‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · LES DOULEURS D UN REPRESENTANT · texte numérisé non relu

LES DOULEURS D UN REPRESENTANT

— Un instant, Simon, reprit ma femme alarmée ; ne précipitons rien. Point d'enfantillage, s'il vous plaît. Nous avons mis deux mois à faire un représentant ; n'allez pas le défaire en un jour. Pas de ça, mon garçon. Diable! quelle mouche vous pique ?

— C'est que je n'y tiens plus, c'est qwe je suis à bout. Madame Paturot, ajouta le meunier d'un ton funèbre : retenez bien ceci, c'est que si je ne quitte pas la partie, j'y laisserai mes os. L'appétit Hcménage, c'est tout dire.

— Pour(]uoi le [)rendre si vivement?

— C'est plus fort que moi. J'aime à être à ce que je fais. Au moulin, je chargeais un sac sur mes épaules et versais le grain sous les meules. Le coup d'oeil m'en plaisait. Je savais que c'était de la besogne bien faite, et pouvais mettre au défi les plus experts. Un travail de conscience, rien ne vaut ça. On boit sec après, et on taille dans le pain à plein couteau. Ajoutez-y un gigot froid et une tranche de jambon, et vous aurez une noce complète. L^, sur le pouce, sans perdre le blutoir de l'œil. L'eau m'en vient à la bouche, rien que d'y penser. Ces repas, madame Paturot, Dieu les bénit ; car ils sont gagnés à la sueur du front. Pour un pain que je mangeais, j'en rendais mille ; voilà comment on paye ses dettes au pays.

— Il y a d'autres manières, Simon.

— C'est la bonne, madame. Paturot ; chacun à ce qu'il sait faire. Le moulin, voyez-vous, c'est mon élément. J'y suis général en chef ; j'y commande. Rien ne s'y passe que je ne sois le premier à le voir. Au bruit du taquet, je devine l'état de la mécanique. Je sais ce qui entre et ce qui sort, ce que le grain rend et ce que vaut la mouture. Les savants peuvent venir chez moi ; ils ne m'en remontreront pas. Je les jouerai sous jambe avec leurs livres. C'est un oigueil qui peut s'avouer.

— Un moulin !

— Eh bien, oui, madame Paturot, c'est ma faiblesse ; mais qui n'en a pas? Depuis que je l'ai quitté, à tout instant il me revient à la mémoire. Il est si propret, si joli, mon moulin !

L'eau qui tombe dans ses augels est si claire! le pré qui l'entoure est si vert ! Et puis, à tout prendre, c'est le plus considérable à dix lieues à la ronde ! L'étampe en est connue sur vingt marchés ! On sait que la besogne s'y fait honnêtement, sans mélange. Dame ! il y a de quoi être fier. La loyauté ne court pas les rues.

— A la bonne heure, Simon, à la bonne heure. Mais qu'estce que cela prouve ? Que vous étiez un parfait meunier, n'estce pas ?

— Je m'en flatte, madame Paturot.

— Et qu'un parfait meunier ne .saurait être autre chose qu'un parfait représentant du peuple? Il y a des circulaires là-dessus.

— Non, madame, non. Les circulaires n'y peuvent rien. Je suis un détestable représentant ; je le sais, je le vois, et c'est ce qui me mine. On ne se refait pas. On ne peut pas avoir passé toute sa vie dans le son et les recoupes, et apprendre dans vingt-quatre heures la fabricalion des lois. Chacun sonmétier, chacun son industrie. Au début, je nevouslecache pàs, il y avait dans mon fait un peu d'illusion, un peu d'orgueil. — Bah ! me disais-je, après tout, mes collègues n'ont rien de surnaturel. Ce sout des hommes comme moi ; s'ils ont plus d'études, j'ai plus de bon sens ; nous voici à deux de jeu. Que me mauque-t-il ? un peu d'habitude, un peu do rubrique ; avec le temps j'acquerrai cela. C'est l'all'aii'e de quelques jours, il suffit d'y mettre delà patience, de la bunne volonté. J'en aurai. Je ne manquerai pas une séance j je serai l'exactitude même.

— C'était parfaitement raisonné, Simon.

— Eh bien, madame, il a fallu décompter. Le ciel m'est témoin que je n'y ai épargné ni peine ni soins. J'ai le coeur à la besogne, tout le monde le sait. Personne ne me dauunait là- dessus. Je n'ai donc point boudé contre le travail. Toujours le premier entré dans les comités et le dernier sorti. Dans le cours des séances, toujours à mon banc ; jamais à la tabagie, rarement à la buvelte. S'il y avait convocation f.Iansles hui eaux, j'arrivais une heure avant l2s autres. En-

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fin, j'étais un exemple vWant de ponctualité. J'en donnais à la patrie pour ses cinq écus : personne ne lui faisait meilleure mesure. Et une fois en besogne, il fallait me voir ! Tout yeux, tout oreilles, madame. Je ne perdais ni un geste ni un mot. Dieu ! que de discours j'ai entendus, et avec quelle conscience ! Les orateurs des comités avaient en moi un précieux client. Et le soir, quand l'Assemblée nous laissait libres, au lieu d'aller chercher au dehors quelques distractions, j'allais menfermer scrupuleusement dans les réunions volontaires, pour y entendre les harangues de rebut et les tribuns à l'essai. Voici un mois que je suis à ce régime.

— Infortuné Simon ! Et il vous a profite du moins ?

— Comme vous voyez, madame Paturot ; je m'en vais à rien. Un pain de beurre ne se réduit pas plus vite au soleil. Cela se conçoit. J'ai grandi dans l'atmosphère de nos montagnes ; j'y respirais librement et à pleins poumons. La brise qui passait sur les lavandes et sur les thyms m'en apportait le parfum. J'ai vécu ainsi trente ans. Aujourd'hui tout change. A huit cents que nous sommes, on nous enferme dans un espace étroit, où l'air manque à nos poitrines. Toujours parqués, toujours claquemurés !

— En effet, mon garçon, ce n'est pas le plus gai de votre histoire. Que voulez-vous? Tout honneur se paye.

— Et les bras ! il faut voir comme ils s'insurgeni ! Oisifs, eux qui abattaient tant de besogne ! Là-bas^ madame, quand j'avais, dans le cours de ma journée, chargé soixante sacs, les muscles avaient leur compte et me laissaient en repos. J'allais me coucher là-dessus et dormais. Dieu sait de quel sommeil ! loi rien, rien. Ce n'est plus le corps, c'est la tête qui travaille. Les mains dans les poches et la cervelle aux champs. Aussi quel déchet dans ma manière d'être ! Adieu les nuits du moulin 1 Adieu mes bons sonunes, et aussi mes bons repas !

— Je vous crois, Simon, dit Malvina d'une voix com[)alissanle ; mais au moins votre éducation parlementaire s'achève. C'est naturel ! Avec le mal que vous y prenez !

— Eh bien, non, madame Paturot, non, et c'est surtout ce

qui me dcpife. Je vous parle sincèrement et à cœur ouvert. Non, je n'avance pas, je n'aboutis pas. Le temps, la peine n'y font rien. Mon exactitude même tourne conlre moi. Plus je vais, moins je saisis. A qui la faute ? Je l'ignore. A un manque d'études probablement. On n'entre pas de plainpied dans ces mécaniques-là. Puis on nous accable : le matin, à midi, le soir, à toute heure. Comment voulez-vous que la tête y résiste ? C'est à s'y abrutir. Jugez-en plutôt.

— Voyons.

— Le matin à neuf heures, comité. Je m'y rends. Il y est question, je suppose, de terrains communaux et de vaine pâture. Je suis tout oreilles ; le débat s'engage : neuf orateurs sont entendus. Celui-ci voit les choses dans un sens, celui-là dans un autre. C'est bien ; je cherche où est le vrai. Un troisième parleur arrive qui n'adopte l'avis d'aucun des préopinants, et à son tour expose son système. Là-dessus grand conflit. En fait de systèmes, personne n'est à court ; chacun a le sien. Les opinions se succèdent, les combinaisons aussi, tellement qu'après deux heures de séance les choses sont moins nettes qu'au début. Je sors de là, l'esprit obsédé et sans savoir à quel parti m'arrèter. Le plus clair, c'est une migraine qui se déclare. Jugez donc : neuf discours I

— 11 y a de quoi !

— Noas ne sommes qu'au débu', madame Paturot. A onze heures, convocation dans les bureaux. J'y cours : personne n'y met plus de conscience que moi. Il s'agit du sort de l'ouvrier. On veut en faire un seigneur, l'associer au patron, lui fournir à perpétuité le couvert et le logement. Vous devinez si j'en suis. L'ouvrier c'est mon frère. J'écoute donc, disposé à tout faire pour lui. Les orateurs ne man(]uent pas ; ils se prodiguent en témoignages de sympathie ; ils en ont la bouche pleine. — Bien, me dis-je, l'ouvrier ne pâtira point faute d'arocats. Sa cause est gagnée. 11 ne lui reste plus qu'^ remercier ses bienfaiteurs. Hélas ! c'est compter sans les vanités d'auteur. Dès qu'il s'agit d'adopter un plan, chacun veut faire prévaloir le sien. Qui dit blanc, qui dit noir ; d'autres disent blanc et noir à la fois. L'effet est manqué, si l'on n'adopte

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