LETTRE
jour à Podzameze, puis à Pulawy; mon mari part demain pour le recevoir w Podzamezu; il a bien voulu lui dire qu'il espérait l’y voir, malheureusement la maison est absolument démeublée, dégarnie, nous envoyons d'ici des lits et auires objets essentiels; cela n’est pas facile, car on ne trouve pas de chevaux, et quand on en ramasse quelques-uns, on Îles prend sans autre forme de procès; mille circonstances fâcheuses font que nous sommes dans une anarchie complète, kaZdy sobie rozkazuje, kazdy sobie bierze, il faut espérer qu’on remédiera bientôt à cet état de choses qui est aussi alarmant que possible » 5. |
De son côté, le comte Zamojski, écrivant le même jour à son beau-frère Adam Czartoryski, après lui avoir parlé de « l’écervelé qui a lextérieur d’un roï, mais rien de plus », ajoute : « Adieu, mon cher frère, Vu la conduite que vous vous êtes prescrite, nous avons engagé Constantin à faire une démarche pour avoir la permission de se trouver à Pulawy pour la réception du Roi; si on ne la lui accorde pas, c’est toujours une preuve de son empressement » 6. Le prince feld maréchal autrichien Czartoryski et le prince Czartoryski, ancien ministre d'Alexandre, curateur de la circonscription académique de Wilna, conseiller d'Etat de l'Empire russe sont donc simultanément avertis que le frère de Napoléon va descendre dans leur château de Pulawy. Ils le sont même assez tôt pour que l’un d'eux au moins puisse venir de Sieniawa et le recevoir. [ls s’en sont abstenus; par contre le prince Constantin Czartoryski, colonel du 16° régiment d'infanterie qui représente dans le jeu la mise sur le cheval Napoléon, tandis qu'Adam représente la mise sur le cheval Alexandre, a comme rôle de prouver son empressement en demandant une permission pour recevoir Jérôme à Pulawy, Adam ne pouvant se départir du rôle qu’il s'est prescrit dans le scénario de 1812.
Le 26 précisément, Fiszer chef d’Etat-major du Prince Joseph, écrit à Son Altesse M. le Prince Czartoryski, colonel du 16° régiment : « N’ayant pas reçu jusqu'alors la situation de voire régiment, non seulement pour le 21, mais même pour le 16 de ce mois, j'ai l’honneur de vous demander, M. le Colonel, d’où peut venir cette irrégularité, de vous inviter à m'envoyer
@) Museum XX. €Czartoryskich, Wyimki z listéw, zawartych w obwolucie Z6ltym z zapisem na grzbiecie, Listy Ordinatowej. Szafa 7, potka 3. « Chacun commande à sa guise, chacun prend ».
(6) Museum XX Czartoryskich, A. D. n° 267.
sans délai cet état, et à apporter désormais plus d'exactitude dans vos envois »7. La permission demandée semble néanmoins avoir été accordée : des notes de Weyssenhof, chef d'état-major de la 16° division, les 27, 30, 31 mai et 1* juin, sont adressées au major Bolesta, commandant le 16° régiment. Le nom du Prince comme commandant du régiment ne réapparaît que dans un ordre de Rautenstrauch du 2 juin. Il semble donc que le Prince Constantin ait eu une permission de six jours, et ait vraiment rejoint Jérôme à Pulawy. Il sera alors aux premières loges pour renseigner son père et son frère. C’est d’ailleurs, sinon dans le service, du moins en famille, un correspondant soigneux.
En attendant, ce même 26 mai, le Comte Zamojski écrit une seconde lettre à son beau-frère Adam pour lui annoncer que, s’il quitte Varsovie pour quelques jours, ses précautions sont prises pour faire passer des nouvelles à l'ex ministre du tsar : « Roch est arrivé hier, quoique je dois partir demain pour Podzamceze pour recevoir le Roi, je voudrais qu’on le garde à Varsovie quelques jours de plus, afin qu'on puisse vous faire savoir si on apprend quelque chose de plus, car jusqu’à ce moment, on ne sait rien sinon que les troupes avancent » ?. A lire tout ceci, il est difficile de ne pas admettre que l’ami d’Alexandre entretient par l’intermédiaire de sa famille dans le duché un service de renseignements régulier et actif. Il importe que l'absence de Zamojski ne crée pas une lacune dans les données qu’il reçoit, il importe que ces données soient précises. Il reste évidemment à Varsovie quelqu'un qui nantira « Roch » de cela.
Bref, Zamojski partit le 27 pour Maciejowice, lieu rendu fameux par la défaite et l’héroïsme de Kosciuszko, où son secrétaire Niemcewiez avait été lui-même blessé et fait prisonnier, où la famille Zamojska avait le château de Podzameze. Niemcewiez a présenté ceci à sa façon : « Le roi avertit le Comte qu’il veut trouver là cuisine, cave, meubles ei toutes les commodités. M. Zamojski ayant done entassé sur des voitures lits, vins, confiserie, se hâta lui-même de le précéder làbas paur le recevoir ». Et notre chroniqueur d’ironiser contre
(7) Archiwum Gtôwne Akt dawnych, X. W. n° 1681. è
(8) Idem, X. W. n° 1681, 1° Q. G. de Radzymin 27 mai, signé Fiszer, 2° Q. G. de Radzymin 30 mai, signé Weyssenhof n° 200; 3° n° 737, Q. G. de Radzymin 31; 4° n° 743, Radzymin 1* juin; 5° Varsovie n° 1618.
(9) Muzeum XX. Czartoryskich, A. D. n° 267, t. 1° (1802-1823).
en
ce roi qui va « en voiture passer des régiments en revue, Vagabonder de château en château, ordonnant qu'on le nourrisse. Wolborz, Ujazd, Helenow, Wilanow, Jablonna, Lazienki, maintenant Maciejowice, Pulawy, Deblin, tout cela aura eu le bonheur de le nourrir et de l’abreuver » 1°. Avant le départ même, le voyage de Jérôme dans le sud-est fait du bruit. L’indignation de Niemcewiez est d’ailleurs symptomatique. Quand, en 1805, le tsar Alexandre s'arrêta à Pulawy, M. Zamojski, —— pour qu’on pût mieux recevoir ce souverain d’un Etat qui avait démembré la Pologne, ce petit-fils de Catherine, dont on attendit en, vain qu’il se proclamât roi de Palogne, — envoya à son beau-père toute sa valetaille, chargea ses voitures de volaille, gibier, fit apporter des huîtres par estafettes; et chaque jour arrivèrent en poste des courriers amenant toute espèce de provisions. Les cuisiniers — des Français — et pàtissiers de Maciejowice, rivalisant avec ceux de Pulawy, inventaient chaque jour du nduveau. On mangea dans des services d'argent et de vermeil ciselés, travail des plus célèbres artistes parisiens, propriété du comte Zamojski 4. II est vrai qu’en 1805 il s’agissait d’un tsar russe; en 1812, il n’était question que d’héberger une nuit un roi français qui courait les chemins alertant des troupes à la veille de partir en campagne pour la Pologne, un prince auquel d’ailleurs Mme Zamojska reconnaissait quelque esprit. Il semble qu’à l'origine de l'humeur de Niemcewicz, il y ait la mauvaise humeur de Zamojski.
Jérôme partit à son iour le 28 « avec des chevaux de notre artillerie, dit Niemcewiez, par d'immenses étendues de sable au grand galop; au grand galop à ses côtés et derrière lui, volent nos cuirassiers et nos dragons : tandis qu’il passait par Praga, on a tiré le canon; il ne fait pas grâce d’un seul Coup et autant de fois qu'il lui prend envie de sortir de la ville, il faut gaspiller cent charges de poudre » 12. En fait, le grincheux n’a pas noté ce fait depuis la revue de Modiin. Du moins, cette façon de souligner bruyamment son départ et d’en faire parler, ne manque pas d’à-propos. Son escorte du reste l’empêchera de passer inaperçu. Masson n’a pas manqué de se scandaliser du luxe de cette escorte : il a noté les six voitures du roi, les 40 meilleurs chevaux demandés chez
(10) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, D#921:
(11) DEemBowsxi, Moje Wspomnienia, t. 1 - (2) Niemcewicz, Pamietniki, CHALET p. 3970" 628
les seigneurs, les 36 chevaux d'artillerie pour les relais, les 6 chevaux de troupe ou de paysans pour les courriers ou écuyers du Roi, l’escorte de 50 hussards. « Et ainsi Jérôme sans s'arrêter nulle part pourra dire qu’il a vu tous ses soldats » 1. Et cette course folle ne paraît pas à Masson inférieure comme pantalonnade de Jérôme à l’excursion de Cracovie. Il est vrai que Niemcewiez ne savait pas et que Masson n'a pas cherché à savoir la raison de ce voyage qui en explique l'allure générale.
Après avoir couru 80 kilomètres dans le sable, Jérôme arriva à Podzameze, n’y trouva pas « de meubles dignes de sa qualité de roi, manifesta son mécontentement au propriétaire en s’abstenant de lui parler et en lui tournant le dos » : ainsi parle Niemcewiez, mieux vaudrait lire Zamojski lui-même. Le lendemain matin, le roi passe en revue des cuirassiers l, puis fait vers le nord-est par des chemins qui ne sont pas les meilleurs de Pologne, 65 kilomètres pour venir à Zukow. Il y arrive à à heures et demie au couvent des Pijari, en ressort à 6 heures, reçoit sur les marches de l'escalier les officiers qui lui sont présentés et qu’il invite à diner. Le lendemain à 5 heures du matin, toute la division Rozniecki est en selle Jérôme la passe en revue. Lagowski qui est Ïà, donne au roi de 25 à 27 ans, lui trouve un visage aimable, un teint hâlé, de la vivacité dans les mouvements, une grande ressemblance avee son frère, une taille moyenne, un corps bien découplé #. Jérôme parle aux troupes, se félicite d’avoir à commander à des hommes si vaillants, les engage à avoir confiance en lui et leur promet leur patrie. Puis, dit Niemcewiez, « nos chevaux d’artillerie lemportent à toute allure » par Kock et Miechow à Pulawy (30 mai) 5 : plus de 70 kilomètres. Il traversa la Wieprz, objet des discussions entre Alix et Reynier.
Jérôme arrive donc le 30 mai au soir à Pulawy, où vraisemblablement il est reçu par le prince Constantin. Le maître de la maison n’est pas là; mais, tel Louis XIV à Versailles, ce maître, même absent a une personnalité si marquée qu'elle reste inséparable de sa demeure. C’est uniquement la personnalité du prince qui donne une signification au voyage de Pu-
(13) Masson, Napoléon et sa famille, t, 7, p. 362.
(14) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 330, 1*% juin.
(5) Lacowskri, Pamietnik wypadkow 1812 r. à la date du 28 et du 29. 11 y a un décalage d’un jour dans cette partie du récit : c’est évi-
demment le 29 et le 30. de (16) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 330.
lawy. En 1812, ie Prince Adam Czartoryski est un petit vieillard de 78 ans, maigriot, portant encore une perruque à la Louis XVI, presque toujours vêtu d’un uniforme autrichien gris bleu à col rouge brodé de galon, et ne portant comme ordre que la toison or. Pourvu d’un nez fortement aquilin, il a des veux bleus foncés, peu vifs, mais aïmables et doux; encore droit, il marche assez librement, gardant dans sa démarche quelque chose d'imposant; courtois avec tous, Condescendant même avec les enfants, il parle nombre de langues, même le ture et l'arabe et a entre autres serviteurs un Turc de Stamboul. Autour de lui s’agite un personnel qui donne la sensation d’une cour, 4 secrétaires, 4 médecins, 2 architectes, 3 hommes de loi, 2 caissiers, 8 intendants de ses biens, 3 majordomes, 4 peintres et graveurs, 8 professeurs, 2 chefs d’écurie, À compositeur de musique, 4 chef d'orchestre, 1 chapelain 17 et une foule d’autres personnes ayant des fonctions plus ou moins indéterminées. Les dignitaires de sa maison assistent à son petit lever, les amis au grand lever où ils manœuvreni pour n'être pas couverts de la poudre dont on garnit sa perruque. Il y à petit déjeuner réel, petit déjeuner officiel où Jon fait semblant de manger. À trois heures, dîner : table pour quelques dizaines ou quelques centaines de personnes. À six heures, le Prince rend visite à la Princesse dans ses appartements, en présence de la princesse de Wurtemberg, non de sa sœur et de son frère Constantin. A 8 heures, thé; à dix heures collation, puis conversation et jeux jusqu'à minuit la jeunesse pouvait rester sous la tutelle de la princesse de Wurtemberg jusque deux ou trois heures du matin. Tel est le cérémonial dont l’arrivée des Français en 1806, et surtout la guerre et l’annexion de 1809 avaient rompu la belle ordonnance, une partie de la famille s'étant transportée à Varsovie, le reste ayant préféré se transporter à Sieniawa que de vivre à Pulawy sans y régner.
I y a là en effet un palais, une cour, une dynastie presque régnante. Le vieux prince, élevé par le Français De Monet, a voyasé en Allemagne, en Italie, en France et a surtout résidé en Angleterre, où il fréquentait la maison de lord Mansfield. Hi est devenu général des terres de Podolie peu après son mariage. est allé à Pétersbourg, y est devenu l’ami de Pierre III qui Jui donne le premier l’idée de se faire roi de Pologne et
(7) Demsowskr, Moie Wspomnienia, p. 105-112.
mure
le décore de Saint-André. Catherine IT écrira encore à Stanislas-Auguste. Poniatowski : « J’envoie en Pologne Kayserling avec ordre de vous faire élire roi, — vous ou votre cousin le Prince Adam Czartoryski ». Mais Catherine lui préfère Stanislas-Auguste et il vote lui-même pour ce dernier. Quand se forme la confédération de Bar, il s’écarte de la politique et part pour quelques années à l'étranger à la veille du premier partage 1$, Il est cependant depuis 1765 général-lieutenant des troupes lithuaniennes et chef du régiment de la garde lithuanienne. Rentré en Pologne, il devient en 1773 membre de la Commission d'éducation ce qui est peu dangereux et en 1781, maréchal (président) du tribunal de Lithuanie. Il se brouille avee Stanislas-Auguste : le parti Czartoryski qui se confondait d’abord avec celui du roi, s’en trouve done amoindri. Alors voici le prince Adam austrophile, Stanislas-Auguste étant attaché à la Russie : il vend son commandement du régiment de la garde lithuanienne, passe au service autrichien, est nommé par Joseph IT commandant de la garde galicienne, chef d’un régiment de cavalerie et feldzeugmeister. Elu en 1788 député de la wojewodie de Lublin à la diète de quatre ans, ce Polonais qui a un commandement dans l’armée d’un copartageani de la Polagne, doit être suspect ou à Stanislas-Auguste ou à Joseph IT. En 1791, il a une nouvelle combinaison : il fait le voyage de Dresde pour offrir à l’Electeur de Saxe et à sa fille de la part des états la couronne de Pologne qui n’est pas vacante. Puis quand le roi est entré dans la confédération de Targowica, on voit le prince Adam disparaître pour la seconde fois : il est passé tout simplement en Galicie, où il assiste de loin au deuxième partage, tandis que son fils Adam prend part à la guerre comme officier 1. Toujours, on escompte le bénéfice de deux attitudes.
Zajaczek écrira à Napoléon en 1807 : « Tantôt liguée avec la maison de Brandebourg, tantôt avec celle des Czars de Russie, cette famille a perpétué en Pologne une opposition factieuse. La confédération de Bar qui a coûté tant de sang à la Pologne et qui a accéléré le premier partage, a été l’ouvrage des Czartoryski. L'enlèvement du dernier roi de Pologne du milieu de sa capitale est également réputé pour un de leurs faits. Enfin la dernière révolution. a été opérée par les
(18) DemBowsk1, Moje Wspomienia, t. 1°, p. 105-112. (19) Demsowski, Moje Wspomnienia t. 1°, p. 112-118.
Czartoryski : Kosciuszko, leur créature dévouée, n'a été que leur agent » ©. Tous leurs biens situés dans la partie de la Pologne annexée par les Russes seront donc confisqués, bien que leur participation effective à la guerre ait été nulle. Le = Prince Adam sauvera la situation en amenant à Catherine ses deux fils dont l'aîné Adam sera attaché au futur Alexandre 1* et le cadet Constantin à Constantin Pavlovitch, ce qui fera rendre les terres aux deux jeunes gens. Le grand historien polonais Lelewel dit : « La politique maison Czartoryski, ennemie de: Saxons, nourrissait des espérances de rétablir la Pologne comme royaume par l'intermédiaire de quelque puissance. Le père prit l’uniforme blanc, le fils envoyé comme otage à Pétersbourg espérait entraîner un jour le nouveau tsar son ami dans les vues salutaires de la reconstruction » ?*. En 1802, Francois II nomme le vieil Adam feld maréchal autrichien, chevalier de la Toison d’or. En 1808, la diète de Hongrie à l’unanimité lui donne à lui et à sa postérité le titre de magnat hongrois ?. Voilà un homme bien garé. On connaît la situation d'Adam près du tsar; Constantin depuis 1809 est dans le duché chef d’un régiment. Le vieux prince ayant son établissement principal à Pulawy, dans la zone de partage autrichienne, est, sans avoir eu à faire preuve de talents militaires ni d’héroïsme, feld maréchal autrichien. Tout cela n’est pas sot, tant s’en faut : mais qui peut compter avoir avec soi une telle famille ? En 1809, l’archiduc Ferdinand envoïe au vieux prince une sommation d’avoir à lancer un appel aux troupes du Duché et à la jeunesse pour les engager à s'unir sous ses ordres et à marcher avec l’Autriche : le feld maréchal autrichien répondit en priant le prince Joseph de le faire prisonnier sur parole, ce qui lui ôtait tout moyen d’action 2. On ne peut être ni plus spirituel ni moins dévoué.
La vieille princesse Isabelle Czartoryska, née Fleming.
(20) Askenazt, Ksiaëe Josef, p. 250.
(21) LELEWEL (Joachim), La couronne de Pologne et sa royauté, Rouen, Brière, s. d. (entre 1831 et 1839), 10 p. in-16 en français.
(22) Demsowski, Moje Wspomnienia, t. RS ES GE
(23) Fazxowski, Obrazy z zycia, t. 3, p. 165-175. Voir le P. Félix : « Ce fut là, le caractère généreux de l'éducation du jeune Adam : l'amour de la patrie puisé dans la famiile. Il garda surtout de son père ct de sa mère cette profonde empreinte qui grava à jamais dans son âme la grande image de la patrie. L’un par ses exemples. ». « Cette famille où les douleurs et les joies de la Pologne excitaient des tre-
saillements si profonds et qui était pour lui comme une patrie dans la patrie. », p. 33 et 37.
d’origine hollandaise (son père vice-trésorier du Grand duché de Lithuanie avait encore des biens à Gertrugdensberg), mariée à l’âge de 14 ans, marquée de petite ‘vérole, n’en fit pas moins courir toute la Pologne, tant elle avait de sociabilité d’une mémoire étonnante, d’un esprit sarcastique, Polonaise de cœur, très européenne aussi, elle a beaucoup voyagé, en Allemagne, en France, en Angleterre où elle a terminé léducation de son fils Adam, où elle s’est liée à Lady Jersey, la future maîtresse du Prince de Galles (Georges IV). Les murs de son antichambre étaient couverts de caricatures anglaises; le pare de Pulawy arrangé d’abord à l'italienne, fut par elle transformé en jardin anglais #4, Très croyante, elle a, comme son mari, Voltaire en horreur : de nombreux prêtres ont trouvé abri chez elle %. Tout cela ne l’aide pas à sympathiser avec les Napoléon alors. Très au courant du travail de son fils Adam dans l’armée polonaise et près du Prince Joseph, elle lui écrit : « Ne t’avance pas trop, évite d’avoir l'air d’un agent ou d’un conseiller. Ne sois pas confiant. Je crains des vengeances. Puis pour le coup de grâce, il y a l’étoile de Napoléon. Tout au moins ne dis rien à personne, pas même à Matuszewicz, il ne le faut pas » *%. Elle est d’ailleurs très populaire dans toute l’aristocratie : grand-mère, elle n'avait pas encore perdu le goût de la danse; et Fredro nous la montre quittant Varsovie fin 1811, accompagnée jusque Willanow par une foule de nobles à cheval ?7. Telle est la presque reine de Pologne dont Jérôme franchit le seuil à Pulawy en son absence.
Qui en Pologne n’a pas quelque lien avec ces deux vieillards ? Zamojski est leur gendre; la sœur du prince a épousé un Lubomirski; de ce mariage était née Mme Stanislawa Potocka, femme du Président du Conseil. Le vieux prince Adam a pris en tutelle le Prince Dominique Radziwill; et l'éducation de celui-ci terminée, il a cru bon de le faire présenter à Pétersbourg au tsar par Thadée Maïiuszewiez. Constantin Czartoryski a du reste épousé en 1802 la princesse Angélique Radziwill. Les Kicki de Ryk, les Mniszek de Demblin sont souvent
(24) DEemBowski, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 120-128.
(25) DEBICkI, z pamietnikow Ksiezne)j Isabelli z cRnseY (Przewodnik Naukowy i Literacki 1885, p. 672-681, 769-777).
(26) AsKENAZY, Na rozdrozu 1812- 13 Biblioteka Warszawska 1911, p. 210-211. Les relations de la Princesse avec Delille, ne la rapprochent pas davantage de l’Empereur.
(27) FREDRO, Trzy po trzy p. 134.
à Pulawy en voisins. Mme Tyszkiewiez sœur du prince Joseph y a fait de nombreux séjours en amie. On voit là les Sanguszko, les Sapieha, les Grabowski, les Tarnowski 28, [|] n’a pas existé en Pologne de centre mondain et politique plus considérable et plus actif que celui-là.
Et l’on y a vu les personnalités les plus inattendues de entourage d’Alexandre : le capitaine de vaisseau Kruzensiern, revenu de son tour de monde (1807) *; le Corse qui cherche à donner le coup de stylet dans le dos de Napoléon, Pozzo di Borgo, qui plusieurs fois y demeurera quelques semaines %, que le jeune prince Adam a recommandé au tsar dès juillet 1804, qui sera chargé par Adam de- diverses missions et lui devra d'être officiellement nommé Conseiller d'Etat actuel dans l'empire russe 51. Les veux bleus sans expression de Mme de Krudener, illuminant un visage aux traits réguliers, mais pâle et ravagé, cherchèrent là aussi à produire leur effet. Elle voulut vivre, non dans une aile du palais, mais à l'auberge où Dembowski, chargé de la reconduire, lui récitait des passages de son roman Valérie, pour lui prouver combien Pulawy l’admirait ?. Mme Bagration, femme du général que Jérôme va trouver en face de lui, d’ailleurs lithuanienne d’origine, est venue elle aussi à Pulawy avec la belle princesse Zubow et toutes deux avaient contribué à donner plus d’animation aux amusements qui faisaient le charme de cette résidence %. Le rôle Ge Mme Bagration près de Rasumowski et de Meiternich à Vienne est trop connu pour que l'importance de ses fréquentations à Pulawv puisse être négligée.
En septembre 1805, s'étaient arrêtés à Pulawy le général Michelson et le quartier général de la garde impériale russe : Langeron, Wintzingerode, Czaplic, Miloradowiez. On logeait alors trois ou quatre généraux dans une chaumière : quatorze jours, ces généraux, colonels, dignitaires, se rassemblèrent au palais Czartoryski et y mangèrent. Puis arrivèrent les chancelleries des différents ministères; puis, le 4 octobre, Alexandre 1*. L'entretien de tout ce monde était au compte
(28) DemBowskr, Moje Wspomnienia, p. 135-178.
(29) DEMBOwSKI, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 183.
(30) Idem, p. 178-9.
(81) MaccioLo (Vicomte Adrien), Corse, France et Russie, Pozz odi
Borgo. Paris, Calmann Leyy 1890, V-450 p. in-8°, p. 95, 104, 107-109 112, 117, 119. à , M *
(32) DemBowski, t. 1, p'179; (33) DemBowski, t. 1, p. 183-4.
de la Famille Czartoryski; et l’on a vu que Zamojski y avait collaboré. Le tsar reste vingt jours passant des revues, réunissant son conseil, subissant avec bonne grâce les sollicitations des Czartoryski qui l’invitaient à se proclamer roi de Pologne. Les chemins étaient noirs de charrettes chargées de toute espèce de bagages militaires, tant et si bien qu’il fallait une journée à un régiment pour traverser avec ses voitures le pont de la Vistule ## De tout cela il ne semble pas qu’on se soit plaint alors. Puis tout à coup ce royaume de Pologne que pendant trois jours on avait cru rétabli, s’était évanoui dans le départ d'Alexandre pour Berlin : la fuite du tsar et du prince Adam après Austerlitz avait clos ce chapitre de lhistoire de Pulawy.
Etrange chose que ce voyage de Jérôme à Pulawy, étrange entrée que la sienne dans cette demeure princière vide de ses maîtres, et pleine d’images et de souvenirs hostiles. Sur la foi des racontars d'un payeur de l’armée westphalienne, Kanikov s’est hâté le 4 mai de faire savoir à son gouvernement que Jérôme iransportait son quartier général à Pulawy #. Le vendredi 22 mai, la Gazette de Lwdw se fait l’écho d’un bruit d’après lequel le roi de Westphalie aurait été récemment à Pulawy, domaine du Prince Czartoryski %. Pour les Russes et les Autrichiens, c’est un grave événement que la venue d’un personnage comme Jérôme à Pulawy. Sans doute en 1806, la retraite des Czartoryski de Pulawy à Sieniawa, a eu, comme leurs antérieures éclipses au temps des partages, l’aspect d’une manœuvre destiné à éviter pour eux toute complication et toute compromission %7. En 1812, Sieniawa offre les mêmes avantages : l’âge des maîtres de Pulawy leur rend difficile un voyage précipité de Sieniawa pour aller recevoir à Pulawy le frère de Napoléon. En 1812, Adam, l’ami du tsar, ami bien berné, mais qui tient à l’être et n'ose se confier à Napoléon, Adam qui a 42 ans, eut-il risqué un voyage incognito de Sieniawa à Pulawy pour se compromettre avec ce Bonaparte de 28 ans réputé léger et qui, pour le forcer à passer au parti français, eut fait éclat de sa réception à Pulawy par l’ancien ministre du tsar ? L’un de ses conseillers les plus attachés, le sénateur Linowski, ne cesse de lui conseiller la neutralité, et
(34) Demsowskr, Moje Wspomnienia, t. 1, p. 245-6. (35) Glavny Archiv, n° 4445.
(36) Gazeta Lwowska, n° 41.
(37) Demsowsr1, Moje wspominienia, t. 1, p. 278.
de l’engager à ne pas s’en départir au profit de la Russie, l'idée ne lui venant pas qu'Adam puisse avoir l'ombre d’une intention de s’en départir au profit de la France $. En tout ceci, neutralité ne signifie pas inaction, mais au contraire activité intense autant que prudente, s’exerçant d’une façon indépendante et secrète pour éviter de donner à Napoléon ou à Alexandre des gages à jamais compromettanis. à
Linowski d’ailleurs se trompe en pensant que le prince Adam peut garder une neutralité quelconque dans le conflit formidable qui va éclater. Alexandre 1* tient fortement la main droite d'Adam : les efforts répétés que fait ce dernier pour se dégager, ne pourront être interprétés par le tsar que comme des tentatives de désertion auxquelles il ne se prêtera à aucun moment.
Alexandre reconnaît que la situation de son ancien ministre est difficile; dans une lettre du 1/15 avril, il lui disait : « J'ai su de source certaine que tous vos pas étaient épiés, que l’espionnage. le plus adroit était organisé autour de vous. Je ne voulais donc pas vous exposer au moindre danger et j'ai cru que par une interruption de communication totale pendant un temps considérable, les soupçons awon avait sur vous se calmeraient et qu’alors, en y mettant encore plus de prudence et de circonspection que par le passé nous pourrions reprendre notre correspondance sans danger pour
(38) Iwaszriewicz (Janusz), Litwa w roku 1812. Varsovie, Gebethner et Wolff 1912, 439 p. in-8°, p. 34-336. Lettre du 10 déc. 1811 : « Vous convient-il de quitter le séjour neutre pour vous prononcer ou vous transporter dans ce pays là ? Voilà ce que je ne puis pas vous conseiller. Ecrivez, indiquez leur ce qu’ils doivent demander, trouvez leur en homme d’Etat en Polonais une marche prudente, si vous pouvez vous fier à quelques honnêtes gens influents, c’est tout ce qu’il vous reste à faire. Car ne pouvant pas avoir la certitude de mener cette affaire entièrement à votre gré. ne pouvant pas même calculer les chances différentes que la guerre ou même les négociations peuvent produire, vous vous trouverez compromis au point qu’il ne vous resterait aucune espérance de pouvoir disposer de vous même. Ainsi mon prince, tout compté, j’ose quoique avec un sentiment profond d’inquiétude vous conseiller de rester à votre place, de prendre le prétexte de vos devoirs filials, de vous ménager des relations avec les faiseurs de ce pays là, de leur insinuer avec précaution ce qu’ils doivent avoir en vue, s’ils sont réellement des honnêtes gens, d’attendre les événements et de vous tenir au courant ». Lettre du 25 mars 1812 : « Votre frère m’a dit que vous êtes dans l’inquiétude d’être appelé dans ce pays là (la Lithuanie). La vanité d’Oginski me rassure un peu là dessus ». Toute cette seconde lettre est une invite à une neutralité favorable à Napoléon : « Si vous êtes forcé d’aller dans le pays russe, il sera toujours bon de faire connaître vos raisons pour ne pas donner
l’occasion de vous supposer de l’inclination où il n’y aura que de Ia nécessité ».