‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 2 sur 37 · MEILLEURE DES RÉPUBLIQUES · texte numérisé non relu

MEILLEURE DES RÉPUBLIQUES

Puisque je reprends la plume, il convient que j'explique comment j'y ai été amené.

On sait sur quel écueil vint se briser ma fortune politique, et à quel sort modeste je me trouvais désormais réduit. Un emploi en province, bien chétif, bien obscur, voilà ce qui me restait de toutes mes gloires et de toutes mes grandeurs. Le Ciel l'avait voulu ; il fallait s'incliner devant ses décrets. Des fronts plus superbes que le mien avaient passé sous ce niveau, et c'était à peine une ligne d'ajoutée au grand chapitre des décadences humaines. Le seul remède, en de tels cas, c'est de rendre au monde oubli pour oubli, dédain pour dédain, et de le punir par de strictes représailles.

Ainsi faisaient les Paturot. Us mangeaient le pain du gouvernement, pour me servir de l'expression de Malvina, et, ajoutait-elle, quoi de plus dur? mais on ne se croyait pas, dansla maison, tenu à autre chose. Le zèle se mobure aux appointements. Deux hommes, d'ailleurs, se confondaient en moi et s'y tempéraient : l'être libre, l'être assujéti. Comme employé, j'avais des devoirs à remplir, comme citoyen, des droits à exercer. De là, un mélange d'indépendance et de servitude. A vrai dire, le plus noble de ces mobiles l'emportait toujours ; c'était dans l'ordre. Un Ibnctionnaire digne de

s JEROME PATUROT.

ce nom arrive le pins naluroUi^meiit du monde à mt'priscr rtlat, qui le nourrit, et k effacer, par une protestation persévérante, les souillures ptTi()di<^iies de 1 emargeracnt.

J'en étais là; j'appartenais à la classe des employés qui jugent le goiivernomenl de haut, et en demeurent avec Ini dans des termes froids et sévères. Je le servais en m'indignant ; je ne pouvais, sans rougir, songer à la livrée que je portais et au salaire dont on m'infligeait rhnmiliation. Loin de s'adoucir avec le temps, cet état de mou âme ne Ht qu'empirer. Je puisais, dans la durée même de mes liens, un désir plus ardent d'y ccliappor parla révolte. Je n'avait; pas de paroles assez dures contre un pouvoir basé sur des appétits grossiers, et plus j'acceptais de lui, plus je le niellais au défi de me corrompre. C'est ainsi que, par une pente invinciMe, je me détachai d'abord des hommes, puis du système, enlin de la forme da gouvernement. Sur ses fruits l'arbre fut jugé. La monarchie était encore debout, vigoureuse en apparence, régnant, parla faveur sur une l)Ourgeoisie énervée, qu'à mes y(îux elle était condamnée déjà et peidue sans retour. J'ignorais l'heure de sa chute, mais je ne doutais pas que le doigt de Dieu ne l'eût marquée au cadran des siècles.

La force des choses m'entraîna plus loin ; on ne s'arrête pas où l'on veut dans les voies de la censure. Je ne cherchais qu'un coupable, et j'en trouvai deux ; aux torts du gouvernement, il fallut joindre bientôt ceux de la société. Peut-clrc se souvient-on que ce fut là un de mes soucis d'autrelbis; l'expérience et la réflexion m'y ramenaient. De nouveau, je me pris à douter que ce monde, avec ses imperfections et ses contrastes, romplît d'une manière satisfaisante le but de la Divinité. A l'cnvisagei sans prévention et avec une entière liberté d'esprit, on ne pouvait y voir autre chose qu'une ébaucho informe, digne à peine de l'enfance de l'art. Il me semblait qu'àl'aide du moindre effort d'imagination, j'en arriverais à combiner quelque chose de moins incohérent et de plus harmonieux. Cette pensée m'exalta : je compris l'orgueil de Prométhée et sa lutte contre le ciel. Que de gloire à ravir un rayon d'en haut et à inonder de clartés une civi-

lisation ténébreuse ! Aucun rôle n'était plus engageant, et, auprès de celle-là, quelle ambition n'eût paru petite ! J'avais devant les yeux, en guise d'exemple et d'aiguillon, les maîtres du genre, ceux qui refont l'univers en sept volumes , et, avant de m'ofTrir comme eux aux applaudissements de la foule, je ne voulais leur céder en rien, ri en étendue ni en profondeur.

Ce travail charma et anima ma retraite. J'y puisais une haine plus profonde contre la politique du temps et un dédain plus caractérisé des petits moyens à l'usage des régimes éphémères. Je ne m'en cachais pas, d'ailleurs ; je jouais, comme on dit, cartes sur table. Notre préfet n'était, à mes yeux, qu'un séïde de la dynastie ; je m'en prenais à tous les pouvoirs responsables ou non. Dans meshein-es d'exaltation, quand je venais d'ajouterun chapitre aux destinées du globe, je n'avais pas d'expressions assez véhémentes contre l'ordre social qui se plaçait entre l'avenir et moi. J'envoyais tout aux gémonies, civilisation et gouvernement, et cela on des termes tels que Malvina ne pouvait se défendre d'un peu d'épouvante :

— Mais qu'as-tudonc, malheureux? me disait-elle. Tu veux nous perdre.

— Vous sauver, répliquai-je, fort du sentiment do ma mission.

— Tu nous ôteras le pain de la bouche, Jérôme, songes-y Lien.

— Autant mourir de faim que de honte, Malvina.

— Et nos enfants, que deviendront-ils?

— Des honames, ajoutais-je avec un stoïcisme digne de l'antiquité.

Ces débats se renouvelèrent plusieurs fois, et mon enthousiasme dut transiger enlîn avec cette prudence vulgaire. Des sacrifices que je fis à la paix de mon intérieur, aucun ne me coiîta autant, et j'y échappais de loin en loin par des révoltes imprévues. Ma femme s'y perdait, elle avait cessd de me comprendre. D'où venaient ces accès d'indépendance, si brusques et si récents? A quoi attribuer cette infraction

4 JliROME PATLROT.

aux hal)itudcs les plus eniaciiiccs ? Malvina se posait ce problème sans pouvoir le résoudre. Vainement essayait-elle de me pénétrer : je demeurais mystérieux comm.e les granits de Thèbes. Un jour pourtant, je fus vaincu ; mon secret m'échappa. Ma femme venait de me retourner dans tous les sens, avec une patience et une adresse dignes d'un inquisiteur. Je résistais comme du métal, lorsqu'à bout de voie, elle cul recours à une interpellation terrible :

— Ah çà ! Jérôme, me dit-elle, seriez-vous par hasard républicain?

La question était brûlante ; il fallait confesser sa foi ou se parjurer. Devant la hache du bourreau, je l'eusse fait sans hésitation : devant Malvina, je ne pus me défenihe duo moment de trouble. Cependant le devoir l'emporta ; ma réponse fut péremptoire:

— Je m'en flatte, madame Paturot,lui dis-jc avec fermeté. Aujourd'hui que la République compte ses courtisans par

millions, et qu'il lui en arrive de tous les points du globe^ un pareil aveu ne semble ni téméraire ni singulier. Républicain, qui ne l'est, sau fia nuance et la date? .Mais, au moment où co mot décisif s'échappa de mes lèvres, il n'en allait point ainsi. Dans la province où nous résidions, de grands préjugés régnaient sur cet article. Ou y vivait sous l'empire d'impressions arriérées, de réminiscences puériles, et les commères du chef-lieu s'accordaient à voir dans un républicain un être doué de propriétés malfaisantes et de goûts pervers. Celait l'opinion accréditée; Malvina n'avait pu s'y soustraire. Aussi, à une déclaration si formelle, n'éprouva-L-elle qu'un sentiment, celui de la stupeur. Je m'attendais à une explosion, à une scène : il n'en fut rien. Elle se contenta de joindre les mains dans un geste expressif, et levant lesyeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de mon vertige:

— Républicain ! s'écria-t-elle, républicain 1 un homme qui mange au râtelier de l'État ! Si c'est croyable !

Puis elle sortit en imprimant à ses épaules un mouvement significatif. Qu'cût-ce été si elle avait connu toute retendue de ma révolte?

Je craignais qu'une aussi brusque manifestation de principes ne causât quelques orages dans mon intérieur : en vrai croyant, j'étais prêta les subir. Je ne fus pas mis à cette épreuve. Malvina semblait, au contraire, éloigner toutes les occasions de reprendre ce thème, et quand la force des choses le ramenait, elle savait rompre l'entretien avec une adresse merveilFcuse. J'attendais le martyre ; il ne vint pas. Évidemment elle me ménageait comme on ménage un malade. En même temps, elle se mettait sur la défensive et prenait ses précautions. Le moindre écart pouvait me compromettre, et ma femme, que la foi n'animait pas, se disai' avant tout qu'elle avait deux enfants k nourrir. Ce fut sur ce sentiment étroit (ju'clle régla sa conduite.

Parmi les personnes qui fréquentaient la maison, il s'en trouvait deux aux scrupules desquelles il fallait dérober mes hardiesses politiques. Elles appartenaient l'une etl'autre à mon administration; la première était mon chef, la seconde, m n subordonné. Mon chef se rattachait à l'école de l'Empire, et y avait puisé des airs conquérants que l'âge n'avait pu ni supprimer ni affaiblir. Sa personne prêtait d'ailleurs à l'illusion. 11 était droit comme un jonc et vert comme un chêne. Dans sa mise régnait cette propreté qui est la parure des vieillards. Le linge était net à s'y mirer, la barbe fraîche, l'habit irréprochable. Avec cela, des façons galantes et l'habitude de venir se brûler à tous les beaux yeux. Ma femme l'avait jugé dès la première rencontre ; elle tendit ses rets, et le vieux lion y tomba ; une fois pris, on lui coupa les griffes ; c'est un conte ancien. Ainsi, de ce côté, sécurité complète :la foudre pouvait gronder; nous étions à l'abri.

L'intimité du subordonné offrait plus de périls. Employé dans mon bureau, il exerçait sur moi une surveillance forcée: la même chiourme nous réunissait, et j'avais en lui un compagnon de chaîne. Malvina essaya de le gagner ; mais c'était une nature réfractaire, sournoise et en dedans. Un fonds d'envie le dominait ; il ne pardonnait rien à ses supérieuis. Il voyait en eux un obstacle à son avancement cl mi témoignage vivant de sa dépendance. Moi surtout, j'étais cou-

damné A ses yeux, comme un produit de riiUiigue et de la faveur. J'occupais mon poste en intrus, au mépris de la hiérarchie. De là, un dépit sourd, mêlé d'une soumission apparente. J'avais près de moi un ennemi et un espion. Vainement Malvina redoubla-t-elle de bons procédés ; elle ne put dompler cette organisation rebelle. Le lion avait cédé, l'ours ne désarma point.

Plusieurs années s'écoulèrent dans cctb' ,.1 ' ernative de bons et de mauvais jours. Le temps marchait, et me donnait raison. Les fautes politiques s'accumulaient, et, aux tressaillements de Icsprit public on pouvait prévoir qu'à un moment prochain le volcan des révolutions s'ouvrirait un cratère nouveau. Ce que c'est que l'illusion delà perspective ! Tout symptôme de ce genre avait pour moi un caractère fatal. — Ils vont à l'abîme, me disais-je, tandis que mon employé y puisait des motifs de sécurité. — Comme ce gouvernement devient fort ! s'écriait-il. — Le roi se perd, ajoutais-je. — Il se sauve, rcpliquait-il. Mot prophétique et digne d'être recueilli !

Dans notre province calme et retirée, le bruit des événements n'arrivait guère que comme un écho affaibli. On y parlait, sans doute, de c^jtte campagne politique où le jeu des fourchettes se mêla à l'éclat des discours ; mais personne, si ce n'est moi, ne voyait dans ces man:fo:stations une menace sérieuse contre la monarchie! Que l'on juge de rétonncmen', où notre \ille iut plongée, quand des nouvelles, vagues d'abord, puis plus précises, annoncèrent coup sur coup un changement de ministère, une abdication, une régence, enfin une république ! On ne savait d'où venaient ces détails^ mais ils flottaient, pour ainsi dire, dans l'air, et se répandaient de rue en rue, de maison en maison, avec une rapidité éleciriquc. Les cafés se remplirent de curieux. Les places se couvrirent d'une population inquiète et frémissante. Mille avis contradictoires circulaient parmi les groupes; ici on affirmait, ailleurs on niait. Diverses personnes avaient interrogé le préfet; il demeurait impcnétrable. Peut être manquait-il d'avis officiel. Le che/-licu se trouvait, placé à

l'écart des grandes lignes, et le télégraphe ne jouait pis pour nos modestes régio;is.

Cette anxiété se prolongea pendant deux jours; on ne«savait que craindre ni qu'espérer ; les nouvelles étaient confirmées ou démenties vingt fois dans une heure. La physionomie de la ville s'en ressentait, et allait se transformant. Au début, ce n'était que delà curiosité; plus tard, ce fut de reffervescence. J'y aidai de mon mieux, et me dessinai en faveur de la Républiijue. C'était jouer ma place sur un coup de dé : mon employé le comprit, il entrevit une succession vacante, et se déclara hautement pour la monarchie. J'eus mon camp, il eut le sien; les préréronce? secrètes se faisaient jour. Parmi principe de prudence, explicable chez un homme qui avait traversé trois régimes, mon chef resta neutre, et attendit les événements. Ainsi se distribuaient les rôles au milieu du choc des opinions et de l'agitation des esprits.

Les choses en étaient là, quand une diversion subite vint faire trêve à ces débals orageux. Signalée par les éclats d'un fouet, une chaise de poste traversa la ville, et se dirigea vers Ihôlel de la préfecture. Deux drapeaux tricolores en pavoisaient les portières^ et loi niaient une démonstialion à laquelle il était impossible de se inépiendre. La foule courut de ce côté, et je la sui\is. En fonctionnaire bien appris, le préfet était debout sur son perron, prêt à faire à son successeur les honneurs de la résidence administrative. Sa contenance était calme et digue, son regard assuré, et même un peu dédaigneux. La chaise de poste s'arrêta, et il en descendit un homme d'un âge mûr, enveloppe d'une écharpe aux trois couleurs. Cette écharpe portait dans ses plis un gouvernement nouveau; le préfet le sentit, et s'inclina. D'un geste empreint de résignation, il venait de montrer à cet hôle inattendu l'accès de la demeure officielle, quand un autre bruit attirasori altcntion et celle de la foule rassemblée autour de Ihôlel. C'était une seconde chaise de poste qui arrivait, pavoisée comme la première. Les chevaux, lancés à fond de train, l'eurent bientôt anieuée à sa destination, et

a JEROME PATUROT.

il en sortit un deuxième personnage aux trois couleurs, long et maigre comme l'autre ctait gros et court. Tous ces mouvçments avaient été si rapides, que les deux ccharpes se rencontrèrent sur le perron et le gravirent à la fois, celle-ci par la droite, celle-là par la gauche.

Le préfet s'arrêta étonné j des deux parts on lui tendait un pli, revêtu d'un sceau qui lui était familier. Auquel croire ? 11 vérifia les pouvoirs ; ils étaient de la même teneur, de la même date; les noms seuls différaient. Il étudia les physionomies ; il régnait la même assurance et la môme bonne foi. Depuis Salomon, jamais homme ne s'était truuvé dans une position aussi délicate. Il prit enfin un parti :

— Messieurs, dit-il aux prétendants, ce que je vois iciae plus clair, c'est qu'il ne me reste plus qu'à faire ma valise. C'est l'affaire d'un moment. Moi parti, vous viderez le reste du débat entre vous.

Il allait se retirer, quand l'un des personnages intervint, et lui posant la main sur le hras d'une façon familière :

— Citoyen ex-préfet, lui dit-il....

Le fonctionnaire déchu n'était pas accoutumé à ce langage; il sourcilla. Son interlocuteur en prit occasion pour revenir à la charge.

— Citoyen ex-préfet, dit-il, ne vous inquiétez point du contre-temps. Tout va s'arranger. Deux commissaires pour un, n'est-ce pas?

— Comme vous le dites, Monsieur, répliqua froidement le préfet.

— Qu'à cela ne tienne, reprit l'envoyé extraordinaire ; Ir mal n'est pas grand. Postillon, ne dételez pas. Et vous, ci toyeu collègue, ajuuta-t-il en se tournant vers le premier arrivé, soyez sans crainte; à vous ce département. J'en m quatre de rechange.

— Mille grâces, dit le commissaire joufflu.

— Et maintenant, poursuivit le maigre, soyons aux intérêts de la patrie.

S'adressant alors à la foule qui encombrait les avenues de la pjét'ecture :

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