II. H
de le renouveler presque chaque jour. Les mallieureuses qui, dans renfor mythologique, chei'chent à emplir un tonneau sans fond, rappellent avec une effrayante vérité la hesoguc que j'accomplissais alors, sans espoir comme sans trêve. J'ai remporté ainsi des victoires accablantes, et franchi des faux pas qui augmentaient sous mes pieds la profondeur de rahinie. Malvina s'associait à ma pensée : elle ne m'interrogeait pas, mais elle me devinait. Quand la recette du détail avait donné, elle m'apportait, joyeuse, la somme qu'elle avait recueillie, et n'en prélevait que ce qui était strictement nécessaire pour la maison. Personne ne comprenait mieux qu'elle la sainteté des obligations commerciales et ce que vaut un nom honorablement porté : son cœur se serrait à l'idée que celui des Paturot pouvait s'entacher de notre fait et déchoir par notre faute.
11 est, dans le malheur, une consolation précieuse : c'est celle d'une confiance sans limites. Cette consolation me manquait : je cachais quehjue chose à ma femme; il y avait du froid entre nous. Elle, si gaie autrefois, si disposée au babil, semblait atteinte d'une mélancolie profonde. Moi, j'étais mal à l'aise, et n'osais lui dire quel vide immense avait créé dans notre état financier mon aventure avec la princesse Flibustofskoi. Il fallait sortir de là, fût-ce au prix d'un aveu: j'en pris la résolution. Une échéance formidable me menaçait ; je voulus savoir si les 200 mille francs prêtés à la palatine ne pourraient pas me venir en aide dans des embarras sans cesse renaissants. Depuis que ma gêne et mes mauvaises spéculations avaient acquis une certaine notoriété, je ne rencontrais plus
chez ma belle qu'un accueil assez équivoque : des visiteurs à moustaches, jeunes élégants, dérangeaient toujours, à point nommé, l'intimité de nos rapports, et le fcld-maréchal Tapanowich devenait d'une grossièreté et d'une brutalité révoltantes. Il était temps d'amener une explication : je me rendis cliez la princesse, bien décidé à exiger un remboursement immédiat, et à lui envoyer les huissiers si elle ne s'exécutait pas de bonne grâce.
Quand j'arrivai dans son boudoir, je le trouvai littéralement encoml)rc. La palatine avait autour d'elle un sérail d'hommes bruns, blonds, châtains, de tout âge et de toute encolure. Il fallut m'asseoir et faire nombre, entendre beaucoup de méchantes plaisanteries, supporter le spectacle des manèges d'une coquette qui calmait celui-ci par un mot, provo(juait celui-là par un regard, ménageait et encourageait tous ses adorateurs, distribuait à propos l'espoir ou excitait la jalousie; enfin, semblait mettre lout son art à ne préférer et à n'éconduire personne. Ilélas! on ne connaît ce qu'il y a de vide dans une idole que lorsqu'on l'a brisée. Lorsque j'étais sous le charme, aucun de ses défauts ne m'avait frappé; pour la première fois je les apercevais à nu; j'entrevoyais cette existence pleine d'artifices, et d'horribles doutes me remplissaient l'esprit. Les trois cent vingt-deux mille moutons des bords de l'Ukraine pouvaient être des animaux fantasticjues, cclos dans l'imagination d'Oscar; le palatinat, qui le sait! n'était lui-même qu'une chimère, et le feld-maréchal qu'une utopie. Mes deux cent mille francs seuls restaient comme une avance réelle faite sur des garanties ima-
ginaires. Jamais l'idée d'une mystification ne m'avait assailli d'une manière aussi formelle, et compliquée à ce point de désirs de vengeance. Au bout d'un quart d'heure d'attente, voyant que la compagnie ne quittait pas la place, je m'approchai de la princesse, et avec une voix ferme, quoique entendu d'elle seule, je lui dis :
— Madame, je voudrais vous parler. Renvoyez votre monde.
— Vraiment! monsieur, répliqua-t-elle, évidemment pi([uée ; et à quel titre, s'il vous plaît?
— Il le faut.
— Ah! il le faut, dit-elle en m'cxaminant avec inrjuiélude. Vous êtes solennel aujourd'hui.
Ces mots, rapidement échangés, suffirent pour amener le résultat que je désirais. Sans doute, la princesse comprit qu'en me résistant elle me pousserait à faire du scandale : elle s'y prit avec tant d'adresse et usa de tant d'ingénieux moyens que dix minutes après nous étions seuls. Alors la comédie ordinaire commença : les airs de reine, les plaintes, les reproches, les larmes même eurent leur cours; mais mon parti était pris, bien pris. On me traita de despote, de tyran, d'homme sans pitié; pour la première fois, je tins bon. Ni les regards de basilic, ni les sanglots, ni les évanouissements, n'eurent le don de m'émouvoir; j'assistai, sans sourciller, au spectacle des grands et des petits artifices à l'usage des femmes. Il s'agissait de l'honneur de mon nom, de l'avenir de ma famille : c'était ouvrir les yeux un peu tard; mais enfin, je les ouvrais.
— Madame, lui dis-je avec fermeté, tout est fini
entre nous; oublions un moment d'ivresse. Nous avons à observer, vous des devoirs de rang, moi des devoirs de famille. En cessant nos relations, nous y gagnons tous les deux, moi ma propre estime, vous celle de l'empereur et la mainlevée de vos 522,000 moutons, ajoutai-je avec un sourire tant soit peu ironique.
— En eiïef, répliqua la princesse, dont les yeux tarirent sur-le-champ, en eiïet, monsieur Paturot, continua-t-elle en cherchant à me pénétrer avec un regard fixe et froid, nous avons quelques erreurs à réparer. Je m'étais trompée, monsieur ; je croyais avoir affaire à un galant homme, je vois que je suis tombée entre les mains d'un manant.
C'était une dernière façon de me tàter ; je le compris et reçus le compliment sans sourciller. On voulait une scène, je ne m'y prêtai pas.
— Le mot est dur, madame, lui dis-je en prenant mon chapeau ; j'essayerai de le mériter. Si, dans trois jours, je ne suis pas remboursé de mes avances, j'enverrai les huissiers ici.
Là-dessus je sortis fort content de moi et lançai, dans l'antichambre, au feld-maréchal Tapanowich un regard plus féroce et plus provocateur que le sien.
Comme je l'avais promis, j'attendis trois jours : personne ne parut. En retour des sommes que j'avais comptées, la princesse avait souscrit quelques engagements, je les portai chez un huissier. On entama la procédure; elle s'acheva sans contradicteurs. Il y eut jugement par défaut, qui devint définitif, signification et tous les accessoires. Comme la somme était importante, le rôle des frais s'éleva à un chiifre
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considérable ; j'espérais qu'une saisie m'indemniserait au moins de tcLi. Le dossier iUml en règle, on prit jour pour instnimeiiler. Les recors Irappèrent à la porte de riiôtel ; personne ne répondit. On passa outre en remplissant les rorm.ilités légales ; on entra. 0 déception! tout élait dégarni, les murs étaient nus; il ne restait, en lait de meubles, (pie six patères et quclfpaes tringles de croisées. Les oiseaux, en denicliaut, avaient emporté jusqu'à la paille de leur nid. J'en étais, outre mes deux cent mille francs, pour deux mille francs de frais de procédure. J'écrivis à Moscou, cà Odessa, e»: Ukraine ; on me répondit que la princesse Flibustofskoï était parfaitement inconnue, et que, dans les cadres de l'armée russe, il n'existait aucun feld-maréclial du nom de Tapano- •\\ich. J'avais poussé la précaution jusqu'à parler de trois cent vingt-deux mille moutons saisis par l'empereur : on me répondit que l'empereur ne saisissait les moutons de personne et qu'il châtiait par d'autres moyens les boyards (jui s'avisaient de lui désobéir. Dans tout cela, il n'y avait que les bords fortunés du Don qui ne fussent point cbimériques, mais mon buissicr lui-même fut obligé de convenir qu'on ne pouvait exercer aucune action raisonnable contre ce fleuve : la princesse avait abusé de son nom. Or, quand un huissier déclare qu'il n'y a rien à faire, on peut ^'cn rapporter à lui.
Décidément, tout tournait contre moi : j'étais né sous une sombre étoile. Cependant cette dernière aventure me donna un courage (jue je n'avais point auparavant. Je n'avais plus à rougir vis-à-vis de Malvina; ma situation était régulière : je portais la tète
comme un homme qui a sur les épaules un poids de moins. Pour compléter ce retour, je n'avais plus qu'un aveu à faire et un pardon à demander. Je connaissais Malvina, je savais quels Ircsors de bonlé renfermait son cœur; aussi clierchais-je une occasion pour amener une explication décisive. Malheureusement, madame Paturot ne s'y prêtait pas : dès qu'elle me voyait entamer ce chapitre, elle avait un talent inouï pour détourner la conversation. Tantôt c'était un enfant à soigner, tantôt une vente à faire; le soir elle était trop fatiguée, le malin trop pressée de descendre. En attendant, il fallait rester avec mon secret et avec mon aveu sur les lèvres. Je n'y tins pas : un jour, après déjeuner, j'arrêtai ma femme par le bras au moment où elle allait s'esquiver pour se remettre à la besogne :
— Bibiche, lui dis-je, assieds-toi donc : j'ai quelque chose à te dire.
— Nenni, nenni, me répondit-elle en m'embrassant sur le front ; les pratiques m'attendent. La vente va souflVir.
— Une minute seulement, Malvina.
— Non, mon homme, c'est autant de volé à nos enfants. Jérôme, ajouta-t-elle en poussant un soupir, nous ne leur avons fait que trop de tort, à ces pauvres chéris.
— A qui le dis-tu? m'écriai-je en sentant mon œil se mouiller ; c'est moi qui suis un infâme, un mauvais père, un mauvais mari. Figure-toi...
— Un tas de bêtises ! allons, mon homme, ne le prends pas comme ça. Qui est-ce qui n'a pas de torts dans sa vie? Suffit que le cœur reste bon, vois-tu?
— Mais non, chouchontte, ce n'est pas tout; il faut encore savoir se conduire, ne pas donner dans les intrigantes.
— Ah ! bien oui ; la vie est pleine de (;a, mon homme! Eh bien, quoi? tu auras été dupe d'une commère, d'une soi-disant princesse...
— Tiens ! tu le sais ?
— D'une princesse de quatre sous, qui t'a plumé, houspillé, trompé, berné.
— Comme c'est ça!
— Jérôme, mou bon Jérôme ! nous nous sommes promenés tous les deux dans la liiiu^ pendant deux fois trois cent soixante-cinq jours. Nous en revenons, c'est bien : il n'y a que nos pauvres petits poulets qui en auront souH'ert, Le reste, vois-tu, c'est zéro. Un coup d'épongé sur le passé, mon homme. Je ne te dis que ça.
— Toujours la même, cette liibichel Tiens, INIalvina, tu m'aurais ôté de dessus la poitrine un poids de six cent mille kilogrammes que je ne serais pas plus soulagé.
— Il n'y a pas de quoi, mon homme. Ainsi c'est convenu, ne pensons plus qu'à nos enfants. De ceuxlà, Jérôme, tu peux m'en parler du matin au soir ; ça me remet, ça restaure, ça me chasse mes mauvais souvenirs. S'il me reste un peu de courage, c'est pour eux ; un peu d'illusion, c'est pour eux. (^es agneaux adorés, à nous deux, nous les tirerons bien de la peine. J'irai gratter la terre, s'il le faut, Jérôme.
— Et moi donc, Malvina !
— Eh bien! alors, ajouta ma femme en nVcm-
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brassant de nouveau, laisse-moi descendre au magasin. Je n'y vends pas une paire de chaussettes sans songer à eux; (;a me rafraîcliit le cœur. Pauvres poulets ! hier cent mille livres de renie, aiijourd'liui rien !
— Je suis un indigne, je me ])attrais, l)ibiclie.
— Chacun ses fautes, mon pauvre Jérôme ; mais Dieu est bon et la vie est longue.
l'instituteur chevelu. — LA BOSSE DU THÈME GREC.
Parmi les économies auxquelles il fallait alors se résigner, il en est une que nous ajournions sans cesse. La maison avait été réduite autant que possible, et l'ordre le plus sévère y régnait désormais. Plus de fantaisies ni de jouissances de luxe ; la toilette était devenue modeste, l'ordinaire aussi; l'essaim des parasites avait pris la volée. Tout cela, nous l'avions fait sans hésitation et sans regrets : le sacrifice ne portait que sur nous. Mais il fut bientôt question d'appliquer à nos enfants ce système de réductions successives. Mon aîné, Alfred, était entré depuis sept mois dans une institution en vogue ; j'avais choisi la plus célèbre, par conséquent la plus coûteuse. Sur ce point, ma générosité était aveugle et sans limites : je ne niarchandais sur rien, ni sur les prix, ni sur les articles. Alfred devait avoir tous les maîtres, suivre tous les exercices, épuiser, en un mot, le programme de l'établissement. C'était une manière de faire éclater inei tendresse ; je fus cpmpris,
Les premiers mémoires s'élevèrent à des sommes fabuleuses; je payai jusqu'aux centimes; il me semblait qu'ils devaient retomber en soins et en attentions sur la tète de mon enfant.
J'allais souvent voir l'aîné de ma race dans l'institution où je l'avais placé. Le local était beureusement choisi : des cours, un grand jardin, des dortoirs spacieux, des salles bien cbauflees et bien éclairées, tout était fort convenable, même aux yeux d'un père : la cage n'attristait pas le regard, les oisillons pouvaient s'y habituer. Je demandai à goijter le potage; il était excellent; j'appris plus tard que la marchandise ne répondait pas toujours à l'échantillon. Du reste, la supercherie était fort inutile; car la chose que les écoliers amnistient le moins facilement, c'est la soupe du pensionnat. Aucune de leurs colères n'est plus opiniâtre que celle-là; ils oublient les pen~ sums, ils oublient les retenues, ils pardonnent même aux pions de l'établissement : ils ne pardonnent jamais à la soupe. C'est une haine qui ne s'éteint qu'à la sortie; et encore!
Le chef de cette institution est l'un des hommes qui ont le plus contribué à mettre l'éducation de l'enfance au niveau des idées modernes. Trois ans auparavant il n'avait sous la main qu'un méchant petit pensionnat, h peine au-dessus d'une école primaire. Les faniillos du <[uartier envoyaient chez lui de mauvais drôles d'externes pour obtenir un peu de tranquillité dans le foyer domestique. Ces chenapans, entre cinq et huit ans, apprenaient là, entre autres notions essentielles, qu'un être policé ne marche pas sur les genoux, et que le dernier mot de la civilisa-
lion humaine ne consiste pas à se fourrer obstinément les doigts dans le nez. L'instituteur dressait ces jeunes sauvages, et leur donnait à dévorer les pommes vertes de son jardin. Quelques éducations brillantes en ce genre lui firent un nom, et le cercle de ses relatious s'étendit. Alors, il inventa deux choses qui étaient méconnues avant lui, et qui prirent l'enfance par l'endroit sensible; je me plais à déclarer qu'il n'y a point de jeu de mots là-dedans. D'une part, il inventa la gymnastique appliquée au redressement de riiitclligence; de l'autre, il invenla le transport des marmots en voiture. C'étaient deux idées de génie ; la gymnastique et la voiture étaient imaginées sans doute, mais l'instituteur trouva la manière de s'en servir. De là sa fortune et sa gloire.
Ce succès dans la surveillance du bas âge ouvrit à .notre instituteur des perspectives nouvelles. Il se dit que l'art du pensionnat était encore au berceau, et qu'en appliquant à cette industrie les procédés des découvertes récentes, entre autres la vapeur et la mécanique, on confectionnerait des éducations d'un meilleur débit. Bien des préjugés régnaient dans sa parlie : on exerçait la profession terre à terre; on élevait les enfants en vue d'eux-mêmes et non de l'institution; on ornait leur esprit, on formait leur cœur, sans songer le moins du monde à en faire une enseigne pour l'établissement ; on oubliait trop qu'une industrie est une industrie, qu'une spéculation est une spéculation. Ces réflexions amenèrent l'instituteur à envisager l'éducation au point de vue utilitaire, à calculer ce qu'elle peut rendre à un entrepreneur qui exploiterait la chose en grand et avec
des procédés particuliers. Il comprit qu'il y avait là une mine d'or; il se lança, ouvrit un commerce d'enfants, de curiosités latines et grecques, de merveilles assorties. C'était toule une révolution.
Pour faire accepter l'iiiée, il fallait la répandre. Jusqu'alors personne n'avait spéculé sur Tenfance à raison d'un franc viu^M-cinq centimes la lipne. On ignorait l'art de fasciner le père de funille par un cntrefdet de journal, un fait-Paris, ou même par ce (j\ie l'on nomme teohniqucnu^nt une réclame. Le moyen était d'autant plus (riompliant, ([u'il n'était point usé. Un journal est un insidieux conlident qui laisse des traces dans les esprits les plus distraits. On ne sait où on a lu, par exemple, ([ue l'institution Roustignac est la première des institution^, (pie les pairs de France y ])lacent leurs rejetons, et que le pacha d'Egypte y entretient un enfant de son dix- Imitième lit : on ne sait où l'on a lu cet éloge, et pourtant il fait partie intégrante de nous-mêmes et de la somme de nos connaissances. Nous l'adoptcuis; nous eu faisons part à nos amis. D'où cola vient-il? Peu importe. L'idée circule, elle fail son chemin. On a ainsi créé des tailleurs de génie et des pouuuades souveraines : il ne s'agissait plus (jue d'aj)pliquer le moyen à l'instituteur.
Ce fut le triomphe du grand homme dont je parle: il savait par quelle variété d'inllucnces on agit sur le puhlic, et (piels langages divers il convient de faire entendre à des erédulilés de toute nature. Jamais souplesse plus ingénieuse ne fut déployée dans une œuvre plus dilTuile. Chaque journal recevait le mot le plus propre a agir sur sa clientèle.
Dans le journal de l'opposition, on lisait :
« L'inslilution Roustignac est l'une de celles qui professent avec « le plus de franchise le respect de nos libertés. Le vénérable La « Fayette a promis d'y envoyer trois de ses petits-lils; le président « des États-Unis vient d'y expédier son neveu, et la Grèce régénérée « y entrelient dix-liuit descendants de Léonidas. Le local est vaste et « aéré, la nourriture abondante et saine... Il y a des maîtres d'es— « crime et d'équitation. »
Dans le journal conservateur, on lisait :
«La révolution de juillet a fait éclore une institution dont le bc- « soin se faisait généralement sentir, l'institution Roustignac. Pour la « première fois en France, l'éducation y a pris une teinte profession- « nelle^ sans que les éludes universitaires y soient pour cela négligées. « il y a des maîtres de comptabilité, de tenue de livres et d'Jiistoire « naturelle. Les matbéniatiqnes y sont en honneur: riiistitulioii a fait « leccvoir quinze élèves sur seize à l'Kcolc polytechnique, dix-huit à « l'Ecole navale, douze à l'Ecole normale. Les princes sont venus vi- « siler l'établissement, et S. M. a daigné faire témoigner à M. Rousti- « guac toute la satisfaction qu'elle éprouve pour une création qui ho- « nore son règne. Le local est vaste et aéré, la nourriture, etc. etc.... « Il y a un maître de natation et un maître du danse; ce dernier en- « seigne comment on saluait dans l'ancienne cour. »
Dans le journal légitimiste, on lisait :
« 11 ne restera plus bientôt d'institution où les pratiques religieuses « sont en honneur. Cependant, nous devons signaler une exception « consolante, celle de l'institution Roustignac. Les exercices de piété « y sont suivis de la manière la plus régulière. Deux prêtres sont at- « tachés à l'établissement. L'archevfque de Paris y a dernièrement « confirmé soixante-deux élèves. Le local est aéré, etc., etc.. Il y a « un maître de plain-chant. »
Outre ces nuances politiques, il y avait encore des nuances domestiques, pour ainsi dire, et le chapitre des séductions de famille.
Pour les mères sensibles, on disait :
a C'est madame Roustignac elle-même qui préside à la toilette ma-
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a tinalc des enfants, qui les ftil Uver soas ses yenx, peiner, décrot- « ter, brosser, comme le ferait la maman la plus itlentivc. Le Uiral « est aéré, etc., etc.. Il y a des barrière* en fer detant les ba!<in$ «i « des grillages aui croisées. >
Pour les pères vaniteux, on disait :
a L'institution Rousiignac tient toujours le haut bout dans les <oa lenniti's universitaires : trente prix au grand concours, cent cin- B ([uante prix au collège, en tout, trois cent vingl-<|ualre nominations, ■ Toil.i son lot. C'est elle qui a fourni l'elèvo Fatouillot, couronné o trenic-six fois, cl relevé Mistigri, fils d'une de nos illiislralions litn téraires. Le local est aéré, etc., etc.. On garantit le succès aux pa- « ronis doués eux-mêmes de quoique inlelli.'cnrc. »
Qu'on juge de l'eflet de ces annonces, alors nouvelles : le pensionnat Roustignac fit fureur ; on y expédiait des sujets, francs de port, des ([ualre coins do la France. Notre industriel lit le dillicile : il refusa quelques marmots notoirement scrofuleux : autre moyen de llatter ceux qui étaient admis. Bref, ce fut une fortune sans égale. L'instituteur s'en montra digne : le succès ne l'enivra pas. 11 comprit le premier que la lutte universitaire allait devenir la pierre de touche des institutions, cl avnnt tous les autres il s'y prépara. Ce n'était pas d'ailleurs un industriel ordinaire et sans études. Il savait à quel point la nourriturc du corps peut modilier les forces vivantes : il résolut d'appli(iuer ce système à la nourriture de l'esprit. Ainsi, plus d'une fois il avait entendu citer ectte histoire d'un herser anglais qui transformait à son gré les hieufs et les moutons, modifiait, à l'aide du régime, la grosseur et le poids des os, le volinne du S(juelette; portait à volonté la graisse sur le gigot ou sur le lilet; diminuait l'entrecôte ou renforçait le gîte à la noix. W savait aussi que ce régime, appliqué aux
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hommes, avait eu un certain succès : que l'on dressait par ce moyen des boxeurs et des jockeys, les uns pour l'hygiène du coup de poing, les autres pour jouer le rôle de fantômes. On obtenait de la sorte, à l'aide de l'alimcnfation et de l'exercice, des membres presque artiliciels, mais parfaitement propres au pugilat et à la course des chevaux. L'idée était ingénieuse : il ne s'agissait plus que de l'appliquer à l'enfance.
L'institution Roustignac eut encore cet honneur: elle inventa le culte et l'éducation des spécialités au point de vue du concours universitaire. On y créa la catégorie du thème grec, celle de la version grecque; celles du thème latin et de la version latine. L'histoiie, le discours fran(,ais, la géographie, les mathématiques, enlin toutes les branches de l'enseignement, eurent un noyau de lévites plus particulièrement chargés de les desservir. On pratiqua sur les élèves le système suivi sur les bœufs et les moutons, ou, si l'on veutj sur les boxeurs et les jockeys : on les dressa en vue d'un résultat donné et spécilié ; on alimenta l'esprit de manière à ce que la substance se portât plutôt sur une partie de l'intelligence que sur l'autre, et que le discours latin ne nuisît pas, par exemple, à la version française. Voilà quelle fut la découverte, l'invention de l'instituteur auquel j'avais confié l'aîné de ma race. Cet homme était aussi grand que modeste : il n'a pas même pris de brevet de perlectionnemout; aussi a-t-il été volé effrontément par ses confrères.
Depuis que mon Alfred suivait les cours de Tinstitution, il était devenu un puits de science. La pauvre
Malvina ne pouvait plus se faire comprendre de son fils. On eût dit que le petit drôle avait oublié le français; il n'avait que du grec à la bouche : c'était adorable. Quand je riiiU'iroi;cais auiicalomcnt sur ses études, il ne se laissait jamais inlerlo(juer.
— Eh bien! Alfred, lui disais-jo, nous mordons, n'est-ce pas? Que dit le papa Koustignac? est-il satisfait?
— Onos. l'dnc qui si bien chante, me répondait le polit helléniste.
— Et l'ordinaire, en es-tu content, mon chou? ajoutait Malvina. Si tu n'es pas bien nouri'i, il faut le dire, ton père se plaindra.
— Âgathos, bon, brave à la guerre, lépliquait mon héritier.
Ainsi du reste. Il épuisait les Racines grecciues de Port-Royal, je crois; il n'avait que du grec à la bouche; les compatriotes de Léonidas ne l'auraient pas renié. A huit ans savoir du grec ! entretenir une conversation en grec! Cela tenait du prodige. Mon cœur de père en tressaillait de joie. Malvina eût préféré une langue moderne.
Eh bien ! telle était la rigueur du temps, qu'il fallait interrompre brusquement une éducation aussi bi'illante, couper les ailes à ce génie naissant. L'institution Roustignac avait poussé le mémoire trimestriel à un degré de perfeclionnement où ma bourse ne me permettait plus d'atteindre. C'était un cruel et dernier sacrifice ; il fallait pourtant s'y résoudre. Quelques jours avant l'expiration du trimestre, je me rendis à l'institution pour déclarer à Thonorable industriel que mon lils allait lui être enlevé. Je ne croyais pas
que cette mesure pût souffrir la moindre difficulté; mais à peine eus-je décliné le but de ma visite, que le visage de l'instituteur se rembrunit.
— Vous rendre Alfred, monsieur Paturot! vous n'y songez pas. Impossible, monsieur, impossible. Jamais, monsieur, jamais.
— Monsieur, c'est mon fils, il me semble.
— C'est possible, monsieur Paturot, mais c'est aussi notre premier thème grec, un sujet précieux, monsieur, avec la bosse du thème grec, très-prononcée, monsieur. Nous l'enlever I peste! et en faveur de qui?
En prononçant ces paroles, le père Roustignac se promenait à grands pas dans l'appartement et trahissait ses impressions dans un monologue entrecoupé :
— Qui me joue ce tour-là? je parie que c'est Barbichon ! Oui, c'est Barbichon, ajoula-t-il en se frappant le front : il vient de faire voyager en province pour se procurer un thème grec de quelque valeur. Ah! Barbichon, tu veux me souffler mes thèmes grecs! Eh bien! nous verrons. Tu as renchéri de cinq cents francs pour avoir la version latine qui m'a battu au dernier concours ; mais tu ne me subtiliseras pas celui-ci, mon petit.
J'écoutais ces doléances sans en comprendre toute la signilîcation ; enfin, quand l'instituteur parut plus calme, je me retournai vers lui pour renouveler ma demande. :
— Assez, monsieur Paturot, je vous comprends et vais droit au fait. Quelles sont vos conditions? combien exigez-vous ?