‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · LES VERTIGES DANS LAIR · texte numérisé non relu

LES VERTIGES DANS LAIR

mille points, le gouvernement était mis en demem'e de substilnor son aclivilé à celle des compagnies ou des individus. On l'invitait à faire main ba?se autour de lui, à s'emparer de ce qui était à sa convenance. Spoliation ou non, qu'importe ? A lui les tontines, à lui les assurances de tout genre. Plus de banque, plus de grand établissement de crédit qui ne fût dans sa main. Les cbemins de fer et les canaux ne pouvaient rester hors du giron officiel, et pour donner plus d'extension à ce commerce, TÉlat devait y joindre une entreprise générale des transports. De la profession de voiturier, il passait le plus naturellement du monde à celle de marchand de sel, et rendait au pays enchanté les ineffables délices de la gabelle. Après la gabelle, paraissait le four banal, autre institution méconnue, puis le monopole de la pèche et de la chasse, enfin, une main-mise générale sur les forêts, en vue du reboisement.

Mais de tous ces vertiges, le plus fréquent et le plus obstiné était celui qui s'attaquait à la bourse des riches. Comment y atteindre? Comment la vider d'im trait? L'emprunt forcé, les (axes somptuaires, le retour des successions collatérales à l'État, la contribution sur le revenu, l'impôt progressif, rien ne fut omis dans cette nomenclature d'expédients, bien dignes de financiers aux abois. Un jour, prêt à se dessaisir de dix mille francs en faveur de la patrie, un rentier ou soi-disant tel invite tous les capitalistes à en faire autant, et convoque les ouvriers de Paris afin d'ajouter un poids de plus à son exemple et à son hivitalion. Un autre se souvient de l'indemnité payée aux émigrés^ et demande qu'on la restitue au peuple, capital et intérêts. Celui-ci veut que le riche soit frappé dans sa vanité ; celui-là qu'il rende compte jour par jour de sa fortune, et qu'au delà d'une certaine somme on lui applique le procédé sommaire inventé par un malfaiteur de l'antiquité. D'auti'cs dressent des listes d'opulents, qui ressemblent à des listes de proscrits, et désignent des noms comme point de mire aux plus mauvais instincts. Chez tous se retrouve le désir d'arriver aux coffres les mieux pourvus, et d'y c-vcculcr de fréqueiiLos et prolondes saignées.

iSO JEROME PATUnOT.

Atteindre la richesse ! frapper la richesse ! quel est le régime qui lie Ta point essayé? quel e.~l celui (]ui, dans les heures de dclresse, n'a pas franchi la limite qui sépare les moyens arbitraires des moyens réguliers? En toute occasion serablablCj voici ce qui est arrivé : A mesure qu'on exerçait sur elle une pression plus forte, la richesse disparaissait comme un morceau de glace disparaît sous les doigts qui l'é-» treignent. On croyait la tenir encore, que déjà elle s'était éva-, nouie. Il faut à la richesse, pour naître et se développer, des conditions de longue et constante sécurité. Elle ne supporte ni les essais ni les violences. En fait de prélèvements et de dîmes, elle n'accepte que ce qui lui convient, et trouve d'ingénieux moyens pour se dérober à ce qui lui répugne. Lorsqu'on l'épouvante et qu'on la froisse, elle quitte sa forme ostensible pour recourir à mille déguisements. Trop vivement pressée, elle va chercher dans un pays moins hostile des lois meilleures et un régime plus hospitalier. Ainsi larme dont on la frappe se retourne contre qui s'en sert, et le pays qui lui déclare la guerre est voué à l'appauvrissement. Tout s'y éteint : la vie de luxe d'abord, puis l'aclivilé même. C'est une déchéance qui se prolonge jusqu'au retour d'un sentiment moins ombrageux et d'une politique plus loléranle.

Qu'on ne s'y trompe point : toute forme de progression dans l'impôt nous conduirait là. Dès que les fortunes arriveraient à cette limite où la part de l'État serait égale ou supérieure à celle de l'individu, l'ardeur d'acquérir s'éteindrait dans les esprits, et il n'y resterait que le désir de se soustraire par la fraude aux violences de la loi. De là une distribution anticipée des fortunes sur plusieurs lûtes ; de là des lidéicommis sans nombre ; de là un fractionnement nouveau dans la propriété; delà mille ruses qu'il est facile de prévoir. L'effet en serait doublement fatal; d'un côté, il élèverait outre mesure les valeurs insaisissables à l'impôt; de l'autre, il frapperait de discrédit les valeurs qui ne peuvent s'y dérober, le sol et les constructions, c'est-à-dire la véritable et iùlide richesse. Et non-seulement le fonds serait déprécié, Tuais toute amélioration s'arrêterait à Tinstunt même. Eu

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aucun temps l'homme ne mit son infollicronoc et ses bras à la merci de l'exaclion. Quand il ne protesta point par la révolte, il protesta par l'inertie. C'est ce qtii arriverait. Élever le revenu quand le fisc doit s'en arroc;er la meilleure part, quel nMe de dupe ! et personne n'est dupe volontiers. D'où il suit que les grands efforts du génie humain tendraient à cesser ou à décroître, et qu'on verrait peser sur le pays, coumie niveau, une médiocrité voisine de la misère.

Ainsi depuis deux mois nous vivions dans un cercle de vertiges et d'hallucinations. Le faux, l'absurde, l'impossible nous élreignaicnt de toutes parts, et ne laissaient point de place aux inspirations calmes et sensées. Les uns s'en allaient vers les régions des fées, les autres vers les abîmes de l'enfer. Celaient des songes riants ou des cauciiemars. Ceux qui ne conspiraient pas se promenaient dans la nue. Tous semblaient avoir perdu le sentiment de la vie réelle dans la fièvre et l'ivresse du succès.

Au dehors, cet état des âmes et des partis se trahissait par des symptômes évidents. Dix corps de prétoriens y promenaient leurs uniformes bigarrés. Les uns appartenaient à l'autorité régulière, les autres aux pouvoirs irréguliers. Chacun avait un chef, un mot d'ordre, unecocarde un drapeau. Que de costumes divers! Quels travesti.ssements multipliés! Chaque École eut le sien : l'École normale ceignit le glaive pour marcher à la conquête du professorat; l'École centrale couvrit la poitrine de ses chimistes et de ses mécaniciens de gilets à la Robespierre j les lycées eux-mêmes se transformèrent en pépinières de guerriers. On ne voyait que revers rouges, aigrelles, panaches et plumets. La ville était un camp, le citoyen un soldat. A la diane, le tambour s'éveillait pour agiter tout le long du jour, et dans la nuit même, ses baguettes infatigables. Plus d'affaires, si ce n'est celles du bivouac. On avait, pour varier ses plaisirs, le piquet, la patrouille ou la grande garde autour du gouvernement.

A ce mouvement militaire correspondait un mouvement formidable de [)ublicité. Vingt, trente, cinquante jouruau? se partageaient l'empire de l'opinion et l' asphalte des boi*-

levards. Ils naissaient avec les feuilles de l'arbuste, et ne duraient pas comme elles toute une saison. C'était un assemblage de titres eOrayants et de politique véhémente. Plusieurs de ces organes allaient jusqu'à l'ignoble et s'en faisaient une condition de succès. Les plus mauvais instincts, les plus détestables souvenirs trouvaient des flatteurs et des interprètes. Jamais spéculation de scanÀle ne fut poursuivie avec une telle audace et une telle impudeur. 11 n'était pas jusqu'au débit qui ne fût à la hauteur de ce cynisme de la pensée et de l'expression. Le crieur imaginait mille stratagèmes pour surprendre l'attention et la bourse du passant. C'était tantôt une nouvelle incroyable, tantôt un commentaire grossier. Quand ces moyens ne suffisaient pas, ils assaillaient les promeneurs, et les enfermaient dans un blocus si saTant qu'on ne pouvait guère y échapper sans rançon.

Ces symptômes étaient tristes j ils témoignaient du désordre qui planait sur les esprits. Vertige dans les idées, vertige dans les acies, partout le vertige et la confusion. Puis rien à l'horizon où le regard pût se reposer ; pas une lueur au milieu de cette nuit, pas un éclair qui sillonnât ces ténèbres. II n'était personne qui n'en conçût un peu d'elTroi. Deux mois écoulés n'avaient pas changé les termes du problème ; il demeurait aussi sombre, aussi redoutable qu'au premier jour. Qu'attendre? Que décirer? Était-ce un homme? Était-ce un système? Homme ou système, il était temps qu'il arrivât; tout retard devenait fatal. Les choses empiraient; il y avait urgence.

La principale affaire du jour, c'étaient les élections.

Pour la première fois, le suffrage universel devait être mis à l'épreuve. Ce que nos grands révolutionnaires, même au fort de leurs sombres expériences, n'avaient pas osé essayer, allait être pour nous le premier pas, l'œuvre du début. Le peuple ne déléguait plus ses pouvoirs, il les exerçait d'une manière directe. Entre lui et ses représentants, point d'inter-

médiaires; c'est lui qui devait les choisir et les nomiuer. L'investiture ainsi donnée et reçue avait un caractère plus solide et plus solennel. Un lien sérieux se formait entre le mandataire et le mandant, et les pouvoirs qui en résultaient semblaient être l'expression et l'émanation la plus vraie de la souveraiiiotc de tous.

Aussi bien des aspirants s'«ffiaient-ils aux chunces du scrutin. Dans le nombre, il en était de naturellement désignés ; d'autres avaient plus d'elTorts et de preuves à l'aire. On allait au-devant des ouvriers, à Paris surtout ; en province, quelques cultivateurs se mettaient sur les rangs ou s'y laissaient mettre. De toutes ces candidaiures, la seule qui m'intéressât vivement était celle du nieunier Simon. J'y voyais l'œuvre de Malvina, et, jusqu'à un certain point la base de nos combinaisons futures. Ma femme avait bien jugé les hommes nés dans ce siècle d'airain et grandis sous le règne des gens d'affaires. Leur vertu n'était guère qu'un vernis; au premier frottement, on l'avait vue disparaître. L'abus des influences s'exerçait déjà, et il importait d'avoir dans la main un homme qui eût le crédit de se faire écouter. Plus je suivais Malvina, plus sa pénétration m'étonnait. Comme en un clin d'oeil, elle avait tout compris, tout deviné, et avec quelle promptitude elle avait dressé ses batteries !

J'avais donc, dans ce moment électoral, le regard tourné vers la province, et m'inquiétais des incidents de la lutte qui s'engageait. Ma femme ne me laissait pas sans lettres; elle avait soin de me tenir au courant. Rien ne se faisait dans l'intérêt de Simon qu'elle ne me l'écrivît. C'étaient de petits détails qui tous s'accordaient à présenter les chances conmie favorables. 11 ne restait plus qu'à fixer, entre les arrondissements, un scrutin de liste qui fût conunun à tous, afin de porter l'effort sur les mêmes noms. Voici commciit elle me rendit complc de ce résuUat ;

134 JEROME PATUUOT.

« Mon chéri,

« Nous triomphons sur toute la ligne des arrondissements; « c'est enlevé, conclu, arrange. Quatre tremblements de « terre et deux choieras ne pourraient aujourd'hui empêcher « Simon d'être représentant du peuple. La chose est faite ou « à peu près ; c'est comme un mariage auquel il ne manque « que les formalités.

« Je vais maintenant te raconter comment cela s'est passé. « 11 s'agissait de s'entendre d'arrondissement a arrondisse- « ment, et tu sais comme en général ils font bon ménage. « Il suffit que Fun dise blanc pour que l'autre dise noir, et « d'ailleurs ils ont toujours à se chamailler, qui pour une « route, qui povu'un ruisseau, sans compter qu'ils se piéten- « dent tous trop imposés, et les autres trop peu. Ça ira ainsi « tant que vivra le monde, et ceux qui croient qu'on s'em- « brassera un jour à l'unanimité doivent appartenir à la fa- « mille des potirons et des concombres. Dans tous les cas, je « n'irai pas me loger dans leurs clablissements : j'ai la main « vive, je leur donnerais trop de souci.

« J'en reviens à dire, mon chéri, qu'il fallait s'entendre « avec les autres arrondissements, et composer ce qu'ils « appellent un scrutin de liste. C'est à savoir que chaque « arrondissement présenterait ses noms, et qu'en suite on « ferait un triage. Rien de mieux; j'avais mou thème fait, « comme je te l'ai marciué. Je présente Simon. Le nom ne sou- « lève point de diflicuUés; seulement des autres arrondisse- « ments on écrit: Va pour Simon, nous irons à Simon, mais il « faut le connaître. Oui, mon mignon, voilà leur prétention, « à ces gens-là. Un candidat qu on leur donnait garanti et de « confiance, ils ont voulu le voir. Juste comme les bêtes qu'on « promène en foire. Vois-tu d'ici notre Simon obligé d'aller « de village en village et d'y jaser avec les autorités? '^.'était «inquiétant; mais comment faire? Les airondissements «: s'obslinaient; ils voulaient le voir. Peut-être tenaient-ils à « rassurer qu'on ne les faisait point voter pour un nègre.

« Quand j'ai vu cela, mon mignon, j'ai bien vite pris mon « parti. Puisqu'il faut que Simon y aille, me suis-jedit, j'irai « aussi. Je ne connais point les autres arrondissements, c'est « unebelle occasion pour les visiter. On lesdit Irès-salubres; « il y a môme des curiosités; je verrai tout cela. Quant à « lâcher Simon, merci ! on me le changerait en nourrice. « Et puis, qui sait ? s'il avait besoin de conseils? 11 se forme <( sans doute ; mais les autres arrondissements vont se mon- « trer bien autrement chipoteurs que celui-.ci. Et s'il allait « rester sur les dents ! Et s'il allait leur déplaire ! Pas de ça, « Lisette, il faut que Simon rénssiisse partout, et j'y veillerai « en personne. D'ailloms, tant qu'il serait loin , j'aurais de» « papillons noirs dans la tête. Je rêverais des désagréments « gros comme des maisons et des bclises grosses comme des « montagnes. Il me semblerait qu'à tout instant Simon se « casse le nez, et il ne faut pas qu'un futur représentant se « détériore cet organe. Bref, ni une ni deux, j'irai avec Si- « mon, je scrviiai d'escorte à Simon. C'e^^t un voyage d'agré- « ment, et s'il y a quelque ennui à essuyer, j'y ferai face. Je « suis bon cheval de trompette, je ne crains pas le fou.

« Aussitôt fait que dit; j'embarque Simon dans un cabriolet € avec quelques vivres, je me mets à côté de lui, il prend les « guides et nous parlons. Juste comme un préfet en tournée, « mon chéri, (Ml, situ l'aimes mieux, comme un voyageur de « M. Farina, le véritable. Nous avions ime jument qui allait « un petit trot à nous enlever trois lieues à l'heure, et je sou- « haite;i Simon de tenir les rênes de l'Étatcomme il tientcelles 0 d'un cheval. Cependant, tout en poursuivant notre chemin, « je me mets à le styler, à le former. Il faut te dire, mon « mienon, qxic l'une des prétentions des autres arrondisse- « mcnts est d'être plus républicains que le nôtre, plus « anciens, pltrs authentiques, plus foncés en coulieur. Voilà « un singulier goût ; c'est le oas de dire qu'il n'en faut pasdis- « puter. Toujours est-il qu'ils ne nous regardaient pas comme « assez purs pour eux. Nous n'avions ni leur date ni leur « férocité. Dame ! q.ue veux-tu ? le phis bel arrondissement « du monde ne peut donner que ce qu'il a : on n'est pas

136 JEROME PATCROT.

M féroce à son gré, cl tout le monde n'a pas le goût dépravé « d'accommoder les gens à la crapaudine.

« Il fallait pourtant sauver Simon, le sauver à tout prix. « Avec de la prudence, c'ciait aisé. On ne repoussait pas mon « candidat, im meunier souriait à ces purs des purs. 11 flat- « tait leurs goûts; mais on exigeait qu'il se prononçât et « qu'il donnât des gages. C'est là-dessiis que je l'entrepris, « — Simon, lui dis-je, quel est l'état de vos poumons? — « Mais très-bon, madame, qu'il me répondit. — Avez-vous « votre voix tout entière, la plénitude de vos moyens? — « Oui, madame, je le crois. — Eh bien! mon ami, exercez- « vous à crier : Vive la République! — Vive la République! « s'écria-t-il. Je n'ai jamais ouï un timbre plus net ; l'organe « était en parfait état de service. — Maintenant, mon ami^ « ajoutai-je en poursuivant le cours de mes recommanda- « tions, ménagez-vous pour l'instont solennel ; mais lorsque « nous serons arrivés dans le chef-lieu de l'arrondissement, « prodiguez vos moyens, envoyez-leur dans le conduit de « l'oreille des ; Vive la République ! qui ébranlent jusqu'à « leurs cerveaux. Le succès est à ce prix, entendez-vous? — « Oui, madame. — Et vous n'y manquerez pas, Simon ? — « Vous le verrez, madame.

« Cela n'a pas manqué, en elïet; mon Simon est un gogue- « nardquisetire des situations délicates avec un tact et un es- « prit dont lu n'as pas d'idée. Il est parvenu à pousser vingt- « deux fois le tri de : Vive la République ! et cela sans affec- « latlon. Je l'ai suivi de la croisée de 1 auberge où j'étais des- « cendue; il n'a pas bronché, pas fait un faux pas; ilagardétout « son calme, toute sa dignité. C'est décidément un homme « parlementaire. 11 est né pour la représentation. Sa méthode « est de ne pas se prodiguer, mais de développer dans leur tt plus beau jour sa c-arrure atlilélique et ses joues parées de « vermillon. On voit là-dessous un cœur heureux dans une « enveloppeflorissanle. C'est assez pour lui gagner les esprits.

« Aussi le premier arrondissement fut-il vite subjugué. Les « autorités parlèrent de donner au candidat un dîner patrio- « tique à vingt sous par lùte ; mais Simon préféra se dérober

« à ceflionncur dangereux. Il avait réussi ; c'était l'impor « tant. Pourquoi prodiguer ses vivats, au risque de les voir « perdre de leur éclat dans les arrondissements voisins? îl « prit donc congé, et fut reconduit avec tout le cérémonial « dont la localité est susceptible. Il était entré dans la ville c( avec lelitrede candidat imposé^ subi; il en sortait escorté « de l'enthousiasme qui s'attache aux candidats adoptlTs.

« Voilà, mon mignon, l'histoire de notre début. Une affaire «( enlevée! Il a suffi que Simon parût pour tout subjuguer; « c'est un rude vainqueur. Moi^je n'ai joué là dedans que le « rôle de souffleur et de témoin; mais c'était curieux, je te « l'assure. Il fallait voir les gros bonnets de l'endroit se réu- « nissant pour dominer les vivats de Simon, et n'y pouvant « parvenir. Dieu ! la belle basse que cela va faire dans le par- « lemcnt ! Pourvu que la salie y résiste; on bâtit si mal au- « jourdhui!

« Les autres arrondissements ne résistèrent pas davantage « à notre assaut. Simon les aborda avec les mêmes moyens, « et ils cédèrent avec la même bonne grâce, H plait généra- « lement, c'est un fait acquis. J'ai eu la main heureuse. Au « besoin, il parle, et pas mal, vraiment. 11 a des images à lui « qu'il emprunte à son moulin, et qui font un prodigieux effet « sur l'auditoire.

« Maintenant, veux-tu, mon chéri, que je te dise toute ma « crainte, là, franchement? J'ai peur que ce gros garçonne « nous échappe. Une fois représentant, s'il allait nous fausser « compagnie? Ei moi qui aurais fait en pure perte une tour- « née de département avec lui ! Moi qui l'aurais créé, porté, « conduit jusqu'au pinacle! Ce serait dur. J'ai déjà eu plu- « sieurs fois cette mauvaise pensée, et je m'en repens. Il ne « faut pas supposer le mal à venir, c'est déjà bien assez de « celui qui existe.

« Hier les arrondissements se sont assemblés ici pour s'en- « tendre sur les listes à dresser. Chacun d'eux avait envoyé « cinq délégués. On y a fort discuté, on s'y est même admi- « nistré de pelites poussées; mais j'ai eu la satisfaction de « voir que Simon a été mis sur-le-champ hors de page. Tous

« \es arrondissements s'honorent de le porter. La f*^te n'a « eu lieu que sur les autres candidats, et je n'y prends qu'un « intérêt fort médiocre. Simon est sur toutes les listes, et ce « sera cet illustre nom qui sortira le premier de l'urne du « scrutin. Quelle gloire pour un meunier! Le souvenir en « vivra longtemps dans sa famille.

« En songeant an métier que je fais ici, il méprend parce foiS;, Jérôme, des accès de fou rire. J'aurais pu bouleverser « le département et mettre le commissaire en compote; il ne « m'a manqué que de le vouloir. Dieu du ciel, quelles ma- « rionnettes que ces hommes ! Je me suis butée à faire un c représentant; j'aurais tout aussi bien lait un empereur. « Ces moutons qui, dans quelques jours, iront déposer leur « vote, ne sauront pas seulement qui ils portent ni pourquoi. « Us prendront un bulletin tout fait des mains du curé, ou « du maire, ou du notaire, et le mettront dans l'urne sans (( seulement l'ouvrir. C'est une comédie, mon chéri, les mieux « avisés sont ceux qui tiennent les ficelles. La pièce est la a même, les masques seuls sont changés.

« Adieu; je compte partir peu de jours après l'élection ;

« je t'aviserai mieux. Alfred m'a écrit; je ne suis pas contente

« de lui. 11 me dit, avec beaucoup de sérieux, qu'il ne sait

« pas si deux chambres valent mieux qu'une chambre uni-

« que, et si la cnagistrature doit procéder de l'élection. Ces

« scrupules l'arrêtent, ajoute-f-il. Je copie sa lettre, car tu

« n'y croirais pas. Ah çà ! di>-moi, est-ce tout ce qu'on leur

« apprend dans l'institution? Dans ce cas, il faudrait le re-

« tirer, car on nous le' gâte. On nous en fera un pédant et

« un raisonneur. S'il le prend ainsi avec moi, nous aurons à

« compter. J'aime qu'on m.arche, et qu'on marche droit.

« Voyez le beau morveux pour s'inquiéter des chambres et

« delà magistrattire ! Ah! si j'étais à Paris, quel galop j'ad-

« ministrerais à ses professeurs ! Quand les enfants sont

a bien menés, ils ne tombent pas dans ces écarts ! Donne-lui

tt sur les doigts, Jérôme.

« Ton épouse triomphante,

« Malvissa.

« P. S. Allenlion, c'csl toujours le (icniicr mot qui est !e « meilleur. Jérùme, on m'atenu des propos sur votre compte. « Ou dit que vous menez à Paris une vie de Balthazar. Je « n'en crois rien ; mais si j'y croyais! Enfin, n'importe! Dans » quelques jours, je le regarderai entre les deux yeux. »

Pendant que la province s'agitait dans un cadre restreint, ?aris était le siège d'émotions plus vastes et plus sérieuses, ^es candidatures se débattaient devant le public. Elles tapiâsaicnt les murs et couraient les rues sous forme de manifestes. Le titre le plr.s irrésistible était celui d'ouvrier; c'é>ait à qui s'en décorerait. Quand on n'y arrivait pas de front, on pienait des biais, des déguisements. On était alors fils d'ouvrier, ouvrier de la veille, ouvrier du lendemain. Ceux qui n'étaient ouvriers à aucun degré se rattachaient à une autre combinaison : ils n'étaient point ouvriers, mais ils auraient pu l'être. Ils étaient ouvriers de l'art, ouvriers de la pensée. A défaut de la chose, ils jouaient sur le mot. D'autres allaient plus loin; ils endossaient la blouse et se croyaient du peuple parce qu'ils en avaient le vêtement.

Les circonstances ajoutaient à cette disposition un aliment de plus. L'élection approchait; et sous l'empi/e du suffrage universel^ ïe peuple allait y jouer un grand rôle. L'avoir pour soi, c'était le succès. De quelque côté qu'il portât ses cent cinquante à deux cent mille voix, il était sûr de faire Héchir le plateau de la balance. Aussi, que de candidats à ses pieds ! que de phrases alignées en son honneur ! Les sultans de l'Asie n'ont pas de cour plus servile que celle dont le peuple était alors entouré; pour le mieux séduire, on empruntait à l'Orient les magnificences de son langage. En lui toute sagesse et toute vertu; il alliait la torce du lion à la prudence du serpent. Ainsi du reste ; on devine jusqu'où va un instrument monté sur ce ton, et quelles fantaisies brillantes il exécute. Le refrain seul variait peu; c'était toiijours : Me voici, r.ommez-moi.

Nommez-moi^ nommez-moi! ce cri de l'àme couvrait les murs de Paris. Huit cents candidats éprouvaient à la fois le besoin d'être élus et adressaient au peuple ce vœu éploré.

L'expression n'en était pas toujours la même; elle oomi renaît plus d'une nuance. Suivant le besoin, la circulaire se transformait; elle avait le ton digne ou suppliant, visait à l'éloquence ou à la profondeur. Les contrastes abondaient; le trivial près du sublime, l'humble faute de grammaire près de l'antithèse e'panouie dans toute sa majesté. Jamais le genre ne s'était élevé à cette hauteur et n'avait fourni un si grand nombre de modèles. Je les suivais avec attention et les recueillais avec un soin curieux : il est des choses qui ne doivent pas être perdues pour la postérité. Dans l'intéiêt de nos neveux^ voici quelques échanliUons, entre inillc.

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