‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 80 sur 97 · FORT · texte numérisé non relu

FORT

l'archevêque de Malines a reçu. C’est un homme d'environ 60 ans, au visage spirituel, aux yeux pénétrants, parlant avec une extrême facilité, un peu trop peut-être, quoique très bien; perspicace, plein de science, ayant de l'autorité, très aimable. C’est un bonheur que l'Empereur nous aît donné un tel homme au lieu d’un militaire qui serait habitué aux brigandages, aux moyens sévères, à une rapide obéissance dans son service, qui eut toujours gardé un ton dur, impératif, peu aimable. Cet ambassadeur sera notre plus haut gouvernant dans les circonstances actuelles : il ne doit pas humilier notre dignité nationale; ce ne sera pas Stackelberg qui régnait pour préparer les voies à la décadence; il gouvernera pour parer au mal et relever notre patrie » 157. Ainsi donc, Niemcewicz a déjà « tâté » l'ambassadeur, et l'a paré en principe de toutes les qualités propres à rassurer les Polonais sur leur indépendance.

En réalité, ils ont, eux et Jérôme, à faire à un homme que torture une soif inextinguible de paraître. Ses instructions portaient : « Il emploiera les dix premiers jours du mois de juin à monter sa maison et il attendra jusqu'au 15 pour recevoir les autorités, la noblesse, les dames, avec les cérémonies d'usage » 5$, Le 9 Bassano écrira à De Pradt : « Il n’est pas probable que le séjour du Roi de Westphalie à Varsovie se prolonge. Le palais de Brüh!l sera sans doute à votre disposition, avant le moment où vous serez dans le cas de déployer publiquement votre caractère » 1%, Mais il aime tant ses fonctions, cet ambassadeur malgré lui, que, le dimanche 7, tout cela est en marche, et encore dans un logement qu’il a représenté comme si indigne de lui.

Son but est d’ailleurs visible : il veut faire agir les personnalités qu’il reçoit; il appelle les Polonais à la rescousse contre le frère de l'Empereur. Il à mis dans son jeu l’homme d'action du gouvernement, Matuszewicz et ce faisant, devient son obligé, en attendant de devenir peu à peu son prisonnier. Matuszewicz s’empresse donc d'écrire à Bassano le 7, tandis qu'aux environs de Pultusk Jérôme passe en revue diverses unités du 5° corps : « Monseigneur, V. E. à daigné m'accorder la permision de m'adresser à Elle, quand je le jugerai nécessaire et je me trouve heureux de pouvoir

(157) Niemcewicz, Pamietniki, p. 334-5, 7 juin. (158) HANDELSMANN, Instructions, t. 2, p. 121. (159) Idem, p. 131.

en profiter pour lui exposer une circonstance qui me semble mériter son attention. M. l'Archevêque de Malines ayant personnellement tous les droits possibles aux soins et aux égards partout où il se trouverait, appelé dans ce moment à l'honneur de représenter le plus grand des Souverains en qualité de son ambassadeur, se trouve ici malheureusement beaucoup trop mal logé. Le pied à terre où il est descendu, où il reste encore, n’est pas tenable, non seulement sous le rapport des convenances, mais même sous celui de la plus simple et indispensable commodité. La maison manque des meubles les plus essentiels; l’ambassadeur lui-même est condamné à coucher sur la dure et sa suite éprouve des privations auxquelles la santé la plus robuste ne résisterait pas longtemps. J’en suis, Mgr, affecté à un tel point que j'ai formé la résolution d'en instruire V. E. Le fait est que notre capitale ainsi que tout le pays, porte toutes les marques de dégradation et de l’extrême épuisement. Là où un nombreux corps diplomatique et tous les seigneurs du pays trouvaient à se loger convenablement, il ne reste presque plus de maison apparente qui ne soit en partie ou auberge ou hôpital. Une seule réunit encore ce qu’il faut pour être habitée par un ambassadeur, c’est le palais Brühl, appartenant au Gouvernement; mais il est occupé par S. M. le Roi de Westphalie. Parmi les maisons des particuliers, il y a celle du Comte Stanislaw Potocki, placé à la tête de notre gouvernement, et celle du Comte Chodkiewiez qui serait forcé de l’évacuer avec sa femme et sa famille 160, s’il fallait faire place à l'ambassadeur; encore cette maison n’est ni assez grande, ni assez en ordre pour contenir commodément toute l'ambassade. Le Château, indépendamment du grand appartement pour l'Empereur, en contient un vaste et bien

meublé. Je ne me permettrai pas d'avancer aucune idée sur .

la manière de disposer des maisons et logements que je viens d'indiquer, mais en rendant à V. E. un compte fidèle de ce qui reste immédiatement disponible, j'ai voulu la mettre à même d’en régler l'emploi ». Cette lettre partit de suite par une estafette de l'Empereur 161. On peut en inférer que du moins le Ministère polonais eut pu de lui-même, sans attendre, four-

(160) Chodkiewicz « quoique père de famille » va obtenir de se rendre près de l’Empereur pour prendre une part active à la guerre. (Arch. Aff. Etr., F. P. folio 177, 9 juin Bignon à Bassano.

(161) Arch. Aff. Etr. Pologne, folio 148-9, 7 juin. Matuszewicz à Bassano.

Prince ADAM CASIMIR CZARTORYSKI Peint par M'° Vigée-Lebrun (1793).

Galerie du Comte Alfred Potocki (Laneut).

nir à l'ambassadeur « les meubles les plus essentiels », un lit par exemple; que d'autre part les prétentions de De Pradt sur le palais Brühl étaient appuyées par Matuszewiez. Mme Chodkiewicz trop heureuse de faire pièce à Jérôme, n’eut pour rien au monde cédé sa maison à l'archevêque. Potocki logeait déjà Marchand et son état major : S’agissait-il donc de mettre Potocki hors de chez lui, comme on avait auparavant essayé de le mettre hors du ministère ? Etait-ce un moyen de lui faire abdiquer la présidence ? Potocki, sans un vaste appartement, c’est-à-dire sans moyen de recevoir, serait-ce encore Potocki ?

La lutte depuis longtemps en cours entre les familles Potocki et Czartoryski, bat son plein. Le président du Conseil envoie son fils Alexandre à l'Empereur : ce f’est pas un génie, et, quand il devait porter la letire de Matuszewiez, il la laisse porter par l’estafette et ne part que le 8. Du moins il viendra avec une lettre de son père à Bassano, où l’habileté ne manque pas. Le comte Stanislas y dit combien il serait heureux de « se trouver aux pieds du Trône de S. M. l'Empereur et Roi ». Mais « $S. M. le Roi de Saxe a voulu que je l’attendisse à mon poste. En attendant, je partage sur cet objet l’impatience générale et j'aime à me flaiter qu’elle sera bientôt satisfaite. Il ne tient qu’à V. E. d'ajouter un nouvel intérêt à ce moment déjà si intéressant pour nous, en acceptant un quartier dans ma maison que nous nous faisons ma femme et moi un plaisir et un devoir de lui offrir. Je crois que nous méritons cette préférence, car dans ce pays où tous les vœux et tous les sentiments vous sont acquis, il n’en est pas de plus sincères ni de plus distingués que ceux que nous vous avons voués » 162, Loger le ministre des affaires étrangères dont la visite à Varsovie était imminente, puisque l'Empereur était attendu, et qui, en tous Cas, ne devait pas suivre Napoléon aux armées, était un coup de maître et digne de ces Potocki, qui étaient des gens du monde accomplis.

Ce geste qui sera vain, puisque Bassano ne viendra pas à Varsovie, n'avait plus d’ailleurs qu’une signification défensive. Par Matuszewiez, la maison Czartoryski a pris une offensive résolue. Le 6, Matuszewicz s’est arrangé pour rendre compte à Bassano de la séance du Conseil, où il a fait part des résultats de sa visite à l'Empereur : « Aussitôt qu'arrivé, j’ai de-

(162) Arch. Aff. Etr., Pologne, folio 159, St. Potocki à Bassano, Varsovie 8 juin.

mandé que le Conseil des Ministres se réunisse; jy ai rendu compte de ce que j’ai eu le bonheur d'apprendre à Posen. Chacune de mes paroles était saisie avec avidité et Jamais simple narration ne produisit autant d’admiration, d’enthousiasme et de reconnaissance. Que sera-ce, quand il me sera permis de parler de tout, haut et avec chaleur ? J'ai proposé pour Maréchal à la Confédération future le vieux Prince Czartoryski et cette motion fut unanimement applaudie. Ainsi, c'est en m’appuyant de l’opinion et du vœu de tous mes collègues que j'ai écrit hier au Candidat pour lui faire part d’un choix aussi flatteur et exaltant; le tour du fils viendra, quand il sera fait appel à tous ceux qui se sentent Polonais et qui sentent combien dûns ce moment il est glorieux de l’être. J’ai rendu compte de toutes ces démarches à S. E. l'Archevêque de Malines arrivé ici hier; il les a jugées tout à fait conformes aux vues et aux intentions de l'Empereur » 1%. Matuszewicz, c’est Monck, c'est Warwick, c'est un faiseur de rois, c’est plus qwun président du Conseil, c’est l’homme qui tend au vieil Adam le marchepied de la présidence de la Diète confédérative, c’est l'annonciateur du fils dont le tour viendra. Entre Potocki et Matuszewicz, la lutte n’est plus égale : ceci ne peut permettre à personne de penser que Jérôme puisse avoir un avenir quelconque en Pologne.

Au reste, de Poznan même, Matuszewicz a écrit au vieux prince Czartoryski, avant même d’avoir vu Bassano; et, quoiqu’il n'ait pu alors se « servir que de phrases assez vagues, elles ont suffi pour déterminer sur le champ le Prince, et lui, ainsi que son Epouse, n’attendaient qu’un second signal de ma part pour monter en voiture et venir ici ». Ce second signal, il dit lavoir fait le 6 1%, mais il ressort de la précédente qu'il l’a donné le 5, et peut-être l’at-il donné le 4, car c’est merveille que les deux vieillards aient pu être touchés assez vite par cette missive pour qu’ils se soient trouvés à Pulawy, dès le 9 juin. Le prince Adam Georges n’est pas encore engagé dans le parti de Napoléon : il n’y entrera peut-être jamais; mais le vieux couple princier répondant à la confiance de l'Empereur en Matuszewicz, voici Napoléon qui fait le jeu de la Famille Czartoryska. Vraiment, Jérôme n’a plus grand rôle à jouer en Pologne : il est douteux que son frère pense encore à lui.

(163) Arch. Aff. Etr. n° 330, Pologne, folio 123, 6 juin 1812. (164) Idem, Pologne 330, folio 186, 10 juin, Matuszewicz à Bassano.

Le 8 juin, Bignon qui sent tout cela et auquel peu de gens font encore attention, bien qu’il soit meilleur agent de renseignements que jamais, écrit modestement à Bassano : « M. l'archevêque de Malines rend compte à V. E. des difficultés qu’il éprouve pour trouver iei un hôtel propre à la grande représentation qu'exige la mission importante dont il est chargé. Il n’y a en effet que le palais Brühl qui puisse convenir; mais S. M. le Roi de Westphalie croyant que les convenances ne lui permettent pas d'occuper le Château, M. l'Ambassadeur se trouve dans une position très embarrassante, si une décision supérieure ne vient pas lever les scrupules du Roi » 15. Vaine formule : ce n’est pas pour huit jours qu’on va procéder à une coûteuse installation de Jérôme au Château. Mais Bignon ne peut contrecarrer les idées de De Pradt.

Ce même jour, De Pradt se rend en qualité de « grand ambassadeur » au Conseil des ministres. Il y est amené en voiture par le Président du Conseil; il est reçu aux portes par MM. Lubienski, Maituszewiez, Sobolewski et Wielhorski, suppléant de Poniatowski. Il s’assied au bout de la table, face à Potocki et commence à s’informer des affaires 1%, Jérôme semble tout à fait annulé.

La feinte sur Pulawy a échoué; la situation du roi à Varsovie est devenue pénible, fausse; mais tout cela, c’est le passé. L'action prochaine de Jérôme, celle qui justifie son titre de chef de l’aile droite, est celle dont il a à se préoccuper au nord de Varsovie, de la Vistule et sur la Narew. L'Empereur et Berthier ont attiré son attention sur les approvisionnements, les communications, les mouvements à opérer dans cette zone. Ils l'ont fait le 26, le 4*; et Le 5, Napoléon écrit encore à son frère : « Le Major général vous écrit pour vous faire connaître le plan d'opérations que vous avez à faire. Dans ce métier, sur un si grand théâtre, on ne réussit que sur un plan bien établi et avec des éléments bien d'accord. Il faut donc bien étudier vos ordres, ne faire que ce qu’on vous dit, surtout pour ce qui est mouvement combiné. Annoncez que je vais voir le dépôt de Dantzig, qu'après je reviens passer la revue du corps du Vice Roi, des Polonais à Pultusk et des autres corps à Varsovie : faites faire à Varsovie tout ce qui peut accréditer cette nouvelle. Etablissez

(165) Arch. Aff. Etr., 330 Pologne, fol. 160. Varsovie 8 juin, Bignon à Bassano.

(166) Archiwum Akt dawnych, Protokol Rady Ministrow, séance 377, 8 juin 1812, fol. 241-244.

une bonne police aux frontières; faites que rien, courriers, postes, ne passe en Russie; envoyez tout ce qui viendra au Q. G. Donnez ordre au Prince Poniatowski de correspondre avec le Vice Roi et Rapp, pour leur faire connaître ce qu’il y a de nouveau. Il est nécessaire que vos trois corps correspondent avec le Major général. C’est lui qui ne doit correspondre qu'avec vous; mais les commandants de ces corps doivent lui envoyer le détail de leurs positions. Il y a assez de blé à Modlin; ce qui manque, c’est la farine. Pultusk, Ostrolenka et Varsovie doivent avoir assez de moyens de nourriture : j’ai donné les ordres nécessaires. Faïites-moi connaître jusqu'où en juin et juillet la Narew est navigable. Porte-t-elle bateau en ce moment jusqu'à Nowogrod et Lomza ?

Si l’ennemi prenait l’offensive, pendant que l’extrémité de l’aile droite serait débordée, il pourrait marcher sur Varsovie, débouchant sur Ostrolenka et Pultusk ou en droite ligne sur Praga. Tous les dépôts doivent être réunis dans Modlin, mais sans précipitation. Votre corps est destiné à défendre Varsovie : le 5e corps à Ostrolenka, le 8° à Sierock et Praga, votre Q. G. à Pultusk, telle est la position que vous recevrez ordre de prendre vers le 10. Le 7e de retour de Lublin mettra dans votre main tous vos corps; et alors, si l’ennemi attaque par Ostrolenka ou entre le Bug et la Narew, le corps du Vice Roi est sur son flanc droit; s’il attaque par Brzesé et Zamo$é ou vient droit sur Praga avec des forces considérables, le 8 d’abord, le T° ensuite et enfin les Autrichiens gardent Praga et Varsovie; Modlin et Sierock seront couverts avec les 5° et &, plus tard avec les 5°, 7° et &. Pendant que l’ennemi serait sur les remparts de Praga et sur la Vistule, vous vous trouverez réuni à l’armée et par mon mouvement à droite taute son armée se trouverait débordée et jetée dans la Vistule. Vous devez calculer comme probable que tout votre corps finira par se porter de Puliusk sur Ostrolenka, Nur, Bialysiok ou Grodno. Il est nécessaire que la tête de pont de Pultusk et les ouvrages de Sierock soient achevés et bien armés. On m’assure qu’il y à une tête de pont sur la rive gauche à Sierock : la faire mettre en état. Je me conserverai la rive droite; mais il est possible que j’abandonne toute la gauche; bien entendu, je ne l’abandonnerai qu’à des forces supérieures, ndn à une division de 12 à 15.000 hommes, ni à quelques régiments de cosaques » #7.

(167) Du Casse, Mémoires sur la campagne de 1812, p. 62-65.

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Que connaît Jérôme de cette plaine où sont prévus de redoutables chocs ? Il a été deux fois à Modlin; assez souvent, d’après Lehsten, à Okuniew, d’où il a pu aller jusqu'au Liwiec; il a vu Pultusk en décembre 1806, ce qui n’offre rien d'utile en juin 1812. Entre le 26 mai et la réception de l’ordre du 5 juin, il n’a pu avoir que des velléités d'aller juger des lieux. Cette fois, il faut agir : le 6, il fuit Varsovie et le grand ambassadeur, voit les ouvrages de Sierock, le confluent du Bug et de la Narew, remonte la Narew jusque Pultusk, la quitte, puis la rejoint à Osirolenka, à son confluent avec l’Omulew.

Détail curieux au retour : Fiszer, chef d’état-major du Prince Joseph, a adressé au chef du 16° régiment d'infanterie cet ordre : « J'ai l’honneur de vous faire connaître que $S. M. le roi de Westphalie sera demain matin à 7 heures à Makow pour y voir le 16° régiment. Le Prince commandant en chef le 5 corps ordonne donc que le 16° en entier avec son artillerie régimentaire se présente demain 8 à 7 heures du matin au grand complet, sur la place près de Makow où il devra attendre S. M. » 168, Et comme pour qu’on ne puisse douter de la personnalité du chef du 16° régiment, le général de brigade Paszkowski adresse à M. le Colonel Czartoryski, Commandant du 16° régiment, l’ordre de dislocation des trois bataillons du régiment dans les villages entourant Makow et de l'état-major à Makow même 1%. Ainsi donc, le 8 au matin, tandis qu'Adam Czartoryski et la princesse Isabelle sdnt sur la route de Sieniawa à Pulawy, d’où le vieux prince viendra à Varsovie pour présider la Confédération; et qu’une lettre de Matuszewiez à l'Empereur arrive à ce dernier, demandant la remise du Palais Brühl à De Pradt, Jérôme revoit à Makow le prince Constantin Czartoryski.

La coïncidence n'était pas que curieuse : elle était dangereuse. Constantin pouvait en quelques jours faire savoir une fois de plus au Prince Adam Georges son frère que la feinie de Pulawy n'était pas sérieuse, qu’il avait vu Jérôme en personne à Makow, que tout indiquait une action réelle sur la Narew. Et sans doute, on peut invoquer ici la force d’un honneur militaire supérieur aux liens de famille. Malheureusement, un mois auparavant, il écrivait à ce même prince Adam Georges ce petit rapport : « Demain nous partons d'ici, nous,

(168) Archiwum Gtôwne Akt dawnych, X. W. n° 1681. Au Q. G. de Pultusk 7 juin.

(169) Idem, n° 1681. Au Q. G. de Makow 7 juin.

c’est-à-dire la division du Général Zajaezek, dont le Q. G. sera à Radzimin : nous cèderons place aux Westphaliens qui approchent. Combien de temps serai-je là, je n’en Sais Te notre cavalerie avance jusqu’à la frontière. Aujourd hui à lieu la revue par le roi de Westphalie de la 18° division (général Kamieniecki) et après-demain aura lieu à Modlin celle du Général Dabrowski. Il me semble que d'ici peu les choses vont aller d’un pas rapide. De l'Empereur pas la moindre nouvelle, mais on doit s'attendre à le voir arriver d’un moment à l’autre. Adieu, mon cher frérot » 1®, Si Constantin croyait devoir entretenir Adam de ces détails le 7 mai, il devait le faire à plus forte raison le 8 juin : il lui écrit tous les 2 ou 3 jours. Si la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse font de leur mieux pour se renseigner, cette cinquième puissance qu'est la Famille, se doit à elle-même de ne rien négliger. L’inspection de Jérôme à Pultusk, Ostrolenka, Makdw qui ne doit pas être ébruitée, sera donc aussi connue à Sieniawa que le voyage à Pulawy : et ceci est beaucoup plus fâcheux.

Cependant, l'après-midi du 8, tandis qu’au Palais Radzi- Will, M. le Baron de Pradt, archevêque de Malines, ambassadeur de France, commence à prendre connaissance des affaires, voici qu’un officier vient l’inviter à aller trouver de suite le Roi de Westphalie 171. Ce n’est pas du palais Brühl que Jérôme veut entretenir De Pradt.

Bassano à avisé Bignon du retour de Pétersbourg par Wilno et Varsovie d’un agent diplomatique autrichien, le chevalier Louis de Lebzeltern, auquel il devra remettre une lettre et faciliter le passage à travers la zone des armées. Bignon annonce le 8 au Ministre qu’il « prend toutes les précautions pour être informé sûrement du passage » de Lebzeltern 172. Or, le 6, déjà, était passé au poste frontière de Terespol ee « Conseiller de la Légation autrichienne à la cour de Pétersbourg qui se rendait à Vienne en courrier et venait de Wilna. Je lai fait, dit l’agent placé à Terespol, escorter par des lanciers jusqu’au Q. G. de notre corps à Siedlce, ayant eu soin de recommander à ces soldats de voir s’il ne chercherait point à déchirer quelques papiers : et éffectivement au premier

(170) Archiwum XX Czartoryskich, A. D. 264, tome I. Listow Kons-

tantego Czar do X. A. C. (1812) n° 44 7/8. En 127 jours le prince Constantin a écrit 44 fois à Adam.

(71) Archiwum Akt dawnych, Protok6l Rady Ministrow, Séance 371, 8 juin, folio 244.

(172) Arch. Aff. Etr., folio 160, Varsovie 8 juin, Bignon à Bassano.

poste où l’escorte a été relevée, le Conseiller a enterré des -papiers déchirés de dépêches. On a paru n’y faire aucune attention; mais, après son départ, on a ramassé les morceaux dans la terre fraîche : le tout m’a été apporté, et au même instant, j'ai envoyé le paquet au Général Latour-Maubourg; n’ayant ‘pas le temps d’arranger tous ces petits morceaux de papiers, je ne puis rien dire de ce qu’ils contenaient, mais ils étaient en français » 1%. L'ordre du jour exigeant que tout courrier venant de Russie soit conduit au Q. G., la marche suivie était très régulière. Mais Lebzeltern « par excès d’inquiétude ayant cru devoir anéantir les papiers qui se trouvaient entre ses mains et les enterrer dans un jardin, le lancier polonais qui avait vu cette opération en avait prévenu ses chefs et les papiers retirés avaient été envoyés au roi de Westphalie », à peine rentré de Makow. A létat-major de Jérôme, on a cherché à reconstituer les documents: « sans pouvoir rajuster les morceaux épars, on a démélé des mots qui donnent à connaître que l’objet dont il serait question devait être de haute importance » 174.

La chose n’a pu d’ailleurs rester secrète : Lebzeltern « se voyant amené au Q. G. aurait fait résistance, ce qui aurait éveillé les soupçons; voyant qu'il n’y avait rien à faire, il aurait prétexté un besoin naturel et enfoui avec ses pieds les papiers dans le sable : un fidèle employé polonais qui observait, aurait déterré, empaqueté les papiers et les aurait envoyés au Q. G. de Varsovie, c’est-à-dire au roi de Westphalie » Et Niemcewicz, auteur de cette version, note dès le 8 au soir dans son journal 15 qu'il résulte du travail de reconstitution qu'il s’agit d’un « traité ou projet de traité entre Moscou et PAuiriche ». Il s'agissait évidemment de papiers complétant ou commentant l'engagement pris le 2 juin par les deux empereurs de ne se combatire que pour la galerie.

Tel était l'événement que Jérôme voulait soumettre à l’appréeiation de l'ambassadeur. Le roi lui montra vraisemblablement les papiers, puis les'envoya à l’empereur, en demandant ce qu’il devait faire de Lebzeltern qu’il garda à Varsovie jusqu'à réception de la réponse 176. « De quel mépris sera saisi

(173) Idem, folio 154, Extrait d’une lettre de l’agent placé aux enwirons de Brzesé. Terespol le 8 juin 1812.

(174) Idem : folio 158, Bignon à Bassano, 8 juin.

(175) Niemcewicz, Pamietniki, p. 336.

(176) Arch. Aff. Etr., folio 158.

Napoléon, s'écrie Niemcewicz, en recevant cette preuve de duplicité et de trahison ! Quel magnifique article pour une dé- | claration de guerre » 177. Or, Napoléon ne prendra pas texie de ceci paur déclarer la guerre à son beau-pére : mais, le 11 juin, Bassano écrira à De Pradt : « J'avais engagé M. le Comte de Senfft qui est près de moi à faire revenir M. de Lebzeltern | à Thorn pour apprendre de lui ce qu’il a vu dans son voyage.

Je suis donc fâché du désagrément qu'il a éprouvé et de ja. circonstance qui retarde son arrivée. Je vous engage à donner au roi de Westphalie les renseignements que Je vous com-

munique et à lui faire connaître que cet officier dont la ré-. sidence a été très longue à Pétersbourg, a su gagner le suffrage de la cour de Vienne et de M. le Comte de Senfft » 178, La naïveté de Maret dépasse les bornes. Il ne parle qu’en son nom, l'Empereur étant parti pour Dantzig, quand la letire de Jérôme arriva à Thorn. En somme, Bassano jugeant la situation trop compliquée et sans issue, étouffe l’affaire. Quant à Jérôme, si, le 8, cet incident l’inquiète, le 12, invité à relâcher son prisonnier, il ne pourra qu'être plus inquiet encore sur l’issue d’une campagne qui se présente sous de tels auspices.

Il n’a plus désormais qu’à attendre les ordres de départ qui précisément lui arriveront le 12 et le 15, et fixent au 16 son exode de Varsovie. .

Du 8 au 16, des relations normales s’établissent peu à peu entre Jérôme et De Pradt qui prétend n'avoir « rien laissé entrevoir » au roi de ses projets sur le palais Brühl. « Il me faisait, écrit-il le 14 à Bassano, l’honneur de me dire ce matin qu’il devait être attribué à l’Ambassade ». D'autre part, Potocki lui offre pour 15 «la plus grande partie de sa maison »1® qu'il accepte. Il y a donc une détente. L’incident n’en à pas moins fait tort au roi et à l'ambassadeur. Le 11, Niemcewicz écrit : « Que le roitelet-lapin ne veuille pas céder la maison destinée au grand ambassadeur: que celui-ci, ne trouvant pas dans une ville en ruines d'autre maison convenable, s’installe dans les salons de Potocki, cela rapetisse. Mais qu'ayant de l’argent, au lieu d’acheter lit, linge, vaisselle, il exige ces choses, même des domestiques, cela devient extravagant et cela peint le peuple français actuel. L’avarice, l’indélicatesse, sont ce qui caractérise les Français

(77) Niemcewicz, Pamietniki, p. 336.

(178) Arch. Aff. Etr., folio 207, Torun 11 juin 1812. (179) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 134.

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