M JEROME PATUROT
Je vis qu'il allait s'emporter et détériorer mon carrelage avec le fer de sa canne ; je m'empressai d'ahondcr dans son idée.
— Au fait, c'est vrai, lui dis-jo, j'avais oublié les clochetons. H fiuit les sauver ; mais conmient?
— Il y a de la maltnte là-dossous, messire ; venez avec moi à l'hôtel de ville; nous verrons les bureaux. Quatre mètres de recul; autant vaudinit me dire de supjirimor les tourelles. J'aimerais mieux ça. Quand on veut la mort de l'art, il faut l'avouer.
Décidément, je ne pouvais pas m'en tirer avec des moyens évasifs. Il fallait payer de ma personne et aller poursuivre de mon chef ce redressement; je sortis avec l'architecte. En chemin, j'eus à essuyer la récapitulation des beautés dont l'obstination des bureaux pouvait nous priver, et des défectuosités qu'un alignement trop rigoureux devait occasionner dans l'ensemble de l'édifice. Je compris que, dans l'intérêt de mon repos, il était essentiel d'obtenir de l'administration un adoucissement à son premier arrêt; autrement je demeurais en butte au désespoir de mon entrepreneur et à son idiome moyen âge. Je résolus de faire un grand elîortpour me délivrer de ce double lléau.
Nous arrivâmes à 1 hôtel de ville, où mon compagnon pénétra en lionnne qui connaît les êtres. Notre all'aire était du ressort de la voirie ; c'est là que nous nous rendîmes. (Cependant les choses ne se passèrent pas aussi simplement (jue je l'avais présumé. Mon architecte croyait ([ue la diHicullé pouvait se vider au biu'eau des plans, et nous irappàmes d'abord à celte porte. Il ne s'y trouvait qu'un employé, qui
n'eut pas l'air de savoir ce que nous lui demandions*
— Un alignement? répondit-il. Cela doit regai-der les architectes de la ville. Adressez-vous dans le corridor à gauche, troisième subdivision, sixième porte en face. On vous indiquera de qui cela dépend.
— Cependant, monsieur, dit en insistant mon compagnon, c'est ici que les plans sont déposés. Nous voudrions les consulter pour connaître notre situation.
— Rien de plus juste, messieurs ; voici les cartons ; nous allons chercher.
Il les ouvrit; ils étaient en partie vides. Nous fîmes de vains efforts pour trouver le nôtre. Enfin l'employé se frappa le front en s'ccriant :
— Rue ***. Une rue nouvellement percée, n'est-ce pas? Les plans ne sont pas ici. Ils sont en main.
— C'est que j'ai déjà élevé des réclamations, ajouta l'architecte.
— Eh! que ne parliez-vous, monsieur? répondit l'employé. Si vous en êtes là, c'est le contentieux que cela regarde. Adressez-vous au sous-chef, cinquième porte à gauche, aile droite, deuxième étage, corridor de l'ouest. Voilà votre affaire.
Nous sortîmes et allâmes vers les bureaux du contentieux. A peine mon compagnon eut-il ouvert la bouche, que le sous-chef l'arrêta :
— Pardon, monsieur, cette affaire n'est pas de mon ressort ; adressez-vous au chef de bureau, corridor de l'est, au premier, la porte en face.
En même temps, il nous tourna le dos. Ceci prenait toute la tournure d'une mystification. J'eus d'abord l'envie de renoncer, mais la curiosité s'en mêla,
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et je voulus voir jusqu'où irait la plaisanterie. Nous nous présentâmes chez le chef de bureau, qui nous renvoya au chef de division, le chef de division au secrétaire nénéral, le secrétaire général au prelcl, le préfet au bureau des plans. Une fois ramenée à de pareils termes, la question me parut insoluble : c'eût été à recommencer étornoUcment. Mon arcbilecle rugissait dans sa barbe ; il voulait dévorer un employé. J'eus toutes les peines du monde à rempèchcr de faire un exemple.
— Les maltôtiers ! s'écriait-il en élevant la voix.
L'exaltalion de cet homme devenait dangereuse ; je l'entraînai hors de cette enceinte. Le malhouri'ux voyait sa maison lui échapper, cette maison dont il avait arrêté dans sa tète la capricieuse ordonnance ; il voyait les ogives, les trèfles s'évanouir; il craignait déjà de ne pouvoir cristalliser la pierre et vider mon coflre. C'était pour lui un coup mortel; je m'en aperi;us bien aux évolutions de sa canne, qui, à chaque instant, menaçait quelqu'un de mes membres. J'employai, pour calmer l'énergumène, toutes les ressources de mon éloquence; je lui promis de tenter de nouvelles démarches, de voir les ministres, de m'adresser au roi, de mettre tout en œuvre plutôt que de passer sous les fourches caudiues du bui-eau des plans. Tant d'assurances et de protestations parvinrent à ramener sa canne à l'état normal : je pus respirer à l'aise.
Malheureusement, j'avais affaire à un homme qui ne lâchait pas prise ainsi. Quand l'art chevelu a un bénéfice eu perspective, on ne le détoiuMie pas facilement de cette poursuite. Clia<pie iiuitin, mon entre-
preneur paraissait à l'heure du déjeuner, afin de connaître le résultat de mes démarches. J'avais beau l'ajourner à de longs délais, le payer de défaites, la passion de l'architecture ne lui permeltait pas de me laisser tranquille. Cette horrible barbe reparaissait sans cesse à l'horizon de mon premier repas, entre le fruit et le café à la crème. Mes digestions en étaient troublées, mon appétit en souffrait. A tout prix il fallait se débarrasser de cette apparition. Mais comment, par quel moyen? Le bureau de la voirie me tenait toujours rigueur et m'éconduisait sous mille prétextes. J'étais désespéré.
Au plus fort de cet ennui, mon domestique introduisit un jour dans mon cabinet un individu qui s'entourait du plus grand mystère et refusait de donner son nom. A peine entré, il ferma la porte avec soin, et promena de tous les côtés un regard inquiet. C'était un petit homme maigre, vctu d'un habit noir hors de service et blanchi aux coudes, d'un pantalon qui tombait à peine sur la cheville, et que bridaient de gigantesques sous- pieds en cuir non verni. La tête était chauve et grisonnante, les yeux enfoncés et armés de besicles, les pommettes colorées, les mains couvertes de gants noirs éraillés par l'usage. Avant d'ouvrir la bouche, ce personnage interrogea de l'œil les moindres recoins de l'appartement, prêta l'oreille aux bruits de la maison, enfin se livra à un luxe de précautions inouïes. L'impatience commençait à me gagner, et j'allais me fâcher sérieusement quand il se décida à parler :
— Monsieur est propriétaire d'un terrain à bâtir, rue ...? me dit-il.
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— Oui, monsieur, rôpouclis-jo.
— Monsieur a tlcmamlé un ali^Micnicnl à la ville ; il est en instance pour l'obtenir.
Cet homme venait do nietlre le doigt sur la plaie. Je ne savais pas ce qu'il voulait me dire; cependant le sujet avait un tel intérêt pour moi, que ma physionomie s'anima involontairement. Mon interlocuteur s'en aperi;ut :
— Je sais que la ville inquiite monsieur, ajoutat-il : je viens rentrolenir de cela.
— Ah! monsieur, lui dis-je alors, ne pouvant me contenir, soyez le bienvenu. Oui, la ville me rend le plus malheureux des hommes, je ne vous le cache pas. Impossible d'en finir avec elle. Toujours des ajournements, toujours des fins de non-recevoir. Si la commune paye des employés pour envoyer promener les gens, ils ne volent pas leur salaire. On ne peut pas faire droguer le public plus consciencieusement (ju'ils ne le font.
— Monsieur a tort de leur en vouloir : on paye si peu dans les bureaux. Qu'est-ce que valent ces places d'administration? Deux, trois mille, cin([ mille francs au plus. Quel zèle pcul-on avoir à ce taux-là? (juand on veut être servi, il faut y mettre le prix.
— Mais, monsieur, répondis-je, le public n'a rien à faire là dedans.
— Je vois bien que monsieur ne me comprend pas encore, ajouta alors cet homme. Il s'agit pour lui d'obtenir un alignement, n'est-ce pas'/
— Sans doute.
— Eh bien ! sortons dos généralités et allons au but. Jusqu'à présent, monsieur n'a pas pu arracher
aux bureaux l'alignement si désiré. Maintenant, si quelqu'un se faisait fort de le lui obtenir tel qu'il le souhaite, et avant qu'il fut huit jours, qu'en penserait monsieur?
— Je penserais que ce quelqu'un est un homme fort habile
— Et ensuite?
— Ensuite je lui offrirais mes remercîments.
— Monsieur est généreux. Cependant les choses ont besoin d'un petit éclaircissement préalable. Il y a une condition.
— Et laquelle, monsieur?
Le petit homme se pencha vers mon oreille et y versa une confidence plus complète. Je compris alors l'affaire, et restai un instant décontenancé. J'ignorais s'il y avait un piège là-dessous, et je regardai avec défiance mon mystérieux interlocuteur.
— Vous m'étonnez, lui dis-je.
— C'est comme ça.
— Et combien?
— Cola dépend.
— Comment, cela dépend ?
— Oui ; cela dépend de la signature que nous donnerons à monsieur. Il est bon que monsieur sache, pour son instruction particulière, que nous avons trois signatures : l'une qui ne signifie rien, la seconde qui ne signifie pas grand'chose, la troisième qui a une valeur. Maintenant, quelle est la signature que monsieur désire? Est-ce celle qui ne signifie rien?
— Mais du tout ; que voulez-vous que j'en fasse?
— Alors ce sera celle qui ne signifie pas grand'chose.