‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 81 sur 97 · HER · texte numérisé non relu

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d'aujourd'hui. Que le soldat soit ainsi, admettons : vingt ans de guerre, d'attaques à main armée, de meurtres, lui ont ôté le sens de l’équité et de la propriété. Mais qu’un prêtre honoré des plus hautes fonctions, pourvu d'immenses revenus, soit sans pitié pour une pauvre ville, cela vous tourne la bile. Qui aurait cru que le grand ambassadeur du plus grand monarque ordonnerait dès les premiers jours de faire nourrir ses gens par la ville et que lui-même chaque jour mangerait chez le résident français » 180, L’ambassadeur arrivé le 5, est entré en contact le 8 avec les autorités et voilà le 11 où en est déjà sa réputation. En somme, l’étourdi Jérôme s'était montré plus résistant.

Il est difficile d’accepter le récit que de Pradt fait de ses relations avec le roi : elles ont duré huït jours et il en parle comme si elles s'étaient prolongées des mais. « Ce prince, dit-il, dont la solitude allongeait îles journées, m’envoyait chercher à chaque instant. J'étais sa ressource. Semblable en cela à son frère, ses causeries sont éternelles et presque toujours très vides. Comme Napoléon, il répète infiniment, hasarde tout, dit tout. Ainsi que l'Empereur, il est de l’école &e ces philosophes qui donnaient leurs leçons en marchant. Tous deux passent le temps à se promener dans les salons avec action, parlant avec une volubilité aussi oiseuse que peu séante à leur dignité... Il me prenait un temps infini : je n’en sortais jamais sans une extrême fatigue de tête et de jambes. Un jour je tombais évanoui, lorsque le Prince Czartorinski arriva. Je bénis mon libérateur et me sauvai à demi mort : il y avait 4 heures que ce mortel se promenait, parlant et me trainant après lui ». Ceci peut s’admettre sans peine. De Pradt ajoute : « Son élocution n’est pas propre à faire supporter la longueur de ses conversations. La nature n’a pas fait cette race élégante ni gracieuse : ils visent à la profondeur, tombent dans les exagérations ou le niais; jamais rien dans la nature. Pour ce roi, il a l'esprit lourd, sec, la parole filandreuse, queique chose de bas dans le visage, dans le geste. Quintilien n'eut reconnu en lui aucune partie de l’orateur ». Peut-être; mais alors les Comtesses Potocka, Zamojska, Niemcewiez, et même Masson ont agi en courtisans, quand ils lui ont attribué des

mérites inverses. Ces critiques ne seraient-elles pas simplement d’un courtisan des Bourbons et des Alliés ? L’ambassa-

(180) Nremcewicz, Pamietniki, p. 338-339.

deur poursuit, montrant Jérôme sous l’ascendant continuel de l'Empereur : « Même génie aventurier, même mépris de la morale, même admiration des coups d'Etat; grand enthousiasme pour son frère ». Après tout, autant vaut que la sourde hostilité de Louis, les éclipses de loyalisme de Murat, la Jalousie incurable de Lucien. « J'ai vu dominer chez lui l’attachement pour sa femme et sa famille » 81. L'affirmation de ces sentiments à cette date est tout à l’éloge de Jérôme.

Du rôle du roi en Pologne, De Pradt a retenu trois choses : ses prétentions insolentes au trône de Pologne, les exigences du roi et de son armée vis-à-vis des habitants, les illusions qu'il se fait sur le caractère de la campagne imminente. Il à vu en Jérôme un candidat au trône très méprisant pour les Polonais : « Jérôme est après Napoléon, celui chez qui la soif de régner est le plus ardemment allumée; ÿŸ s'attendait bien à être roi de Pologne ». Son ambition me parut ardente; ÿ aspirait au trône de Pologne et me disait un jour du roi de Saxe : « Ce pauvre roi ! Il croit que cela est pour lui ». Il se félicitait d’avoir fait un coup de maître, tant la vanité s’en prend à tout, en évitant de se (loger au palais du Roï dont il aurait eu dès lors l'air de prendre possession » 18, Que ce qui se préparait, ne fût pas pour Frédéric-Auguste, c’est croyable, mais cela ne signifie pas que ce cela tente Jérôme : ceci n’est que l’écho des ragots ramassés partout. Le roÿ parlant à De Pradt se serait d'autre part exprimé « fort mal sur le compte des Polonais qu'il traitait de gascons et de pauvres gens » 15. Or, il y a quelqu'un qui, non en tête-à-tête, mais dans un ouvrage auquel il fut donné une grande publicité, s’est exprimé bien plus mal, c’est De Pradt : « À Varsovie, c'était un choc continuel, un renvoñ d’une autorité à l’autre; rien n’était en ordre dans les bureaux, les sous-ordres n’obéissaient pas. Dans ce pays qui a encore si peu d'hommes rompus aux affaires; où, de tout temps, les lois sont restées sans exécution, j'ai ressenti d'une manière cruelle le poids de cet état d’enfance où est l'administration ». « Je ne vis que des hommes ruinés et gémissant au lieu de ces magnifiques seigneurs dont le faste n'avait été dépeint sous des couleurs propres à retracer le luxe de l’Orient. Les chaumières touchaient aux Palais, ceux-ci en petit nombre, grossièrement bâtis, très mé-

(186) De Prapr, Histoire de l'Ambassade, D. #471=719: (182) Idem, p. 77-78.

(183) DE PraprT, Histoire de l'Ambassade, p. 77-78.

diocrement meublés, le domestique très borné, les carrosses rares et pas l'ombre de ce qu’on peut appeler une maison, excepté chez le Comte Potocki ». Tous ces gens de peu de valeur travaillent l'esprit de Napoléon pour lui faire restaurer la Pologne, sans qu'il leur en coûte rien : « Les grands, quelques parties de la noblesse et des professions libérales s’agitaient; mais la masse de la nation était indifférente au mouvement. Elle aurait vu avec plaisir le rétablissement de la Pologne, s’il avait pu s’opérer par un coup de baguette de fée; mais s’il fallait le payer des restes de fortune échappés à six ans d'efforts et de privations, certainement elle n’en voulait pas ». Les Polonais « regardaient comme superflus de faire de grands efforts : ils croyaient qu'il suffisait à l'Empereur de dire comme Dieu à la lumière que la Pologne se fasse, pour qu’elle fût faite ». Et De Pradt de s’indigner de « la confiance avec laquelle Napoléon précipitait sa nation et sa fortune dans une immense entreprise sur la foi d’une coopération très efficace d’une nation aussi obérée » 1%, Bychowiec répondra un jour vertement à De Pradt # qui du moins avait peu qualité pour juger sévèrement les propos de Jérôme.

Le prélat n’est pas l'avocat, mais l’accusaieur du 8° corps : « Dès mon arrivée, dit-il, je n’entendis que des cris sur les excès commis par l’armée de Jérôme. On citait mille traits de férocité, de rapacité à la charge de Vandamme : ce nom est resté en horreur à la Pologne » 1%, En présence de De Pradt, le 10 juin, les ministres « considérent combien il est iriste qu’un corps allié, celui du Général Vandamme ait arrêté sur la Vistule 60 bateaux d’approvisionnement venant de Cracovie, ce dont il à été fait rapport au roi de Westphalie » 187. On revient sur ce sujet le 15 juin : c’est toujours l'incident d’Obor qu’on sert et grossit sans cesse; les quelques galères sont devenues une Armada de 60 bateaux. Le 15, Potocki écrit à Bassano : « Environ 100 bateaux de fourrage descendaient la Vistule et auraient ramené l’abondance, si le Général Vandamme ne s’en était emparé, malgré les représentations du Ministre de l'Intérieur et les ordres donnés au nom de

(184) Idem, p. 81-2, 91, 97, 133, 135, 93. !

(85) Bycnowiec (Jozef), List do J. W. Pradta, bylego Arcybiskupa Mechlinskiego, traduit du français, Varsovie 10 août 1817, 32 p. in-16, s. n. p. 3-5, 10-11, 16.

(186) DE PraprT, Histoire de l’Ambassade, p. 80.

(187) Archiwum Akt dawnych, Protokél Rady Ministroôw, Séance 378, fol. 245.

S. M. le Roi de Westphalie par le Général Marchand » #8. Ainsi, nous voilà à 400 bateaux. Parlant de Vandamme, De Pradt fait chorus : « Que peut-on ajouter à ce nom ? » Il le voit « envoyant prendre de la viande dans la plus belle calèche » de la Comtesse Potocka, « se roulant en bottes et épe- ‘rons sur des meubles très recherchés » et répondant aux observations « avec cette grossièreté insolente qui naît de l'alliance de la grossièreté et de la force réunies » 1%. Or, c’est Tharreau qui a habité à Natolin et non Vandamme. On jugera de la confiance que mérite De Pradt historien par le fait qu’il place les Saxons sous Vandamme et dit : « Le Corps saxon avait passé sous le général Reynier que la réprobation de Vandamme lui avait fait substituer dans le commandement » 1%, Oui, il y a un complot, contre le 8 corps, assez mal ourdi d’ailleurs, et c’est Jérôme qui est visé par dessus Vandamme. De Pradt en effet s’en prend d'abord aux soldats : « On craignait des combats entre les troupes et les habitants. Je trouvai la ville en émotion, les magistrats à la recherche des effets et des chevaux volés par les Westphaliens ». Il aboutit à Jérôme : « Les plaintes atteignaient le roi même : on publiait que les fournitures qui lui étaient faites ayant tari, il avait dit que s’il n’était pas traité comme roi, il devait être nourri comme général. La haine naturelle des Polonais contre les Aflemands était très envenimée par ces débais et je ne doute pas qu’en cas d'élection au trône, les Polonais n’eussent fait avec délices à Jérôme l’application du liberum veto » 1, C’est probable 1?, mais Jérôme n’était pas candidat et les Polonais n’eussent peut-être pas été invités à voter.

De Pradt juge aussi en Jérôme le stratège : « Le roi Jérôme avait la manie de me prouver que les Russes livreraient des batailles en ouvrant la campagne. Cela lui convenait parce qu’il ne doutait pas que l’Empereur ne les gagnât toutes. Pour cette raison même, je soutenais que les Russes n’en hasarderaient pas, je les trouvais contraires à leurs intérêts. De

HU Idem, séance 381, folio 255 et Arch. Aff. Etr. Pologne 330, folio

(189) DE PrapT, Histoire de l’Ambassade, p. 146-7.

(190) Idem, p. 77 et 162.

(191) Idem, p. 80-81.

(192) Pourtant Pakosz à peine arrivé de Dresde et partant pour Pultusk le 8 juin, fait tout ce qu’il peut pour voir Jérôme à peine rentré de Mak6v et occupé de l'affaire Lebzelteru et le Roi l’« a accueilli avec bonté » (Gosoudarstvenuy Archiv. : novia dieta, n° 6122, 278 ID.

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tous les Français et Polonais, j’étais seul de cet avis. Le plus acharné de tous ces commodes vainqueurs était le général Dutaillis, commandant militaire à Varsovie » 1%, Il est facile à De Pradt en 1814 de comprendre mieux la stratégie russe que Jérôme en 1812 : que Dutaillis et autres aient pensé comme le roi, cela excuse un peu celui-ci qui, recevant sans cesse depuis avril, de Napoléon et de Berthier, des ordres pour parer à une attaque brusquée des Russes, est mis par eux dans l’état d'esprit d'un chef d'armée de couverture qui attend un choc 1%. Si Jérôme n'avait pas été dans cet état d'esprit, c’est qu’il ne se serait pas pénétré de son rôle et alors les Russes auraient eu grand tort de ne pas l’aittaquer.

Dans l'attente où est le roi de son ordre de départ, il n’y a plus rien qui puisse l’intéresser, De Pradt ayant tous pouvoirs politiques. La grande affaire d’abord, c’est la construction de cette machine de guerre contre la Russie qui, diète au début, deviendra la Confédération de Pologne, chargera son Comité d’un « rapport en entier dirigé contre la Russie » et rappellera les Polonais officiers ou soldats au service de cet empire » 1%, À Poznan, Napoléon aurait dit à Matuszewicz « Convoquez la Diète, formez une Confédération; appelez-v voire roi; demandez moi de vous retourner la partie de votre pays qui vous a été prise; alors je le proclamerai et j'espère que je tiendrai » 1%, Il ne peut être indifférent à Jérôme de suivre avant de partir les préparatifs de cette grande affaire appelée à faciliter sa marche en Lithuanie.

Matuszewicz demande pour cela qu'on ne retarde plus la publication des pouvoirs extraordinaires attribués au Conseil des Ministres 1%7. De Pradt engage ceux-ci à préparer, en attendant, l’acte de convocation de la Diète et leur recommande de n’y pas mettre encore en cause l'Empereur *#, ce que seule pourra faire la Confédération. C’est « le pauvre comte Mathu-

(193) De PraprT, Histoire de l’Ambassade, p. 79-81. :

(194) Le colonel Okouneff affirmant aussi que les Russes ne pouvaient songer qu’à la défensive, justifie par là De Pradt; mais il est dans Parmée russe et lui aussi écrit plus tard (Considérations sur les grandes opérations, batailles et combats de la campagne de 1812 en Russie. Paris, Anselin 1829, 209 p. in-8°, p. 40-44).

(195) HANDELSMANN, Instructions t. 2, p. 116-122.

(196) Niemcewicz, Pamietniki, 5 juin, p. 332-3. re l

(197) Arch. Aff. Etr., Pologne 1 vol. 123 Varsovie 6 juin, Matuszewicz à Bassano.

(198) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 127-8. De Pradt à Bassano, 7 juin.

chewitz » 1% qui a rédigé le morceau : De Pradt le lit, le trouve médiocre, y barre des pages entières °°° et se « propose de ne plus leur abandonner la publication d’aucune piece » 7e Bignon a souligné l’outrecuidance de ce Quintilien qui, à peine arrivé, prétend savoir « mieux que les indigènes » quel est le langage à employer pour frapper l’opinion du pays #7. Ce qui est plus fort, c’est qu'ayant refait ce document dont l’effet fut faible, il tient à rendre Jérôme responsable de sa Inaladroite présomption : « Deux actes antérieurs, dit-il, sortis de la même source avaient paru déjà sans être remarqués. Le roi de Wetsphalie après les avoir lus, m’avait dit : « Monsieur l'Ambassadeur, il n’y a plus moyen d’y tenir; mettez-y done la main » 2%. Ainsi done, voici Jérôme témoin à décharge de De Pradt, témoin à charge contre l’éloquent Matuszewiez; voici De Pradt plus obéissant à Jérôme qu'aux instructions de l'Empereur. Le malheur, c'est que tout ceci s’est passé le 7 ou le 6, c'est-à-dire en un temps où le roi était ou sans relations avec De Pradt, ou absent.

Ce qui doit davantage intéresser Jérôme comme De Pradit, c’est l’activité que déploie Matuszewicz au profit des Czartoryski. Les instructions de De Pradt disent : « Quand la Diète serait convoquée, elle pourrait recevoir une pétition de 8 ou 10 personnages les plus considérables dans les provinces russes, tels que le Prince Adam Czartoryski, l’aîné des Radziwill, le Prince Iablonowski » 24, Matuszewicz a écrit à Bassano le 6 pour lui annoncer le choix du vieux Prince Czartoryski comme maréchal de la Confédération par tous les ministres, sur sa proposition et avec l'agrément de l’archevêque de Malines qui a jugé cela conforme aux vues et intentions de l'Empereur 2%. D'autre part Bassano écrit à De Pradt le 9 : « Le comte Lubienski à beaucoup d’ennemis contre lesquels il est bon que V. E. se tienne en garde. Il se les est faits par sa fermeté persévérante à établir le code civil. Il est le seul ministre dont le département ait été conduit avec activité. Le roi a un attachement particulier pour lui » 2%, Or, Le fils

(199) DE PraDT, Histoire de l'Ambassade, p. 116-118.

(200) Arch. Aff. Etr., Pologne 330, folios 132-146.

(201) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 2, p. 127-8. (202) Bicxow, Histoire de France, t. 1, p. 19-20.

(203) DE PrapT, Histoire de l’Ambassade, p. 116-118. (204) HANDELSMANN, Instructions, t. 2, p. 116-9,

(205) Arch. Aff. Etr. Pologne 330, folio 123.

(206) HANDELSMANN, Instr., t. 2, p. 130.

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