écuyer, M. de Callignon 1%, Elle a emmené 65 chevaux de poste et deux fourgons 11, L’accompagnaient, le grand Maître de sa cour, de Gilsa, le baron de Boucheporn, la comtesse Bocholz, grande maîtresse et deux dames du palais 1%, la princesse de Philippstadt et la comtesse Lobenstein; le médecin de la cour, Zadig, le directeur des postes Seybolo, Mme Mallet, trois valets de chambre, trois femmes de chambre, une chambrière, une couturière, six laquais, en tout 25 personnes. Le Grand Due de Wurtzbourg en aura près de lui une douzaine. L’Empereur et l’Impératrice d'Autriche, tout bien compté, n’en auront près d'eux que 44. Napoléon en aura 46 et Marie-Louise 176 {1. En somme, Catherine est au moins aussi bien accompagnée que l’Impératrice d'Autriche et si le luxe, dont Napoléon entoura l’Impératrice des Français froissa sa belle-mère, celleci dût concevoir par surcroît quelque dépit de la façon, dont faisait figure la reine Catherine de Westphalie. Quant à la reine de Saxe, elle dut voir aussi Catherine d’un œil médiocrement sympathique.

Catherine arriva à Dresde le 47 au soir 1%, c’est-à-dire avant le rapport Matuszewiez. Jadis, elle s’était fort bien tirée du voyage de Hollande et avait donné à la rencontre d'Erfurt l'air d’une réunion de famille. Dans ces deux cas, elle avait eu son mari près d’elle : cette fois, elle est seule. D'ailleurs, elle n’est pas là comme belle-sœur de Napoléon, mais comme reine de Westphalie. Elle est descendue au Palais royal, où un appartement lui a été préparé : elle avait voyagé jusque là incognito. Mais l'Empereur et l’Impératrice d'Autriche, ayant fait leur entrée au bruit du canon et des cloches, aux accla-

(99) Lettres de l’Impératrice Marie-Louise et de la reine Catherine (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1928, p. 402. Marie-Louise semble avoir de l’affection pour Catherine, elle écrit le 8 mai de Saint-Cloud : « Il y a plus d’un mois, que je n’ai reçu de Vos nouvelles et ce silence commencerait à m’inquiéter, si je n’étais pas aussi sûre de Votre amitié >.

(100) Arch. Aff. Etr., T. W. Reinhard à Bassano, Cassel 15 mai Nr,

(101) Idem, Cassel 21 mai, Nr. 342.

(102) Glavny Archiv, Nr. 5050, Jakovlef à Roumiantsof, Cassel 17 mai. :

(103) Supplément au Nr. 45 de la Gazeta Warszawska du samedi 6 juin, p. 797-798, Dresde 22 mai. Lire évidemment Comtesse de Loewenstein.

(104) Glavny Archiv, Nr. 5080, Dresde 18 mai, Kanikof à Roumiantsof.

mations du peuple, l’incognito de Catherine cessa. A huit heures eut lieu un diner d'apparat, où les dignitaires de la cour de Saxe étaient de service : les dames, la cour, le corps diplomatique y assistaient. À la table dressée dans la salle d'audience de la reine, en fer à cheval, les familles impériales, la reine de Westphalie et la famille royale de Saxe, en tout 16 personnes, prirent place dans l’ordre suivant : les deux couples impériaux au milieu; à gauche de Napoléon l’Impératrice d'Autriche, à côté d'elle se belle-fille Marie-Louise, puis l’Empereur François; à droite de Napoléon, la reine de Saxe, près d'elle le Grand Due de Wurzbourg, plus loin la princesse royale Augusta, puis le prince Antoine, enfin les princesses Amélie et Marie-Anne. À gauche de l'Empereur François était assise Catherine de Westphalie, puis le roi de Saxe, la princesse Thérèse, le prince Maximilien, enfin les princesses Marie et Elisabeth » 105,

Le 20, l'Empereur, puis l’Impératrice d'Autriche reçurent le corps diplomatique et les personnes distinguées du pays. Le lendemain, la même présentation eut lieu chez la reine de Westphalie. Kanikof ajoute : « L. L. M. M. l’empereur et l’impératrice d'Autriche dinent tous les jours chez l'Empereur des Français et successivement le roi, et la reine de Saxe, la reine de Westphalie, les Princes de la Confédération, les Ministres d'Etat, les premiers dignitaires » 1%. Le 24 mai, concert à l’ancien Opéra : vers dix heures sont entrés les deux empereurs, la reine de Westphalie, le Prince de Wurzbourg, toute la maison royale de Saxe et tous les seigneurs de chaque cour 197. Napoléon quittera Dresde le 29 à 3 heures du matin; le couple impérial autrichien le 30 à midi, partant pour Prague; Marie- Louise, le jeudi 4 juin à 5 heures. La reine de Westphalie, qui part le même jour un peu après, « doit avoir remis son départ pour passer ce temps avec cette princesse » 18, Effectiverment le 2 juin à neuf heures et demie l’impératrice, la reine de Westphalie et le grand duc de Wurzbourg sont allés voir la forteresse de Kônigstein. Leurs Majestés furent reçues là au bruit du canon par le Roi et la famille royale. Après le déjeuner, on a visité la citadelle, puis on à fait sur l’Elbe une

(105) Suppléments aux NNr. 43 et 44 de la Gazeta Warszawska, 30 mai et 2 juin, p. 765, 782-3, Dresde 18 et 20 mai.

(106) Glavny Archiv, Nr. 5431. Kanikof à Jakovlef, Dresde 25 mai.

(07) Supplément au Nr. 45 de la Gazeta Warszawska du samedi 6 juin. Dresde 25 mai 798.

(08) Glavny Archiv. Nr. 5741, Kanikof à Jakovlef. Dresde 31 mai.

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