II
114 JKROME PATUROT
— Oui-da, oui 1 r('pli([ua le fermier ouvrant de grands yeux.
— Pas seulement une tram hc de veau au voyageur aiïamé! c'est peu patriarcal, iionimc do la nature !
— Oui-da, oui! alil ch'est comme clia, tichtra ! Nanette, un verre et une assiette.
— A la bonne heure, cultivateur î on reconnaît là les vertus de l'àf^e d'or, dit Oscar, pratiquant une profonde entaille dans le veau froid et se servant un grand verre d'un détestable vin. A votre santé, laboureur, et à celle du grand empereur Napoléon !
— Ah ! pour cha, oui, fichtia ! s'écria le père Gérard en se levant. Vive l'empereur 1
— Bon, se dit Oscnr, j'ai trcuivé le joint. L'empereur, ca l'éussit neuf lois sur dix. Giand homme! tu dois être content de ce succès dans ta demeure dernière.
— Ah I oui, fichtra! l'empereur, dit le père Gérard en posant son verre sur la table.
Le fermier s'était déboutonné : désormais le peintre ordinaire de Sa Majesté se sentait maître de son homme; il n'avait plus qu'à le manier avec précaution.
— Mortel agreste, lui dit-il en se penchant vers son oreille ; renvoyez vos domesticpies, j'ai à causer avec vous du vainqueur d'Auslerlitz.
Le fermier obéit machinalement; peu à peu la pièce se vida. Pendant ce temps, Oscar, après avoir tiré un crayon et du papier de sa poche, semblait achever un dessin. Quand il ne resta plus dans la
CANDIDAT. llb
salle que le fermier et le peintre, ce dernier lui présenta un croquis :
— Le voici au naturel, cultivateur : je vous en fais hommage. C'est peint d'après les trente-deux tableaux de Steuben, représentant Napoléon dans des poses différentes. Vous voyez que vous n'avez pas prodigué les vins fins et le veau froid à un ingrat.
— Ah! oui-da, ah! fichtra! dit le villageois, émerveillé du chef-d'œuvre.
— Maintenant que nous sommes seuls, homme rustique, je vais vous livrer un secret d'État. Jurezmoi, par l'ombre de Napoléon, que vous n'en parlerez à âme qui vive.
— Ah! oui-da, oui, s'écria le père Gérard en se remettant sur ses gardes.
— Pasteur, ce que je vais vous dire est solennel. Écoutez. Le candidat Paturot, ajouta-t-il en se penchant vers l'oreille de son interlocuteur, est le général de ce nom qui a accompagné le grand homme à Sainte-Hélène.
— Oui-da !
— Et de plus il est couche sur le testament de Napoléon pour huit millions cinq cent mille francs qui ne lui seront jamais comptés. Il a l'ordre exprès de les distribuer aux Français restés fidèles à la mémoire de l'empereur. Vive l'empereur ! ajouta le peintre, en vidant de nouveau son verre.
— Vive l'empereur, fichtra ! reprit le fermier en remplissant le sien.
Une fois monté sur ce ton, l'entretien prit un ca-
116 JÉRÔME rATiuor
ractère d'intimité. Oscar ne tarit pas sur mon compte; il parla de mes campagnes, du cas que l'illustre guerrier faisait de moi ; il relit d'autres croquis de Napoléon en buste, en pied, en iace et de prolil. Bref, il travailla son homme de telle façon, (ju'en nous rejoignant il me dit :
— J'ai conquis cet enfant de la nature ; il te suivra comme l'agneau suit sa mère, Jérôme.
— Ne vous y fiez pas, observa le notaire; nos montagnards ne sont simples que sur l'écorce.
Nous achevâmes notre tournée. Trois Paturot, les seuls qui fussent électeurs, grossirent la liste des votes sur lesquels on pouvait compter avec certitude. 11 ne restait plus qu'à en détacher onze du parti opposé. Quarante avaient promis; mais il eût été imprudent de se fier à des promesses. Cependant, nous nous étions prodigués. En allant d'une ferme à l'autre, il avait fallu s'asseoir à la table des cultivateurs, boire avec eux de grands verres de piquette, écouter les digressions sur le bétail, sur les récoltes, sur les foins, sur les coupes de bois ; recueillir des plaintes contre le percepteur, contre les droits réunis, contre l'enregistrement, contre les agents forestiers; se charger de toutes les réclamations, bonnes ou mauvaises ; garantir à celui-ci un dégrèvement d'impôts, à celui-là une remise d'amendes encourues; en un mot, se mettre soi-même et mettre le gouvernement à la merci des électeurs, alors souverains et despotes.
Le travail de la campagne était achevé ; il ne restait plus qu'à agir sur le chef-lieu. Le sous préfet donna un bal dans lequel il déploya toutes les se-
ductions que comportnit la loralité, c'csf-à-tlire les sirops et le punch. Madame Palurot se nionlia admirable de tacti(jue. Après avoir distribué aux élégantes de l'arrondissement ce qu'elle avait apporté d'objets de toilette en les leur céd.mt à 7o pour 100 au-dessous du prix, elle alla au bal administratif le plus simplement du monde, en robe blanche, avec une fleur dans les cheveux. Les dames du pays qui avaient peur d'être éclipsées furent enchantées de l'attention de ma femme. A Tenvi, on la proclama adorable, charmante, pleine de pjoijt et de grâce; cette soirée me rallia dérinitivcmcnt quatre voix de la ville qui s'étaient tenues jusque-là sur la réserve. Malvina entreprit les récalcitrants dans la personne de leurs moitiés, et les ramena dans mon camp à l'aide d'un ascendant qui n'a point d'égal, celui de l'alcôve. Les femmes qui tenaient à l'administration furent aussi gagnées, rcchauffées, et le vote silencieux des maris se changea dès lors en adhésion chaleureuse et en propagande ouverte Cette fête fit le plus grand bien à ma cause. On n'a pas encore compris tout le parti que Ton peut tirer des femmes en matière d'élection. Si l'homme a inventé la grande intrigue, la femme a gardé le secret de la petite : c'est celle qui frappe le plus sûrement et éprouve le moins de mécomptes.
Le jour décisif approchait, et mon adversaire, s'effrayant de mon activité, commençait à se mettre en mesure. A son tour il fit à la ronde des visites et eut ainsi sur moi l'avantage du dcrnitT mot. Je frappai alors le grand coup, celui qui devait m'assur?r la victoire. La localité ne possédait qu'un certain nombre
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de véhicule?, dopuis la caltclie jusqtrù la carriole en osior : je mis tout en réquisition et m'assurai le monopole des moyens de transport. Chacune des voitures eut un itinéraire tracé : elle devait ramasser dans im rayon donné tous les électeurs qui n'étaient pas notoirement hostiles et les conduire à Valombreuse. Là, je fis disposer des lits pour trente personnes, pendant qu'on se livrait dans la cuisine du château à des préparatifs qui rappelaient ceux des noces de Gamache. On ahaltait des bœufs, on saignait des moutons, on dévastait les viviers, on exécutait dans leshasses-cours un massacre général. Tous les gardes étaient en campagne : les perdrix, les lièvres, les lapins, les gelinottes, les chevreuils, les sangliers, arrivaient de mille côtés dans l'ollice. Les précieux fourgons, venus de Paris, furent déballés avec soin. On en tira les pâtés de foies gras, les terrines de Nérac, les rillettes de Tours, les langues fumées, les jambons de Mayence et de Bayonne, les truffes en roche, les dindes en galantine ; enfin tout l'assortiment de la gastronomie raffinée. Les vitïs furent aussi classés et étiquetés : à côté du Champagne et du bourgogne, espèces dominantes dans l'arsenal électoral, j'avais eu soin de ménager une place aux qualités corsées que réchauffe le soleil du Midi, le châteauneuf, le côte-rôtie, l'iiormifage, le la nerlhe, le la mnigue ; puis, des vins liquoreux ou secs comme le madère, le malvoisie, le xérès, l'alicante et le r.incio. Il fallait frapper mes gens au cerveau ; et, pour émouvoir ces enfants de la nature, les crus distingués de la Gironde n'eussent été qu'un moyen iusullisant et ruineux. L'approvisionnement de l'alcool fut complété par le cognac, le i'hum, le
tafia, le kirscbenwasser, l'absinthe, le curaçao, le gin et l'eau d'or de Hambourc^. Point de liqueurs trop sucrées : elles n'agissent pas à trois mille mètres audessus du niveau de la mer. Les organisations pastorales aiment ce qui s'empare fortement du gosier.
Ainsi , je m'exécutais en plein : j'allais voiturer, nourrir, abreuver, loger, liébergcr mes électeurs ; je devenais leur bote, leur Automcdon, leur Ampbitiyon. Mon adversaire avait des amis qui ne reculaient pas devant les dépenses du transport et du séjour ; moi, je m'adressais aux bourses rétives et aux panses sensibles; j'ofl'rais un bon gîte et d'excellents repas à ces hommes des champs, élevés dans une atuKtsphère apéritivc. Mon concurrent avait aiVaire aux dévoués; j'avais aflaire aux calculateurs.
Comme moyen de tactique, je résolus de m'effacer devant le premier scrutin. Les voix de l'avocat étaient toutes arrivées au chef-lieu dès l'avant-veille ; les miennes étaient encore disséminées dans la campagne. Je laissai composer le bureau par la minorité ; c'était sans danger et sans intérêt. Un rendez-vous général fut assigné à mes gens, pour le jour môme de l'élection, au château de Valombreuse. De huit à onze heures du matin, on devait y servir un déjeuner homéri(iue, puis partir de là pour aller en masse au scrutin. C'était un précieux moyen de faire le dénombrement de mes troupes avant la bataille, de s'assurer des dispositions de chaque électeur, de lui donner des instructions, de l'engager par l'estomac et de le conduire par le Champagne.
Les choses se passèrent comme je l'avais prévu. Dès sept heures du malin, les premières voitures
arrivèrent : chacune d'elles amenait trois, quatre, cin([ et jusqu'à six électeurs. Les ilistauces avaient été calculées de manière à ce que tout le monde fût rendu à Valombrcusc à huit heures du malin. Les électeurs de la ville, plus voisins du château, devaient s'y rendre dans une promenade matinale. Il s'agissait d'un gala : les convives furent ponctuels. A neuf heures, je tenais soixante-seize électeurs dans ma salle à man-jcr ; j'allais nourrir et désaltérer la majorité. L'ambigu fut servi ; c'était un heau spectacle. D'énormes pièces de venaison, des aloyaux monstrueux, des volailles magnifi(|ues, du gibier de toute espèce, des truites, des ombres-chevaliers, poisson ex(juis ({ue nourrissent les eaux limpides des montagnes, accompagnaient les pièces a])porlées de Paris, les pâtés de foies, les terrines, les trufl'es, les langues, les jambons glacés, enfin tous les hors-d'œuvre qui ont une célébrité gastronomique. A l'aspect de cette table chargée de mets, il se fil un silence général : l'admiration domina l'appétit. ÎNIais cette abdication de l'estomac ne dura qu'un moment, et bientôt on put voir la majorité à l'œuvre. Des montagnes de fuies gras disparaissaient de dessus les assiettes : mes partisans en mangèrent de quoi indigérer deux régiments de cavalerie ; ils dévorèrent jusqu'aux croules des pâtés d'Amiens, les malheureux ! Les vins capiteux ruisselaient dans les verres; on ne voyait ([ue des coudes en l'air. Des plats énormes disparaissaient comme par magie ; on n'entendait que des mâchoires en mouvement. Pendant le premier feu, il fui impossible de tirer une parole de convives aussi consciencieusement pénétrés de leurs devoirs. Oscar seul
alimentait la conversation. Il s'était placé à côté du père Gérard, à qui il versait des rasades d'un certain rivesaltes capable d'étourdir un bœuf. Le fermier n'en paraissait pas seulement ébranlé : à chaque sommation du peintre ordinaire de Sa Majesté, il tendait le verre d'un air narquois et le vidait sans sourciller, comme un héros d'Homère.
— A la santé de l'empereur ! père Gérard, lui disait le peintre.
— Ah! oui-da, oui! répondait le fermier, vive l'empereur !
Oscar se ménageait; mais notre rivesaltes ne respeclait que les athlètes : le rapin fut bientôt en pointe de gaieté. Alors il se lança dans toutes les surprises de l'imitation et de la ventrilo(juie : il se mit à braire, à hennir, à contrefaire le chant du coq, le miaulement du chat, raboioment du chien, le coassement de la grenouille; il fit partir des voix différentes du conduit de la cheminée, du plafond, de dessous la chaise du père Gérard. La représentation eut un succès fou : elle parvint à distraire nos montagnards de la guerre acharnée qu'ils livraient à mes comeslibles. Si Oscar eût été éligible, il m'eût peut-être fait du tort : ses talents de société éclipsaient les miens; il devenait le héros de la fête. Pour empêcher qu'il n'abusât de son triomphe, j'ordonnai que l'on versât le Champagne, et sur ce préliminaire mousseux, j'improvisai un discours qui ne l'était pas moins. La majorité me salua par des aci lamations universelles : c'était un concert de voix bien nourries et une explosion do gosiers écliaulVés. Je vis que je pouvais conduire mes guerriers vers la brèche : ces gens-là me
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portaient tous dans leurs estomacs. L'enthousiasme devait durer au moins autant que la digestion.
Nous nous disposâmes à partir : l'ordre fut donné d'atteler les voitures. Pour éviter les méprises, on remit à chaque électeur une carte sur la(|uclle mon nom était tracé en énormes caraclères; on confia les illettrés à des hommes sûrs t|ui devaient écrire leurs hulletins. La fde des véhicules s'ébranla; on en comptait vingt à la suite les uns des autres. C'est dans cet ordre que nous abordâmes le scrutin. Trente-cinq votes seulement avaient été déposés ; j'arrivais avec soixante-seize. Aussi mon entrée dans la salle de la mairie où se passaient les opérations fut elle celle d'un conquérant. Mon adversaire se tenait dans un coin avec (Quelques amis; je le regardai d'un air souverainement dédaigneux. On fit un réappel ; mes convives votèrent tous, ce qui porta à cent onze le nombre des sulfrages émis. Trois partisans du candidat de l'opposition, venus des confins de l'arrondissement, arrivèrent au moment où le scrutin allait se fermer, ce qui éleva le nombre des votes à cent quatorze. Majorité, cinquante-huit. Le dépouillement eut lieu, opération décisive et critique ! Mes amis pointaient un à un les suffrages : j'arrivai à soixante, la respiration me revint. Je réunis soixante-six voix : dix voix du déjeuner avaient passé à l'ennemi. C'était le père Gérard et les siens. Le vieux sournois avait pris des forces à Yalombreuse , afin de mieux voter contre moi.
— Je suis volé! s'écria Oscar en apprenant la défection du fermier ; cet enfant de lu nature m'a refait.
Peu m'importait d'ailleurs , j'étais député. Mes partisans, sous la double émotion du cliampagne et de la victoire, remplissaient la salle de leurs cris ; ils voulaient dételer les chevaux de ma voiture, et me ramener ainsi vers le château dont je leur avais fait si royalement les honneurs. Je résistai à cet excès de zèle.
— Soit, mes amis, leur dis-je, allons à Valombreuse. Nous y reprendrons les choses où nous les avons laissées !
L'invitation fut accueillie avec enthousiasme ; le père Gérard s'éclipsa seul avec sa petite phalange. Pendant notre courte absence, le couvert avait été renouvelé, les vins aussi. Avec cet appétit sans limites, qui est Tapanage de l'homme des champs, mes commettants se précipitèrent de nouveau sur les vivres et achevèrent les blessés du matin. Ce fut un carnage épouvantable : on eût dit que ces gaillardslà mangeaient pour les huit jours passés et pour les liuit jours à venir. C'est seulement quand on a assisté à un pareil spectacle, que l'on peut se faire une idée exacte de la capacité d'un cslomac humain. Ce duel contre mes comestibles et mes spiritueux se prolongea encore pendant huit heures. Le lendemain, au point du jour, on ramassa les vaincus gisants sous la table, et on les end)alla pour leurs destinations. Il était temps : les nuées de sauterelles ne laissent pas plus de traces dans les steppes asiatiques qu'un passage d'électeurs au sein d'une maison. Une semaine entière ne nous suflit pas pour réparer les ravages qu'y avaient causés ceux que le peintre ordinaire de Sa Majesté nommait des enfants de la nature. De la
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nature, soit; mais je me promis de laisser désormais à celte i)onne mère le soin onéreux de les abreuver et de les nourrir.
PATLROT DÉPLTK. — L'INSTRUCTEUR PARLEMENTAIRE. — LA LEÇON DE POLITIQUE.
J'étais député !!! Voilà un titre qui remplit bien la bouche et résonne agréablement à l'oreille. La prédiction de mon pauvre oncle se réalisait : l'excellent homme avait été le dernier bonnetier de la famille ; j'en étais le premier député. Ç)uc\ chemin en peu de temps! Rien qu'à y songer, j'éprouvais du vertige, je me croyais sous le poids d'un rêve. L'humble industriel qui, dans ce moment encore, débitait dos chaussettes et coniectionnait des maillots pour les dames du chœur de l'Opéra, ce même homme, ce même Paturot, était à la l'ois commandant de la garde civique, favori d'une princesse, décoré et député!! ! On est fier d'être du commerce, quand on arrive à ces fortunes là. Avec les lionneurs, les charges étaient venues : je me devais à mes commettants, je me mis à leurs ordres ; je prodiguais les audiences, je promenai dans le chef-lieu mes épaulettcs et ma croix ; je devins l'idole de ces montagnes. Le j)hysi(pie du rôle fut promptement ac(juis : après trois jours d'exercice, je posais fort agréablement; j'avais un air de suffisance én)inoninuMit parlcmeiitaii-e.
Cependant les premières heures de mon élévation
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ne se passèrent pas s.ins quelques troubles de conscience ; l'honneur qu'on venait de me conférer ne m'apparaissait encore qu'au travers des nuages d'une responsabilité sans bornes. Tout est grave chez un député, les paroles, les actes, les opinions. Un arrondissement a les yeux fixés sur lui; la France exerce à son égard un droit de contrôle; l'Europe, à la rigueur, peut s'en mêler. Ainsi le député appartient à l'Europe, à la France et à l'arrondissement. Il n'est souverain qu'à la condition d'être l'esclave de tout le monde. L'arrondissement lui fera battre le pavé pour des besoins locaux ou particuliers, la France lui demandera des comptes sévères, l'Europe le sifflera. Comment suffire à tant d'obligations et conjurer tant d'animosités? Ces craintes me poursuivaient, ces scrupules m'assiégeaient. Malgré les illusions de l'amour-propre, je ne me dissimulais pas que la politique n'était pas mon fort. Dans plusieurs salons de Paris, j'avais entendu parler d'une certaine queslion d'Orienf qui occupait beaucoup les esprits. J'allais être appelé à la résoudre : le sort de l'Orient pouvait dépendre de ma voix. Je me rends cetle justice, que je n'étais animé d'aucune haine personnelle vis-à-vis de l'Orient, et que je lui aurais volontiers rendu service. L'Orient est un pays digne d'intérêt, il fournit la laine d'Andrinople, c'est de là que nous viennent le soleil et les cachemires; j'aurais donc été affligé de faire quelque chose qui lui fût désagréable; j'aurais désiré rester en de bons termes avec lui. Eh bien ! tel est le nuage dont cette question est demeurée enveloppée à mes yeux , qu'aujourd'hui encore je me demande si j'ai vraiment eu pour ce point cardinal
lie Jl-ROME PATLROT
tous les égards qu'il mérite, si je ne l'ai pas profondément humilié, si je n'ai pas dépassé à son sujet les limites des mauvais procédés, si je ne m'en suis pas fait un irréconciliahlc ennemi. Que l'Orient me pardonne CCS torts involontaires! Nous étions faits pour nous comprendre; malheureusement, je ne l'ai jamais compris. Si je l'ai ollensé, je lui oll'rc mes excuses.
Telles étaient les perplexités de mon esprit. Sur le seuil de la carrière politi([ue, j'avais peur de manquer de lumières et de prendre parti à l'aveugle. Ce préjugé devait bienlùt céder à l'expérience de la vie parlementaire; mais il me dominait alors, et souvent je laissais percer devant Oscar et IMalvina quelques témoignages de ce trouble et de ces incertitudes.
— Que de questions à étudier! leur disais-je; tout devient question aujourd'hui : question des chemins de fer, question de la réforme, question d'Afrique, question d'Orient. On remet tout en question ; c'est intolérable.
— Jérôme, me répondit gravement le peintre, ne te casse pas la tète pour des balivernes. Eu lait de questions, il n'y en a qu'une pour toi : celle d'assurer ton crédit, de constater ton pouvoir. Exemple : tu arrives à Paris dans huit, dix jours; (fue l'ais-tu? Tu te poses en homme politique, tu débutes par un coup d'éclat.
— Comment cela. Oscar?
— C'est simple comme bonjour. Tu te rends, sans perdre une minute, chez le directeur des beaux-arts, rue de Grenelle, au fond de la cour; tu montres ta médaille à l'huissier, qui se prosterne; tu entres; tu
trouves un grand maigre, homme d'esprit d'ailleurs, et tu lui dis : — Me voici, je suis le député Paturof. Le gouvernement se doit à lui-même d'acheter la Colleclion des sites de Rome, de mon ami Oscar, artiste d'un mérite rare, quoique ignoré.
— Tu ne songes qu'à toi, égoïste!
— Du tout, je me sacrifie, je m'immole à tes déhut?, je deviens la pierre de touche de ton influence. Si le gouvernement ne paye ça que mille écus, c'est que tu es très-médiocrement placé dans son estime; s'il va jusqu'à dix mille francs, ce sera la preuve qu'il veut établir avec loi des rapports convenables. Nous serons pour lui ce qu'il sera pour nous : et voilà.
— Au fait, ajouta Malvina, quand tu ferais cola pour Oscar!
J'étais enlacé : les premiers anneaux de ma chaîne devaient se river en famille; ma famille conspirait avec le peintre pour ni'cnlevcr toute liberté d'action ; il y avait complot contre mon indépendance. Impossible de résister; l'influence était trop voisine, la séduction trop directe. Je baissai la tête comme un vaincu; Oscar sourit en vrai Machiavel, et caressa les poils de sa barbe orange.
L'automne nous ramena à Paris; j'y arrivai chargé de pétitions et de réclamations. J'avais promis à la localité les bienfaits de la reine, les libéralités du roi, les largesses de tous les ministères. Huit mois de sollicitation assidue pouvaient à peine suflirc à l'accomplissement de cette besogne. L'arrondissement ne plaisantait pas; il fallut s'exécuter. Dès le lendemain de mon arrivée, je commençai mes courses. Je par-
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vins à pratifjuor, ;i l'intention d'Oscar, une sai<;née très-convenable aux fonds (rencoura<icment destinés aux beaux-arts, et il put ainsi débarrasser mon grenier de quelques toiles qui l'encombraient, entre autres d'une vallée de Tempe, avec des nvmpbes d'un vert d'émeraude. Le directeur chargé de ce service fit très-bien les cboses.
Cependant la session venait de s'ouvrir, et avec elle commcn(;ait la grande vie politique. Dans la séance du trône, je fis mon début oratoire en prononçant, à la suite de la formule du serment, un Je le jure ! qui j)roduisit une certaine sensation. L'émotion avait donné à ma voix je ne saurais dire quel fausset qui fut remarqué de Sa Majesté, et arracba aux jirinces un imporroptible sourire. L'exercice des fonctions représentatives demande un aplomb que je n'avais point encore, une aisance qui ne s'improvise pas. J'avais beau affecter des airs dégagés, préparer mes entrées avec soin, étudier mes poses, je sentais encore le novice, le consciit. Pour tromper mon inexpérience, je pris des airs écrasants vis-à-vis des buissiers, je jouai l'habitué du Pahis-Bourbon, l'iiomme qui sait les êtres; je marchai au hasard et sans but dans ce dédale de corridors, de bureaux, de vestiaires, de buvettes, de salles de conférences; j'essayai de toutes les issues et bravai résolument toutes les consignes. C'était autant d'actes de puissance, et presque une prise de possession.
Cette tactique fut remarquée. Il existe dans la Chambre des députés une phalange de vieux pilotes qui surveillent les nefs errantes. Quand ils aperçoivent à l'horizon législatif un de ces nouveaux venus
qui cherchent leur route et llottent de banc en banc, à l'instant même ils accourent et se mettent à ses ordres. Désormais, phis d'embarras, plus de souci pour cette âme en peine. On lui aplanira les difficultés, on l'iniliera à la discipline parlementaire, on lui révélera les secrets de la petite et de la grande stratégie. Quand j'arrivai à la Cliamlre, ce rôle d'instructeurs appartenait à une pléiade d'hommes d'esprit, qui conduisaient l'assemblée en se moquant d'elle. J'échus à l'un d'eux ; il me promit de me dresser. C'était un homme jeune encore, long, maigre et auguleux. Il avait des coudes si aigus, qu'ils auraient pu, à la rigueur, passer pour des armes prohibées. Quand il gesticulait, ces deux instrument» menaçaient les ilancs des contradicteurs avec une préméditalion coupable et sans circonstances atténuantes. Il me plaça n ses côtés , cl dès lors je vécus sous le feu de ses coudes, qui, au moindre prétexte, me labouraient impitoyablement les côtes. Je ne parle pas des genoux, les plus turbulents que j'aie connus de ma vie. Cet houwne avait des angles j)lus pénétrants que SCS démonstrations ; ses épaules môme m'inspiraient un certaiu respect, tant elles avaient l'air acéré et opiniâtre.
Ce fut sous ce chef de file que je fis ma première campagne. Il m'eut promptement initié aux petits détails des fonctions législatives, au travail des bureaux, aux délassements de la buvette, aux causeries des couloirs et de la salle des conférences; il m'enseigna le mécanisme du scrutin, de l'assis et du lever, la tactique des interrii^itions et des acclamations. Dans celte dernière spécialité, mes succès furent rapides : je II. 9
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compris que ma vocation niL- ixulail de ce coté. 11 n'est pas permis à tout le inoiule d'ahorder la tribune avec cette autorité que donne le talent et celte confiance qui naît de l'Iiahitude. Les grands improvisateurs sont rares, c'est le vol de l'aijile : ne s'y élève pas qui veut. Mais, dans les limites d'un essor plus modeste, on peut se classer, se créer un genre. Je m'essayai donc dans les bravo! très-bien! et j'eus la chance d'en émettre quelques-uns des mieux réussis, avec des nuances inconnues avant moi. Ce succès m'enliardit; jabordai les à l'ordre! mouvement plus rare, partant plus difllcile. J'en obtins des effets merveilleux, et dès lors ma position fut faite. ]\Ics collègues du centre me remarquèrent, la presse elle-même me signala comme un interrupteur acharné. Les colonels de la garde nationale, les aides de camp du château, ne poussaient j)as plus loin ([uc moi l'art de tousser et de se moucher avec éclal, de piétiner avec intelligence, de battre à propos la mesure avec les couteaux de bois. J'inventai alors, pour humilier les orateurs de l'opposition, des poses d'ennui et de dédain qui ont fait école, des rires étouffés, des mouvements d'impatience, des regards écrasants. Je devins l'cpouvantail de nos adversaires, l'orgueil et l'espoir de mon parti. Sans moi , plus de beaux succès oratoires, plus de ces triomphes qui suspendent une discussion : j'étais l'homme des grandes émotions et des grands orages. L'un des nôtres était-il à la tribune, je l'y soutenais, je l'y inspirais, pour ainsi dire; je l'excitais du regard, je le réchaulVais du geste et de la voix. Descendait-il , je me précipitais vers lui, je l'entourais, je le couronnais des mains,
je lui ofi'rals le spectacle criin épanouissement et d'une exaltation incroyables. J'ai organisé ainsi des triomplics, incnie pour des niiH'cliands de nouveautés, des meuniers et des maîtres de poste.
A ce point de vue, loin d'avoir besoin de leçons, bientôt je fus en mesure d'en donner; en revancbe, sous le rapport théori(|ue, mon instruction n'était pas aussi avancée : je conservais des doutes, j'avais des scrupules, je voulais connaître le fort et le faible des (|ueslions. C'était là une tendance très-dangereuse. xMon mentor cberclia à la combattre, et il faut me rendre cette justice, que je résistai pendant quelque temps au\ ravages de ses coudes.
— Mon cher, me disait-il, point d'idéologie, s'il vous plaît. Les pai-tis ne vivent que par la discipline. Si l'on metlait, dans une Chambre, la bride sur le cou aux consciences, d n'y aurait plus de gouvernement, plus de société possible. Votre parti vote, vous votez Sur quoi? Peu importe. Vous votez, parce que votre parti vote. Hors de là, il n'y a que subversion et anarchie.
— Oui! m'ccriai-je.
11 venait de me détériorer le sternum avec son os cubital : on eût dit nn poignard. J'en eus la respiration coupée pendant ([uel(|ucs minutes.
— Oui, mon cher, continua-t-il, sans s'inquiéter de mon avarie, c'est la plaie du système représentatif que cette foule de députés qui veulent penser par eux-mêmes, voter, comme ils disent, en connaissance de cause. Ou l'on est d'un parti, ou l'on n'en est jias : dans le premier cas on suit les chefs de file ; dans le second, on se fait déclasser, et l'on reste seul.
\:r2 JKRO.Ml' PATl'UOT
Voter avoc les vôtri'ç, collôguo, c'est le commencement et la fin de la sagesse.
Cette théorie de l'obéissance ]i.issive ne me pai'niss;iit pas tiv-s-concluanle ; cependant j'avais peur d'exaspérer les coudes du voisin et de les pousser à des violences nouvelles. Je me confentai donc d'une réfutation intérieure, et parus acquiescer entièrement au code disciplinaire de la majoi-ité. Ce triomphe llalta tellement mon mentor, qu'il se laissa entraîner à un é[)anchement plus complet. Je l'écoutai en surveillant le mouvement de ses articulations.
— ]\Ion cher collègue, me disait-il, quelle est donc cette lurcur de tout raisonner, de tout comprendre? elle nous perdra, si nous n'y prenons garde. Ce gouvernement, pour la maj(»rité, est la poule aux nnifs d'or. Si on le dissèque, si on porte le couteau dans ses entrailles, adieu les profils!
— Vous croyo/. ?
— C'est évident, mon cher. N(Uis sommes ici deux cents membres qui écrémons les faveurs du pouvoir : s'il y a quelque bon morceau, il est pour nous et les nôtres. Deux cents ici, cela veut dire au dehors cinq à six mille clients , meneurs d'élections , personnes iufluenles. Maintenant, faites un calcul. Puisque le budget se compose de 1 ,400 millions, et que le service de rfttat emploie GO mille fonctionnaires, chaque membre de la majorité peut disposer de 7 millions et de 7)00 places, J'^t vous ne trouvez pas que c'est là un chef d'œuvre de gouvernement ! Mais que vous faudrait-il alors, malheureux?
Le calcul était spécieux, je ne savais qu'y répondre. Les gesticulations de l'interlocuteur ne me lais-
DEPUTK. 155
Siiieril pas d'uillcurs toute ma liberté d'esprit. Il alnisa de ses avanlnp;cs.
— Non, poursuivit-il avec une chaleur alarmante, je ne con(;ois pas que l'on énerve ce régime par des arp,iities, (ju'on le disente, qu'on l'inquiète. La majorité ne disposc-t-elle pas de tout, des emplois, des faveurs, des grâces, de l'argent et des tilres? Ne rrgno-t-elle pas ouvcriemcnt sur les bureaux? Se fait-il rien sans qu'elle soit consultée? Un député de la majorité, c'est le souverain de l'arrondissement, du département. Le préfet était autrefois ([uel({uc chose; aujourd'hui, il est le serviteur du député de la majorité. Et vous avez des scrupules, collègue! Et vous ne trouvez pas que ce gouvernement est un grand gouvernement!
Directement interpellé, j'essayai quelques objections avec timidité, avec prudence : j'avais peur que la controverse ne m'attirât des mouvements désordonnés.
— Sans doute, lui dis-je, la majorité dépèce agréablement le pays; elle se vole à elle-même quelques moyens d'iniluencc qui ne sont pas h dédaigner : elle gouverne et administre; mais cela peut-il durer?
— Jusqu'à la consommalion des contribuables, mon collègue, et c'est une race qui ne s'éteindra jamais. ^'ous voyez ce monde parlementaire qui vous entoiu-e, il se divise en deux classes, les hommes d'esprit, et les simples '. Les hommes d'esprit, c'est
1 Qiiiiii|ii'oii ait .iliiiji' tlii inn(, il n'ai pas sans iiitOiOt de dire ici '\uii ce classement esl hisionqua,
154 JÉHO.MK Ï'ATLHUT
la majorité; les simples, c'est l'opposition. Les hommes d'esprit sont ceux qui regardent le réprime représentatif comme un moyen excellent de faire des heureux autour d'eux, dans leur famille, parmi leurs élecleurs et leurs amis. Les simples sont ceux qui, par instinct ou par préjugé, n'osent loucher à cette maime du budget, savoureuse et inépuisable. Vous êtes un homme d'esprit, vous!
— Je m'en flatte, lui dis-je, en évitant un geste qui eut pu m'ctre fatal.
— Ainsi, les hommes d'esprit, d'une part, ceux qui usent de leur position; les simples, de l'autre, ceux qui n'en usent pas : tel est le classement. Toutefois, il y a encore une distinclion à faire ; la voici : dans l'opposition figurent des hommes d'esprit qui conser.tcnt à jouer k rôle de simples; dans la majorité se trouvent des simples qui affectent les airs d'hommes d'esprit. Les premiers sont les ]iuritains qui acceptent tout d'un gouvernement qu'ils combattent, et qui, aux profits de la majorité, ajoutent l'auréole de l'opposition. Les seconds sont ces excellentes n;itures qu'un rien contente , qu'un ruban rallie à jamais^ qu'un dîner à la cour exalte, qu'un mot agréable de la part d'un ministre met en révolution. Braves gens, qui mangent volontiers leur pain à la fumée î Ce n'est pas nous, mon cher, qu'on ferait aller ainsi !
— Ah ! pour ça, non, répondis-je, assez peu touché du rapprochement.
— Pour me résumer , mon collègue , soyez au gouvernement, puisque le gouvernement est à von.., ne lui marchande/ pas les votes, puisqu'il ne vous
niarchanJe pas l'influence. Donnant, donnant, c'est 1)1011 ; mais, une fois que l'accord est fait, il faut le tenir : un honnête liomnie n'a que sa parole.
Telle fut la première leçon de politique que je reçus : elle ci'it agi plus vivement sur moi sans les formes anguleuses de mon moniteur et ses gesics bien faits pour m'alarmcr. Cependant, je ne pus m"em pêcher de remarquer ce qu'il y avait de cru et de désolant dans cette définition du gouvernement parlementaire. Je comprenais la corruption à l'état de faiblesse et d'entraînement; je ne l'avais jamais envisagée comme système et comme calcul. Il faut dire que j'en étais à mes débuts, et que je n'avais pas encore pu me défaire de tous mes préjugés.
LES PKTITE.S MISÈUES DE LA DÉPUTATION. — LES COM- METTANTS A PAIUS. — PRÉPARATIFS d'UNE IMPRO- VISATION.
Toute grandeur a des ennuis qui y sont inhérents, et il n'est point de médaille qui n'ait un revers, même la médaille du député. Je l'éprouvais; les tribulations de l'emploi avaient commencé. Quand on se donne pour maître un arrondissement, on est tenté de croire que ce n'est qu'une abstraction fort innocente. Cette illusion dure peu, l'arrondissement n'en laisse pas jouir longtemps son mandataire ; il *4e ramène aux réalités, il lui fait sentir la laisse. Les servitudes se succèdent alors. L'oisiveté, on le sait,
136 JÉRÔME PAÏUROT
est la mère de tous les vices ; un arroudisscment ([ui a (les principes donne de l'occupalion à son député, avec l'idée que la sollicitation permanente est la compagne de toutes les vertus.
J'avais allaire à un arrondissenienl implacable : dix, quinze, vingt lettres partaient clia([ue jour des anfractuosités de ces montagnes, et la poste nie les transmettait avec une régularité onéreuse et malheureuse. C'était le maire, c'étaient les adjoints du cheflieu qui demandaient une faveur, le redressement d'un ahus, des subventions en argent ou en nature. Cependant ces besoins de la localité n'étaient rien auprès des exigences individuelles. Tous les fonctionnaires qui s'étaient mêlés de mon élection aspiraient h un avancement : le conservateur des hypothèques voulait devenir receveur généi-al; le directeur des contributions indirectes avait en vue nn poste de première classe ; le chef-lieu entier prétendait à la croix d'honneur; le sous-préfet lui-même rêvait une préfecture. Il ne se formait pas, dans le ressort, un vœu, un désir, insensé ou raisonnable, qu'à l'instant même je n'en fusse saisi. J'ai reçu des lettres incroyables, des communications fabuleuses. A écouter les pétitionnaires, le gouvernement leur devait à tous une complète immunité d'impôts, l'exemption du recrutement militaire pour leurs fds et des rentes perpétuelles ])our leurs vieux jours. Celui-ci avait trouvé le moyen de guérir toutes les maladies, et il réclamait une pension ; celui-là, contrebandier de profession, voulait que je fisse condamner les Droits-Réunis à des donnnages-intérêts pour la surveillance dont il était l'objet ; un autre me demau-
UKFLTK. iri7
cliiit (l'intcrvcnii- dans un procès civil, et de l'aire débouler sa partie adverse ; un autre enfin se refusait à payer des droits de succession, sous le prétexte qu'il m'avait donne sa voix. Bref, j'étais devenu l'iionimc d'affaires de l'arrondissement, l'avocat des mauvaises causes et le médecin des cas désespérés.
Une seule de ces épîtrcs pourra donner l'idée de ce qu'était cette correspondance, La lettre en question émanait d'un homme considérable de l'endroit, du notaire du chef-lieu, qui avait joué un rôle décisif dans mon élection, et me tenait ainsi dans une sorte de dépendance. Les fonctions de cet officier public et ses devoirs d'état auraient dû lui conseiller un peu de réserve, un peu de dignité dans ses demandes. Voici la première requête que je reçus de lui :
« Mon cher député,
« Permettez à l'un de vos bons amis de se rappeler « il votre souvenir. Vous savez quelle part il j)rend à (( tout ce qui vous concerne. Nous parlons ici souvent « de vous : l'arrondissement a besoin d'être tenu en « haleine ; autrement, il vous glisserait entre les (( mains. Heureusement que nous sommes là. Dans « l'intérêt public, j'ai pourtant quelques réclamations « à vous communiquer. N'y voyez qu'une preuve du u soin avec lecjuel je surveille les dispositions de vos M commettants.
« D'abord il faudrait faire destituer le dire-tour de « rcnrcgistrement : il est trop pointilleux sur les « actes ; il voit partout des droits proportionnels au « lieu de droits fixes. C'est un chicaneur qui a fait « du tort au gouvernement, sans compter celui qu'il
lô*» Jl'IiOME l'ATLUor
« fait à inori ctiulo. Le tlirectciir ijiii surviendrait (( saurait que c'est moi (]ui ai fait justice de l'ancien: « nous ni)us eulendrious paiTaitcnient.
« Je voudrais aussi que l'on donnât une leçon au « président du triluinal : il taxe trop serré ; il no « laisse pas passer un seul article d'iuMioraires au- « dessus du tarif. C'est une petitesse intolérable. (( Donnez-lui de ravancenient si vous le voulez, mais (( renvoyez-le d'ici. J'ai mon frère le juge qui se dé- « vouera s'il le faut et acceptera la présidence.
(( Vous vous souvenez d'un cousin du coté de ma « femme qui a présidé à l'ilinéraiic des voitures peuu daut notre campagne électorale : il demande une « perception. C'est le moins (juc vous puissiez faire « pour ce brave garçon.
« \ \»ici bientôt le moment d'ctablir nos enfants, .le « compte envoyer mon Eugène à Paris, où, par votre «iniluence, il sera reçu à l'école roiytcclini(pie. « Vous savez ce que sont les jeunes gens loin de la « surveillance paternelle. Ma femiue ne se sépai-crait « pas de son aine, de son lîcnjamin, si elle n'était « pas certaine qu'il trouvera, auprès de vous et de K madame Paturot, une seconde famille. Si vous « pouviez le loger sous le même toit que vous, ce sc- (( rait pour sa mère un grand souci de nuilns. Quant « au second, Jules, il serait bien que vous pussiez « lui obtenir une bourse dans un collège. C'e>t un « garçon plein de moyens et <{ui vous fera le plus « gi-aïul boniicur. Il est aimant, tramjuille et spiriu tuel. Eugène, au contraire, est tout feu, tout am- (( bition : il fera son cliemin dans les armes savantes. « Vous en serez enthousiaste au ])out de six mois,
DKI'UTÉ. 139
« Je n'ai jiimaiç connu de salpêtre pareil : il tient de « sa mère.
« Par la même occasion, sonp;ez donc à noire nc- « vou Antoine et à notre tante Crofpiet. Le j)remier « compte snr le bureau de tabac dont il vous a fait (( la demande, et l'autre sur son bureau de poste. Ces « c,ens-là vous cond)lcnt de bénédictions cliaqne jour. «Vous êtes leur sauveur, leur providence; votre « nom est constannnent dans leur bouclie. Il est ini- « possible que vous puissiez oublier ceux qui pensent « si assidûment à vous.
« Pour moi, mon cber député, je ne vous demande « qu'une cliose, c'est la continuation de cette amitié « qui m'est si précieuse et dont vous trouvez ici le « retour. Je suis sur la brcclic pour vous défendre (( envers et contre tous, mais je ne voudrais pas que « l'on put y voir le moindre calcul. Vous êtes « riionune de l'arrondissement, de la cliose publi- « que, voilà la considération qui me détermine. Nos c( âmes françaises ont la môme devise : Le pays avant « (ont !
« Agréez, etc.
« B***, notaire à...
« P. S. — Madame P»... me charge de la rappeler <( au souvenir de madame Paturot, dont le passage 0 dans nos montagnes a laissé tant de souvenirs. « Voici l'hiver. Ma femme est devenue Parisienne « depuis que madame Paturot l'a gâtée; elle ne peut « plus souffrir les couturières et modistes de l'arron- « dissemcnt. Si vous pouviez lui faire l'envoi de deux (.( chapeaux, de deux robes, l'une en mérinos, l'au-
no JKHn.Ml-; l'ATl HOT
« Jrc en soie, de deux paires de Ijolliiios, de douze « paires de {jants assortis, vous seriez on ne jiciit plus (( aimable. Par une occasion prochaine, vous rece- « vrez toutes les mesures et dimensions nécessaires « I our l'exécution de celte commande. Quant à la « couleur et au choix de ces objets, madame B*** « s'en rapporte enlièrcment au goût de madame Pa- <( tiir.it Elle décidera souverainement. Pardon, mon « cher député, de vous entretenir de détails si peu « I arlementaires.
(('2''' P. S. — Je rouvre ma lettre pour vous dormcr « un dernier endiarras. Dans nos visites électorales « j'ai remarqué que vous portiez des bottes vernies « d'un fort bon goût. Cette denrée est inconnue dans « nos solitudes, où le cuir simple et le cirage à l'ouf « conservent encore de l'empire. Je veux introduire « ici la botte vernie ; cela doit éblouir le client. « Veuillez m'en faire confectionner deux paires con- (( formes à l'échantillon que je vous envoie. Quand « on est l'ami d'un député, on ne saurait se donner « trop de lustre. Rien n'est petit dans le système « constilutionncl : la botte vernie peut avoir ici de « l'inlluence, et il n'est pas mal que votre nom s'at- (( tache à la première paire qui y paraîtra. N'oubliez « pas surtout que j'ai le coude-pied un peu haut; je <f vous recommande également un œil de perdrix qui « abuse du régime de liberté sous lequel nous vivons.
« 5" /*. S. — Je rouvre encore ma missive poui- « vous dire que l'arrondissement s'attend ù vous voir « à la tribune.
c( A vous dcrccheff
DÉPUTÉ. lil
Tollo était cette lettre, ccliantlllon pris au liasard entre mille. Encore les lettres ne constituaient-elles que la moindre de mes misères. J'en étais quitte pour exécuter chaque malin une tournée dans les bureaux. Bien des fois, quoique député, j'essuyais des fins de non recevoir.
— Une place de receveur général : peste ! me disait-on ; il n'y en a qu'une de vacante; neuf ministres, dix-luiit conseillers d'Etat, quinze banquiers, dont deux israélites, se la disputent; il est difficile, monsieur Paturot, de vous faire espérer un succès. Mais on vous répondra,
— Un chemin de fer : ah diable ! c'est délicat ! les lignes sont distribuées ; la commission s'est partage les Iracés. Passe-moi le tunnel, je te passerai le viaduc. Nous n'y pouvons rien dans les bureaux ; voyez vos collègues de la Gbambre. Cependant on vous répondra.
— Une première présidence, un canal, un siège à la cour de cassation : tout cela est pris, monsieur Paturot; c'est le gros gibier; il n'y a que les hommes politiques qui y touchent; le conseil des ministres y pourvoit. On vous répondra néanmoins.
— Un bureau de tabac : ils sont au complet dans la localité. On vous répondra.
— Une perception : il y en avait une hier, elle est donnée d'avant-hicr. On vous répondra.
Si je n'avais pas les places, j'avais du moins les réponses officielles, que je renvoyais aux pétitionnaires comme autant de calmants. C'était l'affaire d'une correspondance à lacjuellc j'avais di'cssé l'un de mes Commis; besogne supportable à la rigueur. Mais une misère bien plus grande venait m'assaillir de loin eu
142 JKROME PATUnoT
loin. Le cnninu'ttant nulUait (juc'lt[ucfols Svi montagne ; il se inolail de voyager en l'ainillc ; il partait pour la capitale. Terrible apparition! cauchemar alTreux! Des six heures du matin, le père, la mère et la fille se pendaient au cordon de ma sonnette : on se lève de si bonne heure en province! Il fiillait se jeter à bas du lit, se frotter les yeux, endosser à la hàtc une robe de chambre pour recevoir ces visiteurs champêtres, et leur faire un accueil gracieux au lieu de les envoyer à tous les diables.
— Tiens, c'est vous, père I\liclionncau ! vous ù Paris ! Que vous êtes aimable d'être venu me voir !
— Oh dame! tout de suite. On connaît ses devoirs, allez. Demandez à madame IMiclionneau.
— Pour ce (]ui est du respect, on ne peut rien lui reprocher à notre homme, (^i vénère son député, ajoutait madame Michonneau.
— C'est beaucoup d'honneur pour moi, madame. Asseyez-vous donc, pèi-e Michonneau; là, sans fai;on, comme chez vous.
Et j'en avais pour deux heures avec les Michonneau. Il me fallait écouler l'histoire du voyage, des économies qu'on y avait consacrées, des projets d'éducation pour la jeune fille, enfin le détail des graves motifs fnii font qu'un campagnard se déplace. Voir Paris est toujours pour le provincial une grande et consciencieuse allaire, un programme très-compliqué. On ne veut rien oublier, surtout de ce qui est gratuit. Le député est presque comptable des omissions. Tous les Michonneau du monde considèrent leur représentant à Paris comme un homme qui doit leur ouvrir les portes des monuments ]nd)lics, des
enceintes législatives, des parcs royaux, des cliàtcaiix de la couronne, des musées, des expositions, quel- ([uefois même des théâtres. Le député n'est plus alors riiomme d'alTaires du commettant : il en devient le cornac. Les Miclionneau comptaient sur moi pour jouer ce rôle, et je m'y prêtais avec une candeur et un abandon sans limites.
Dans des occasions semblables, madame Paturot se chargeait des femmes; il ne me restait plus (pi'à distraire et à supporter les hommes. Il fallait voir quelles façons de toilettes ces Michonneau apportaient de leurs montagnes, et quels rires ils soulevaient chez les couturières où Malviua les conduisait. Les folles apprenties des ateliers parisiens ne pouvaient se contenir, et c'était à grand'peine que les maîtresses conservaient leur gravité. Pour comble de supplice, ces créatures-là marchandaient tout d'une manière déplorable, et, pour un rabais de deux francs, descendaient et remontaient vingt fois l'escalier. Quand les Michonneau dînaient chez moi, ils mettaient, au dessert, des biscuits et des fruits dans les poches pour le déjeuner du lendemain. S'il se présentait, dans leurs courses, un objet souverainement ridicule, hors de mode depuis dix ans, ils ne manquaient jamais d'en avoir la fantaisie. C'était à rougir d'une compagnie pareille.
Souvent j'étais à la Chambre, tranquille sur mon banc, enchanté d'être quitte, pendant une heure ou deux, de tant d'obsessions et de tracas. Un discours écrit berçait mon oreille et me niaintenait dans un état de somnolence, quand tout à coup la voix d'un huissier me réveillait ;
144 JKllOME PATlROr
— On demande M. Patnrot dans la salle des Pas- Perdus, me disait-il à demi-voix, et avec la politesse qui caractérise cette institution.
— C'est bien, c'est bien, répondais-je machinalement.
.le me levais, et j'allais voir qui me dérangeait ainsi. Que trouvais-je? une légion de Miclionneau, trois générations de Miclioinieau. Il fallait faire placer celte fournée dans les tribunes : on avait compté sur moi, sur mon induence. Impossible de refuser : l'arrondissement est inexorable en pareil cas, il ne pardonne guère à son député de ne pas trouver des places pour l'électeur, même dans une salle comble. Je remuais ciel et terre, je suppliais les questeurs, j'allais d'une tribune à l'autre, cbercliant partout un coin pour la nichée des Miclionneau. Tant d'el'forts étaient rarement vains : presque toujours je parvenais à loger mes commettants; et, avec la persévérance qui distingue le montagnard, ils finissaient par s'élargir aux dépens des voisins et par se caser fort à l'aise. Alors commençait pour moi une autre angoisse. La femme Miclionneau, douée d'une vue fatale, m'apercevait dans l'hémicycle, et me prodiguait de là-haut les œillades, les signes et les gestes d'intelligence. Il me sendjlait l'entendre de mon banc.
— Dis donc, notre homme, tu ne l'aperçois pas, notre député? Tiens! de ce côté, dans un coin, le quatrième à gauche! [Hattl.) Bonjour, monsieur Patnrot, bonjour.
— Oi^i diable le vois-tu, madame Slichonncau? devait dire l'époux.
DKf'LTÉ. U.H
— T'as donc la berlue ! Tiens, l'iiabit bleu, les rboveux oliùtains, près d'un niaijîre à perruque. {Se levant.) Votre servante, monsieur Fnturot.
Ce manéfrc durait pendant toute la séanrc. Cette famille n'avait pris une \o^o que pour jouir du spectacle de son députe, et madame Miclionneau semblait jalouse de me compromettre aux yeux de la Cbambrc entière. Le jeu des mains, des regards, des petits signes de familiarité, allait si loin, que, de guerre lasse, je m'accoudais sur mon pupitre, et, tournant le dos à l'ennemi, je me condamnais à une immobilité complète. C'était le seul moyen d'en finir avec madame JMicbonncau. Alors la tribu entière se résignait à écouter en bâillant, ou à grignoter quelques comestibles, débris du dessert de la veille. Quant au père Miclionneau, il était émerveillé de la facilité avec laquelle parlaient les orateurs qui occupaient la tribune. Aussi, au sortir de la séance, ne manquait-il pas de me dire :
— Pourquoi donc que vous ne montez pas là-haut, notre député, pour gazouiller un peu comme les autres? <;a ferait un bruit au pays.
Toujours le même reproche : Pourquoi ne parlezvous pas? D'un côté, c'est le notaire qui me l'écrit, de l'autre, c'est le commettant qui me l'insinue. L'arrondissement exige que je parle; il n'accepte jias le silence de son député ; il lui faut des phrases. On se plaint quel([ucrois du bavardage des orateurs; on s'imagine qu'ils montent à la tribune pour leur plaisir, qu'ils s'exposent de gaieté de cœur aux plaisanteries des folliculaires; on ne sait pas ([u'ils ne vont là qu'avec crainte cl sous l'aiguillon de leurs électeurs. II. 10
146 JÉROMF, PATUnot
L'arronilissomcnt ;i nitiiinié mi cK-putr ; il ne veut pas en être pour ses frais. L'oraf;e peut couver pendant quelque temps; mais si un arrondissement voisin prend la parole et se distingue, Texaspi-ration locale ne connaît plus de bornes. — Qu'a donc noire député? se dit-il. D'où vient qu'il se tait obstinément? Peu à peu la 1 umeur gigue, les ennemis s'agitent, les amis s'inquiètent et se troublent, les reproclies d'incapacité et de négligence circulent de toutes ])arts, la situation n'est plustenable; il n'y a plus qu'un movcn d'en sortir, c'est d'aborder la tribune.
Je l'avoue, cette perspective m'avait toujours pénétré d'un certain cllVoi. Celte rampe de marbre a quelque chose de si solennel et de si redoutable ; il est si <rravc de s'abandonner, devant une assemblée nombreuse, en l'ace d'une publicité retentissante, à tous les hasards, à tous les lieux communs de la pensée, d'aiVronter les distraclions et les émotions que ce spectacle inspire, le vertige ([n'occasionnent t;uit de regards attachés sur l'orateur, de soutenir sans trouble ce rôle écrasant et délicat, qu'un peu de crainte était permise, môme à un bomme moins novice et plus téméraire (jue moi. Une improvisation me semblait être une loterie, où les idées et les mots arrivent à l'aventure, et d'où les sottises peuvent s'échapper aussi bien que les grandes idées. Pour réussir dans ce genre d'exercice, deux (pialités sont surtout nécessaires, et je noies avais pas : d'un côté, une impcrturbidilc conliance en sa propre supériorité; de l'autre, nue pauvre opinion de l'intelligence de son auditoire. iVvec l'estime de soi et le dédain du reste on lait son chemin dans les sphères de l'im-
provisation : le lerrain est fatal pour tous ceux qui hésitent et qui doutent.
lion gré, mal gré, j'étais condamné à donner à Tarrondissemcnt le spectacle de cette tentative. On m'avait placé dans une siluation telle, que je ne pouvais plus reculer. Mou silence devenait chaque jour plus fatal; on en ahusait contre moi, on allait jusqu'à nie dire vendu aux arrondissements voisins. Mo:t pour mort, il valait mieux encore un moyen désespéré que cette agonie lenlc. .le me décidai à n'anchir le Uuhicon parlementaire. Des lors, plus de sommeil tran- (juille ; jua pensée courait chaque nuit à la poursuite d'eliéls oratoires. Je me voyais à la trihune, aux prises avec des mots sans significalion, des phrases incohérentes : je cherchais l'adjectif sonore, le suhstantif retentissant; je polissais la péroraison , je perfectionnais l'exorde. Cet état d'insomnie et de cauclicmar se compliquait d'une agitation fiévreuse et de crampes atroces dans les jand)es. Je plains les compagnes des grands orateurs; elles doivent passer hien des nuits hlanchcs.
— Mais qu'as-tu donc ? me disait Malvina, ennuyée de ce manège ; tu fiélilles comme une anguille de Melun.
— J'improvise, ma chère, j'improvise. Dieu! la helle période que je viens de trouver! Veux-tu que je te la coimnunique?
— Plus souvent! à trois heures après minuit.
— Il n'y a pas d'heure pour l'éloquence, hihiche I Je terrasse les factions depuis vingt minutes avec un succès dont on n'a pas d'idée.
■ — C'est donc ça que tu evécutes ton petit paa
14H JF.ROMK PATLROT
gymnastique en rêvant? Merci ! j'en aurai des l)leus
sur les mollets demain.
— ^lalvina! c'est l'inspiralion, vnis-(u! Je veux pulvériser la presse, ce lloau des Iléaux, cette liydro des liydres. Écoute.
— Du tout! Je me sauve.
— Voici ce que je lui dis, dans mou improvisation, à cette lèpre odieuse (jue l'on nomme un journal ; je m'élève à la plus haute éloquence :
« Messieurs,
« J'aborde celte tribune pour protester contre la « liberté illimitée de la presse. Dussc-je périr sur « l'échafaud , je m'élèverai contre les folliculaires « qui... »
— Jérôme ! Jérôme ! tu abuses de ma position.
— Attends la lin, ça vaut la peine d'être entendu. On n'a jamais malmoué les journalistes comme je le fais. . « Ces folliculaires qui ne respectent rien, qui « se mettent volontairement en dehors de la constitu- « tion, qui... )^
— Jérôme, veux-tu que je me fiche?
— Un peu de patience, tu vas voir le trait; c'est adorable, ça n'a jamais été dit... « Ces folliculaires qui... »
— Voilà que ça me part; prends garde à toi, Jérôine !
— Le trait seulement, le bouquet final, mi chère! C'est divin... a Ces folliculaires que. . »
— Ah! tu m'embêtes; le mot est lâché.
Le dialogue se terminait là ; Malvina clait trop montée; je me résignais; et, me pelotonnant dans un