‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 31 sur 35 · acte · texte numérisé non relu

acte

— Votre parole suffit.

— Du tout, nous allons signer, c'est plus sûr. Un thème grec comme celui-là 1 j'aurais envoyé dix voyageurs en province, qu'ils n'en auraient pas .trouvé de pareil.

Je fis ce que voulait l'instituteur : il s'engagea à garder mon fils sans indemnité, et moi je promis de

le laisser dans le pensionnat tant que dureraient ses études. Sans savoir jusqu'où pourraient aller les écarts d'une affection spéciale, je venais de vouer mon Alfred au thème grec, comme on voue un enfant au blanc. Le père Roustignac avait frappé à coup sur : mon fils ne démentit pas Ihoroscope. Au bout ^"^ l'année scolaire on put lire dans tous les journaux :

« Le jeune Alfred Patiirot, de rin«tifution Ronstipriar, a eu l'hon- « nenr de dinar avec le minislre de l'inslniction publique. On sait que « cet élève a olileiiu le premier prix de thème grec au concours. C'est « le plus beau succès de ce genre depuis la création de TUnivcrsilé. »

En me félicitant de ce résultat, l'instituteur ajoutait :

— Monsieur Paturot, envoyez-moi donc votre cadet ; nous le ferons mordre à la version latine.

LE CAPITALISTE d'oSCAR. — CLICHY.

Malgré des eflbrts inouïs, la maison Paturot s'éteignait sous le poids des escomptes : on n'emprunte pas impunément à quinze et vingt pour cent. De l'usure décente, j'étais descendu jusqu'à l'usure éhontée ; l'argent n'arrivait plus chez moi qu'au prix de démarches poignantes et de sacrifices accablants. La chose en vint au point, qu'à bout de ressources, un jour j'allai chez Oscar, malgré la promesse que j'avais faite à Malvina de n'y plus mettre les pieds ; je le savais ingénieux, fertile en expédients.

— N'est-ce que cela? me dit-il après m'avoir écouté; viens, Jérôme, je vais te conduire chez mon capitaliste.

Le capitaliste d'Oscar! !! Le peintre ordinaire de Sa Majesté avait un capitaliste! ! ! Qui i'efit pensé? Dans tous les cas, la découverte était assez curieuse pour mériter d'être vérifiée. J'acceptai donc l'offre. Le rapin donna une couche de vert à un Faune qu'il traitait par son procédé ordinaire, quitta sa blouse, se vêtit, prit son chapeau, et nous partîmes. Le capitaliste d'Oscar dédaignait d'habiter le quartier de la finance ; il occupait, entre le Palais-Royal et le Louvre, dans une des ruelles qui débouchent sur la rue Saint-Honoré, une maison qui lui appartenait et qu'il habitait seul. Je crus d'abord que nous allions voir paraître un de ces types d'usurier consacrés par la tradition et illustrés dans les romans ; je me figurais d'avance un vieillard sec et décharné, habitant un galetas garni de curiosités empaillées : ainsi le voulait la tradition. Quelle fut ma surprise lorsque au delà d'une porte assez malpropre j'aperçus un intérieur fort bien tenu, des escaliers cirés, dos portières en velours, une antichambre, un salon, un cabinet somptueusement meublés. C'est dans cette dernière pièce que nous reçut le capitaliste d'Oscar, jeune homme de trente ans environ, élégant et poli, n'ayant dans les formes rien d'usuraire, ni les ongles crochus, ni les lèvres pincées, ni l'œil caverneux. Je n'en revenais pas.

Oscar me présenta à lui et exposa mon affaire. Le capitaliste souriait avec grâce ; évidemment, la négociation était enlevée. Pas le moindre signe de mécon-

tentement, de mauvaise volonté ; pas de question pénible, indice de déliance. On eût dit un ami qui allait mettre son coffre à ma disposition, sans garantie comme sans réserve : c'était lui qui semblait être mon obligé. Quelle découverte qu'un tel capitaliste I Je ne m'étonnais pas qu'Oscar s'en fût jusque-là réservé le monopole.

— Monsieur Paturot, me dit-il avec une voix caressante, il vous faut vingt mille francs ; je les ai à votre service.

— Ah! monsieur, lui dis-je, que de grâce!

— Vous réglerez cela comme vous le voudrez.

— Monsieur, monsieur, répondis-je, ce serait trop; j'en passerai par les conditions d'usage.

— Du tout, ce sera à votre choix. Vous me nantirez comme vous l'entendrez, en filoselle, en llanelle, en cbàles de Cachemire, en perles de Golconde, en lingots d'or! c'est absolument à votre discrétion.

Le désintéressement du capitaliste s'cxpli(|uait : il prêtait, mais il voulait un gage. Cette proposition donna un autre tour à mes idées. Il me restait un fonds de magasin d'un écoulement difficile, impossible même : je crus que l'occasion était favorajjle pour me procurer de l'argent sur cette valeur morte ; je l'offris au prêteur.

— Très-bien, monsieur, très-bien, me dit-il; faites la note de votre dépôt. Peu importent les articles.

J'avais cet état dans la mémoire, je le dressai fort exactement, en l'accompagnant d'un désistement en faveur du capitaliste.

— Monsieur Paturot, me dit-il alors, je vous sais un honnête homme. Evaluez vous-même les marchan-

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dises que vous me donnez en nantissement, et je vous en avancerai le montant tout entier.

— Monsieur, lui dis-je, voilà qui est parfaitement loyal de votre part. C'est me piquer au jeu ; je ne démériterai pas de votre conliaucc.

En effet, pour répondre à ce bon procédé, je mis une discrétion exemplaire dans mes évaluations ; cependant elles s'élevaient à vin^t-deux mille francs.

— Vingt-deux mille francs, c'est parfait. Vingtdeux mille francs, vous les aurez, monsieur.

— Cependant, ajoutai-je, si vous voulez ne donner que vingt mille francs, pour plus de sécurité, j'y souscrirai.

— Non, monsieur Pnturot, ce sera vingt-deux mille francs, me répli(iua-t-il avec le plus aimable sourire ; l'affaire n'aura lieu qu'à cette condition.

— Vraiment, monsieur, on n'est pas un plus galant homme que vous.

— Mallieureusement, monsieur Paturot, ajouta le capitaliste en roulant des yeux attendris et laissant échapper un soupir étouffé, vous venez un peu tard. J'ai prêté hier cinquante mille francs à un fils de famille en train de se ruiner, il ne me reste que six mille francs en caisse. Il faudra attendre trois semaines pour le reste. Quel dommage !

J'étais joué ; le drôle savait que je ne pouvais pas attendre : il m'avait ainsi conduit peu à peu jusqu'à la limite de mes propositions sans se livrer, sans démasquer ses batteries. Je voyais que nous allions retomber dans les vieux moyens de comédie. Mais qu'y faire, hélas! Six mille francs en numéraire, c'était quelque chose; j'attendis le choc de pied ferme.

— Cependant, monsieur, poursiilvil-il d'un ton plus sérieux, si quelques marchandises d'un débit très-courant pouvaient vous convenir pour les seize mille francs qui complètent votre somme, nous verrions à en finir tout de suite.

C'était là le nœud du marché, une réminiscence de Molière. Je me voyais déjà obligé de choisir entre le fourneau de Indique, fort utile à ceux qui sont curieux de distiller, et la tenture de tapisserie représentant les amours de Gombaud et de Macé ; j'avais à me charger des mousquets garnis de nacre de perles, du lézard empaillé garni de foin, du trou-madame et du luth de Bologne. Eh bien ! il v a dans la vie des moments de vertige tels, que ni la réilcxion, ni la honte d'être dupe, no peuvent arrêter un homme. Le capitaliste d'Oscar connaissait ses justiciables ; il vit que je lui appartenais. Nous nous levâmes, et il me conduisit dans ses magasins. La maison entière était un ba/ar; tous les étages étaient encombrés d'objets de pacotille, de marchandises hétéroclites, d'articles de bric-à-brac. Le propriétaire paraissait fier de ce magnifique assortiment.

— Monsieur Paturot, me dil-il en reprenant son air affectueux, vous êtes député, vous avez droit à tous mes égards. J'ai souvent fait des affaires avec des députés, même avec des pairs de France ; je suis connu des hommes d'Étal. Beaucoup de procédés, voilà mon titre ; les personnes qui traitent avec moi s'en souviennent. Voyez, poursuivit-il en me montrant la plus abominable collection de camolottes qui ait jamais paru sous le ciel, voyez, choisissez là-dedans. Je ne vous impose rien, ni les prix, ni les ar-

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licles. Voici une partie de cages d'oiseaux d'un goût cliarmant, dont un spéculateur ju'a offert hier cinq mille francs, pour les expédier aux Canaries ; je vous céderai cela pour quatre mille francs. Voici des tuyaux de pipe qui prennent chaque jour de la valeur par suite de l'aocroisseuïcnt du nombre des fumeurs ; trois mille francs, c'est pour rien. Voici douze cents casquettes de loutre, six cents hottes à l'écujère, deux mille i)oîtes de pains à cacheter, trois cents polichinelles, cinquante-six mille cure-dents en bois des îles, huit cents emplâtres de poix de Bourgogne, cent deux mille pois ù cautère accompagnés de trois mille serrebras, sept cents souricières en fer galvanisé, huit mille pinces à épiler, onze cents accordéons, mille flûtes à l'oignon, cinq cents daguerréotypes, dix-huit mille statuettes complètement nues...

— Assez, lui dis-je, étourdi par ce bruyant inventaire. Je vais choisir mon lot.

— A votre aise, monsieur Paturot, je vous laisse ; vous êtes maître de mes richesses, disposez-en comme bon vous semblera.

J'achevai cette triste affaire. En retour d'un gage réel, je pris des valeurs imaginaires, des cages d'oiseaux, des cure-dents, des souricières, des accordéons. Je ne voyais dans tout cela que les six mille francs (jue j'allais recevoir.

C'est ainsi que j'amoncelais un orage sur ma tête : enfin il éclata. Un jour l'argent manqua pour parer à un payement, ma signature resia en souflVance ; les protêts se succédèrent coup sur coup ; le bruit de ma déconfiture fut bientôt public. Je tins bon encore ; j'espérais épargner à mon nom la tache légale, et évi-

ter la déclaration de faillite. Mes plus forts créanciers étaient bien disposés en ma faveur ; on me plaignait, on promettait de me secourir. Seul, le capitaliste d'Oscar se montrait intraitable et me poursuivait à outrance : quoique nanti, il se prétendit à découvert, m'enlaça dans une procédure habile et expéditive, et, avant que j'eusse pris mes mesures, obtint une contrainte par corps. Avec plus de sang-froid, j'aurais pu chicaner et gagner du temps ; malheureusement ma tète n'y était plus, elle succombait à tant d'épreuves. Il fallut donner ma démission de chef de bataillon et de député ; je restai nu et dépouillé sous le coup d'un jugement exécutoire. Les usuriers connaissent le prix du temps : dès que les pièces furent en règle, les gardes du commerce investirent mon domicile. Je fus épié, surveillé, saisi à Timproviste, et conduit à la prison de Clichy. A peine eus-je le temps d'embrasser Malvina, que je laissai en proie au désespoir. Quand on arrive devant cet asile de douleurs ignorées, où la loi donne tort à l'imprudence et raison à l'exploitation, il est impossible de se défendre d'un sentiment d'angoisse et d'amertume. La prison n'est pas sombre par elle-même; sa situation, qui domine Paris, la vue de quelques jardins environnants, le bâtiment, d'un aspect moderne, n'ont rien qui repousse; mais est-il de belles prisons? D'ailleurs, les greffiers, les guichetiers, les grilles, les verrous, sont là pour rappeler le captif à cette douloureuse réalité que l'on nomme l'emprisonnement. Nulle part, il n'est plus navrant pour le cœur, plus lourd à la pensée. Dans la vie du malfaiteur, la prison occupe une place ; il s'y est préparé, façonné de bonne heure ;

il la quitte sans joie, il la retrouve sans chagrin. Il a attaqué sciemment la société ; la société se venge et le séquestre comme un être dangereux; c'est bien, des deux parts on est quitte. Mais la prison pour une dette d'argent, voilà où se trouve la véritable torture. Que les hommes frappés ainsi aient été conduits sous les verrous par l'imprévoyance ou par le besoin, la prison n'en est pas moins un coup de foudre pour eux , une peine à laquelle rien ne pouvait les disposer d'avance. Entre eux et leur famille s'élèvent désormais des grilles qui n'admeltent que des rapports limités et insuffisants. Ces pauvres captifs tiennent au monde par tous les liens qu'il crée et qu'il honore; ils ont des femmes et des enfants dont ils sont les seuls soutiens, et l'emprisonnement atteint, condamne, tue souvent ces enfants et ces femmes. Ce n'est pas là seulement une torture pour le captif, c'est une grave responsabilité pour la société. L'emprisonnement pour dettes est une rigueur difficile à justifier, un legs des temps barbares. A part quelques exceptions, elle se réduit toujours à ceci : demander à un homme de l'argent et le mettre dans une situation où il ne peut en gagner. Pour juger la contrainte par corps, il suffit d'être allé une seule fois dans son temple ; il suffit de voir qui elle frappe, et au profit de qui. Dans un ordre un peu élevé de relations financières , personne n'en use, si ce n'est à l'état de gageure. Restent donc alors, d'un colé, comme victimes, des fils de famille, de pauvres ouvriers, des hommes qui ont livré légèrement leur signature, des gens du petit commerce ; de l'autre , comme incarcérateurs , des escompteurs

sans pitié, des usuriers implacables ou des créanciers que la passion anime. Par une bizarrerie qui n'a pas été assez remarquée, la contrainte par corps n'atteint pas la classe en vue de laquelle elle a été surtout maintenue. C'est pour des actes et des enjjagements de commerce qu'elle est instituée, et la priscm pour dettes ne renferme que très-peu de commerçants. Quand ils y entrent, c'est pour y passer; la remise d'un bilan suffit pour qu'un sauf- conduit les délivre. Il ne reste donc dans cette enceinte que des liommcs victimes d'une fiction, des malhcureni frappés comme commerçants, et qui ne le sont pas.

Quand je pénétrai dans mon nouveau domicile, je fus effrayé d'y rencontrer surtout des hommes appartenant évidemment à la classe ouvrière. C'est là le gros des détenus, ce qui fournit à la prison le plus fort contingent. On y trouve des menuisiers, des ébénistes, des revendeurs, des marchands en détail ; enfm les petits commerces et les petites industries de Paris. Dans cette classe de détenus, les sommes qui ont motivé l'incarcération sont toujours très-minimes, trois cents, quatre cents, cinq cents francs, que les frais d'huissiers et de procédure portent souvent au double. En enlevant à ces hommes la faculté de travailler, on leur a tout ôté , on a privé le ménage de pain, la famille d'asile. Aussi, ces infortunés se promènent-ils tristement dans la .salle commune, honteux de leur désœuvrement, et avec la conscience des souffrances qu'il occasionne au dehors de cette enceinte maudite. On s'est trop habitué à regarder Clichy comme le purgatoire de (juelques enfants prodigues qui y expient leurs fautes entre le

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clianipfignc et leurs maîtresses. C'est là le moindre élément de la contrainte par corps : la prison pour dettes est l'asile de la privation et de la iaim, et non de l'insouciance et de la débauche.

Qui croirait que, même dans cette enceinte, l'exploitation ait pu établir son sié<^e? Cela est pourtant. Voici des hommes réduits à donner leur corps comme gage, et qui, faute d'une rant;on, subissent les peines de la servitude : certes, c'est là une déclaration de misère difficile à décliner. Il y a des exceptions peutêtre, mais, pour la masse, le dénùment résulte de l'incarcération. Eh bien, on trouve à gagner quelque chose sur ces malheureux. La loi, prévoyante à demi, a voulu que le créancier déposât trente francs par mois au greffe de la prison pour être appliqués aux aliments du débiteur; elle a oublié d'ajouter qu'aucune réduction ne pourrait être opérée sur cette insuffisante subvention. Or, voici ce qui arrive. L'Etat assure aux prisonniers le logement, mais non le mobilier et les objets de literie. On n'a une couchette que moyennant un prix de location. Où la spéculation ne se glisse-t-elle pas? Le captif paye donc l'usage du lit, des matelas, des chaises, des tables, des armoires, et les vingt sous se réduisent ainsi à quatorze ou seize sous, ou mieux soixante et dix et quatrevingt centimes. Soixante et dix centimes par jour, voilà quelle est la haute paye du peuple qui habite (^lichy. Ces soixante et dix centimes supportent encore les bénéfices de la cantine. Quant au reste, il a PI arlient aux fournisseurs du mobilier, L'eau même ne coule pas pour tout le monde à Clichy ; on l'y vend. L'Etat devrait se montrer plus généreux vis-à-

vis de gens qui payent de leur corps le droit dépasser pour dénués de ressources.

Comme on le pense, j'arrivais là dans des conditions exceptionnelles. Par mesure de précaution, j'avais mis quelques pièces d'or dans mes poches, el, à cette vue, le troupeau de guichetiers s'inclina profondément. Je ne marchandai sur rien, et disirihuai à droite et à gauche des largesses qui me firent prendre pour un lord anglais. On me donna à choisir entre les cellules ; j'arrêtai la plus propre dans les étages supérieurs. De là je dominais la ville entière et une portion de l'ancien jardin de Tivoli. Le panorama était magnifique; les harrcaux seuls assomhrissaient la perspective. Je veillai à ce que le domicile que me fournissait l'État n'offrît rien de trop repoussant au premier aspect. Malvina allait venir ; je voulais ménager sa sensibilité. Je me mis au courant des lia])itiidcs du lieu, je visitai le jardin, la salle commune, le restaurant, enfin tout ce que Clichy ofl're de curieux e( d'utile. Au bout d'une heure de séjour, j'étais déjà acclimaté à cette résidence.

Ainsi, toutes mes gloires m'avaient conduit là, au milieu de cette population souffrante et déshéritée. Ktait-ce la peine do monter si haut pour aboutir à une semblable décadence? Je n'ai jamais été un grand philosophe ; mais Clichy donnerait de la philosophie aux esprits les moins méditatifs. En jetant les yeux sur celte immense ville qui se déroulait à mes pieds et m'envoyait des bruits confus, involontairement je songeais au rôle que j'y avais joué; je repassais dans ma mémoire cette marche rapide dans le chemin des grandeurs, mon élection comme capi-

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taine, puis comme chef de bataillon de la p:arde citoyenne, ma candidature éleclorale, et le succès qui l'avait couronnée, ma situation financière et commerciale si louiileiiips lii-lllante, les fêles dont jetais l'iime, la phalaujio d artistes et de savants qui venait de perdre en moi un Mécène, mes efforts dans la carrière oratoire ctrinsaisissaMe tiioinenl où j'avais failli devenir sous-secrétaire diktat. Quels souvenirs, et eu quel lieu! Pour me tirer de ce rêve, il me suffit de jeter les yeux autour de moi, dans ma cellule de huit pieds carrés, d'y voir cette cruche d'eau compagne obligée du prisonnier, l'étroite couchette garnie d'un matelas, la chaise boiteuse et la table de sapin qui composaient tout le mobilier. Ce retour vers la réalité remplit mou cœur d'une douleur qui n'était pas sans charme. J'avais abusé de la fortune; je devais m'attendre à l'cxpialion.

CLICUV. LA VISITE DU PHILANTMIKU'E. LE

MUNT-DE-l'ILTi:.

Il existe, dans le cercle des relations sociales, une foule d'exploitations qui ne pèsent en général que sur les hommes éprouvés par l'adversité. Les riches y échappent ou ne les subissent que volontairement ; les classes aisées, les existences régulières n'en sont ])oiut atteintes. Le malheur seul reste donc le principal aliment de plusieurs iiulustiies, à partir de l'ebcompleur pour arriver au geôlier, en passant par

l'huissier et le garde du commerce. Il faut que tout ce monde vive sur les positions embarrassées, les impose et les aggrave. Dès qu'on a descendu le premier deffré de cette échelle fatale, on est livré à des mains qui, de charge en charge, et d'expédient en expédient, conduisent infailliblement un homme à l'abîme. Vraiment la société n'a pas assez d'entrailles pour les êtres qu'atteint une sorte de déchéance ; elle est tenue à plus de protection et plus d'appui envers ceux qui tombent ; elle devrait empêcher qu'on ne se partageât ainsi leur dépouille. La chute est assez lourde et l'expiation assez cruelle pour qu'on n'y ajoute pas les tortures de l'exploitation la plus ingénieuse et la plus raffinée.

Sans rien dire ici qui puisse blesser aucune classe, et en rendant justice à ce qu'il y a d'honorable dans toutes, il sufllt de jeter un coup d'œil sur ce qui se passe au \u et au su de chacun. Dans les termes les plus ordinaires, et surtout pour les sommes modiques, une dette se double par les frais de procédure, et celui qui, avec deux cent cinquante francs, se serait libéré avant toute poursuite, ne voit guère lever son écrou à moins de cinq cents francs, quand les choses en sont allées jusqu'à l'incarcération. Les efforts désespérés qu'il a faits pour éluder la captivité ou pour en reculer le moment sont autant d'ajouté aux difticullés et souvent à l'impossibilité delà délivrance. On a vu quelquefois les charges s'élever dans une proportion plus forte encore en dépit de la surveillance des magistrats et même des prescriptions de la loi. Sous le poids d'une servitude corporelle et d'un embarras de position, un homme ne conserve

jamais l'idée bien nette de son droit et devient presque toujours une victime résignée ; il ne se défend plus, il s'abandonne. Ce serait alors que la tutelle publique devrait intervenir d'une manière plus efficace, couvrir ces inallioureux et les arracher à l'exaction. Des mesures bien simples suffiraient pour cela : un tarif de fi-ais exircmemcnt modéré et une pénalité rigoureuse contre les lionimos qui, en y dérogeant, essayeraient d'abuser de l'infortune. Avec une réforme dans ce sens et quelques exemples sévères, la chasse donnée au malheur n'aboutirait plus à une curée. J'étais à peine installé à Clichy, et déjà les plaintes de la population qui l'habite frappaient mes oreilles. J'avais pu voir que, pour y vivre convenablement, il faut avoir constamment l'argent à la main : les millionnaires seuls s'y trouvent commodément et avec toutes leurs aises. Au moindre détail est attaché un salaire : on ne porte pas de la geôle un journal, une bouteille de vin, une lettre, quoique ce soit, sans qu'il y ait un factage attaché à ce service. Faire transsuder les poches du prisonnier, de manière à ce qu'elles restent complètement à sec, voilà quelle est la grande afl'aire de la hiérarchie des guichetiers. L'administration ne devrait pas soufl'rir qu'un pareil mobile dominât, même dans une prison pour dettes : elle est tenue à plus de générosité et de grandeur ; elle devrait se refuser à ces tarifs intérieurs qui ne sont qu'une exaction régularisée, et faire en sorte qu'une peine corporelle, subie dans un intérêt plutôt individuel que social, ne s'aggravât point de cliarges pécuniaires, que le plus grand nombre des prisonniers ne peuvent supporter sans douleur. L'adminis-

tration, en outre, devrait être humaine. Dans toutes les prisons de malfaiteurs se trouve une inlirmcric, où des soins leur sont assures ; il n'y a rien à Glichy qui mérite ce nom. Les maladies y sont rares, dirat-on ; cependant plusieurs prisonniers y sont morts; ce qui prouve que l'on peut y tomber malade. Les créanciers sont intéresses à la santé de leur gage, et puisque la loi leur rend le service de le séquestrer, il est du devoir de l'administration, ne fût-ce qu'à ce point de vue, de ne pas le laisser périr.

J'avais passé près de vingt-quatre heures à Clichy, sans que personne fût venu m'y voir, et, delà part de Malvina, un si long retard m'étonnait. Je n'accusais pas son creur ; mais je craignais quelque nouvelle catastrophe. Tant de secousses avaient ébranlé mon cerveau, que les idées les plus sombres l'assiégeaient. Seul dans ma cellule, les coudes appuyés sur la table, et tenant ma tète à deux mains, je me laissais aller à un profond désespoir, quand un bruit me réveilla. C'était elle, c'était ma fennnc ; elle se jeta à mon cou, les yeux inondés de larmes :

— Mon Jérôme, s'écria-t-elle, enfin je t'ai rejoint; ça n'est pas malheureux. Oh! ces cerbères de porteclefs! j'ai cru que je n'en finirais pas. Tiens, que je t'embrasse encore, mon homme, ajouta-t-cUe en se jetant dans mes bras. Viens! j'ai pensé mourir deux cent cinquante fois depuis hier. J'en pleurais des ruisseaux de larmes. Toi ici! Dieu! si ce pauvre oncle vivait !

Elle sanglotait et disait tout cela d'une manière entrecoupée, en m'embrassanl et s'essuyant les yeux.

— Oui, Malvina, voilà où je suis venu aboutir, à II. 16

242 JEROME PATIROT

Clichy ! Lajeçonest rude: plus il'amisjplus personne.

— Et ta femme donc, Jérôme I Pour(}uoi oubliezvous votre femme, monsieur? 11 ne faut pas m'en vouloir, mon ami : je suis venue deux fois hier, mais porle de bois. Passé trois heures ])his d'entrée. Ça n'est pas tout : pour arriver ici il faut un permis de la police, rue de Jérusalem, au fond de la cour, un particulier roide comme un clou. J'y vais le soir; ce monsieur était parti pour aller dîner avec madame son épouse. Ça a des femmes, à ce ([u'il paraît. J'y retourne ce matin ; autre ennui. Une heure de queue, mon homme, comme à la porte Saint-Martin ; la prison donne, il faut croire. Enjin le respectable employé me délivre mon affaire. Tu n'as pas l'idée de cet air roj^ue : àem[)aillcr, quoi!

— Pauvre chérie, quel mal je te donne!

— Tu crois que c'est tout. J'arrive ici à la porte en deux temps ; 5 fr. la course ; le liacre brûlait le pavé, un cocher de choix. Je montre mon permis et je file vers le guichet. Ah bien oui! — Madame ! qu'on me dit, madame! — De quoi? que je réponds; je vais voir mon mari avec l'assentiment de l'autorité. Vous ne connaissez donc pas la signature de vos chefs? — Si fait, madame; mais il y a une formalité à remplir; veuillez passer dans le greffe. — C'est bien, que je réplique; seulement dépêchez-vous.

— A-t-on vu vexation pareille ?

— Tu n'y es pas encore. J'entre, et je vois venir une femme qui me passe les mains sur le corps, sous le châle, sur le..., enlin, partout. A-t-on vu une horreur pareille? On me prenait pour de la contrebande.

— - Ah ! je devine , on voulait voir si tu n'en-

trais rien de prohibé, de l'eau-de-vie ou autre chose.

— Prohibé ou non, j'ai administré à la commère une poussée dont elle se souviendra. Tàter une femme ainsi : vilaine malhonnête.

— Tu te seras fait quelque mauvaise affaire, ma pauvre Malvina.

— Du tout, du tout; elle a eu sa poussée. Maintenant elle ira se plaindre au roi si elle le veut ; il ne la lui enlèvera pas.

— C'est le règlement de la prison.

— Je te dis qu'elle a eu sa poussée, et que si tout le monde lui en donnait autant, ça la dégoiiterait du métier, la commère. Voilà.

ff — Toujours la même, cette Malvina. On peut le dire : toi, les grandeurs ne t'ont point changée.

— C'est bon, flatteur ! Mais parlons sérieusement. Jérôme, il faut sortir de cet antre, il faut en sortir.

— J'y ai songé depuis hier, chérie. En prison, il n'y a que la réflexion de libre : aussi se donnc-t-elle carrière. Il n'y a plus à reculer, mon enfant : le nom des Paturol est destiné à une dernière épreuve. Je remettrai mon bilan, c'est le seul moyen qui me reste. Il est tout dressé ; tu le feras porter demain au tribunal de commerce.

— Et quand sortirais-tu, Jérôme?

— Dans quelques jours, Malvina, avec un saufconduit du juge : un huissier viendra lever l'cfrou.

— Dans quelques jours, pas plus tôt! tu resterais une semaine dans cet enfer ! Ça ne me va pas!

— Comment faire?

— Ecoute, Jérôme, tu as ton moyen, suis-le ; moi, mon homme, j'en ferai à ma tète. Ces murailles me

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ionibciit sur les épaules ; je ne le dis que i;a, Enihrasso-inoi vite, que je file : j'ai des aflaires en ville, vois-tu. Adieu, mon pauvre mouton, adieu! Et soyez sage surtout; ne vous émancipez pas trop, ajoutal-elle en me tapotant les joues.

Elle disparut comme une biche, et de toute la journée je ne la revis pas. Je savais (|u'ellc s'occupait de moi, cela me consolait. J'essayai de me mêler au mouvement (le la maison, je descendis au billard, dans le cabinet de lecture, dans la grande salle ccunmune, où se confondent les prisoimiers. Tout respirait la ti-istesse; l'odeur même du local avait quelque cbose de nauséabond. Cependant, ce jour-là il était facile de remarquer un air de propreté inaccoutumé. On alfendait la visite d'un philanthrope connu qu'accompagnait le préfet de police. Dans ces occasions, la sollicitude des directeurs des prisons prend tout à coup un ressort extraordinaire. Ils se souviennent du procédé de Potemkin, et des villages postiches dont il sema l'itinéraire de Catherine de Russie. Par le môme coup de baguette, les directeurs redorent et vernissent la cage de leurs administrés, et s'efforcent de donner à la prison un air de luxe et de fètc. Les visiteurs trouvent que c'est là un séjour charmant dans lequel on doit nécessairement se plaire : ils félicitent le directeur, et tout est dit. Une note hyperbolique, insérée dans les journaux, complète l'inspection ; après quoi on passe à d'autres prisons et à d'autres exercices.

Le philanthrope (jui devait accompagner le préfet de police est un homme qui s'est fait en ce genre une réputation européenne. Toutes les maisons de détention le connaissent ; les bagnes ont longtemps retenti .

de ses louanges. On lui doit l'amélioration du scélérat au point de vue du (ête à tète et de l'influence personnelle. Quand il avait gardé un forçat ou un réel usionnaire pendant une demi-heure seulement, il le renvoyait parfaitement amélioré. Ce malfaiteur pouvait désormais prétendre à tout; il avait droit au prix Monlyon. Le philanthrope comptait dans sa vie une multitude de conversions éclatantes : il avait peuplé les bagnes de moralistes qui lui étaient dévoués, et qui y propageaieni ses leçons. Jamais spectacle plus édifiant ne fut offert dans l'asile du crime. De quelque attentat qu'un homme se fût rendu coupable, assassin, parricide, peu importe, entrepris par le philanthrope, il cédait, et donnait dès lors l'exemple de toutes les vertus. Les natures les plus rebelles furent ainsi domptées, et il y eut un instant où les âmes pures étaient en si grand nombre dans les bagnes, qu'en comparaison la société paraissait |)cuplée de chenapans. C'était un danger très-grave. Pour le conjurer, il fallut prier le philanthrope d'à- ' méliorer moins complètement le détenu, afin que la société n'eût pas autant à rougir.

Le philanthrope se rabattit alors sur l'alimentation du prisonnier, et chercha par quelles substances il pourrait se rendre agréable à cette classe intéressante de la société. Le potage de ses protégés se composait communément, soit de bœuf ou de porc salé, soit de bœuf ou de porc frais accompagnés de haricots : nourriture insuffisante! inhumanité gratuite! On avait sous la main les éléments des meilleurs consommés, les gélatines les plus substantielles, et, avec cette barbarie qui caractérise les industriels, on

en faisait de petits sifflets, des jeux de dominos, des becs de parapluie et autres ustensiles peu pénitentiaires. Le philanthrope exécuta une rafle générale sur ces objets d'art, et les convertit en potages et bouillons alimentaires. Les détenus moururent d'inanition , mais bénirent leur ami ; c'était encore une manière de les amender. Depuis ce temps, le philanthrope vit partout des soupes salutaires et économiques; il en vit dans les vieilles casquettes et dans les collets des habits, il en vit dans les feutres des chapeaux portés avec persévérance. Tout à ses yeux se transformait en potages ; ce fut la seconde phase de sa gloire : elle fit autant de bruit que la première. Les mômes journaux qui avaient célébré l'amélioration du détenu célébrèrent les perfectionnements de la gélatine : après avoir agi sur les cœurs, le philanthrope se portait au secours des estomacs, et visait à procurer des indigestions aux mêmes bagnes qu'il avait peuplés de moralistes.

Tel était l'homme célèbre qui honorait Glichy de sa visite. Il fut reçu à la porte par le directeur, qui l'attendait de pied ferme et connaissait le pèlerin. Ils échangèrent un regard amical, et l'inspection commença. On parcourut les salles, les cellules, la cuisine. Malheureusement quelques quartiers de bœuf y étaient pendus au croc. Ce spectacle rembrunit le visage de l'inventeur de la soupe aux dominos : il parut se scandaliser de voir que l'on nourrissait Glichy par un procédé si arriéré et si vulgaire ; aussi s'en vengea-t-il en passant dans la salle commune, où se trouvaient de grands bancs en cuir que Tusage avait horriblement graissés.

— Directeur, s'écria-t-il en se tournant vers ce fonctionnaire , quand vous réformerez ce meuble , n'oubliez pas que vous avez là d'excellents consommés. Je vous en donnerai la recette. C'est divin au goût, et tout à fait économique.

Ainsi parla le philanthrope, tout en cherchant de l'œil, dans la phalange des détenus qui remplissaient alors la salle, s'il n'y en avait pas quelqu'un qui fiit susceptible d'être amélioré. L'examen du personnel ne parut pas le satisfaire, et cela se conçoit. Il lui fallait de grands criminels, des scélérats fieffés, et il n'y avait là que de fort honnêtes gens. Aussi l'inspection fut-elle courte. L'essentiel était d'avoir paru sur les lieux, alin de justifier la note que l'on devait insérer dans les journaux du lendemain avec accompagnement de grosse caisse.

« M. *'*, ce philanthrope que l'Europe nous enTie, a \mlô. hier la « prison de Clicliv, e( s'est montré satisfait de la tenue de l'élabiisse- « nient, comparable à tout ce que l'on connaît de mieux en ce genre « en Angleterre, en Prusse, en Amérique et à Otahiti. II a obtenu « une audience de Leurs Maje.^tcs pour leur rendre compte des résnl- « lats de celte inspection. On ne saurait trop accorder d'éloges à celte « sollicitude active qui éclate en soupes économiques, etc. »

La comédie était jouée; la prison reprit sa physionomie ordinaire. Le directeur n'en fut ni plus généreux ni plus attentif; les guichetiers n'en furent ni plus polis i)i moins avides ; le greffe se montra toujours aussi fiscal, et les visites corporelles n'en furent pas moins continuées à la porte. Rien n'était changé dans la prison; il n'y avait qu'une inspection et une comédie de plus.

La journée se passa, la nuit aussi; la matinée sui-

vante s'écoula également sans que j'eusse des nouvelles du dehors. J'étais certain que Malvina ne m'oubliait pas : mais que faisait-elle? Le chapitre des suppositions était immense, et je ne l'avais pas épuisé, quand un commissionnaire attaché au service de la maison vint m'avertir que l'on me demandait au parloir. J'y courus : Malvina se trouvait là, elle venait de faire lever mon écrou ; j'étais libre. Le capitaliste d'Oscar avait été désintéressé : il ne restait plus qu'à régler avec le grell'e. Quand j'arrivai, ma femme y exhalait sa mauvaise humeur :

— Ah çà, disait-elle, c'est à n'en pas finir. J'irai dire à Louis-Philippe comment l'on tond le pauvre monde ! Encore douze francs ! mais c'est une horreur!

— C'est l'usage, madame, la levée de l'écrou!

— Il est propre, l'usage. Montrez-moi donc oîi vous le prenez, l'usage. Aussi bien, depuis ce matin, je ne fais que donner! huissier par-ci, greffier parlà, guichetier, geôlier, timbre, quittance, levée d'écrou. Ce n'est pas possible, monsieur , j'irai me plaindre à la Chambre des députés.

— Allez, madame, vous en avez le droit.

— Oui, et vous ne me rendrez pas mon Jérôme. Tenez, monsieur, ajouta-t-elle avec colère et en jetant trois pièces de cent sous sur la table du greffe, payez-vous. Aussi bien n'est-ce pas acheter trop cher le plaisir de ne plus vous voir.

Le greffier ne répondit rien, retint sa somme, et rendit le reste : probablement il était habitué à de pareilles scènes. Mes préparatifs de départ furent bientôt faits. Une voiture nous attendait à la porte, nous partîmes. Quand je franchis le seuil de la prison, il

me sembla que je respirais plus librement. Malvina était radieuse.

— Gomment as-tu fait? lui dis-je.

— Ah ! ça, c'est mon secret, répliqua-t-elle.

— Voyons, parle, tu piques ma curiosité.

— Mon homme, quand une femme a son mari sous les verrous, elle n'a plus besoin de toilette, et, comme dit l'autre, le mont-de-piété n'a pas été inventé pour les habitants de la lune. J'ai emprunté dix mille francs à ma tante^ voilà.

Tout s'expliquait : les diamants, les bijoux, les châles de ma femme m'avaient servi de rançon; elle y avait consacré les débris de notre opulence; l'ar^ijenterie même avait pris ce chemin. C'était encore un de ces moyens qui ne servent qu'à aggraver le mal; mais ici rintcntiou couvrait cl justifiait tout. Cependant il fallait songer à dégager ces objets. Je déposai mon bilan, et obtins de l'agent de la faillite les premières sommes disponibles pour opérer ce retrait. Il importait de toutes les manières à la masse des créanciers de rentrer dans des valeurs plus fortes que l'avance qui avait été faite. Je me rendis donc avec la reconnaissance d'usage dans le bureau que m'indiqua Malvina.

Ma pauvre femme avait été fort mal inspirée dans ce choix : guidée par ses souvenirs, elle s'était adressée à l'un des commissionnaires du mont-de-piété, qui grèvent d'un droit à leur profit les sommes qu'ils procurent. Cette institution est, dans bien des cas, un piège dont le gouvernement se rend complice. Les déposants qui se rendent dans ces maisons croient avoir affaire à des agents de l'État et non à des personnes qui opèrent pour leur compte ; ils ignorent

qu'en s' adressant à l'élablissement principal , ils y trouveraient de l'argent à trois pour cent de moins que dans ces succursales. Malvina avait eu aiïairc à l'un de ces intermédiaires, et il fallut supporter toutes les conséquences de son erreur. Je me présentai à son bureau avec la somme nécessaire pour retirer le ga{;e. Le dépôt avait été l'ait un mois et un jour auparavant, voici ce qu'il nous coûta, et sous quel décompte j'obtins la restitution des objets :

Somme avancée 10,000 fr.

Droit du commissionnaire : 2 oonlimcs jiar franc,

2 p. 0/0 par en|.'a^'ement 200

Droit du commissionnaire : l centime par franc,

1 p. 0/0 pour dégagement 100

Droit de prisée : 1/2 p. 0/0 50

Intércls et frais du mont-de-piété : 1 1/2 p, 0/0 (le

mois commencé comptant pour un mois plein), . 250

10,500 fr.

C'est-à-dire que le gouvernement, qui proscrit et punit l'usure, m'avait prêté, sur pp:e, de l'argent à raison de soixante pour cent par an. Il est vrai que le mont-de-piélé est une institution pbilanthropique.

xxxir

LE DÉLIRE DE MALVINA. l'aSSEMBLÉE DE CRÉANCIERS.

LE PORT APRÈS l'ORAGE.

Je croyais avoir épuisé la coupe du nialbeur, quaiul une nouvelle épreuve vint fondre sur moi : Malvina

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