‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 3 sur 37 · COMMENT LA PEUR EMHELLIT LES OBJETS · texte numérisé non relu

COMMENT LA PEUR EMHELLIT LES OBJETS

— Citoyens, dit-il, la Republique triomphe; elle vient d'être proclamée solennellement à Paris. Vive la Répul)lique !

Ce cri m'alla au fond de l'àme ; je ne pus l'entendre sans éprouver un vertige soudain. Le rêve de ma vie était réalisé ; mon idole respirait ; le souffle du peuple l'avait animée. Désormais, plus d'obstacles à mon enthousiasme ; il pouvait éclater imptmcment. Je fendis la foule ; elle hésitait, elle était plutôt surprise qu'entraînée. 11 s'agissait de lui communiquer un élan, tme impulsion. Je me précipitai vers le perron pour seconder le magistrat républicain, et le couvrir au besoin de ma poitrine. Zèle inutile ! J'arrivai trop tird ; quelqu'un m'avait devancé sur les marches de l'hôtel, et criait de toute la force de ses poumons :

— Vive la République !

Je jetai les yeux sur lui ; c'était mon employé. La surprise me coupa la voix.

COMMENT LA PEUR EMUELLIT LES ODJETS.

Des deux commissaires, nous perdions le maigre et conservions le gras; c'était tout profit. Le maigre aurait fait peser sur le département les eflcts de sa complexion bilieuse ; le gras, doué d'organes excellents, devait y trouver un motif pour adoucir la sévérité de ses instructions. C'était, d'ailleurs, im enfant du pays, et, à tout prendre, le meilleur homme du monde. Son histoire se résumait en peu de mots. Jeune, il avait ressenti pour la cari ière des lettres un de ces penchants qu'entretiennent les fumées de la bière et les vapeurs de l'estaminet. Peut-cire l'eùt-il mieux combattu sans l'essaim des parasites et des flatteurs, Mais, comme il prodiguaitl'ab.sinlhe autour de lui et s'exécutait aux dominos avec un abandcv) chevaleresque, il ne manqua pas de gens pour lui dire qu'un esprit pareil au sien réclamait un théâtre plus élevé, etque les fleurs de son imagination n'étaient pas celles qui s'épanouissent à l'ombre. Quel piège tendu à la vanilé

d'un auteur ! Celui-ci s'en défendit pourtant jusqu'à la limite de son derni-crécu, et s'il capitula, s'il se résigna à de hautes destinées, c'est que les débris de son palrimoine disparurent un beau jour dans les chances aléatoires du double-six.

U vint donc à Paris, ce rendez- vous des grandes ambitions et des vocations impérieuses ; il y vécut quinze ans sous la plus mince des auréoles, condamné à des travaux ingrats et obscurs, dînant mal, déjeunant quelquefois, donnant à ses amis le spectacle de chapeaux fatigués et de boites perméables. Malgré ces épreuves, il resta ce que la nature l'avait fait, bon et sans Hel ; il n'y puisa pas, comme tant d'autres, une incurable haine contre les supériorités ; il ne vit pas dans ces échecs une con>piralion universelle contre son génie ; il se préserva, et des sombres désespoirs, et des bou? fonnes suggestions de l'orgueil. Ce fut son seul mérite ; mais il sut l'avoir. Rarement les esprits médiocres se rendent cette justice; ils aiment mieux s'en prendre à l'univers que s'accuser eux-mêmes, et volontiers ils font porter à la société les torts de leur organisation.

Cependant, par la force des choses, notre commissaire se trouvait mêlé au peuple inquiet des écrivains méconnus. H en avait partagé le soit et accepté les couleurs; il g'était mis avec eux en état de conspiration permanente. Dans le chemin des lettres, il avait traversé les mêmes ronces, franchi les mêmes fondrières, c'est-à-dire des publications sans lecteurs et des journaux sans abonnés. Il était, en un mot, membre de celte église au moment où la révolution éclata. Tout lui devenait un titre : sa lutte contre le destin, son obscurité, ses chaussures à jour. Aussi fut-il sur-le-champ désigné comme l'un des missionnaires du régime nouveau. On ne s'enquit point de son aptitude ; on ne lui demanda que du zèle. La patrie, d'ailleurs, n'exigeait pas des services gratuits : elle faisait très-honorablement les choses. Il y avait du fixe, il y avait du casuel ; rien n'y manquait. Quelle rosée pour une terre longtemps aride ! Notre commissaire n'en trouva la révolution que plus à son gré; il partit la joie au cœur et 1© sourire aux lèvres.

COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES OBJETS. îl

Il faut le dire, les souvenirs qu'il avait laisse's dans sa ville natale n'élaicnt pas des plus flatteurs. Ce n'est point impunément que l'on dévore en province huit mille francs d'héritage patcrr\el. Ce grief suflit pour y placer un homme bien bas dans l'eslime de ses concitoyens. A ce motif de défaveur bientôt s'en joignirent d'autres. Des bruits vagues avaient ap« pris à la localité que le dissipateur était devenu i'un des mille enfants perdus de l'armée des lettres. C'en fut assez pour le faire consiilérer comme un être à jamais déchu. Les plus sévères l'accablèrent de leurs dédains; les plus indulgents se contentèrent de le plaindre. On le raya du livre d'or de la cité. S'il y eût reparu en des temps ordinaires, un triste accueil lui était réservé; il en avait la conviction. Mais une révolution est un prisme dans lequel tout se décompose, et, vu ainsi, notre commissaire prit sur-le-champ une autre physionomie, un autre aspect. Voici comment celle Lrausiiguralion s'opéra.

Au premier mol de République, seul, peut être, je ne fus ni troublé ni surpris : je l'attendais. Pour le reste de la ville, c'était un événement imprévu. Chacun l'interprétait dans le sens de ses craintes ou de ses désirs; mais le commentaire le plus général était un sentiment d'appicheuirion. Un mot explique cette faiblesse, fille dos préjugés. On ne voulait voir la République nouvelle qu'à travers les ombres du passé ; on la peuplait de spectres menaçants et de fantômes terribles. De là ce malaise vague et cette stupeur dans les esprits. La déliance s"y mêlait : même entre voisins on ne se parlait qu'à voix basse et sans abandon. La vie ordinaire seniblait être suspendue ; elle avait fait place à je ne sais quoi d'artificiel où dominait la panique des souvenirs. Quand le commissairtî arriva, cette mipression était à son con)ble. De tous côtés on allait aux enquêtes : on voulait savoir ce qu'il avait faii et dit, s'il avait l'air farouche et l'œil sournois. On eu parlail comme d'un de ces héros <jui donnent le frisson aux enfants et défraient les sombres récils des contes de fées. — Comment va-t-il le prendre, s'écriaient les plus épouvantés, et quo compte-t-il faire de nous?

lî JÉRÔME l'ATLROT.

Notre commissaire n'était pas (riiumeur à dévorer les gens ; ses goûts étaient moins dépraves. Il avait à réparer quinze ans d'abstinence; ce fut celte revanche qu'il prit d'abord. Depuis longtemps, tout lui avait échappé : le lu.\e du couvert, les raffinements de la table, et il retrouvait tout cela en un jovs par un coup de baguette. Comment eût-il lésisté? 11 céda; il approcha de ses lèvres Ja coupe où boivent les opulents; il entreprit de régler avec son estomac des comptes bien anciens et sur lesquels la prescription paraissait s'étendre. Ce n'était pas un soin léger ni une mince occupation. Notre homme comprit qu'il ne pouvait pas s'en acquitter seul et s'entoura des mêmes parasites qui l'avaient aidé dans la liquidation de son patrimoine. Ainsi partagée, la besogne devint moins rude et fut conduite à bien. De temps en temps quelques diversions extérieures s'y mêlaient et tenaient l'émotion publique en haleine. Après boire, les amis du commissaire brioaicnt les vitres des bourgeois, et celui-ci, survenant comme un dieu d'Homère, lançait à point nommé une proclamation où il prodii*uait toutes les paillettes de son style.

Cette conduite produisit un grand effet ; rien ne dispose à l'enthousiasme comme la peur. Désormais il n'y eut personne dans le département qui ne jurât par le commissaire. On lui sut gré de n'avoir pas mis les villes à sac, porté la torche au sein des propriétés et emmené les populations en esclavage. Il devint l'objet d'un culte exclusif; pour un rien, on lui eût dressé des statues. Quoiqu'il n'eût guère, en fait d'avantages extérieurs, qu'un ventre inclinant vers la quarantaine, les femmes se prirent à en raffoler. De leur côté, les hommes en firent un grand esprit, une intelligence à ressouices. On exhuma ses œuvres des ténèbres ([ui les enveloppaient, on cila à l'envi ses bons mots, on porta aux nues ses allocutions d'après l'ant'que. Bref, ce fut un engouement universel. Les révolutions seules opèrent des prodiges pareils.

En bon prince, notre commissaire jouit de ses triomphes sans les exagérer ; cet encens ne lui causa point do vertiges. Soi'.'iCmenl, il s'y amollit à 6on insu et manqua aux condi-

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