CHAPITRE X
Candidatures au trône de Pologne et menées politiques.
L’entrevue d'Eugène et de Jérôme à Modlin est celle d’un |
candidat malgré lui avec un candidat sans le vouloir et peut être sans le savoir, auquel Napoléon « pense » un peu. Ce ne sont pas les candidatures qui manquent : il y a celle de Mu-
rat dont visiblement l'Empereur ne veut pas; il y a celle du :
Grand Duc de Wurzbourg dont il accepte peut-être de paraîitre vouloir; à Dresde, on se demande, s’il n’y a rien pour les princes Saxons. Toutes ces candidatures semblent avoir en-
core à cette date l’inconsistance de celles de 1807. Cependant ces vagues rumeurs inquiètent l'hydre autrichienne qui dès lors commence à étendre ses tentacules pour étouffer cette
Pologne dont elle est menacée. Son union se refait avec la Russie. Le ministre des affaires étrangères saxon, plus ou moins gagné, est en état de le savoir sans en rien laisser voir à son gouvernement. Au centre de ce triangle austro-russosaxon, la Famille Czartoryski à laquelle il est difficile d’ignorer tout ceci, croit pouvoir asseoir on ne sait quelles espérances d'avenir que préciseront les évènements. C’est dans cette zone dangereuse qu’évolue l’aile droite de la Grande Armée.
La candidature d’Eugène est de celles dont on a déjà parlé. Le colonel Kamienski de la Garde Impériale revenant de France fin juin 1810, a donné comme sûr que Joséphine sur le point de divorcer avait demandé à Napoléon de faire Eugène roi de Pologne et que Napoléon avait répondu : « Moscou ne le permettrait pas et je ne pense pas à me fâcher avec Moscou pour les Polonais ».1 Au début de 1812, au moment
de la distribution des commandements, le bruit avait couru:
à Paris, dit Arthur Lévy, qu'Eugène serait probablement appelé au trône de Pologne, parce que les écouteurs aux portes entendaient souvent le nom d'Eugène accouplé à celui de Polo-
(D) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1°", p. 228.
gne, les troupes du vice roi ayant dû d’abord occuper la Pologne afin d'y couvrir la droite des armées. Les racontars de Paris avaient eu leur écho à Milan et ne réjouissaient pas le vice-roi. Après avoir exprimé à Lavalette son ravissement d'entrer en campagne, il ajoutait : « Une seule chose ne me ferait pas rire, ce serait celle qui pourrait appeler stablement ma chétive personne en Pologne. On a rapporté ce bruit ici. Moi, je ne pourrai me supporter si loin de l'Empereur. Je n'ai qu’une ambition, celle de vivre et de mourir le plus près possible de lui. Cette ambition en vaut bien une autre; mais je n’ai pas celle des trônes, cela est certain ».? Il sait d'autre part qu’il est question de Jérôme et écrit à sa femme le 26 avril : « On assure que le Roi de Westphalie pourrait bien devenir roi de Pologne ».% Mais cela ne l’occupe guère, puisque lui-même n’est pas candidat.
À Dresde où il est le 11 mai, « il a été accueilli comme un parent, étant marié avec la nièce de la reine. Le jour qu’il a - été faire sa visite à Leurs Majestés, il a couché à Pilnitz où Elles étaient. Le lendemain matin, il revient à Dresde; un appartement au chateau du Roi lui avait été réservé, mais il ne l’occupa que pour y prendre un déjeuner et il partit aussitôt pour se rendre à Glogau ». Dans son rapport du 7 juin, Kanikof ne le cite pas parmi « Les candidats qu’on nomme ici pour le trône » de Pologne. {
Eugène est d'autant plus estimé à Varsovie, qu’il n’y a commis aucun impair, n’y ayant pas mis les pieds. Quand Niemcewicz a fini d’accabler Jérôme et ses subordonnés, il s’écrie : « La façon d'Eugène Beauharnais, vice-roi d'Italie est autre. Il s’est arrêté à Plock où il n’était pas connu; son propriétaire lui ayant demandé son billet de logement, il ouvrit sa bourse et dit : « Voilà mon billet et mes réquisitions : il a effectivement tout payé en argent ». Ou encore : « Au contraire, le vice-roi d'Italie, attire à lui partout les louanges et les bénédictions. À Plock, non seulement il paie tout et écoute tout le monde, mais encore il nourrit 50 indigents ». Ce qui est curieux, c’est que le jour où Niemcewiez note ce der-
(2) Levy (Arthur), Napoléon et Eugène de Beauharnaïis, Calmann Lévy, 1926, 339 p. in 12, p. 190-191.
(3) Du Casse, Mémoires et correspondance politique du Prince Eugène, Paris 1860, 7° vol. p. 330.
(4) Gtowny Archiv, n° 4784, Dresde 12 mai, Kanikov à Roumiantsov, et 6052, Dresde 7 juin 1812.
nier fait, il signale en noyant ce détail dans ses reproches aux Westphaliens — que, « près de Kalisz, un corps italien à mis le feu aux quatre coins d’un village et l’a complètement pre ». D'ailleurs, il n'incrimine pas le vice-roi, mais Napoléon”. Si un fait aussi atroce avait pu être mis au compte des Westphaliens, Jérôme fut sorti de là fort maltraïité. Dès le 15, Eugène a écrit au Prince Joseph pour lui demander des renseignements sur « l’armée russe et l’état des choses dans les provinces limitrophes », ainsi qu'un officier polonais qu’on puisse attacher à son état-major. Et dès le 17, le Prince-Ministre répond : « La leitre que V. A. EL m'a fait l'honneur de m’adresser le 15 de ce mois, m'a fait éprouver une jouissance bien vive en me donnant la certitude qu'elle veut bien me conserver des bontés dont je sais sentir le prix mieux que je ne puis l’exprimer…. V. À. I. daignera m'excuser si mon opinion diffère de la sienne, lorsqu’Elle se voit étrangère dans notre Païs. Ses vertus et ses qualités y sont mieux connues que l’une d’entre elles ne lui permet de le croire et elles sont plus appréciées encore par tous ceux qui auront le bonheur de L’approcher. Daignés, Monseigneur, être persuadé que ces sentiments sont profondément gravés dans le mien et que je m'estimerai heureux de prouver à V. À. [. le respecteux dévouement que je lui ai consacré ».6 Il y a dans cette lettre du Prince Joseph des formules de politesse qui semblent des allusions. Dans une autre du 22 mai, le Prince Ministre annonce la prochaine arrivée de l'officier Polonais demandé, « Dowgiallo, qui sait le Russe et, possédant des terres en Lithuanie, connait en outre le païs ». Il ajoute : « Le Prince Radziwill, Lieutenant au 8 régiment de Lanciers m’a témoigné si vivement le vœu d’obtenir la même destination, que je n'ai pu refuser à ses instances de faire part à V. A. de sa bonne volonté. Si Elle daignait l'agréer, je m’empresserais de lui donner l’ordre de se rendre auprès d’Elle. Veuillez bien, Monseigneur, être convaineu que je m'’estimerai infiniment heureux de trouver l'occasion de faire ce qui peut être agréable à V. A. que je la saisirai toujours avec un plaisir analogue au respectueux dévouement dont j'ose espérer qu'Elle daignera agréer lhommage »7. Dowgiallo sera près d'Eu- (5) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 321-3524, 19-23 mai.
(6) Archiwum Gtéwne Akt dawnych, n° 2019, Correspondance de trois princes français, folio 35.
(7) Archiwum Gtéwne Akt dawnych, n° 2019 Correspondance de trois princes français, folio 36.
on
gène pour « être de quelque utilité » et Radziwill a l'air d'un attaché officieusement accrédité près d’'Eugène qui ne l’a pas demandé, mais autour duquel des Polonais procèdent à de savantes manœuvres d'investissement. Ces Polonais ne sont
pas de ceux qui sont inféodés à la Famille, mais de ceux qui
<roient qu'en désirant et même en proposant à l'Empereur de donner un roi français à la Pologne, ils lui prouvent la possibilité et la nécessité de s'engager à fond en vue de rétablir le royaume de Pologne. S'il y a quelqu’un en Pologne qui ait été bien placé pour croire à la sincérité de Jérôme, lorsqu'il affirme son désintéressement dans la question du rétalissement de la Pologne, ce n’est pas Antoine Ostrowski, mais c’est plutôt le Prince Joseph. Il sembie que dès lors il peut orienter ses tentatives vers Eugène, et que ce soit déjà fait. Bref, « l’arrivée du Vice-Roi à Plock ayant devancé de quelques jours celle de son armée, il les employa à faire des reconnaissances sur la Narew et à lier par un système de défense la ligne que présente cette rivière avec celle des lacs qui s'étendent depuis Augerburg jusqu’à Johannesburg, $. A. visita particulièrement la forteresse de Modlin, où le roi de Westphalie 8 s’était aussi rendu, la conférence entre ces deux princes semblait annoncer que les bords du Bug et de la Narew seraient le théâtre de la guerre »°?. Elle annongaït seulement qu’ils se concertaient sur la conduite à suivre dans le cas où se produirait cette éventualité avant la venue de l’Empereur. Ils passèrent ensemble en revue quatre régiments d’infanterie polonaise dans la matinée, déjeunèrent en tête-à-tête !°, puis rentrèrent, le vice-roi à Plock, Jérôme à Varsovie !!. Ont-ils parlé de la couronne de Pologne ? C'était un sujet difficile à aborder entre Bonaparte et Beauharnais. Au reste, savaientils quelque chose de précis des intentions de l'Empereur qui lui-même n'était vraisemblablement pas fixé et agissait en
(8) Le baron Fain place fin mai le roi de Westphalie à la tête de ses troupes à Modlin (Manuscrit de 1812 p. 70).
(9) LaBaumE (Eugène), Relation circonstanciée de la Campagne de Russie, Paris, Pankouke 1814, 402 p. in 8°, p. 17.
(10) Le prince Joseph n’est pas présent au Conseil des Ministres de ce jour; mais ses absences sont choses qu’on lui a souvent reprochées. Celle ci ne signifie pas qu’il ait accompagné Jérôme lequel devait tenir à parler seul à seul à Eugène : les deux princes français n’eussent pu d’ailleurs passer la revue avec Joseph sans le retenir à déjeuner. {Protok6t Rady Ministrow, séance 370, folios 223-226. — FaLkowsxtr Obrazy z zycia t. 2, p. 124. — AsKkEnazy, Xiaze Jôzef, p. 139, cherche au contraire à justifier ces absences).
(11) NremMcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 326.
opportuniste ? Avant d'entrer à Poznan en 1806, Napoléon n'avait pas encore pensé à faire de Frédéric-Auguste le souverain d’un duché de Varsovie. Avant Ulm, il n’avait pas pensé à faire un roi de l’électeur de Bavière. Avant le commencement de toutes hostilités, en mai 1812, pourquoi eut-il fait au sujet de la Pologne un choix nettement arrêté ? Eugène étant moins communicatif et ne pouvant dire grand chose de Plock, Jérôme put sans doute parler assez longuement de Varsovie : après quoi vraisemblablement la conversation eut pour objet la marche à suivre sur chaque rive de la Wkra, autour de la Narew et du Bug, plutôt que l'attribution de la couronne de Pologne.
La propagande en faveur d'Eugène va d’ailleurs son chemin. Ses troupes arrivent, il les inspecte à son tour et de Lipno situé au nom de la moyenne Vistule entre Plock et Thorn, un correspondant (29 mai), fera insérer dans la gazette de Cracovie du 10 juin : « Nous avons eu le contentement de voir le vice-roi d’Italie qui, passant en revue les 15.000 Bavarois du Général de Wrede, nous à fait connaître son génie et jusqu'à quel point il pousse la bienveillance dans ses égards pour tous. Le 20, le sous-préfet est allé à sa rencontre avec une escorte à un mille de la ville, où après l'avoir salué, il l’a amené. Les propriétaires rassemblés et les autorités civiles ont reçu avec joie le Héros, et lui ont cordialement témoigné leurs vœux, La revue passée, il dina chez le Général de Wrede où l’on porta des toasts à l'Empereur Napoléon, au roi de Saxe et au Vice-Roi d'Italie. Après quoi le Vice-Roi prit la route de Thorn, laissant après lui le souvenir de ses aimables procédés à l’égard des habitants » 2. Bignon signale dans une note du 13 juin : « Le préfet de Plock que je viens de voir m’assure que la conduite des corps français, allemands ou italiens qui ont passé dans son département, a été admirable. Le désordre est inévitable là où manquent les choses nécessaires aux premiers besoins de la vie, mais ces désordres n’ont point été aussi grands dans ce département qu’on eut pu le craindre. Son éloge retentit de toutes parts. Je ne crois pas devoir, Monseigneur me permettre d'opinions indiserètes sur des questions à l'égard desquelles je ne suis point appelé à faire de rapports particuliers, mais je puis noter comme appartenant à la classe des observations générales, la manifes-
(12) Gazeta Krakowska, n° 47, 10 juin, Lipno 29 mai
tation d’un penchant de prédilection très marqué dans ce pays pour le Prince Vice-Roi. Ce sentiment se montre à moi depuis longtemps et dans presque tous les partis. Les hommes d’ailleurs les plus opposés entre eux sont d'accord sur ce point. On aimerait beaucoup mieux que la vice-royauté du prince Eugène fût en Pologne qu’en Italie. C'est dire assez que c’est S. M. l'Empereur et Roi que le vœu national appelle pour véritable souverain. Dans le cas que S. M. I. voudrait donner dès à présent un Roi aux Polonais, il faut que ce Roi, quel qu’il puisse être, ne soit qu’un instrument de S. M; mais il faut que ce soit un instrument fort et vigoureux. La force dans l’autorité suprême est ici de première nécessité. Cette nation veut être gouvernée par des formes douces, mais avec une roideur, une fermeté effective qui domptent tout à fait l’insubordination naturelle des esprits » #. Aïinsi le 13 juin il s’agit d’une opinion devenue « presque » générale et qui s’est montrée à Bignon « depuis longtemps ». Il semble notamment que le prudent et loyal prince Joseph ait été convaincu, dès le dîner d’Iablonna (9 maï), que Jérôme n’étant pas désireux de quitter la Westphalie, on pouvait chercher ailleurs un roi français de Pologne, et que la lettre par laquelle il à salué Eugène entrant dans le Duché, eut été quelque chose de plus expressif que celle présentée par Grabowski à Jérôme arrivant à Kalisz. Ceci rendrait tout à fait claire sa lettre du 417 mai à Eugène qui aurait donc été l’objet des sollicitations polonaises, dès le moment où il mit le pied sur le sol du Duché.
Cela concorde assez bien avec ce qu’il écrit le 17 juin de Rastenbourg à sa femme : « Tu peux être tranquille pour les affaires de Pologne; il est probable que cela s’arrangera sans que j’y entre pour rien. Les Polonais ont fait des démarches inconcevables; maïs j'ai tenu bon et je ne leur ai pas caché la peine que cela me ferait. Il paraît certain qu’ils me désiraient fort et pour preuve de cela, je t’envoie deux lettres que j’ai reçues de deux d’entre eux; tu n'as pas besoin de les montrer à d’autres. A Varsovie, on parlait hautement. qu'ils se flattaient de m'avoir pour Roi. A présent, j’ai presque la certitude que cela s’arrangera tout différemment » 14,
Le général baron de Comeau, chef d'état-major de l’armée bavaroise, croit que cette armée, sera réunie à l’armée
(13) HaxpezsMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 100. (14) Du Casse, Mémoires et Corresp. d’Eugène, t. 7, p. 374.