CHAPITRE XI
La veillée des armes :
La feinte contre la partie sud du front russe; Varrestation de l’agent autrichien Lebzeltern;
la tentative de rapprochement de Napoléon avec la maison Czartoryska;
le départ de Jérôme pour la deuxième guerre de Pologne.
Les ordres apportés par Flahaut à Jérôme portaient sur deux points : il y avait une feinte à opérer, un ordre à exécuter.
De la feinte à opérer, il n’est question que dans la lettre de Napoléon à son frère : peut-être s’y est-il tout au plus ajouté des instructions orales de l'Empereur à Flahaut. Il s’agit de faire croire que l'aile droite est destinée à opérer au sud des immenses marais de Pinsk, en Podolie, Woïhynie, Ukraine et d'y retenir, voire d'y attirer des troupes russes qui manqueront beaucoup à Alexandre là où se produira le choc principal, at nord des marais, en Lithuanie. Il s’agit d’opérer cette feinte assez tôt et de la faire durer assez longtemps pour que le commandement russe ait le temps de mettre ses troupes en route vers le point supposé menacé. M. Borschak à donné les raisons politiques que pouvait avoir Alexandre de craindre une attaque dans cette région. (Elie Borschak : Napoléon et PUkraine. Revue des Etudes napoléoniennes 1922 (août-sepi.) et Temps du 28 août 1930, Les Sympathies napoléoniennes en Ukraine). En fait, les grands seigneurs ukrainiens, presque ious polonais, n’avaient pas d'intérêt à instaurer chez eux un régime napoléonien.
De Dresde 26 mai, Napoléon a donc écrit à son frère « Tenez un officier d’Etat-major vis-à-vis Brzese aux débouchés… Faites commander à Lublin 100.000 rations de pain biscuité, et répandez le bruit de votre arrivée de ce côté avec 100.000 hommes. Il faut faire toutes les démonstrations pour faire croire que vous allez vous réunir aux Autrichiens avec 100.000 hommes; mais le vrai est que votre mouvement sera mverse, ce que je ne vous confie que pour vous seul et ce que je désire que vous teniez très secret, sans le communiquer même à voire chef d’Etat-major. Le 4 edrps de cavalerie qui doit porter son quartier général à une ou deux marches de Praga, pourra pousser des postes de cavalerie légère jusque sur le
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Bug, pour observer les mouvements de l'ennemi. Il est nécessaire que la grosse cavalerie ne dépasse pas la Liwiec. Ce corps sera toujaurs à même de manœuvrer selon mes projets généraux et de s'approcher du Bug et de la Narew, si je le juge convenable. Placer le Q. G. du Général Latour-Maubourg du côté de Stanislawow, où il pourra surveiller le chemin de Brzesé.. Le pain que vous ferez faire à Lublin, pour votre prétendu mouvement, pourrra servir au corps autrichien que je ferai serrer probablement sur ma droite. Manœuvrez et placez vos postes de cavalerie légère comme si vous alliez en Wolhynie. Envoyez des espions de ce côté et faites préparer votre logement à Lublin. Personne ne doit être dans votre coufidence, pas même votre chef d'Etat-major » 1. A cette lettre est joint un ordre de Berthier au Chef de l’Aïle Droite, où une seule indication concorde avec celles de l'Empereur : « V. M. fera établir le Q. G. du 4 corps de cavalerie entre Praga et le Liwiec, sur la route de Brzesé; la cavalerie légère de ce corps poussera des postes du côté des frontières; les bagages, caissons, l’artillerie seront sur la gauche du Liwiec. Ce corps doit être placé de façon à pouvoir se porter partout où il serait nécessaire pour soutenir la cavalerie légère de votre aile droite. Dans ceite position, Sire, vous attendrez de nouveaux ordres »?. L'orientation apparente de la cavalerie reste ici, comme chez l'Empereur, dirigée vers la droite, vers le sud du Pripet. Tout ceci vise à donner sérieux aspect à la feinte voulue par Napoléon.
Quant à l'ordre réel à exécuter, il comprend, 1° l’interdiction pour Jérôme d'évoluer à l'ouest des positions extrême droites d'Eugène dont le Q. G. sera du 5 au 6 juin à Soldau et dont le corps « sera placé en 3 colonnes : celle de droite depuis Wyszogrod, Plonsk, Ciechanôw, jusque Mlawa »; 2° le mouvement à commander au 5° corps : « L’intention de l'Empereur est que V. M. donne les ordres nécessaires pour que le Prince Poniatowski ait le 5 juin son Q. G. à Pultusk, que son infanterie occupe Modlin, Sierock, Sochoczin, Nowemiasto, Pultusk, Makow, Przasnitz et que sa cavalerie soit placée le long de l'Omulew jusqu’à Ostrolenka et Rozan »; 3° le mouvement du 8 corps, qui doit avoir son Q. G. du 5 au 6 à Praga, occuper « Karezew, Stanislawow, Kamienczyk, la gauche de la Narew et du Bug; sa cavalerie légère sera
(1) Du Casse, Mémoires pour servir à l’histoire de la campagne de
(2) Idem, p. 52-58.
entre la Vistule et le Bug sans pourtant renforcer ni diminuer les postes qui sont près de l’ennemi; les bagages et étatsmajors de la cavalerie seront sur la gauche du Liwiec. Un pont devra être jeté près de l’embduchure du Bug pour communiquer avec Pultusk par la presqu'île »; 4° le mouvement du 7 corps : « V. M. ordonnera au T° corps de le commencer le 6 juin pour s'approcher de Varsovie, mais il occupera toujour Pulawi avec de la cavalerie. Tous les détachemenis de cavalerie polonaise qui seraient devant Brzesé ou dans toute autre position en avant, ne bougeront pas afin de ne faire aucun mouvement près de l’ennemi et de lui masquer autant que possible celui du 8 corps » $. Ce mouvement, étant la négation de la feinte vers Lublin et J'Ukraiïine, est celui qui nécessite en effet le plus de discrétion.
A ces ordres de Berthier, l'Empereur ajoute : 1° ces données sur l’approvisionnement des 5° et &æ corps : « L’intendant général aura donné des ordres pour rétablir les manutentions de Pultusk, Ostrolenka, Przasnitz et faire filer des farines sur Pultusk, Makow, Przasnitz, Ostrolenka et Praga »; 2° des avis sur les passages existants ou à créer sur les nombreux cours d’eau de la région : « Le commandement du génie aura donné des ordres pour jeter un pont à Pultusk, relever la tête de pont, l’armer, rétablir les batteries qui, de la rive droite défendent la gauche, rétablir les têtes de pont et redoutes établies à l'intersection de la Narew et du Bug. Il faut que vous établissiez sur le Bug un pont pour communiquer facilement dans la presqu'île, le plus près possible de Praga, en un point où les communications avec Pultusk ne soient pas gênées par les marais..; que les ponts sur Narew et Bug soient tels que les corps puissent facilement communiquer. Je vous recommande la tête de pont de Pultusk et Sierock sur la Narew et le Bug, parce qu’il serait possible que, dans un second mouvement, je laissasse l'ennemi maître du pays depuis les glacis de Praga, me contentant de conserver Praga, Modlin, la gauche de la Vistule et la droite de la Narew, depuis Modlin jusqu’à Sierock; de là, selon les circonstances, j’abandonnerais aussi la presqu'île et me tiendrais à la rive droite de la Narew jusqu'à Rozan et Ostrolenka; ou je garderais le Bug de Sierock à Brock. Il me semble done convenable que le pont dans la presqu'île soit le plus
(3) Du Casse, Mémoires sur la campagne de 1812, p. 48-9.
près possible de Sierock. Quant au pont de Siérock, suppléé par celui de Modlin, on pourrait se contenter du pont sur le Bug, et du pont de Pultusk sur la Narew et supprimer le pont de Siérock, situé à Niewporewz.. Faites-moi connaître le nombre de pontons de vos trois corps »; 3° des recommandations à Jérôme lui-même : « Indispensable que votre mouvement se fasse ainsi que les postes avancés de cavalerie ne soient pas dérangés; que ce qui est devant l’ennemi reste dans ses positions, — la guerre n'est pas déclarée, —- pour empêcher la communication sur les frontières. Les douanes doivent avoir ordre de ne rien laisser passer du Grand Duché en Russie, en recevant tout ce qui arriverait.. Il sera convenable qu'après avoir fait vos dispositions vous alliez voir Siérock. Pultusk, Ostrolenka, les bords de l'Omulew et veniez jusqu’à Brock. Faites reconnaître la Liwiec qui pourrait servir d’avani-poste, en cas que les avants-postes se trouvassent trop près du Bug. Avez avec vous 2 jours de biscuit, pain biscuité, farines, sans toucher aux magasins généraux. Il est possible que, le 6, je commence des mouvements de guerre, sans Cependant être en guerre, vu que j'ai 6 ou 8 jours de marche sur le territoire de Prusse ou du Grand Duché » 4. Ainsi donc, Jérôme doit opérer une feinte sérieuse vers Lublin; mais le point capital pour les opérations réelles, qu'il s'agisse d’alimentation, passages, dispositions, c’est Pultusk.
La feinte est préparée depuis le 24, comme s’il en avait eu Pintuition, soit qu'il ait voulu prévenir des reproches comme il en a reçu de Napoléon par Catherine, soit qu’il en aït reçu des ordres antérieurs dans ce but, soit qu’il ait pris une initiative ici moins déplacée que le lancement des ponts sur la Vistule. Son voyage d'inspection jusque Pulawy aura Pair de l'ultime reconnaissance avant une action de guerre en direction de Lublin. Jérôme ne devant expliquer à personne le sens réel des ordres donnés, il s’arrangera pour donner lui-même à sa randonnée la meilleure publicité.
Cette publicité à d’ailleurs commencé deux jours avant son départ. La comtesse Zamojska écrit au vieux prince Adam le 26 mai : « Mon cher Papa... Le roi de Westphalie est allé hier à Modlin où on dit qu’il doit avoir une entrevue avec le Vice-Roi; il revient ce soir et repart demain pour aller passer en revue différentes troupes; dans cette course, il couchera un
(4) Du Casse, Mémioires sur la campagne de 1812, p. 50-53.