‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 32 sur 35 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

tomba gravement malade. Tant que la pauvre femme avait eu l'espoir de rétablir noire position à force de courage et d'activité, sa santé n'avait pas souffert d'une manière apparente. L'àme domptait le corps, un effort fiévreux couvrait et déguisait les ravages du mal. Les soins du magasin, le souci que lui donnaient ses enfants, mes embarras financiers et le brusque incident de ma captivité, tout avait contribué à entretenir chez elle cette exaltation, cette agitation, qui suppléent à la vie régulière. Quand cet aliment lui manqua, un affaissement complet s'empara d'elle, une désorganisation lente se révéla dans ses traits et altéra ses habitudes. Elle, si rieuse et si vive, tombait parfois dans des accès de taciturnité profonde, et rien ne pouvait la tirer de cet abattement. La maison de coumierco. était en pleine déconfiture; il ne me restait plus qu'à suivre les phases d'une liquidation légale et des tristes formalités qu'elle entraîne. Quant à Malvina, le désœuvrement le plus absolu avait succédé pour elle à l'existence la plus occupée : ce contraste détermina une crise.

Malgré tous nos soins, l'état de la malade empirait; des symptômes aigus avaient succédé au marasme chronique. La fièvre redoublait, la tête était prise; les médecins appelaient cela une méningite. Les saignées, les sangsues, rien ne put calmer le mouvement du pouls et arrêter une destruction évidente. Le délire compliquait le mal, et des accidents nerveux l'aggravaient. Les moments lucides devinrent de plus en plus rares ; ma pauvre femme semblait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait auprès d'elle. Des paroles sans suite, des mots entrecoupés, produit

cl'alTreux cauchemars, s'échappaient do sa hoiiche; des gestes convulsifs atteslaieut la violence do la lutte et les efl'orts d'une riche constitution. Depuis que la maladie avait pris cette gravité, je ne quittais plus le chevet de la mourante. C'est moi qui la veillais et la soignais : je ne voulais laisser à personne ce soin et ce devoir; à peine me résignais-je h prendre quelque nourriture. Une nuit, je mo trouvais près de son lit, triste et douloureuse nuitl la garde venait de s'endormir, ma femme semhlait assoupie, quand tout à coup une crise épouvantable se déclare. L'agitation est extrême, le délire redouble, les hoquets se succèdent, une sorte de râle se fait entendre au milieu de cris entrecoupés. On dirait qu'une pensée fatale obsède la malade ; elle porte la main à son front comme pour la chasser :

— Oscar, Oscar, disait-elle avec un tremblement nerveux, Oscar... Oscar... laisse-moi!

Ses dents s'entre-choquaient, des flots de sueur inondaient son visage. Ce que c'est que le délire, et quelles idées il peut éveiller! Ce nom d'Oscar, ainsi prononcé, était-il une hallucination ou une réminiscence? D'oii vient que ce nom se mêlait à ce délire et retentissait sur ce lit d'agonie? Ce nom planait sur la période. brillante de ma vie et semblait la dominer; i'avais obéi maliïré moi à cet homme comme on obéit à l'ange du mal. Il m'avait l'ait capitaine et commandant de la garde nationale , premier échelon de ma grandeur, et, depuis ce temps, l'esprit de gloriole et de vertige ne m'avait plus abandonné. Je lui devais la connaissance de la princesse Flibustofskoï et de son acolyte le feld-maréchal Tapanowich; il s'était mêlé

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lie ma candidature au parlement; il avait disposé de mon crédit comme d'une chose qui lui appartenait. En recueillant mes souvenirs, je réfléchis alors que ma maison avait été la sienne, que ma caisse n'avait pas eu de plus rude assaillant, qu'il m'avait imposé son intimité, ses tableaux, plus verts que son àme, ses amis, ses connaissances, ses goûts culinaires. Il était devenu plus maître que moi de mon propre intérieur, et cela, au point que Malvina elle-même s'en était souvent révoltée. Pauvre chère àme! s'était-elle toujours défendue avec succès contre ses obsessions, et n'avait-il pas poussé plus loin ses enirejtrises?

C'est une justice h me rendre, en face de ce lit d'angoisses le soupçon ne pénétra point dans mon cœur, la défiance lefOeura à peine. Le sentiment d'une compassion profonde, d'une tendresse éplorée, suffisait pour le remplir. Ma femme m'avait donné tant de preuves de dévouement, anciennes ou nouvelles, que rien ne pouvait tenir contre cette pensée. Si l'autre, que je m'abstiens de nommer, avait été mon démon au jour du vertige, elle avait toujours été mon ange au jour de la douleur. On a souvent attaqué, critiqué le mariage par l'exception, par le détail; on a oublié cette communauté d'intérêts et de souffrances qui le relève et qui l'épure. Les nuages passent et le lien reste. Je l'éprouvais alors; je comprenais par combien de fd)res cette àme qui s'en allait tenait à la mienne, et à quel point, entre deux existences longtemps confondues, l'identification est complète. Aussi ne me resta-t-il de ce triste épisode qu'un amour plus grand pour cette compagne qui s'éteignait, et en même temps une haine implacal)le

pour le nom échappé de ses lèvres. Abominal)le rapin! Je me promis bien de me soustraire désormais à son influence.

Cependant cette crise, qui m'avait tant effrayé, eut un dénoùment heureux. Une transpiration abondante tempéra les ardeurs de la fièvre; le pouls se modéra ; les symptômes dan^^ereux disparurent ; Malviua était sauvée. Trois jours après, elle entrait en convalescence ; quehiues soins atlentifs devaient compléter la guérison. La vigueur du sujet rendit le retour à la santé plus prompt et plus facile; le babil revint, et dès lors je fus complètement rassuré. Pour maintenir cet état favorable, je me permis un petit mensonge : je laissai croire à Malvina que mes affaires s'arrangeaient naturellement. C'est le contraire qui était vrai. Faute d'avoir su m'arrèter à temps, le désordre s'était introduit dans mes écritures, et ma liquidation se présentait sous l'aspect le plus déplorable. Ce que l'imprudence de mon commis avait commencé, l'escompte et l'usure l'avaient aggravé sans remède. Les livres n'avaient jamais été ni régulièrement ni sincèrement tenus, ce qui rendait ma position bien plus alarmante. Le premier travail de dépouillement des syndics n'élevait pas au-dessus de 6 p. 0|0 le dividende probable. 1,000,000 de passif contre 70,000 fr. d'actif, voilà où j'en étais. Vendus par expropriation forcée, mes immeubles n'avaient pas môme suffi pour désintéresser les créanciers hypolliécaircs. La maison moyen cage fut adjugée à l'architecte chevelu pour 250,000 fr., le château de Valombreuse à mon notaire pour 105,000 fr. Ainsi mes folies profitaient à ceux mêmes qui les

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avaient provoquées. On ne pouvait être dépouille plus légalement, ni égorgé en meilleure forme.

Malgré la triste tournure que prenaient les choses, je me faisais encore illusion , je formais des plans pour l'avenir, je croyais à un retour de fortune. Mes créanciers allaient se réunir; je voulais leur offrir un dividende plus élevé que l'actif net, en les priant d'accepter comme garantie ma probité et mon désir de les désintéresser entièrement. Avec le magasin et les débris d'une vieille clientèle, nous pouvions espérer de rétablir nos affaires : un travail assidu et une surveillance infatigable devaient réparer le mal qu'avaient causé l'oisiveté et la négligence. Malvina était enchantée de ce projet : l'idée de se remettre h la besogne la ranimait; elle y voyait un moyen de roliîibilitation, et l'avenir commençait de nouveau à lui sourire.

— C'est ça, disait-elle; vienne de l'ouvrage, et l'on verra ! Ah! il faut serrer son jeu dans les alVaires; eh bien î on le serrera, son jeu. Tu tiendras la caisse, moi je serai à la vente.

— Plût au ciel que tu ne l'eusses jamais abandonnée! lui dis-jo.

— Le passé est passé, Jérôme. Le Père éternel lui-môme n'y pourrait rien ; mais avec les honnêtes gens il n'y a rien à perdre. Comme le disait ton pauvre oncle, les Paturot n'ont jamais demande grâce à personne.

— Quel souvenir, Malvina !

— Ah! oui, c'est dur; ça fait saigner le cœur! Pauvre cher oncle 1 s'il n était pas mort, il en pren-

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drail une attaque. Dame! les anciens, ce n'était pus coniiiic les modernes! Délicats sur la chose! pavant jusqu'au dernier centime! Ah I les anciens! purs comme l'or, tout ce qu'il y a de plus pur!

— Soyons connue eux, ma femme.

— A mort, mon honune. Hends-moi à la lilosellc, et tu verras.

Nous nous dcuinions ainsi ilu coura<;c et vivions d'illusion : l'espoir jette des racines si profondes dans le cour de l'Iiommc! Plein de celle confiance, je néjili^e.ii de voir mes créanciers et d'implorer leur compassion. Il me semblait que l'exposé de mes pertes, l'.iit par les syndics de la faillite, siiflirait pour jiistilier mon impuissance et rendre manifesle ma bonne foi. Dans l'intérêt même de la liquidation, un concordat était une chose utile (jui ne devail pas, à ce qu'il me sendjlait, rencontrer d'opposition. Je complais sans les créanciers farouches (jui s'élèvent toujours du sein d'une masse, cl sans les créanciei's subtils qui cherchent, à l'aide d'une opposition, à se ménager des arrangements particuliers. Jusqu'au jour fixé pour le concordai, je m'abu<ai ainsi et ne visilai pei'sonne. dette faute indisposa coulre moi la plupart des porteurs de litres : ils y virent de l'orgueil et une l'éminisceiicc de mon ancienne morgue de député. La politique s'en mêla ; il se forma un complot, une cabale à mon insu; il l'ut (pu^stioii de îiic domier une leçon éclalante. L'explosion devait avoir lieu en public, devant le juge-commissaire. Je n'en aurais rien su sans une visite singulière dont je lus honoré le malin même de la réunion, et au moluçnl où j'allais m'y rendre.

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— Monsieur, me dit la personne qu'on venait d'introduire dans mon cabinet, ne me reconnaissez-vous pas :

C'était l'un des escompfeurs qui m'avaient traité le plus usuraircment ; je ne le reconnaissais que trop, et le saluai par son nom.

— Monsieur, iijonta-l-il alors, le temps presse; ou nous atlcud l'un et l'autre au tribunal de commerce : je serai bref. Vous croyez cpie voire affaire ira toute seule, que vous obtiendrez un concordat : détrompez-vous. Vous allez renconirer des créanciers jirités, imiilacnbles.

— ( Comment cela, jnonsieur ?

— Comment? Ce serait trop lou<;- à vous expliquer. D'abord, vous n'avez que 0 p. 100 à donner: <) p. 100, c'est-à-dire rien. Personne n'a d'iutcrèt à vous ménni;cr.

— Je donne tout ce que j'ai, en lionnète homme.

— Soyez fripon, et donnez iîO p. 100.

— Monsieur !

— Allons au fiit. Vous allez être attaqué violemment ; vous n'aurez pas votre concordat, vous dis-je : Talfaire est montée de m.\iu de maiirc.

— Et qui m'a rendu ce service, monsieur?

— Moi, et je viens voir si vous voulez que la bombe éclate : seul j'y puis mettre le feu, Uéllécliissez vite ; nous n'avons plus que douze mimites, ajouta-t-il en jetant les yeux sur ma peiulnle.

Je compris que j'avais alTaire à un iiigreliu à qui de pareils marchés étaient familiers, et qui ne s'avançait pas à la lé<^rre : il importait de savoir où il on voulait venir.

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